Guillaume le Conquérant.

Naissance d’une Nation, l’Angleterre.

Jeudi 28 juin 2007, par Paul Vaurs // L’Histoire

La vie et l’action politique de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie (1035-1087) et roi d’Angleterre (1066-1087), conditionnent toute l’histoire de l’Angleterre dotée d’institutions assez souples pour évoluer en plusieurs siècles vers une monarchie constitutionnelle. Vassal du roi de France, Guillaume se transforme en conquérant d’une île, puis en souverain qui réussit le paradoxe de construire une monarchie à peu près absolue sur le régime féodal.

Guillaume le Conquérant naquit à Falaise en 1027 ou 1028. Fils naturel du duc Robert le Magnifique et d’Arlette de Falaise, fille du tanneur Foubert, il fut reconnu comme héritier du duché par les grands, à la demande de son père qui partait en pèlerinage à Jérusalem. En 1035, à l’annonce de la mort de Robert, une régence fut établie : Guillaume le Bâtard fut confié à Alain de Bretagne, au sénéchal Osbern, à Gilbert d’Eu et à un certain Théroulde.
 
Sa minorité fut marquée par les meurtres successifs de ses tuteurs et par l’esprit de sédition qui ne tarda pas à se manifester parmi les seigneurs normands. Henri 1er , roi de France, n’était pas étranger à ces troubles ; il en arriva même à la guerre ouverte et fit ravager l’Hiesmois, au cœur du duché. Le jeune duc faillit perdre la place de Falaise dont le châtelain s’était révolté. L’anarchie était totale, et ce fut seulement en 1040 que Guillaume put tenter de la réprimer. Sa condition de bâtard lui était défavorable, et ses ennemis ne manquaient pas de l’exploiter : en 1047, Gui de Brionne fomenta une révolte des seigneurs du Cotentin et du Bessin. Guillaume échappa de justesse à ses ennemis et demanda assistance au roi de France, son seigneur. Celui-ci l’aida à vaincre les rebelles au Val-ès-Dunes, près de Caen. Victorieux, Guillaume se montra assez sévère à l’égard de certains barons gravement compromis et força son cousin, Gui de Brionne, à s’exiler. Jusqu’en 1060, son activité fut tournée vers l’implantation d’un régime féodal strict, dont la cellule était le « fief de chevalier », et qui lui laissait une autorité étendue et réelle.
 
Guillaume entreprit aussi des expéditions militaires destinées à couvrir ses frontières, en conquérant des places ou des territoires, notamment dans le Maine où il se heurta à un rival, le comte d’Anjou, Geoffroy Martel. En 1052, il imposa sa suzeraineté au seigneur de Bellême, maître des accès de la Normandie méridionale ; il donna à des fidèles de la famille ducale les comtés d’Eu et de Mortain et le château d’Arques. En 1060, l’expansion vers le sud était achevée par la prise et l’annexion de Mayenne, tandis qu’à l’intérieur l’administration était rénovée et étroitement liée à l’autorité du duc ; l’Église, réformée, devient tout en même temps plus soumise au duc et renouvelée dans sa spiritualité par le mouvement monastique.

La conquête.  

C’est alors que Guillaume va réaliser un dessein qu’il a mûri pendant plusieurs années : Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre, fils d’Emma de Normandie, grand-tante de Guillaume, meurt au début de 1066 ; mais un seigneur saxon d’origine danoise, Harold, fils de Godwin, se fait couronner roi. Les droits de Harold et ceux de Guillaume étaient également contestables. Deux autres personnages, Tostig, frère d’Harold, qui vivait en exil, et Harold Hardraada, roi de Norvège, pouvaient aussi prétendre au trône anglais ; et surtout un troisième, l’héritier du sang, dont nul ne s’occupa alors, Edgar l’Atheling, petit-fils du roi Edmond II Côtes de Fer et petit-neveu d’Édouard le Confesseur, le seul descendant mâle de la race des rois saxons. Guillaume n’hésita pas : il résolut de conquérir ce royaume qui lui avait été ravi par Harold et commença des préparatifs diplomatiques et militaires. Le roi de France, Philippe 1er , était encore un enfant sous la tutelle de Baudouin V, comte de Flandre, beau-père de Guillaume.

Le duc demanda, dans sa querelle avec Harold, l’arbitrage du pape Alexandre II qui lui était favorable, car Guillaume avait réformé l’Église normande selon ses vues, alors que Harold s’appuyait sur Stigand, archevêque de Canterbury, que le pape n’avait pas reconnu et avait excommunié. Guillaume fit construire une flotte et rassembla ses voisins, ses amis et ceux de ses vassaux qui consentaient à guerroyer avec lui hors du duché. Pendant ce temps, deux des prétendants, Harold Hardraada et Tostig, débarquaient à la tête de forces importantes dans le nord de l’Angleterre, battaient une armée saxonne et obligeaient Harold, quoique menacé au sud par Guillaume, à accourir en personne. Il remporta une victoire complète ; ses rivaux avaient tous deux péri, mais son armée était décimée et, tandis qu’il la ramenait vers le sud, Guillaume débarquait à Pevensey. Le 14 octobre, les deux adversaires se rencontrèrent sur la colline de Senlac, près de Hastings. Guillaume, après un échec partiel, redressa la situation. À la fin de la journée, Harold était tué et les Saxons écrasés. Guillaume obtint, à Wallingford, la soumission des nobles saxons. Le jour de Noël 1066, il fut sacré dans l’abbaye de Westminster. Il entreprit alors de gouverner l’Angleterre, non comme un conquérant victorieux, mais en roi légitime, droit héritier d’Edouard le Confesseur.

Le roi d’Angleterre.  

Toute sa propagande est fondée sur l’idée de légitimité ; c’est pourquoi il ne confisque d’abord que les biens des Saxons, peu nombreux, qui ont porté les armes contre lui et qu’il considère comme traîtres et rebelles. En février 1067, Guillaume, triomphant, peut retourner en Normandie en laissant l’administration du royaume à son sénéchal, Guillaume Fils-Osbern, et à son demi-frère, Eudes, évêque de Bayeux. Ceux-ci ne gouvernaient que la partie de l’Angleterre dont Guillaume était maître, c’est-à-dire le sud et l’ouest ; en effet, les Midlands et toute la région orientale et septentrionale semblaient peu loyaux au nouveau souverain. En outre, pesait sur le royaume, la perpétuelle menace d’une invasion scandinave. À ces dangers s’en ajoutait un autre : parmi ses compagnons auxquels il avait distribué d’importantes dotations en terres, Guillaume comptait peu de vassaux normands sur qui son autorité était forte. Il fut bientôt rappelé en Angleterre par une révolte inspirée par Eustache de Boulogne, richement pourvu en Angleterre, dont il confisqua les fiefs. À ce moment, son prestige est tel que ce sont des Saxons qui l’aident et qui repoussent l’invasion de trois fils de Harold qui tentaient de recouvrer le trône.
 
En 1068, la révolte de deux seigneurs saxons, les comtes Edwin et Morcar, est réprimée, et cette campagne donne à Guillaume l’occasion d’entrer à York et de soumettre les comtés du Nord. Il adopte une ligne politique fondée sur la clémence et traite volontiers avec les rebelles vaincus, en leur laissant leurs charges ; il tient le pays en respect en le couvrant de châteaux à la mode normande ; enfin, il emploie surtout dans ses armées des mercenaires, saxons aussi bien que normands.
 
 Cependant, cette politique tolérante est rapidement modifiée sous la pression des circonstances. Dès 1069, le pays au nord du Humber se soulève : le comte Copsi, puis Robert de Commines périssent sous les coups des rebelles. En même temps, on voit reparaître Edgar l’Atheling, soutenu par les Écossais ; les chefs gallois passent la frontière ; des seigneurs anglais des Marches font défection. La Mercie se révolte. Le comte saxon Waltheof, à qui Guillaume avait prodigué ses faveurs, attaque York. Enfin, une flotte danoise s’approche pour prêter main-forte aux insurgés. Guillaume rétablit la situation en faisant appel à des Normands, en utilisant les ressources de l’Angleterre méridionale, en s’appuyant sur les châteaux et en réprimant la sédition avec brutalité. Pour frapper de terreur les rebelles, il dévaste systématiquement une partie du Yorkshire où des populations entières périssent de faim et de froid. Ces méthodes cruelles assurent sa domination : en 1072, il peut en toute sécurité licencier ses mercenaires ; Il a partie gagnée.

En 1075, une nouvelle conjuration de grands barons normands et bretons, Raoul de Gaël et Roger de Hereford, celui-ci fils du fidèle Guillaume Fils-Osbern, est vaincue par Eudes de Bayeux. Le comte saxon Waltheof, qui n’avait pas pris part à ce complot, mais l’avait connu et ne l’avait pas dénoncé, est décapité. Guillaume, on le voit, au cours de la période 1070-1076, a changé de politique. C’est alors que naît l’Angleterre médiévale. Les sheriffs qui administrent les comtés pour le roi sont des barons normands. Bien plus, Guillaume évince la plupart des prélats saxons et les remplace par des Normands : le siège primatial de Canterbury a été enlevé à Stigand et confié à Lanfranc, un Italien, depuis longtemps moine puis abbé au Bec-Hellouin, et l’un des principaux artisans de la réforme religieuse en Normandie. Pour les barons, le roi s’attache à former de grands groupes de fiefs, les honneurs, jamais d’un seul tenant, mais comprenant des terres dans diverses régions du royaume. Les Saxons ont été à peu près complètement dépossédés ; l’enquête menée dans tout le royaume à la fin du règne montre que, parmi les vassaux directs du roi, la grande majorité sont des Normands ou des Français : un nombre infime de grands propriétaires saxons ont pu conserver leurs terres.

Dès lors, Guillaume, dont le pouvoir s’appuie sur cette organisation nouvelle, peut sans danger passer la moitié de son temps en Normandie. Des deux côtés de la Manche, le régime féodal est le même : ses cadres comprennent les tenants-en-chef, ou vassaux directs du prince, responsables envers lui du service de leurs chevaliers chasés sur les fiefs de chevalier. Guillaume pousse le souci de l’organisation féodale jusqu’à obliger ses sujets à lui prêter serment de fidélité. C’est le sens du célèbre Serment de Salisbury par lequel, en 1086, les principaux nobles durent se lier envers lui. En outre, en Angleterre, ce régime féodal se superpose à la vieille organisation saxonne fondée sur le manoir. C’est l’imbrication de ces deux systèmes, loi traditionnelle du royaume pendant des siècles, que nous fait connaître la grande enquête ordonnée par Guillaume en 1086 et qui devait être achevée seulement sous Henri Ier Beauclerc, le Domesday Book. Ce document montre aussi que la population est désormais composée de deux éléments bien séparés : les nobles, presque tous normands ou français, et le peuple saxon qui leur est soumis et qui voit le statut de ses hommes libres se dégrader de plus en plus jusqu’à une semi-servitude.
 
 La fin du règne de Guillaume fut consacrée à la défense du royaume contre la trahison, c’est le sens de la disgrâce d’Eudes de Bayeux - et contre la menace d’invasion du roi danois Cnut IV le Saint, en 1085. Sur le continent, Guillaume guerroie en Vexin contre le roi de France, mais il meurt à Rouen, en 1087, peu après la prise de Mantes.

L’œuvre. Guillaume le Conquérant est de ces hommes qui ont marqué profondément leur temps et laissé après eux une œuvre capitale. La sienne semble être d’abord l’union qu’il a réalisée de la Normandie et de l’Angleterre, union d’ailleurs préparée depuis cent ans par les rapports constants qu’entretenaient ces deux pays. Mais surtout, Guillaume a fait de ses États des ensembles organisés ; il a durement guerroyé pour assurer la sécurité des frontières normandes et pour asseoir son autorité en Normandie, dans le Maine et en Angleterre. Il s’est senti, tant en Angleterre qu’en Normandie, investi par Dieu de la mission de faire régner la paix, c’est-à-dire l’ordre, et de veiller à ce que les droits de tous, et surtout ceux de l’Église, pussent s’exercer librement. Il avait épousé en 1053 une princesse flamande, la reine Mathilde, qui devait mourir en 1083, et ce couple royal de vie exemplaire se plut à fonder des abbayes comme l’abbaye aux Hommes et l’abbaye aux Dames de Caen, et l’abbaye de Battle, au lieu même de sa victoire. Guillaume a certainement eu en vue le bien spirituel de ses sujets, comme en témoignent ses efforts pour réformer l’Église normande et organiser l’Église anglaise. Il stimula un immense mouvement de rénovation de la société, tant religieuse que séculière, et il aboutit à des résultats positifs.

Pourtant, il ne considérait l’union des deux couronnes que comme passagère et personnelle. Il ne songea pas à la rendre durable. À son lit de mort, il partagea ses États comme un patrimoine, ainsi qu’aurait pu le faire deux siècles plus tôt un souverain carolingien : la Normandie, considérée comme son bien propre, devait devenir l’héritage de son fils aîné, Robert Courte-Heuse (mort en 1134) ; l’Angleterre, traitée en acquêt, revenait au cadet, Guillaume le Roux (mort en 1100) ; son troisième fils, Henri Beauclerc, devenu Henri Ier (mort en 1135), devait se contenter d’une somme d’argent et du comté de Mortain. Ce fut pourtant ce dernier qui acheva et perpétua l’œuvre paternelle. L’union de la Normandie et de l’Angleterre, rompue en 1087, fut rétablie en 1106 par ce prince astucieux et calculateur qui avait profité, pour devenir roi, de la mort de Guillaume le Roux et, pour devenir duc, de l’anarchie que Robert avait laissé se développer dans son duché ; alors, Henri intervint, vainquit son frère à Tinchebray et le garda captif sa vie durant. L’État anglo-normand ainsi reconstitué, prolongement direct de l’œuvre de Guillaume le Conquérant, devait s’accroître encore au XIIe siècle des terres d’Anjou et d’Aquitaine et devenir une grave menace pour le roi de France. Il subsista jusqu’en 1204. C’est sous le règne d’Henri 1er que commença la fusion entre éléments saxons et éléments normands qui créa la nation anglaise.

L’espace géographique britannique n’a pas coïncidé, pendant longtemps, avec une réalité politique. Sans évoquer immédiatement les divisions tribales qui frappèrent un César, pourtant bien préparé par sa conquête de la Gaule à rencontrer des peuples séparés, on retiendra que seuls l’Angleterre et le pays de Galles réalisèrent leur unité au cours du Moyen Âge (bien que l’intégration totale soit le fait de Henri VIII Tudor) ; l’Écosse ne fut unie à sa voisine du Sud, au XVII° siècle, que par ses souverains Stuarts, à titre personnel, ou le temps, fort bref, de la république cromwellienne : il faut attendre l’Acte d’union de 1707 pour voir naître un véritable royaume de Grande-Bretagne. Celui-ci ne constitue pas l’ensemble du « Royaume-Uni », dont la naissance définitive, en 1801, résulte du véritable coup de force légal de William Pitt, imposant au Parlement irlandais d’unir l’île d’Érin et la Grande-Bretagne : mariage forcé, constamment remis en question par la suite, modifié en 1921-1922 par la « partition » de l’Irlande, dont six comtés seulement, l’« Ulster », demeurent dans le Royaume-Uni. Depuis 1969, les événements ont remis sur le tapis, dans le feu des actions terroristes et de la répression, l’avenir de ce qui restait de l’Union et rendu moins théorique la perspective de voir « Royaume-Uni » et « Grande-Bretagne » coïncider réellement ! Le chemin paraît cependant encore long malgré la mise en marche récente d’un processus de normalisation de la vie publique en Ulster.

La position mondiale de l’île a également connu des modifications fondamentales. Pendant longtemps, elle figure la pointe extrême du continent, face à des espaces océaniques hostiles et inconnus. Le « précieux rocher » a connu un destin étroitement européen jusqu’au début du XVI° siècle ; son entrée dans l’histoire a été déterminée par la conquête romaine ; son peuplement médiéval est lié à des invasions germaniques, scandinaves, normandes. Le royaume d’Angleterre, entre 1066 et la fin du XV° siècle, a été grand par ses prolongements continentaux et a servi de tremplin fréquent aux ambitions dynastiques de ses souverains sur la France voisine, que la titulature royale a d’ailleurs rangée au nombre des possessions anglaises de 1339 à 1802. Le siècle des Tudors, entre 1485 et 1603, porte la marque de la conquête par les Européens, les Espagnols et les Portugais surtout, d’espaces transatlantiques : le royaume devient alors une pointe avancée sur les routes nouvelles du commerce et de la colonisation ; ses souverains le comprennent et, dans un défi incessant aux prétentions ibériques, se lancent à leur tour vers le « grand large » ; confirmé au XVII° siècle, à l’époque de la révolution et du premier Acte de navigation, ce choix dessine le destin nouveau d’une grande thalassocratie (empire des mers), d’une nouvelle Athènes aux dimensions du monde. Destin magnifique, affirmé à travers l’acquisition d’immenses territoires, aboutissant, à l’époque victorienne, et malgré la perte en cours de route des États-Unis, à la construction du plus vaste empire de l’histoire, « sur lequel le soleil ne se couche jamais » - un quart des terres émergées et de la population mondiale. Au lendemain de la Grande Guerre, accru des dépouilles allemandes et ottomanes, il culmine à 33 millions de kilomètres carrés et à un demi-milliard de sujets.

Le déclin contemporain, la décolonisation, pratiquement achevée vers 1964, malgré la survivance jusqu’en 1979 de l’épineuse question rhodésienne et jusqu’en 1997 de la souveraineté sur Hong Kong, ont amené la Grande-Bretagne à reconsidérer totalement son rôle mondial. Soudain dégrisés, ses dirigeants ont cessé de contempler avec dédain l’amenuisement qu’aurait constitué, pendant longtemps à leurs yeux, l’immersion dans une entité européenne. En adhérant au Marché commun le 1er janvier 1973, en confirmant ce choix lors du référendum de 1975, le Royaume-Uni a commencé à accomplir un étonnant retour historique vers le continent ; le « grand large » devenait chaque jour davantage nostalgie, mythe et souvenir exaltant, et, sans être renié, valant même bien des avantages sur les terres de l’ex-empire, pesait de moins en moins au regard des intérêts économiques ou stratégiques. « Porte-avions » de l’Alliance atlantique, ce rôle étant contesté d’ailleurs par de larges fractions de l’opinion publique, la Grande-Bretagne est devenue un pion majeur d’une stratégie continentale ; elle n’est plus l’orgueilleuse métropole des flottes qui en firent la maîtresse des mers et l’un des principaux arbitres du monde.

Par son peuplement, la Grande-Bretagne a été un creuset et non pas le lieu de développement d’une « race » quelconque : l’emploi du mot, à la fin du XIX° siècle, au temps de l’impérialisme et du chauvinisme exacerbé, correspond presque toujours à l’affirmation d’une supériorité culturelle et linguistique, rarement à celle d’une différenciation physique ; il faut attendre l’influence d’idéologies extérieures et le flamboiement fort bref du fascisme des années 1930 pour entendre un parti organisé affirmer l’existence d’une race nordique dont le peuple anglais aurait constitué une branche honorable ! Aux Celtes primitifs, repoussés dès la conquête romaine, mais aussi dans les temps ultérieurs, vers les refuges gallois, écossais et irlandais, s’ajoutent des vagues successives et plus ou moins massives d’immigrants. Aux Germains, Angles, Saxons et Jutes succèdent surtout des Scandinaves, avant qu’au XI° siècle la conquête normande importe davantage des élites peu nombreuses que des groupes numériquement considérables. Ouverte sur l’extérieur, l’Angleterre reçoit, dans le cours des siècles suivants, des individus et des groupes originaires du continent européen ; terre de refuge à l’époque moderne, elle accueille des huguenots français pendant les guerres de Religion comme après la révocation de l’édit de Nantes, et des milliers de nobles et de prêtres émigrés au temps de la Révolution française.

Réadmettant les juifs, chassés en 1290, sous la république de Cromwell, elle reçoit des colonies de marchands et de financiers en provenance d’Amsterdam ou du Portugal et de l’Espagne ; ouverte à bien des réfugiés politiques pendant le XIX° siècle (Allemands, Italiens, Français), elle connaît aussi, à la fin de l’époque victorienne et dans la décennie suivante, l’arrivée et l’établissement de nombreux immigrants originaires de l’Empire des tsars, dont une centaine de milliers de juifs chassés par les pogromes ; dans l’entre-deux-guerres, malgré des pratiques restrictives, ses frontières demeurent entrouvertes aux victimes de l’oppression raciale et politique sur le continent ; elle conserve aussi sur son sol quelque cent mille Polonais qui refusent, après 1945, de rentrer dans leur pays devenu communiste et, dans l’euphorie du plein-emploi, s’ouvre largement, dans les années 1950 et jusqu’en 1962, à une immigration dite de couleur : Indiens, Pakistanais, Asiatiques, Antillais, en provenance du Commonwealth, et dont le flot montant inquiète au point de provoquer des mesures discriminatoires contre la poursuite du mouvement ; alimentée encore par l’intégration de quelques groupements persécutés dans certains pays nouvellement indépendants d’Afrique. Cette immigration se traduit, au recensement de 1991, par l’enregistrement de plus de trois millions de citoyens sous la rubrique « minorités ethniques », soit 5,5% de la population, et cela renforce des craintes anciennes d’une « négrification » de la Grande-Bretagne. On tiendra compte aussi du flux permanent de citoyens des deux Irlandes, repérable dès le XVI° siècle, accéléré après la grande famine de 1846-1847, jamais tari, même après la proclamation de la totale indépendance de la république d’Irlande en 1949. Et on ajoutera les retours, parfois après des générations, d’émigrés ou de fils d’émigrés britanniques, partis peupler le vaste monde et dont la sortie par millions de la Grande-Bretagne, au cours des XIX° et XX° siècles, a évité une congestion totale de l’île, mais aussi contribué au vieillissement relatif de sa population.

Monarchie solide, la Grande-Bretagne passe pour le modèle des démocraties et la « mère des Parlements ». Le système monarchique britannique n’a pas toujours été original, même si certains veulent voir dans les coutumes politiques saxonnes l’amorce d’un système de monarchie élective appuyée sur une assemblée représentative. De la féodalité à la modernité, la transition a été cependant favorisée par le développement, rapide entre la fin du XIII° siècle et le milieu du XIV°, d’une institution parlementaire où se distinguent bientôt les deux Chambres, Lords et Communes. Menacée d’extinction à plus d’une reprise, l’institution survit, en partie grâce à la gravité des questions dynastiques et religieuses au XVI° siècle ; elle trouve les ressorts de son ancrage au cours des deux révolutions du XVIII° siècle qui aboutissent à la Déclaration des droits de 1689 et à l’accentuation d’une séparation des pouvoirs. Le Parlement, admiré par l’Europe des Lumières, est un modèle assez douteux pour que des réformes s’imposent pendant tout le XIX° siècle et jusqu’à la grande loi de 1911 qui établit décisivement la supériorité des Communes sur la Chambre haute ; quant à la démocratie, elle s’impose très progressivement, le suffrage universel des hommes instauré en 1918 seulement, celui des femmes, en germe à la même date, réalisé dix ans plus tard ; le régime est devenu « parlementaire » au sens juridique du mot, c’est-à-dire fondé sur la responsabilité collective du cabinet devant le Parlement, en 1841.

Définis par John Locke en 1690, les droits « naturels » de l’homme sont le fondement de la légitimité politique. Aucune rigidité n’empêche l’évolution d’un système qui s’est encore adapté à de nouvelles exigences démocratiques depuis 1945. Pays moderne et libre, la Grande-Bretagne est un cas rare : Elle ne possède pas de Constitution écrite, mais définit son régime par une série de lois que l’histoire a harmonisées... ou rendues caduques. Terre de chrétienté, la Grande-Bretagne a en fait connu deux grandes périodes d’évangélisation : aux IV° et V° siècles par des missionnaires venus de Gaule et d’Italie, parfois originaires des îles Britanniques, comme saint Patrick ; à partir de 597 et de la mission de saint Augustin, après la catastrophe de l’invasion germanique. Rattachée à la chrétienté latine et à Rome, malgré des crises graves au XIII° siècle, l’Angleterre s’arrache à la domination des papes à partir des années 1530, imitée progressivement par l’Écosse après 1560. La Grande-Bretagne devient le bastion de la Réforme européenne et, aux yeux des plus enthousiastes, un « nouvel Israël » par qui le règne de Dieu arrivera sur la terre. Définis par un « antipapisme » virulent, les premiers siècles de la Réforme ne sont pas marqués par la tolérance, même à l’égard de « dissidents » rétifs à l’Église nationale qu’on a voulu construire respectivement en Angleterre et en Écosse ; le XVII° siècle a vu culminer les luttes entre « puritains » et anglicans avant qu’en 1689 l’Acte de tolérance accorde au moins la liberté de conscience et de culte à tous les protestants.

Normalement étendue aux juifs, cette tolérance fait l’admiration des philosophes de l’Europe du XVIII° siècle, mais s’accompagne, jusqu’en 1778 au moins, d’une extrême rigueur à l’encontre des « catholiques romains », et, jusqu’en 1828-1829, de discriminations civiles considérables à l’égard des non-anglicans (ou non-presbytériens en Écosse). Le XIX° siècle est le grand siècle de l’égalité de tous ; il est aussi, paradoxalement, celui du recul général de la pratique et de la foi, qui aboutit aujourd’hui à réserver à un dixième de la population les joies ou astreintes d’un service religieux régulier. Bénéficiant de la liberté, les confessions, sectes, chapelles se sont multipliées depuis deux siècles, l’Angleterre « important » en particulier bien des doctrines et Églises d’outre-Atlantique, et, avec l’absence de tout anticléricalisme dans la mentalité nationale, la religiosité demeure un trait national ; la morale judéo-chrétienne imprègne le droit et la législation, la vie quotidienne reste souvent encore sous l’influence d’interdits anciens (le dimanche notamment) et est scandée par des fêtes religieuses. L’immigration récente a aussi permis l’introduction d’un groupe considérable de musulmans.

On ne saurait tenter une esquisse de l’histoire générale de la Grande-Bretagne sans rappeler les paradoxes de son histoire économique et sociale. Pendant les siècles de l’Antiquité et du Moyen Âge, rien ne distingue ses structures de celles de pays voisins ; Dans un monde économique dominé par l’agriculture, la communauté villageoise, la seigneurie rurale, aux échanges limités, aux villes et aux bourgeoisies développées ; surtout à compter des XII° et XIII° siècles, l’Angleterre a connu le système ternaire de la société divisée entre des aristocrates et nobles porteurs des armes, un clergé voué à l’adoration de Dieu et enrichi pour ce rôle et un « peuple » composite de travailleurs à la hiérarchie diversifiée. Le moteur des premières grandes mutations, à la fin du Moyen Âge, est la laine ; on la travaille dans des ateliers urbains et ruraux, mais surtout on développe pour ce faire l’élevage du mouton, qui, dès le XV° siècle, donne le départ d’un grand changement des paysages ruraux : la clôture des pâturages suppose un remembrement des champs, un partage de terres communes, une limitation des usages communautaires, le passage du champ ouvert (openfield) au bocage. Le mouvement des enclosures, parfois freiné par une monarchie paternaliste jusqu’au XVII° siècle, signifie la mutation d’une moitié des campagnes anglaises avant 1750 et, soudain accéléré par la nécessité de faire place à des cultures nouvelles (pomme de terre, prairies artificielles), sera l’un des aspects fondamentaux de la « révolution agricole » entre 1750 et 1820.

Dès le XVI° siècle, la mine (de charbon, de plomb, d’étain) et surtout le choix de l’aventure maritime déterminent un destin nouveau : l’époque moderne est le temps des marchands, du développement progressif des villes, dont Londres, la géante, des marchés et des magasins, de la colonisation et de ses armateurs, marins et capitaines conquérants. À partir des années 1760-1780, l’invention de techniques nouvelles, l’usage de la machine textile, l’avènement de la vapeur font basculer la Grande-Bretagne dans l’ère industrielle ; la révolution industrielle est en fait fort progressive, mais, en 1851, elle a donné au pays une avance décisive sur tous les autres, elle en fait l’« atelier du monde », producteur vers 1870 de plus du quart de la production industrielle mondiale, mais de la moitié du charbon et de la fonte. Jointe au rôle commercial, les Anglais devenus dès le XVIII° siècle les « rouliers des mers », cette destinée industrielle s’est accompagnée d’une urbanisation accélérée, qui fait, dès le milieu du XIX° siècle, de la moitié des Anglo-Gallois des citadins, dès le tournant du siècle de près de quatre Britanniques sur cinq des habitants de centres urbains. Mais c’est le moment notamment où, frappée par la première crise économique mondiale, entre 1873 et 1895, atteinte par la concurrence croissante des nations venues à l’industrie plus tardivement, la Grande-Bretagne a entamé le temps d’un déclin au moins relatif : dépassée par les États-Unis en 1890, par l’Allemagne en 1896, réduite à n’être qu’un grand et non plus un géant, la Grande-Bretagne n’a jamais eu le génie de prendre un nouveau départ. Peut-être aveuglée par les avantages économiques de ses relations privilégiées avec son empire, sûrement sensible au rôle de place financière mondiale et à la masse diverse de revenus « invisibles » procurés par ses banques, ses assurances, ses investissements extérieurs, sa flotte de commerce, elle a parfois vécu son industrie en rentière, ne développant dans l’entre-deux-guerres que ses industries de pointe et abandonnant les autres au marasme ou à la stagnation.

Le coût de deux guerres mondiales ajoutant ses effets à la paralysie d’une partie de ses élites, la Grande-Bretagne a perdu, depuis 1945, bien d’autres atouts ; pour la première fois depuis le XVIII° siècle, elle a été dépassée nettement par la France dans les années 1960 pour le revenu national. Sa conversion à l’Europe doit beaucoup à l’espérance d’y découvrir le ressort d’une renaissance. Bien entendu, l’évolution de l’économie a rejailli sur les possibilités de l’action internationale. La Grande-Bretagne a longtemps été une puissance relativement faible : après l’échec de ses espérances de domination continentale au Moyen Âge, elle est devenue, au temps des Valois et des Habsbourg, un allié recherché, mais non pas un pion décisif ; le XVII° siècle est marqué par un assoupissement international que Cromwell contribue à secouer vigoureusement, mais dont on ne sort qu’en 1689. Engagée à partir de cette date dans sa lutte « héréditaire » contre la France, l’Angleterre y trouve les satisfactions d’une ascension prodigieuse de sa puissance et, en 1815, après Waterloo, domine nettement la scène internationale.

Prudente dans sa politique extérieure, pacifique sauf lorsque ses intérêts et ambitions de colonisation sont en jeu, elle lie souvent commerce et paix, est de toutes les grandes concertations entre puissances, se garde de toute alliance formelle au cours du XIX° siècle. Sa formidable puissance navale lui vaut le respect général : sa flotte a été définie en 1889 comme l’équivalent nécessaire de l’addition des deux flottes les plus puissantes classées après elle. Ce pari tenu jusqu’en 1912, elle en vient pourtant, avec l’Entente cordiale avec la France en 1904, à une conception moins isolante, et, en 1914, se trouve dans le camp des Russes et des Français. Ses deux victoires dans les deux guerres mondiales sont remarquables ; la première, coûteuse, a renforcé à l’excès un pacifisme qui devient démission dans les années 1930 ; la seconde lui vaut de n’être plus que « troisième » après les États-Unis et l’U.R.S.S. et, malgré un temps d’illusions, de glisser au rang d’une grande puissance moyenne. La décolonisation la prive en fait de l’atout impérial, son économie affaiblie ne lui permet pas de garantir seule sa sécurité, voire de se passer de l’appui décisif de l’Alliance atlantique. Depuis 1961, elle est à la recherche d’un nouveau destin, et l’affirmation orgueilleuse de sa force dans le conflit des Malouines contre l’Argentine, en 1982, a pu paraître quelque peu dérisoire. Elle tire de la possession de l’arme atomique, à présent remise en cause par de larges secteurs de son opinion et par certains partis politiques, une capacité de dissuasion et aussi de participation aux grands débats cosmiques sur les armements et l’équilibre mondial.

Oliver Cromwell. 
Oliver Cromwell (1599-1658), inspirateur de la Grande-Bretagne moderne. Il est nommé, en 1653, lord protecteur des royaumes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. 
 
Guerre des Malouines. 
Les troupes britanniques débarquent aux îles Malouines, en 1982, pendant la guerre opposant le Royaume-Uni à l’Argentine, qui voulait prendre possession de ces îles. 
 
Le temps des Celtes et des Romains.  

Avant l’arrivée des Romains, la Grande-Bretagne n’est pas véritablement entrée dans l’histoire : il appartient aux archéologues d’aujourd’hui de compléter les renseignements prodigués par les conquérants et leurs successeurs. On a clairement établi que l’Angleterre avait connu une préhistoire très riche, dont les phases sont en partie liées à la venue de groupes plus ou moins nombreux d’immigrants du continent. D’audacieuses extrapolations ont fixé à quelques milliers le nombre des hommes à l’âge paléolithique, à une vingtaine de mille celui des Britanniques du Néolithique, à une large « fourchette » de cinquante à cinq cent mille la population à l’âge du fer. On a mis en évidence l’existence de peuples de chasseurs et de nomades il y a quelque quatorze mille ans ; Il fut reconnu la naissance de l’agriculture près de quatre mille ans avant notre ère ; Souligné l’importance de premiers établissements dans le Sud-Ouest, en Cornouailles et dans le Wiltshire, étudié les strates successives du site majeur de Stonehenge, dans ce dernier comté, depuis trois mille ans avant J.-C. jusqu’à l’arrivée des Romains, et fait apparaître la diversité des civilisations révélées par les coutumes funéraires et les objets dans les tombes.

Stonehenge.

Alignement de Stonehenge, dans le comté de Wiltshire (Cornouaille). Le sanctuaire mégalithique a été édifié au cours du II° millénaire avant Jésus-Christ, à la fin du Néolithique. 
Répartis en tribus au 1er siècle avant notre ère, dont les Trivonantes au nord de la Tamise et les Brigantes dans les Pennines et au nord de l’Angleterre, tantôt dispersés entre des fermes, tantôt réunis en villages, les habitants étaient alors devenus des agriculteurs de qualité, des artisans capables de tisser des étoffes de valeur et de fabriquer une poterie bien décorée ; leurs sociétés étaient ouvertes vers l’extérieur, comme en témoignent des importations de vin de la Méditerranée. La toponymie favorise les tentatives d’établissement d’une carte de la Grande-Bretagne celtique : nombreux sont les noms gaéliques en Cornouailles ; on citera aussi des rivières et fleuves (Mersey, Severn, Tamise), des noms de cités comme Leeds. Les Romains, qui, avec César, en 55 et 54, pénètrent en Grande-Bretagne, et vont la baptiser Albion, du fait des falaises blanches des côtes de Douvres, insistent surtout, ainsi Tacite, sur la « barbarie » des habitants, et sur leur désunion. Strabon, encore trop jeune pour avoir participé à l’expédition de César, décrit une île très diversifiée par son relief de plaines, de montagnes et de collines, par les bois dominants ici, les défrichements prépondérants dans l’Est, plus plat et plus sec. César lui-même a insisté sur la qualité de la population du Kent, où il débarqua, mais aussi sur l’aspect redoutable des guerriers celtes, armés de longues épées, et combattant sans armure. Selon lui, au moins douze tribus auraient partagé le sol anglais, gouvernées par une aristocratie appuyée sur des druides à la religion sanguinaire. Des femmes auraient participé aux combats, d’où l’image mythique de Boadicea, qui aurait dirigé une révolte dans l’Est en 59-60 après J.-C. L’occupation romaine ne prend véritablement corps qu’au 1er siècle de notre ère, avec l’expédition de Claude, en 43 : sa victoire sur des peuples redoutés lui vaut un immense prestige à Rome.
 
Les siècles de la Grande-Bretagne romaine, semblent avoir été ceux d’une croissance remarquable de la population. Des calculs fondés sur les capacités de production agricole et des densités probables ont permis l’hypothèse récente d’une population de quatre à six millions d’habitants au lieu du million généralement avancé auparavant : rappelons qu’à la fin du XVI° siècle, dans l’Angleterre d’Élisabeth, on n’allait pas au-delà de quatre millions de sujets ! De toute manière, la romanisation a connu ses limites : du firth de Solway à l’ouest à South Shields à l’est, on peut aujourd’hui encore reconnaître la frontière fortifiée édifiée en six années à partir de 122 par Hadrien et qui constitue un « mur » portant son nom : long de plus de 100 kilomètres, hérissé de tourelles d’observation, il fut dépassé, un peu plus au nord, par le mur d’Antonin, le successeur d’Hadrien ; son intérêt est de marquer la frontière entre Angleterre et Écosse, mais à l’époque, menacé constamment par les incursions de Pictes et les rébellions des Brigantes, il dut rapidement être abandonné.

Grande-Bretagne romaine.

La pénétration romaine en Grande-Bretagne (100-400) : zone d’administration militaire, fortifications et réseau de routes (d’après M. Gilbert, « British History Atlas », Weidenfeld & Nicolson).  
 
Partout où Rome est passée, son héritage a été fait de routes et de villes. Le réseau routier, édifié à partir de Londres, s’articulait en trois directions stratégiques, vers York au nord, vers Chester et Carlisle plus au nord-ouest, et vers Gloucester et le pays de Galles à l’ouest. Les branches principales étaient reliées entre elles ou prolongées par des voies secondaires. Sous la protection de troupes qui atteignirent un effectif de soixante mille soldats, une économie commerciale nouvelle, alimentée par une circulation monétaire plus abondante, se développe, entraînant l’Angleterre dans la grande sphère des échanges du monde méditerranéen. Des villes comme York, Saint Albans, Carlisle, Cirencester... et Londres plongent leurs racines dans l’époque romaine. Dans les campagnes, les défrichements nouveaux se sont accompagnés de l’édification de villas, maisons commandant un vaste domaine, et dont certaines, comme Fishbourne, près de Chichester (Sussex), mise au jour en 1960, ont connu le luxe d’un palais.

Le christianisme s’est répandu dès le II° siècle, a eu ses martyrs anglais (le soldat Alban), mais, malgré les efforts missionnaires, ne semble pas avoir réussi à éliminer le paganisme. En 410, Honorius, empereur d’Occident, devant les dangers qui menacent Rome, que les Goths envahissent la même année, rappelle la garnison romaine et abandonne la Grande-Bretagne à son sort... en encourageant les indigènes à veiller eux-mêmes à leur défense : ainsi se trouvent confirmées des craintes nées déjà d’une incursion de Francs et de Saxons en 367. Tous liens rompus avec Rome au milieu du V° siècle, des chefs celtes locaux croient habile de s’entendre avec certains Saxons pour arrêter les ambitions des Pictes et d’autres Germains. C’est le début d’une période nouvelle.

Le Moyen Âge britannique.

Le temps des invasions. Jusqu’en 1066, la Grande-Bretagne est une proie offerte à la tentation d’envahisseurs successifs et une entité qui ne découvre que rarement son unité. Jutes, Angles et Saxons, entre les V° et VII° siècles, ont ruiné l’œuvre romaine, anéanti la première christianisation, transformé les villes en déserts, refoulé vers l’ouest et le nord montagneux les restes de civilisation celtique. Cela malgré la vigueur de résistances locales, dont témoigne la légende d’Arthur, qui concerne la fin du Ve et le début du VI° siècle. À partir du début du IX° siècle, les Vikings prennent le relais et, après des incursions de pillards, occupent des établissements permanents sur la côte orientale, ici encore en dépit de résistances héroïques, dont le règne d’Alfred le Grand, entre 871 et 899, a été le théâtre le plus remarquable. En 1016, un souverain nordique, Canut, unifie Angleterre, Danemark et Norvège dans un grand ensemble qui suscite aujourd’hui les nostalgies de certains nationalistes écossais ! À partir de 1042, la rivalité est permanente entre ducs français de Normandie et rois scandinaves.
 
On ne s’étonnera pas que les États aient connu alors une histoire particulièrement instable et divisée. On ne compte pas moins de sept royaumes au VIII° siècle. Certains sont « unificateurs » : la Mercie du roi Offa dans le Sud-Est à la fin du VIII° siècle, le Wessex du roi Ecgbert, à partir de 825, dont hérite Alfred, et le royaume de Canut, déjà mentionné. Les royaumes sont en principe électifs, du moins jusqu’au VIII° siècle ; ils sont toujours dominés par une aristocratie guerrière, dont les membres plus notables siègent dans un « conseil des sages », ou Witenagemot, mais connaissent aussi, au bénéfice des hommes libres des villages, une autonomie judiciaire et fiscale remarquable. L’époque saxonne a vu naître les shires, confiés à des « comtes » et superposés aux hundreds et aux boroughs, toutes circonscriptions appelées à être pérennisées. Les souverains ont su conserver le droit au service militaire et à l’impôt, ils ont promulgué des lois et des codes qui se sont ajoutés aux coutumes, en particulier à l’époque alfrédienne.

Nombre de découvertes archéologiques témoignent de la survivance de liens commerciaux avec le continent, et aussi de leur resserrement grâce aux envahisseurs scandinaves ; à la fin du XI° siècle, quand le premier souverain normand fait procéder à un véritable recensement des richesses, le Domesday Book (1086), l’Angleterre est pourtant surtout rurale, peuplée encore d’un million et demi d’habitants dont 90% de campagnards, bien peu de citadins (Londres aurait eu moins de vingt mille habitants) et aux densités surtout fortes dans le Sud ; la moitié du pays était rendue ou réservée aux friches, landes et forêts. Siècles de recul de la culture romaine, la période saxonne est pourtant celle d’une évangélisation neuve, dont témoignent les chroniques des moines Bède le Vénérable, à la fin du VII° siècle, et, au début du IX° siècle, Asser, mort en 910 ; elle a été permise par les initiatives de Rome, mais aussi par l’ardeur des Irlandais saint Colomban et les moines d’Iona ; elle est triomphante à la fin du VIII° siècle, où s’organisent les diocèses et se développent les grands foyers du monachisme bénédictin, confirmée grâce à l’action d’Alfred après une crise de paganisation liée aux invasions « danoises ». La langue saxonne, à côté du latin, propagé par les gens d’Église, atteint à la dignité d’une langue de culture, dont l’intérêt apparaît dès le début du VIII° siècle dans le grand poème anonyme en trois mille vers Beowulf ; long récit héroïque de la vie d’un « chasseur de monstres », mais surtout transcription admirable d’une mentalité faite de l’exaltation des liens du sang, de l’amitié, du courage et du goût du combat. L’apport de la langue et des cultures scandinaves est moins considérable, mais d’une importance qu’on ne saurait négliger.

L’Angleterre normande. Vainqueur à Hastings, en 1066, d’un autre prétendant, Harold de Wessex, lui-même tout juste victorieux de Harold Hardrada de Norvège, Guillaume le Conquérant succède au dernier roi saxon, Édouard le Confesseur. Il a réussi la dernière invasion du sol britannique de l’histoire, et son expédition est immortalisée par la tapisserie de Bayeux. Les Normands apportent avec eux un système féodal qui a atteint, en Normandie plus tôt qu’ailleurs, une perfection. La nouvelle pyramide du pouvoir, qui court du vassal au seigneur jusqu’au suzerain suprême, le roi lui-même, est édifiée au bénéfice des compagnons du Conquérant, aux dépens de l’aristocratie indigène qui s’est révélée rétive. De là la naissance d’un « joug normand » qui a nourri les idéologies, en particulier lorsque le XVIIe siècle invente la thèse de l’écrasement des vieilles « libertés saxonnes » et de leur lente restauration par l’effort du peuple, des juristes et du Parlement.

Grande-Bretagne, l’Angleterre normande. Après sa victoire sur le comte Harold de Wessex lors de la bataille d’Hastings en 1066, le duc de Normandie Guillaume le Conquérant s’installe sur le trône d’Angleterre. Il fait procéder à un recensement de ses nouvelles possessions, consigné dans le Domesday Book, afin d’établir l’impôt royal (d’après M. Gilbert, « British History Atlas », Weidenfeld & Nicolson). 
 
La monarchie évolue, sous les coups de boutoir d’aristocrates contraints de se liguer pour arracher au souverain des concessions, sous la forme de chartes de droits et libertés : outre celles de 1100, 1258-1259 et 1266, il faut évoquer la Grande Charte de 1215, extorquée à Jean sans Terre, qui énumère les droits et privilèges de certains corps, le principe du consentement de l’impôt, le droit à l’insurrection ; sa portée réelle réside dans le mythe qui en dérive plusieurs siècles après. Le « Conseil du roi » se développe très progressivement en un Parlement, des administrations prennent corps, le droit et la législation sont en constante évolution et, peu à peu, la monarchie féodale se mue en une force plus moderne. Ce qui a parfois hâté les évolutions, c’est l’ambition continentale des souverains : aux Normands succèdent, en 1154, les Plantagenêts, ou « Angevins », qui, avec Henri II, vers 1180, contrôlent la Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine, l’Aquitaine, une moitié de la France associée à l’Angleterre dans un impressionnant « Channel State » ; effondrements, reconquêtes aboutissent, au temps de la guerre de Cent Ans, qui commence en 1337, à la revendication de toute la France. Les grandes familles s’épuisent à suivre le souverain, mais savent aussi monnayer leur appui. Les rois, dans leur besoin permanent de ressources considérables, se tournent vers conseils et parlements, font des concessions, sont parfois victimes de leurs excès.

Henri II Plantagenêt (1133-1189), roi d’Angleterre (1154-1189). 
  
Guerre de Cent Ans, XIV° siècle. Les débuts de la guerre de Cent Ans : conquêtes anglaises d’Édouard III (1328-1377) et reconquête française sous Charles V (1364-1380). Des conspirations, des révoltes, des changements dynastiques ont marqué les siècles, alimentant plus tard le génie de Shakespeare de l’exemple de Richard II, détrôné par Henri Bolingbroke de Lancastre en 1399, de celui de Richard III, vaincu en 1485 par Henri Tudor, après avoir lui-même mis à mort les « enfants d’Édouard », son prédécesseur, qui avait usurpé en 1470 le trône de Henri VI : la « guerre des Roses » (rose rouge des Lancastre contre la blanche des York), de 1455 à 1485, a marqué de son empreinte sanglante des querelles dynastiques exacerbées par les défaites en France devant Charles VII et Louis XI.

Henri VI (1421-1471), roi d’Angleterre en 1422, il perd son trône en 1461 mais le reconquiert en 1470.  
 
L’Église a tenu une place irremplaçable tout au long de ces siècles. Soumise au pape, elle est à l’écoute aussi de tous les courants spirituels du continent ; Cisterciens au XII° siècle, Franciscains et Dominicains ensuite s’y rattachent. Archevêques et évêques sont en même temps des politiques écoutés. De redoutables querelles les opposent pourtant à l’autorité royale : elles coûtent la vie à l’archevêque Becket, sous Henri II, en 1170 ; elles valent à Jean sans Terre, interdit et excommunication avant que le souverain reconnaisse sa défaite et se proclame le vassal du pape, l’une des origines de l’« anglicanisme » au sens nationaliste du terme. Autour des deux archidiocèses d’York et de Canterbury, l’apaisement se fait et, pendant que les monastères, défricheurs au nord, prospèrent, les deux clergés régulier et séculier prennent leur part à la renaissance intellectuelle, font construire de splendides édifices, supervisent les deux universités d’Oxford et de Cambridge, nées au début du XIII° siècle. L’élite aristocratique est encore surtout attentive aux chansons de geste et aux romans courtois ; le grand public est conquis vers 1200 par la révélation de la légende du roi Arthur, avant qu’au XIV° siècle Chaucer fasse naître la littérature nationale en langue anglaise ; la pensée philosophique de Duns Scot et de Guillaume d’Occam au XIV° siècle, les audaces théologiques de John Wyclif, qui, dans les années 1370-1380, fait naître le mouvement des lollards sur un fond d’antipapisme, de rejet de la tradition et de précoce affirmation du droit des princes et du libre-arbitre des individus, font de la Grande-Bretagne un foyer majeur de l’esprit.

Aucun développement intellectuel de cette ampleur n’aurait été concevable sans l’accroissement de la population et des richesses. On serait passé de trois à quatre millions d’habitants au début du XIV° siècle, et cette relative accumulation d’hommes a permis les défrichements, favorisé la hausse des productions dans le cadre des « manoirs » ou seigneuries, contribué à la reprise de la vie urbaine à partir du XII° siècle : ports comme Newcastle, Hull, Bristol, villes-marchés comme Canterbury, Leeds, Salisbury, Londres (qui atteint près de 35 000 habitants en 1377 contre moins de 10 000 à 11 000 pour les autres). Les industries de la mine, de la laine, le commerce avec la Scandinavie et la France surtout et parfois par l’intermédiaire de marchands hanséates, italiens, flamands, et jusqu’à l’expulsion de 1290 (précédée d’horribles massacres à Londres, Norwich, Lincoln) grâce à la finance des juifs, ont fait naître les bourgeoisies et créé de nouvelles différenciations sociales. La grande coupure, après une longue croissance, est liée aux pestes du XIV° siècle, peste noire en 1348-1349, « mortalité des enfants » en 1369 : elles tuent au moins un habitant sur cinq et entraînent par ailleurs un déficit démographique durable qui réduit la population d’un tiers à une moitié dans les dernières décennies du siècle. Une désertion d’un millier de villages s’ensuit, les friches reconquièrent une partie du sol, quand, ailleurs, le mouton ne vient pas remplacer les cultures.

La pénurie de main-d’œuvre a une contrepartie positive pour les humbles : la fin du servage, l’allotissement de terres à des tenanciers auxquels des droits précis sont garantis, la crise de l’institution seigneuriale. Mais le désespoir et la faim poussent aussi à des révoltes, dont la jacquerie de 1381 dans l’Essex et le Kent, connue sous le nom de « révolte des artisans et paysans », conduite par le prêtre John Ball et l’ouvrier Wat Tyler, et animée par une doctrine égalitaire :

Quand Adam bêchait et qu’Ève filait Qui, alors, était un noble ?
 
La vie commerciale comme la vie industrielle sont évidemment touchées par la crise des exportations vers un continent également décimé. Les redressements sont progressifs, accompagnés par un transfert partiel des productions textiles vers les campagnes, moins soumises à l’activisme des corporations, et placées sous la coupe de marchands-fabricants venus d’York, de Bristol, de Londres, de Leeds. Le commerce de la laine renaît avec le développement de l’« étape » obligatoire de Calais ; les marchands anglais recherchent des débouchés nouveaux, à l’instar des Marchands aventuriers, qui se portent vers la mer du Nord et la Méditerranée ; un nationalisme économique joue contre les Hanséates qui, en 1447, sont une première fois les victimes de la xénophobie de Londres. C’est au milieu de ces mutations sociales que se développent des crises : de la foi, avec la lutte nécessaire des souverains du XV° siècle contre l’hérésie lollarde et aussi pour la rénovation d’une Église parfois indigne ; des mentalités, avec le souci poignant d’une mort toujours proche ; de l’ordre politique : l’affrontement des maisons de Lancastre et d’York, rose rouge contre rose blanche, « éruption cutanée sur la surface de la vie anglaise », traduit aussi une redoutable crise de confiance dans des souverains qui ont perdu le royaume de France et entraîne, par l’effet des morts, des exécutions, des dépossessions, un profond renouvellement de l’aristocratie et son affaiblissement en tant que corps. Aucune coupure visible ne sépare ce qu’on est convenu d’appeler le moyen âge des Temps modernes.

Dans la mémoire collective, le premier lègue, positivement, le souvenir de communautés villageoises cohérentes sous la tutelle parfois paternaliste de seigneurs, des cathédrales gothiques et de la foi la plus profonde, d’une institution monarchique nationale, certes autoritaire, mais associée à un Parlement plus ou moins périodiquement réuni et respectueuse des lois et coutumes, d’une nation qui a su amalgamer les apports extérieurs au fonds saxon et ce doter de la langue originale qui exprime son génie. Ce bilan idyllique nourrira les nostalgies romantiques.

L’Écosse voisine, peuplée sans doute de moins d’un million d’habitants au sortir de l’âge féodal, a su préserver son indépendance grâce à la vigueur de David 1er en 1124-1153 et, surtout, à la résistance que Robert Bruce, vainqueur en 1314 à la bataille de Bannockburn, sut opposer aux ambitions d’Édouard Ier. Plus chanceuse que le pays de Galles, annexé à l’Angleterre en 1284, que l’Irlande, dont la côte orientale a été acquise par Henri 1er dès 1171-1172, l’Écosse, refuge de la civilisation celte, connaît son destin spécifique, la gloire d’universités et d’écoles de grande valeur, une législation et des coutumes conformes à son génie : elle n’hésite pas à l’occasion à s’allier à la France pour se protéger des avidités anglaises.

Les débuts des Temps modernes.

Les Tudors, qui règnent sur l’Angleterre de 1485 à 1603, ont justement donné leur nom dynastique au début des Temps modernes, que, souverains exceptionnels, ils ont marqués de leur personnalité en même temps qu’ils en ont opportunément incarné les aspirations.

La prospérité.  

Leur chance a été de régner dans une époque exceptionnellement favorisée par une série de facteurs positifs. Après les pestes, et avec la menace chronique de l’épidémie, la population se relève progressivement, et l’Angleterre passe de moins de trois millions à plus de quatre millions d’habitants au cours du XVI° siècle. À l’inflation toute relative des hommes s’ajoute, surtout après 1540, celle des espèces monétaires que le commerce mais aussi la guerre de course font passer d’Espagne et du Portugal vers les îles Britanniques : elle favorise les échanges, stimule la production et, promettant plus de profits, encourage tous les producteurs au moment même où ils peuvent compter sur plus de bras. Les conditions climatiques générales s’améliorent aussi, écartant, jusqu’à la mauvaise décennie de 1590, la peur de la véritable famine. La demande extérieure en produits métalliques et en laine semi-travaillée ou en lainages de qualité s’additionne à la poussée de consommation interne, par ailleurs liée, comme partout en Europe, aux nouveaux goûts de luxe de l’élite sociale. Les désordres civils n’ont jamais atteint les proportions des guerres religieuses dans l’Empire germanique ou en France, aucune invasion étrangère n’a été possible. Des phénomènes d’ordre spirituel ont peut-être contribué à la prospérité.

 On est parfois tenté de lier éthique protestante et esprit capitaliste, individualisme religieux et capacité d’initiative dans le domaine économique, exaltation de la valeur travail, réhabilitation du profit et levée des interdits sur les taux excessifs d’intérêt ; qu’on suive ce type de raisonnement ou qu’on lie au contraire le succès des idées de réforme à un changement préalable de la société, le fait demeure qu’une bourgeoisie de marchands, de fabricants, d’armateurs, d’hommes de loi, à laquelle correspondent, dans les campagnes, la gentry et le groupe des petits propriétaires, les yeomen, a su saisir les occasions et participer aux mutations.

Les souverains ont apporté leur contribution à l’essor économique. Ils ont pratiqué un mercantilisme intelligent. Henri VII fait voter les premiers Actes de navigation en faveur des navires marchands anglais, pousse au commerce avec la Méditerranée, recourt aux frères Cabot pour reconnaître des routes transocéaniques et leur permet d’explorer la Nouvelle-Écosse et la baie d’Hudson. Ses successeurs suivent son exemple, encouragent l’exploration maritime et, au temps d’Élisabeth, Hawkins, Drake, Frobisher, Raleigh abordent les côtes d’Afrique et des deux Amériques ; des chartes sont octroyées à des compagnies de commerce et de colonisation, celles de Moscovie (1553), de la Baltique (1579), du Levant (1581) et, après bien d’autres, des Indes orientales en 1600. Cette expansion maritime a supposé le rejet de toutes les prétentions monopolistiques d’autres États, un soutien sans faiblesse aux entreprises les plus audacieuses sans que le risque de guerre soit écarté.

Dans le domaine industriel, on vit l’âge d’une réglementation, ainsi de l’apprentissage et de la maîtrise par le Statut des apprentis et artisans de 1563, mais aussi le recours au monopole offert aux inventeurs ou à des immigrants du continent pour encourager les implantations neuves. Destinée à aider les producteurs, la politique économique des Tudors n’exclut pas un effort méritoire pour limiter les clôtures, chères aux éleveurs de moutons, et, en particulier sous Élisabeth, à la fin du XVI° siècle, inclut les premières lois des pauvres qui aboutissent au grand texte de 1601 d’assistance publique généralisée. Et, au bénéfice de tous, ils font un effort intermittent d’abord, systématique à partir de 1560, pour faire triompher une « bonne monnaie », instrument d’échanges accrus et de contrats sûrs. Du coup, l’essor économique contribue à la popularité de la dynastie. Certains historiens s’extasient devant ce qu’ils veulent considérer comme une véritable révolution industrielle au temps d’Élisabeth, avec le grand essor des mines de charbon, d’étain, de plomb, la poussée des hauts-fourneaux, la production textile croissante. Sans les suivre dans leurs expressions, on est frappé par le flux remarquable de richesses, le développement concomitant des villes, Londres atteignant deux cent mille habitants à la fin du règne d’Élisabeth, quelques centres comme Bristol ou Norwich croissant jusqu’à vingt ou trente mille habitants. L’impôt ne tue pas la prospérité. En partie parce que la réforme religieuse, dès ses premiers temps, a connu la confiscation des biens des monastères (1536 et 1539) avant celle, plus tardive, de biens de chanteries et fabriques, et que, par la vente d’une grande partie des terres, par la distribution gratuite d’autres biens, la monarchie a couvert nombre de ses besoins sans avoir recours exagérément à la fiscalité. Une immense mutation foncière a ainsi servi les intérêts de l’État.

L’âge des réformes.

Rien n’annonce l’âge des réformes sous Henri VII ou dans les premières décennies du règne de Henri VIII, monté sur le trône en 1509. Au contraire, ces souverains ont lutté contre les héritiers des lollards et contre les thèses luthériennes, au moment où elles se sont propagées en provenance du continent : Henri VIII les a personnellement réfutées dans un écrit qui lui vaut en 1521, du pape Léon X, le titre de « défenseur de la foi » toujours présent dans la titulature royale depuis lors. Humanistes étrangers, comme Érasme, ou anglais, comme John Colet et surtout Thomas More, auteur de l’Utopie, en 1516, dénoncent des imperfections et des abus, mais espèrent une réforme au sein de l’Église romaine ; on reproche davantage à l’Église son mode de vie, les abus de ses princes, que les insuffisances de sa théologie. Tout bascule en fait avec l’affaire du divorce : Henri VIII veut se séparer de Catherine d’Aragon, non pas seulement par lubricité, mais surtout parce qu’elle ne lui a pas donné de fils et ne peut plus en espérer ; il souhaite se remarier avec Anne Boleyn. Le refus de Clément VII s’explique par sa peur de représailles de Charles Quint, neveu de Catherine, dont les troupes ont déjà pillé Rome en 1527 : le pape n’accepte pas le prétexte canoniquement acceptable du mariage de Henri VIII avec la veuve de son frère Arthur (en 1509 !).

Une guerre de théologiens et de juristes débouche sur une stratégie d’intimidation, qui devant l’obstination pontificale se transforme en une série de gestes définitifs. En 1531-1532, le roi s’impose à la tête de l’Église d’Angleterre et obtient la « soumission du clergé » ; le 23 mai 1533 le divorce du roi est prononcé en Angleterre, ce qui aboutit en juillet à l’excommunication de Henri, et, en 1534, l’Acte de suprématie fait du souverain le chef de l’Église. Peu osent résister, à la notable exception de l’ancien chancelier Thomas More et de l’évêque John Fisher, exécutés en 1535 et ultérieurement béatifiés par Rome.

De 1534 à 1547, la « réforme henricienne » s’en prend essentiellement aux monastères, qui sont peu à peu supprimés et dont les biens sont confisqués ; elle tente de restaurer la discipline dans l’Église, mais, menée par Thomas Cromwell et l’archevêque Thomas Cranmer, ne déborde guère sur le terrain de la foi, qui reste largement romaine. Entre 1547 et 1553, la « réforme édouardienne » (du nom d’Édouard VI, roi à neuf ans, en fait subordonné à ses oncles régents successifs) radicalise dans un sens protestant et calviniste les mutations amorcées ; Cranmer, instrument docile, est l’auteur d’un premier Rituel ou Livre de la prière commune, imposé en 1549 par l’Acte d’uniformité, puis, en 1552, de Quarante-Deux Articles de foi, ou credo, qui sont résolument réformés. Les prêtres sont invités à se marier, on ne conserve que deux des sept sacrements, le culte des images et des saints est interdit.

Le couronnement d’Édouard VI (1537-1553), roi d’Angleterre (1547-1553) 
 
Le règne de Marie 1er (dite la Sanglante) constitue un intermède du fait de sa brièveté : 1553-1558. Dès 1554, la reine a ramené son royaume au catholicisme et, épouse de Philippe II d’Espagne, fait exécuter quelque trois cents « hérétiques », dont Cranmer : ces « martyrs » protestants sont immortalisés dans une œuvre majeure de la littérature protestante anglaise, Le Livre des martyrs de John Foxe (1560), qui devient un instrument capital de la polémique antipapiste. La réforme élisabéthaine est opérée à partir de 1559, lorsque la nouvelle reine, fille d’Anne Boleyn, « bâtarde » aux yeux des catholiques, obtient du Parlement le vote d’un Acte de suprématie qui lui confère le titre, toujours en vigueur, de « suprême gouverneur de l’Église d’Angleterre » ; au schisme correspond la formation d’un nouvel épiscopat, dont la création, sous la houlette de Matthew Parker, promu archevêque de Canterbury, fonde le refus contemporain de la papauté de reconnaître la validité des ordinations anglicanes en cas de réunification des deux Églises. En 1563, un credo, les Trente-Neuf Articles, définit la foi anglicane, plus que marquée par le calvinisme. Mais la hiérarchie épiscopale est préservée, par souci de conserver une école de discipline sociale et politique, en vertu de l’adage « plus d’évêques, plus de roi ». De même, la pompe des cérémonies demeure. La réforme correspond au choix d’une voie moyenne, à un compromis par ailleurs décevant aux yeux des plus farouches réformateurs. Ceux-ci ont sous les yeux l’exemple de l’Écosse, où John Knox mène, à partir de 1560, une réforme presbytérienne déniant aux évêques tout pouvoir spécifique et confiant à des synodes hiérarchisés le gouvernement de l’Église. Dès lors, la reine est contrainte d’imposer ses choix en se battant sur deux fronts : contre les « papistes », soupçonnés de préparer complots et conspirations avec l’aide de l’Espagne et de se comporter comme les soldats de l’« évêque de Rome » ; contre les puritains ou « presbytériens », sensibles aux écrits et paroles de Thomas Cartwright, admirateur de l’Écosse, ou, dans les années 1580, de Robert Browne, dont les convictions vont jusqu’à prôner la séparation de l’Église et de l’État et l’autonomie des congrégations (d’où le nom ultérieur de « congrégationalisme »). La répression est souvent sévère, menée énergiquement sous l’égide de théologiens et d’évêques à poigne, comme Whitgift, archevêque de Canterbury de 1583 à 1604, et grâce à la juridiction de la Cour de haute commission, chargée de poursuivre et de condamner les mauvais pasteurs. On se refuse (articles de Lambeth, 1595) à toute « diversité dans l’unité ». Quoi qu’il en soit, l’époque d’Élisabeth demeure celle de la naissance réelle du bastion protestant de l’Europe ; celle aussi où le peuple anglais, « nouvel Israël », prétend être un modèle et un guide : prétention servie par l’offre à tous, simples fidèles ou prêtres, de lire directement, s’ils le peuvent, la Bible traduite en anglais, dont la version de base est, en 1568, la Bible des évêques (relayée en 1611 par l’admirable « version autorisée », ou Bible de Jacques 1er ).
 
Ces évolutions capitales n’ont pas provoqué de guerre de religion dévastatrice. En 1536, le « pèlerinage de la grâce » à constitué la révolte, vite avortée, de comtés du Nord contre la suppression des premiers monastères. En 1569, une révolte aristocratique, en partie déterminée par les partisans de Marie Stuart, revêt le caractère d’une guerre féodale menée par quelques grandes familles du Nord et aisément gagnée par les forces royales. La profondeur du sentiment antiespagnol, le patriotisme qui s’incarne en Élisabeth et culmine en 1588 avec l’affaire de l’Invincible Armada contribuent à réunir la grande majorité des sujets autour du trône.

Le système de gouvernement.  

Ce trône est apparu singulièrement consolidé par une succession de grandes transformations politico-administratives que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de révolutionnaires. On a eu tendance, dans les années 1980, à mettre davantage l’accent sur la continuité des changements et leur complémentarité, et on a nié qu’une période quelconque, en particulier le règne d’Élisabeth, ait connu une rupture décisive avec les orientations antérieures. Le grand paradoxe de l’époque réside dans la consolidation considérable de la monarchie en même temps que dans la sauvegarde décisive de l’institution parlementaire, dans un respect affirmé de larges pouvoirs des notables locaux. Équilibre miraculeux qui, à lui seul, justifie l’admiration de la postérité... d’autant plus qu’il survient après les désordres du XVe siècle et avant l’âge des révolutions !

Élisabeth Ire (1533-1603) 
 
La dynastie a paru parfois fragile. Des lois ont dû fixer l’ordre de succession sous Henri VIII entre Marie, fille de Catherine d’Aragon, Élisabeth, fille d’Anne Boleyn, et Édouard, fils de Jane Seymour. Les droits d’Élisabeth lui ont été contestés par Philippe II d’Espagne et Marie Stuart d’Écosse. Le refus de la « reine vierge » de prendre époux a inquiété plusieurs Parlements et conduit à faire de Jacques VI d’Écosse l’héritier légitime du trône d’Angleterre. Les souverains sont de droit divin. Henri VIII a été le premier, en 1525, à faire inscrire son « numéro d’ordre » dans la titulature royale, de même qu’il est le créateur, en 1541, du titre de « roi d’Irlande » (au lieu de « seigneur »). Souverains sacrés, engagés par leur serment à gouverner en bons chrétiens, dotés de pouvoirs thaumaturgiques par leur sacre même, ils ne connaissent de limites théoriques à leur bon vouloir que la tradition, les coutumes et les lois qu’ils entendent respecter. Ils gouvernent en conseil. Henri VII et le jeune Henri VIII ont recours à un Grand Conseil nombreux, formé de notables et de magnats, d’où on a détaché, en 1487, une section judiciaire, la Chambre étoilée. Thomas Cromwell systématise le recours à un « Conseil privé » de dix-neuf membres, en 1536, et dont il est le secrétaire principal.

Remise en question sous Édouard et Marie, qui accroissent le nombre de conseillers aux dépens de l’efficacité du système, la réforme est à nouveau en honneur sous Élisabeth, qui restreint le nombre de conseillers à une douzaine (n’en recrutant que cinquante-huit au cours de son long règne) et dote l’organisme des moyens administratifs qui en font un instrument majeur de gouvernement. D’autre part, toujours au niveau central, on voit décliner les offices de chancelier et de lord du Sceau privé, mais se développer les fonctions de secrétaire d’État : de 1533 à 1540, Cromwell a joué un rôle essentiel ; William Cecil, en 1550-1553 et 1558-1572, a été des plus puissants avant de céder la charge ; mais non pas l’influence, à sir Francis Walsingham, qui la conserve de 1573 à 1590 en étroite coopération avec son prédécesseur, devenu lord Burghle, le secrétaire principal, parfois assisté d’un deuxième secrétaire, devient le véritable pivot de l’exécutif, chargé des rapports avec le Conseil et le Parlement et de l’ordre intérieur, ainsi que de la direction des services diplomatiques. La centralisation extrême s’avérant difficile, Henri VIII rend vie à une institution qui avait connu une existence à éclipses depuis 1484 : un Conseil du Nord, devenu permanent en 1537, dont le siège est bientôt à York, et dont la tâche est de représenter l’autorité royale et de garantir administration et justice ; dans le pays de Galles, complètement réuni à l’Angleterre par l’Acte d’union de 1536, un Conseil des Marches remplit les mêmes fonctions.

Tous les conseils et tous les organes de l’exécutif sont superposés à une administration locale plus efficace : elle repose essentiellement sur des commissaires, dont la fonction est apparue au XIV° siècle, et qui portent le titre de juge de paix. Ils sont des notables locaux, servant pour l’honneur ; Leur nombre peut varier, généralement quelques dizaines par comté, et, collégialement ou individuellement, ils exercent de grands pouvoirs de gestion et de justice. Au temps d’Élisabeth, on leur confie le devoir d’appliquer les réglementations économiques et sociales et, très particulièrement, de s’occuper de veiller à la charité publique. Dans les comtés, à partir d’Édouard VI, les pouvoirs militaires, dont la réunion et le commandement de la milice, sont confiés à des lords-lieutenants, eux aussi recrutés localement. Des shérifs sont responsables de la police, des prisons, mais aussi de la tenue des élections sur ordre (writ) du souverain.
 
Les principaux tribunaux siégeant à Londres, des cours aux pouvoirs de justice gagnés progressivement, Chambre étoilée et Haute Commission, permettent par ailleurs, en vertu du droit régalien d’évocation, de juger plus rapidement les rebelles ou, dans le second cas, les réfractaires à l’ordre religieux. Leur trésor alimenté par des taxes douanières qu’une loi de 1534 leur permet de faire varier à leur gré, par les « dons » des convocations ecclésiastiques, le revenu des monopoles, les emprunts forcés et les impôts directs votés en Parlement, leurs ressources domaniales accrues par le produit des confiscations aux dépens des monastères et de sujets rebelles, les Tudors disposèrent des moyens d’un pouvoir de plus en plus absolu.
Pourtant, le Parlement survit. Il le doit, après de longues années où il paraissait condamné, à la volonté de Henri VIII de faire ratifier ses résolutions religieuses et confirmer l’ordre successoral, à la sécurité relative que procure, aux souverains, le patronage d’un nombre grandissant de sièges de bourgs (mais cela vaut aussi pour des familles puissantes de l’aristocratie), à celle, plus réelle, que fournissent les diverses pressions possibles : dissolution, nomination du speaker (président) des Communes, contrôle de l’ordre du jour, emprisonnement de députés trop audacieux. Les souverains sont représentés dans les deux Chambres par des conseillers qui défendent leur politique. Il n’existe pas de parti organisé, les recherches les plus récentes ayant démontré l’inanité de la thèse « classique » de l’historien J. Neale selon laquelle un parti puritain aurait siégé dans les Communes d’Élisabeth. Le patriotisme a joué en faveur de l’autorité royale, par ailleurs mieux acceptée parce qu’exercée au bénéfice des intérêts du grand nombre. De toute manière, le Parlement n’est que rarement réuni ; la durée des sessions sous Élisabeth se limite à trois ans et demi pour quarante-cinq années de règne !
 
Objet d’une véritable adulation, encensée par les poètes, dont Shakespeare n’est que le plus notable, représentée par les peintres sous des traits que l’âge cesse de modifier à la fin de son règne, Élisabeth a incarné à la perfection la réussite des Tudors en matière de relations publiques. Leur ère, si brillante dans les lettres et les arts, connaît, à partir de 1560, les débuts d’une véritable « révolution culturelle » avec la multiplication des écoles, des collèges universitaires, des facultés de droit de Londres (Inns of Court), la diffusion généralisée de la lecture au moins ; elle correspond à une Renaissance que rien ne conduisit sur les chemins du pessimisme et de la morosité comme dans la France voisine.

Le siècle des révolutions.  

L’ère des Stuarts est celle du « siècle des révolutions ». Dans un XVIIe siècle généralement assombri en Europe, l’Angleterre n’a pas connu les misères de l’Empire germanique, ni le destin en dents de scies de la France. On termine au contraire sur un apogée. Mais les Anglais acquièrent alors la réputation du peuple le plus remuant et le plus sanguinaire du Vieux Continent.

Jacques 1er et Charles 1er  

Les deux premiers Stuarts, Jacques 1er , de 1603 à 1625, Charles Ier, son fils et successeur, qui périt sur l’échafaud en 1649, ont uni, en leur personne, les trois royaumes d’Irlande, d’Écosse et d’Angleterre. Ils ont été des souverains désireux d’absolutisme et persuadés qu’ils devaient, paternellement, guider leurs sujets dans la politique comme dans l’accomplissement de leurs devoirs religieux. Ils ont échoué à collaborer avec des Parlements dont la docilité est devenue de plus en plus incertaine, au point de persuader Charles Ier de ne plus en convoquer entre 1629 et 1640 (la « tyrannie de onze ans »). Lors des sessions, à l’affirmation hautaine de la prérogative royale (comme en 1610), les parlementaires répondent par une mauvaise volonté évidente à voter des impôts, allant en 1625 jusqu’à dénier à Charles Ier la possibilité de lever librement des droits de douanes sa vie durant, et par l’affirmation de droits : ainsi en 1628, la pétition du Droit, en six articles dus surtout à la plume de John Pym, revendique l’habeas corpus et, pour les députés et lords, le privilège d’autoriser levée et logement des gens de guerre et de voter les taxes fiscales. Depuis 1616, due au juriste Edward Coke, la théorie du « joug normand » fait des libertés une reconquête de droits saxons qu’aucun souverain ne devrait altérer et que devraient protéger tribunaux et Parlement. Impliquée dans ce conflit d’autorité, qui a ses prolongements dans l’administration locale, toute une élite sociale, de la gentry et de la bourgeoisie, se retrouve souvent contre le roi, dont la politique économique et sociale est loin de gagner l’approbation des propriétaires (paternalisme contre les enclosures, faiblesse des ambitions coloniales, distribution-vente de monopoles, de titres, d’offices sans justification). Certains conflits sont hautement symboliques : ainsi la résistance à l’impôt illégal quand, en 1635, le ship-money, taxe destinée à équiper la flotte de guerre, est étendu arbitrairement de quelques ports et régions maritimes à tout le royaume ; John Hampden, ancien député, gentleman, se laisse traîner en justice en 1637 plutôt que de payer.

L’évolution religieuse ne favorise pas non plus les souverains. Ceux-ci ont refusé l’un et l’autre de soutenir les puritains : Jacques 1er a repoussé en 1603 la « pétition des mille » (pasteurs), il persécute les sectes « dissidentes », dont le nombre s’accroît de baptistes, d’indépendants, et dont les plus menacées ont le choix entre l’exil en Hollande ou l’émigration vers l’Amérique, à l’instar des voyageurs du Mayflower en 1620 ; Charles Ier suit l’exemple de son père et, dans les années 1630, conseillé par l’archevêque Laud, multiplie les poursuites, faisant traduire les dissidents pour rébellion devant la Chambre étoilée, suscitant à leur encontre des peines d’emprisonnement, mais aussi d’exposition au pilori et d’essorillement. L’affirmation de plus en plus obstinée de l’autorité spirituelle des évêques conduit même à vouloir étendre le système anglican à l’Écosse, qui y trouve le prétexte d’une révolte en 1638. Dans les villes et ports, sensibles aux idées venues de Hollande, dans une gentry parfois recrutée dans le monde du commerce ou soucieuse de son avenir économique et d’un bon contrôle des sociétés villageoises, les idées séparatistes, le droit à l’autonomie des congrégations ont cheminé ; les écrits puritains qui insistent sur la sainteté des individus touchés par la grâce et sauvés par leur foi renforcent l’esprit de résistance.

Le catholicisme romain est laminé, réduit à ne représenter que de 2 à 5% de la population vers 1630 ; il n’en continue pas moins de faire peur, d’autant que des conspirations occasionnelles confirment la menace : ainsi la conspiration des Poudres de 1605, où, sous la conduite de Guy Fawkes, des catholiques voulaient faire sauter Westminster, Parlement et roi mêlés ; condamnés à toutes sortes de discriminations, les catholiques sont des boucs émissaires permanents : Charles Ier, époux de la catholique Henriette-Marie de France, a rétabli en 1635 les relations diplomatiques avec Rome, son conseiller Laud favorise dans l’Église anglicane un courant laxiste arminien et le retour à des rites romains. D’où des craintes et suspicions qui rassemblent contre le trône nombre de protestants de tous bords, encore irrités par ailleurs par les excessives pressions financières du clergé (dîmes et rentes).

Guy Fawkes (1570-1606) et des catholiques anglais projettent de faire sauter le Parlement en 1605. La conspiration des Poudres sera déjouée et les chefs exécutés en 1606. Le marasme économique s’est progressivement installé à partir des années 1610, lié à un climat plus rigoureux, à la perte de marchés, à la concurrence de producteurs d’étoffes étrangers, silésiens notamment, lorsque éclate, sur le continent, la guerre de Trente Ans (1618). Aux rois on reproche de freiner l’individualisme dans les campagnes, de multiplier des monopoles stérilisants, de ne pas pousser activement la lutte sur mer contre les pirates, de ne mener que des actions sporadiques contre les Espagnols alors que les Hollandais se lancent hardiment dans l’aventure coloniale, de prélever trop de taxes et de susciter des embarras aux commerçants par leurs emprunts forcés sur les villes.

La politique extérieure ne permet pas à Jacques ni à Charles de redorer leur blason. Parcimonieux, soucieux de ne pas trop demander à des Parlements, ils sont souvent pacifiques. Leur guerre contre l’Espagne, après 1625, tourne court, l’expédition de La Rochelle au secours des huguenots, sous la direction du favori Buckingham, se termine par un fiasco, l’Angleterre est sur la marge de l’histoire qui se fait en Europe. Les souverains ont de moins en moins pu compter sur les forces vives de leur nation, quand s’affaiblissait le pouvoir militaire de grands aristocrates : ceux-ci préservent ou reconstituent leur fortune au détriment de leurs anciennes ambitions féodales, mais aussi des forces armées de nature à aider le roi. Le mécontentement n’est pas général vers 1640, mais il est largement répandu dans les groupes de la bourgeoisie et de la gentry, vigoureux là où les mutations socio-économiques suscitent le plus d’anxiété et déstabilisent les vieilles communautés.

La Grande Rébellion (1640-1660)  

 Sortant de ces tensions, la Grande Rébellion naît immédiatement de la nécessité pour Charles 1er de répondre à la révolte de l’Écosse par l’appel à un Parlement censé lui voter les subsides nécessaires. En 1640, le « Court Parlement », réuni le 13 avril, est dissous dès le 5 mai ; le 3 novembre, on est obligé de réunir un nouveau Parlement auquel sa longévité fait donner par l’histoire le surnom de « Long ». Au fil des années, le conflit s’étoffe d’idéologies et de mouvements inédits. Jusqu’en janvier 1642, l’affrontement est pacifique. Le Parlement obtient l’exécution de Strafford, l’arrestation de Laud, deux des principaux conseillers du roi, la suppression de la Chambre étoilée et de la Haute Commission, des conseils régionaux, du ship-money. Mais, en présentant à Charles, le 1er décembre 1641, la Grande Remontrance, exposé de griefs et exigence d’un contrôle sur l’exécutif, il rend la rupture inévitable : le 5 janvier suivant, Charles tente de faire arrêter cinq députés, dont Pym et Hampden ; ils s’enfuient dans la Cité, qui se révolte et contraint le roi à abandonner sa capitale et à se réfugier à Oxford.

De 1642 à 1645, le conflit tourne à l’affrontement armé, mais est marqué par l’hésitation des armées parlementaires et par une division de fait du pays entre le Sud riche, et ses ports et flottes, et un Nord et un Centre acquis de plus ou moins bon gré au camp royaliste. En 1645, inspiré par l’efficacité du régiment des Côtes de fer de Cromwell à la bataille de Marston Moor (2 juillet 1644), le Parlement organise une armée du Nouveau Modèle, de type suédois, recrutée parmi des protestants déterminés, commandée par des officiers choisis et promus pour leurs mérites, animée par des pasteurs aux armées, véritables commissaires politiques, dotée d’une cavalerie nombreuse ; sous le commandement de Fairfax, cette armée remporte la victoire décisive de Naseby (14 juin 1645), et Charles 1er, livré par les Écossais, est le prisonnier du Parlement en avril 1646.

De 1646 à 1649, la révolution se radicalise. Des idéologies plus révolutionnaires se développent, en particulier à Londres et dans l’armée (où existent des conseils élus) : les « niveleurs », sous la direction de John Lilburne, songent à une véritable démocratie, sans convaincre, au cours des débats décisifs de Putney, en novembre 1647, les généraux Fairfax, Cromwell et Ireton de confier le gouvernement à la « populace » et risquer ainsi des atteintes à la propriété. Les combats religieux sont aussi fort vifs : ayant adopté le système presbytérien en 1646, à la suite du Covenant passé avec les Écossais en 1643 et des colloques d’une assemblée de Westminster, le Parlement ne réussit pas à imposer son idée d’un nouveau type de monopole religieux, en particulier devant les résistances des « indépendants », dont le poète Milton et Oliver Cromwell lui-même. La solution politique se dessine mal : le roi ne sait pas profiter de la possibilité de négocier que lui confèrent les doutes de la majorité modérée du Parlement, il s’enfuit de l’île de Wight en 1648, relance la guerre, est capturé à nouveau. L’armée, devenue la force principale dans l’État, épure le Parlement, réduisant l’assemblée à un « croupion » (Rump Parliament), exige et obtient le jugement de Charles 1er .
La dignité du souverain, sa fermeté, son exécution le 30 janvier 1649 en font un martyr. La dissolution de la Chambre des lords et la décision de ne pas proclamer roi le fils du défunt entraînent la fin du régime et le passage à la république pendant onze ans d’« interrègne ». La République, ou « Commonwealth et État libre », réunit les trois royaumes à la suite de dures expéditions militaires contre les Écossais et surtout les Irlandais, victimes de véritables massacres et dépossédés de beaucoup de terres remises à des colons britanniques (les « plantations »). Le système ne cesse de chercher à se définir. Après le gouvernement du Rump, on assiste en 1653 à la vaine tentative de réunir un « Parlement des saints », composé de puritains déterminés, mais surtout bavards. En décembre, Cromwell se résigne à prendre lui-même le pouvoir avec le titre de lord-protecteur, qu’il refusera constamment d’échanger contre celui de roi, mais qu’il laisse évoluer vers l’hérédité au profit de son fils Richard. Le pouvoir de l’armée rend impossible tout compromis sous la forme d’un recours à des Parlements pour assurer un fonctionnement harmonieux du législatif : ceux qui sont réunis sont promptement dissous. En 1658, la mort d’Oliver enlève au régime son seul élément de stabilité et d’efficacité. Richard, vite découragé, abdique en avril 1659, et l’anarchie militaire s’instaure. Du conflit des généraux, le vainqueur, en 1660, est Monck : il rappelle le Rump, lui fait prononcer la dissolution du Long Parlement dont il était l’émanation, fait convoquer l’ancien Parlement dans ses formes, lords inclus, et, ayant obtenu du prétendant la déclaration de Breda, fait reconnaître, le 1er mai 1660, les droits de Charles II et le retour à la monarchie.

Décapitation de Charles 1er (30 janvier 1649) 
 
La République a duré assez longtemps pour marquer l’histoire du pays. Déchirée entre « cavaliers », réduits à la défensive, et « têtes rondes » au pouvoir, elle s’est voulue « puritaine » : un ordre moral oppressant s’instaure, accentué par Cromwell, qui partage la vision d’une Angleterre « nouvel Israël » ; les théâtres, les cabarets, les maisons de prostitution sont fermés, les danses et certaines distractions (combats de coqs, de chiens et d’ours) interdites, les dimanches réservés strictement à l’adoration divine. Compensation certaine : la tolérance la plus grande est accordée à tous les non-anglicans et non-catholiques ; même les juifs sont réadmis en 1655 ; les sectes prolifèrent, des diggers, ou bêcheurs, auxquels Gerrard Winstanley prêche un communisme agraire et chrétien, aux quakers de George Fox en passant par les plus folles ; au point d’obliger l’État à se faire le juge du recrutement des clergés paroissiaux et, en 1657, à encourager à nouveau une Église nationale non obligatoire. Révolution en partie « bourgeoise », elle accorde une pleine liberté d’entreprise, met fin à la féodalité en créant le véritable droit de propriété, met l’État au service des intérêts marchands (Acte de navigation, 1651 ; efforts coloniaux et acquisition de la Jamaïque, riche en sucre ; vente de terres d’Église et dotation foncière à des créanciers et à des soldats en Irlande). L’anarchie finale comporte la leçon durable du refus de remettre un pouvoir politique quelconque à l’armée et de la défiance envers une grande force militaire permanente.

La Restauration.  

Avec Charles II de 1660 à 1685, puis avec son frère Jacques II d’York, la Restauration brise le carcan de l’ordre moral antérieur et rétablit rapidement le monopole anglican en Angleterre. Les discriminations frappent à nouveau les « non-conformistes », par ailleurs victimes d’une législation dirigée, en 1673 et en 1678, contre les catholiques : les lois du Test interdisent toute fonction publique, élective, parlementaire à celui qui n’aurait pas communié dans l’Église nationale. De même que la loi de 1661 sur les corporations (municipales) avait auparavant interdit l’exercice d’une fonction municipale aux non-anglicans. Charles II, prudent, essaye de faire bon ménage avec un Parlement qui est, un temps, plus royaliste que le roi (Parlement cavalier de 1661), mais se heurte de plus en plus fréquemment à lui : le conflit dit de l’exclusion voit un parti nouveau, les whigs, tenter de faire exclure le catholique Jacques d’York de la succession et, venant après le vote de l’habeas corpus en 1679, cette lutte convainc le roi de ne plus en réunir entre 1681 et 1685. La politique extérieure de Charles lui attire d’autres ennemis, car il est personnellement le client de Louis XIV, et il hésite toujours à prendre franchement parti contre la France, en particulier lors des guerres de Hollande ; il a revendu à la France, dès 1662, Dunkerque, acquise par Cromwell en 1658.

Mais le règne de Charles est aussi le temps d’une grande « révolution commerciale », d’un élan maritime qui enrichit considérablement Londres, de valeureux efforts pour reconstruire la capitale après le grand incendie de 1666 selon les plans de l’architecte Christopher Wren, d’une floraison littéraire exceptionnelle avec la renaissance du théâtre où brillent les œuvres de John Dryden ; bien des riches sont satisfaits dont la mentalité apparaît bien dans le journal de Samuel Pepys ; l’aristocratie a retrouvé son rôle ; au Parlement, un fort parti tory agit contre les whigs en 1680-1681 et soutient la prérogative royale. Charles, qui n’a jamais révélé sa conversion secrète au catholicisme, meurt paisiblement. Son frère Jacques anéantit aisément la rébellion du prétendant protestant Monmouth, essaye un temps de s’entendre avec le Parlement, mais commet trop d’erreurs. Il mécontente les notables locaux en privant un grand nombre d’entre eux des fonctions de juge de paix, il s’efforce de se doter d’une armée permanente ouverte aux catholiques, multiplie à nouveau les monopoles injustifiés, a la maladresse, quand l’Angleterre protestante entière vit le drame voisin de la France, où l’on révoque l’édit de Nantes, de vouloir favoriser les catholiques : deux Déclarations d’indulgence, en 1687 et 1688, veulent leur rendre leurs droits civiques ; la résistance est forte ; des évêques, arrêtés sur l’ordre du roi, sont acquittés par un jury. Tories et whigs, anglicans et puritains font cause commune. Quand est annoncée, en juin 1688, la naissance d’un prince héritier immédiatement baptisé dans la foi romaine, la révolution se profile.

La Glorieuse Révolution.  

La « Glorieuse Révolution » naît d’une conspiration d’aristocrates et d’évêques, de leur appel à un prince étranger, Guillaume d’Orange, gendre de Jacques, qui débarque ses troupes à Torbay, dans le Devon, le 7 novembre 1688, et de la prompte désertion de la plupart des soutiens escomptés du roi. Celui-ci, arrêté, s’enfuit en France, laissant le champ libre à Guillaume : On convoque (illégalement) un Parlement, qui assimile le départ de Jacques à une abdication ; adopte une Déclaration des droits qui devient le fondement de la séparation des pouvoirs exécutif et législatif, proclame Guillaume (III) et Marie (II) roi et reine d’Angleterre à égalité de pouvoirs (23 février) et résout le problème religieux par l’Acte de tolérance, conférant aux seuls protestants la liberté de culte... tout en maintenant les lois du Test et la loi sur les corporations. Courte et peu sanglante, la révolution est d’autant plus populaire dans la mémoire anglaise qu’elle a eu un idéologue de génie en John Locke, qui définit en 1690 les théories du contrat, de la souveraineté populaire, des droits naturels des hommes. Seule l’Irlande, où les « jacobites » trouvent un terrain favorable, est en marge : la guerre y sévit en 1690-1691 et Guillaume doit y remporter les victoires décisives de Londonderry et de la Boyne avant d’imposer le traité de Limerick, tous événements aujourd’hui encore commémorés de manière opposée par les communautés catholiques et protestantes de l’île d’Érin. La révolution est aussi glorieuse parce qu’elle ouvre une période de plus de vingt ans d’expansion et de grandeur internationale.

Les derniers Stuarts. Le temps des Stuarts est encore, en effet, celui de Marie (morte en 1694), de Guillaume, qui lui survit jusqu’en 1702, d’Anne, jusqu’en 1714. Sous leur règne, les libertés anglaises se consolident (loi de 1693 pour la convocation obligatoire d’un nouveau Parlement tous les trois ans au moins ; Acte d’établissement de 1701 exigeant un souverain protestant sur le trône), l’union avec l’Écosse est réalisée par l’Acte de 1707. Whigs et tories se disputent tour à tour le pouvoir, mais les luttes se déroulent davantage entre les clans familiaux qu’entre des partis organisés. L’ombre de Jacques II et de ses successeurs plane, faisant soupçonner à plusieurs reprises les tories de sympathies jacobites. Mais, au temps des guerres, ce sont tantôt les intérêts marchands, favorables à l’expansion maritime, tantôt les plaintes des propriétaires du sol, victimes de l’effort fiscal et plus pacifistes, qui dominent. L’attachement des tories à la prérogative royale leur vaut des faveurs et un pouvoir que les whigs, pourtant partisans des libertés et de la tolérance, se voient dénier en raison aussi de leurs ambitions personnelles et de leur avidité. Les grandes victoires sur Louis XIV et Philippe V d’Espagne, en particulier celles de Marlborough sous la reine Anne, les conquêtes et acquisitions coloniales (dont Gibraltar) et, en 1713, le victorieux traité d’Utrecht, qui donne à l’Angleterre d’immenses avantages dans l’Amérique espagnole, valent une popularité considérable à la monarchie.

Le temps des derniers Stuarts a été la suite aussi de l’essor économique amorcé sous la Restauration, le moment du développement bancaire avec la création, en 1694, de la Banque d’Angleterre, l’époque des grandes entreprises commerciales individuelles ou collectives (Compagnie des mers du Sud, 1711). Les intérêts financiers peuvent ainsi accepter la domination politique continue de l’aristocratie foncière. La pauvreté reste grande, qui aurait affecté, selon les calculs de Gregory King pour 1688, la moitié des cinq millions d’Anglais ; la charité individuelle est en baisse, l’assistance publique en accusation, malgré ou à cause de l’apparition des premiers asiles de pauvres. L’atmosphère générale demeure optimiste, marquée aussi par un mouvement intellectuel vigoureux ; Henry Purcell, mort en 1695, a été le plus brillant des compositeurs. À côté de Locke, l’autre grand génie mondial est le savant Isaac Newton, bénéficiaire en partie de recherches astronomiques menées en particulier par Edmund Halley, et parfois dans le cadre de l’observatoire de Greenwich fondé en 1676. Le tout sur fond d’apaisement des conflits religieux, de déclin du non-conformisme, abandonné par les élites sociales, du recul décisif des presbytériens, de l’essor relatif des baptistes et quakers, de la croissance des unitariens, qui, en rejetant le dogme de la Trinité, s’affirment de leur temps, qui est celui du rationalisme.

Le XVIII° siècle.  

Le XVIII° siècle ne constitue pas une unité et son étude est à prolonger jusqu’au début des années 1830, moment de l’achèvement d’une première phase de la révolution industrielle et, en 1832, de la grande réforme parlementaire.

Le régime politique demeure relativement stable de 1714, date de l’avènement des Hanovre en vertu de l’Acte d’établissement de 1701, à cette victoire relative du courant « radical ». Entre-temps, les évolutions ont été « silencieuses », bien que souvent importantes. George 1er et, à partir de 1727, George II ont vu leur légitimité contestée à l’occasion des deux grands soulèvements jacobites en faveur de « Jacques III », en 1715, et surtout en 1745, date d’une grande entreprise partie d’Écosse sous le commandement du prince Charles-Édouard (« Bonnie prince Charlie ») : la bataille de Culloden du 16 avril 1746, véritable « boucherie », permet au vainqueur, le duc de Cumberland, de mater définitivement les rebelles et ouvre la voie à la réduction du pouvoir des clans écossais. 
 
Électeurs de Hanovre, les deux souverains, souvent inattentifs aux affaires britanniques, ont permis le développement du cabinet, dirigé de fait par le premier lord de la Trésorerie, Premier ministre sans le titre : Robert Walpole donne tout son lustre au nouveau système en exerçant le pouvoir de 1721 à 1742, souvent grâce à des manœuvres de corruption, parfois, sous George II, de 1727 à 1737, grâce à l’appui de la reine Caroline. Après lui, le plus éclatant est William Pitt l’Aîné, qui sert sous les ducs de Devonshire, puis de Newcastle, avec le titre de secrétaire d’État, mais exerce en fait la fonction de Premier ministre (1756-1761). Le Parlement, dominé par les clans familiaux, est renouvelé au moins tous les sept ans (depuis 1717) ; il représente surtout les propriétaires du sol, la moitié des députés au moins. La Chambre des communes, issue d’élections où l’argent joue le rôle majeur et où le corps électoral doit tout aux hasards de l’histoire, ne l’emporte toujours pas sur la Chambre des lords.

Sous George III, premier Hanovre réellement anglais, on assiste au réveil d’un vieux conflit d’autorité ; le souverain entend gouverner lui-même en s’appuyant sur des Premiers ministres à sa dévotion, John Stuart Bute, puis Frederick North. Les gouvernements usent sans vergogne d’une corruption que dénoncent, en 1769, les anonymes Lettres de Junius ; les plus fragiles des ennemis politiques, comme le journaliste John Wilkes, sont en butte aux persécutions les plus déterminées. L’autoritarisme s’exerce aussi bien à l’encontre des colons d’Amérique du Nord : leur révolution est dirigée expressément contre George III, et leurs succès scellent l’échec de la monarchie. À partir des années 1780, et surtout du premier ministère, en 1783, de William Pitt le Jeune, le souverain doit s’effacer ; la fin du siècle voit coïncider une majorité parlementaire et les orientations du gouvernement, sans que celui-ci soit responsable devant les Chambres. La maladie mentale de George, bien qu’à éclipses, renforce encore l’évolution, et aboutit en 1810 à la régence du prince de Galles.

Pour l’essentiel, on ne procède pourtant à aucune grande réforme. Le mouvement « radical » s’est développé dans les années 1770 parmi les amis de « Wilkes et [de] la liberté » ; il a trouvé son assise géographique dans le Yorkshire, son appui idéologique parmi des non-conformistes comme John Jebb, Robert Price, Joseph Priestley. Il use du droit ancestral à la pétition, demande une redistribution des sièges, la suppression des « branches pourries » du système qu’avait dénoncées Pitt en 1780 au sein de l’opposition (bourgs pourris, bourgs de poche), une extension du droit de suffrage ; toujours en vain. Le relais est pris ensuite par les jacobins anglais, inspirés par la Révolution française, mais aussi par les traditions anglaises exaltées en 1788 par la Société des amis de la révolution (de 1688).

Le jacobinisme englobe d’abord aussi des aristocrates, comme lord Grey, mais l’exemple français effraye les possédants, et la principale Société dite de correspondance, avec Thomas Hardy et Horne Tooke, puise ses effectifs dans les classes populaires et prône rapidement une complète démocratie. Les idéologues s’enflamment de part et d’autre : l’idole des révolutionnaires, Thomas Paine, auteur en 1791 des Droits de l’homme, s’oppose avec un certain succès au prophète européen de la contre-révolution, Edmund Burke, auteur des Réflexions sur la Révolution française (1790) ; la pensée est riche d’œuvres de poètes, comme Samuel Taylor Coleridge ou Robert Burns, de philosophes comme William Godwin et sa compagne, la féministe Mary Wollestonecraft, qui revendique les « droits de la femme ». Pitt s’effraye de l’épidémie révolutionnaire. Des poursuites de plus en plus dures sont engagées contre les jacobins, l’habeas corpus est régulièrement suspendu à partir de 1795, le droit de réunion et d’association sévèrement limité par les lois « sur les coalitions » de 1799-1800.

La revendication politique, un long moment réprimée, renaît après Waterloo, à nouveau sous le drapeau du radicalisme et en prenant appui sur les victimes des mutations économiques, ouvriers, artisans, petits paysans. Les rassemblements de masse et les pétitions connaissent de dramatiques incidents - ainsi le « massacre de Peterloo » (St. Peter, près de Manchester) en 1819, des lois de répression sévères et aucun succès parlementaire. Il faut attendre 1828 et 1829 pour voir procéder à des réformes devenues indispensables pour d’autres raisons et accorder aux protestants, puis aux catholiques, l’égalité civique. Dans la vague des révolutions européennes de 1830 et au milieu d’immenses mouvements populaires dans les campagnes, Guillaume IV finit par accepter que lord Grey fasse voter une réforme limitée du régime.

Pendant tout le XVIII° siècle, période « du Parlement non réformé », on avait souvent exalté les vertus de la séparation de pouvoirs équilibrés, le juriste William Blackstone se faisant en 1765 l’écho des réflexions de Montesquieu. Pourtant, ce régime autorise bien des abus et des politiques de force, y compris sur les marges : les Irlandais, d’abord satisfaits dans les années 1780 de quelques concessions et décidés, sous l’impulsion de protestants comme Henry Grattan, à lutter pour une réelle autonomie, subissent le contrecoup du succès du plus radical mouvement des Irlandais-Unis, sous Theobald Wolfe Tone, dans la population, et de ses intrigues avec la France révolutionnaire. Après l’échec d’une tentative révolutionnaire en 1798, Pitt force, à coups de menaces et de corruption, le Parlement de Dublin à accepter l’union avec la Grande-Bretagne, qui entre en vigueur le 1er janvier 1801 !

Les « révolutions » économiques.  

L’héritage des mutations économiques décisives compte davantage que les luttes politiques. À la révolution commerciale qui se poursuit, gonflée par les succès coloniaux, s’en ajoutent d’autres. La révolution agricole, née dans le Norfolk des années 1730 et 1740, ne se limite pas aux enclosures accélérées et à l’adoption de multiples plantes nouvelles qui viennent diversifier les méthodes d’assolement ; elle voit aussi mettre en culture des friches, enrichir des sols par le marnage et le chaulage, rénover l’élevage par le recours à l’alimentation en étable, le croisement des espèces, la qualité des soins ; elle permet d’énormes gains de production et de productivité et enrichit les classes foncières tout en procurant un emploi à de nombreux journaliers qui, privés par ailleurs de lopins de terre, sont requis pour la plantation de clôtures, la réfection des chemins vicinaux et bien d’autres travaux domestiques. L’agronomie brille d’un vif éclat, illustrée par Arthur Young à la fin du siècle.

 Une révolution des transports est liée à la construction de nombreuses routes à péage, dès les années 1740, et, entre 1760 et 1790 notamment, par la « fièvre des canaux » : la voie d’eau permet désormais des convois lourds et bon marché. Partout main-d’œuvre et consommateurs se multiplient sous l’effet de la révolution démographique : La moindre mortalité, alors que les taux de natalité sont encore forts, porte la population anglo-galloise de six à neuf millions d’habitants entre 1750 et 1790, à près de quatorze millions en 1831 date du troisième recensement depuis 1801, et cette croissance a, dès 1798, inquiété fortement Malthus, auteur de l’Essai sur la population. La révolution industrielle est la fille de la machine et de l’utilisation du charbon de terre dans l’industrie métallurgique comme pour la production de la vapeur (premier brevet de James Watt en 1769, première application de la machine à vapeur à une machine industrielle en 1786-1789) ; surtout, elle doit tout, au début, à l’introduction massive du coton dans le textile et à l’invention de machines à filer et à tisser. Elle se développe dans les contrées de l’Ouest et du Nord, autour de Liverpool et de Manchester, dans le Lancashire ; à proximité de Glasgow aussi : par exemple, dans la localité de New Lanark, où David Dale et son gendre Robert Owen deviennent les pionniers d’une industrie cotonnière moderne et d’un paternalisme exemplaire, avant le glissement progressif d’Owen, dans le cours des années 1820, vers le socialisme, dont il devient le seul grand prophète britannique de l’époque.

La révolution industrielle ne s’impose pas aisément. Outre la résistance de tous les hommes de tradition, elle se heurte à l’opposition des artisans, à des actions de bris de machines et d’incendies d’usines dans le Sud dès 1778 ; on aboutit entre 1811 et 1813 à la grande crise du « luddisme » et à une révolte un temps plus que menaçante contre les nouveaux systèmes de production. Vers 1830, la moitié de la production industrielle continue d’être le fruit du travail en atelier, au prix il est vrai d’énormes privations endurées par les artisans, contraints, dans les secteurs menacés, d’accepter des rémunérations de plus en plus basses pour leur travail.

 Si les gains considérables de productivité et de production, l’élan prodigieux des usines de cotonnades qui surpassent les lainages au tournant du siècle ; les revenus croissants d’un secteur secondaire, qui emploie dès 1806 le tiers de la main-d’œuvre, peuvent enivrer les profiteurs du système, satisfaire la classe bourgeoise montante baptisée « classe moyenne » précisément vers 1800, le prix paraît trop élevé aux vaincus comme au nouveau prolétariat nommé « classes laborieuses » dans les années 1820 ; le développement des villes, telle Manchester, est trop rapide pour que l’habitat ouvrier ne soit pas misérable ; le manque de sécurité dans le travail, dans le salaire, dans les gestes techniques est gros de menaces pour les accidentés, les vieux, les faibles ; la vie familiale s’étiole quand femmes et enfants concurrencent les hommes adultes et partagent avec eux des journées longues et épuisantes. Des crises périodiques, de surproduction ou de sous-consommation, de financement aussi des industries, même si les entreprises reposent beaucoup sur l’épargne et l’autofinancement, suscitent le désespoir en 1816, au début des années 1820, 1825, en 1830.

Le monde nouveau est exalté par les idéologues, le premier en date étant Adam Smith, auteur dès 1776 des Recherches sur la richesse des nations. Une école libérale développe ses intuitions et ses principes, mais succombe aussi, avec David Ricardo vers 1817, au pessimisme social. Pour les pauvres, auxquels leurs « vices » promettent des familles trop nombreuses et un impossible salaire de pure subsistance, les grands esprits n’envisagent aucun secours, en vertu même des lois naturelles qu’il convient de respecter. Ceux qui s’enrichissent par la rente et par un profit dépendant des bas salaires sont justifiés à leurs propres yeux par leurs vertus et leurs capacités. Pour l’étranger, cette royauté de l’or et cet apogée de l’égoïsme sacré paraissent ramener l’Angleterre vers la « barbarie ».
 
La puissance britannique doit cependant beaucoup à des capacités matérielles qui augmentent plus rapidement qu’ailleurs. Jusqu’en 1789, seule la France a fait aussi bien, voire mieux, en demeurant pour l’essentiel fidèle à ses techniques anciennes. La révolution permet une « échappée » irrésistible de la Grande-Bretagne, dont l’avance technique semble irrattrapable et dont la croissance s’affirme dans les secteurs les plus modernes.

Le grand essor mondial.  

Colonisation et guerres ont nourri la puissance économique comme elles en ont retiré les plus gros avantages. Une longue période de pacifisme au temps de Robert Walpole a été suivie de guerres répétées, en particulier contre la France. Le traité de Paris de 1763 vaut à la Grande-Bretagne les droits essentiels sur le Canada et l’Inde ; le premier empire colonial subit la tempête de la sécession américaine, consacrée à Versailles en 1783, mais les possessions extérieures demeurent nombreuses et elles s’accroissent au cours des guerres contre la Révolution et l’Empire. Des bases essentielles comme Malte sont alors acquises. Surtout, de même qu’elle sait tirer bien des richesses et trouver des marchés dans ses colonies, qu’elle ruine l’industrie du coton en Inde au profit de la sienne, l’Angleterre développe son commerce mondial avec des pays indépendants. Elle conserve ses liens économiques avec les jeunes États-Unis, inonde l’Europe centrale et orientale de ses productions, satellise en partie l’Empire ottoman, bénéficie du marché de l’empire portugais, favorise les révolutions latino-américaines et s’ouvre tout grands les marchés de l’Amérique espagnole devenue indépendante. Les guerres « françaises » suscitent des pertes, en partie liées à la guerre de course ; le blocus continental décrété par Napoléon 1er en 1806 manque de jeter le Royaume-Uni à genoux vers 1811-1813 ; mais les dépenses militaires sont aussi l’occasion de nouveaux développements et l’aide aux alliés prend souvent la forme de l’expédition de lettres de change qui valent des commandes à l’industrie britannique.

 Il n’est jusqu’à l’agriculture qui prospère dans les premières années du XIX° siècle, avec des prix records pour ses produits : dans son cas, la défaite de la France, la reprise des importations, même limitées par le jeu des « lois sur le blé » ultra protectionnistes, la ruine de fermiers, qui avaient accepté des baux trop coûteux et connaissent les effets de la déflation monétaire, renversent la tendance à partir de 1816 ; elles font de William Cobbett, à l’occasion de ses tournées à cheval dans le pays (Rural Rides) l’observateur génial du désastre dans les années qui précèdent la crise de 1830 et la dernière grande révolte des campagnes. La gloire des armes, après une guerre quasi ininterrompue de 1793 à 1815 (la paix d’Amiens de 1802 n’a procuré qu’un très bref répit), a été celle de la flotte, victorieuse à Aboukir et à Trafalgar, avec Nelson, et qui passe désormais pour invincible ; elle a été aussi celle des troupes terrestres qui ont brillé dans la péninsule Ibérique avant d’infliger à l’empereur des Français, sous le commandement de Wellington, sa dernière défaite à Waterloo. Au congrès de Vienne de 1815, qui refait la carte de l’Europe, l’Anglais R. S. Castlereagh a joué un rôle décisif.

Ensuite, un temps empêtré dans une Sainte-Alliance qui est un « jouet sonore et creux », plus longtemps fidèle à la quadruple alliance (contre la France) et à la quintuple (la France y adhérant en 1818) pour contenir toute nouvelle menace révolutionnaire en Europe, la Grande-Bretagne peut s’autoriser, à la fin des années 1820, un isolement progressif, riche de menaces pour tous et dénué d’engagements contraignants. Soucieuse surtout de l’équilibre des puissances, laissant à Metter nich le rôle de « surveillant général », l’Angleterre ne refuse pas d’aider la libération de la Grèce du joug des Turcs en 1827, aux applaudissements d’une opinion publique exaltée auparavant par les appels d’un Byron, mais n’entend pas être mêlée à des interventions répétées à l’intérieur d’États souverains.

Le rayonnement intellectuel.  

Si le rayonnement intellectuel est très réel, il n’a pas toujours été à la mesure des succès politiques et économiques. Il a pourtant été lui aussi particulièrement impressionnant. D’abord parce que la philosophie des Lumières est largement venue du Nord, s’est parfois propagée directement d’Angleterre vers la Suède et la Russie, a imprégné la pensée de Français qui, à l’instar de Voltaire ou de Montesquieu, ont trouvé en Grande-Bretagne modèles et exemples. De Locke à Hume, à Priestley, à Burke, nombre d’idéologues ont pesé d’un grand poids, avant que Jeremie Bentham, prophète de l’utilitarisme et du libéralisme politique, assume sur le terrain de la morale et du droit public la fonction occupée par Adam Smith, Malthus, Ricardo, Owen dans le domaine de la pensée sociale et économique. Aux frontières de la littérature et de la pensée morale, les grands satiristes du début du XVIII° siècle, Jonathan Swift, Joseph Addison, Daniel Defoe avant Samuel Johnson et Samuel Richardson au milieu du siècle ; l’histoire, illustrée par Edward Gibbon et son essai sur la décadence de l’Empire romain ; le théâtre d’Oliver Goldsmith, de R. B. Sheridan ; la musique, qui sait adopter G. F. Haendel ; la peinture qui brille de son plus vif éclat avec Thomas Gainsborough, Joshua Reynolds, John Constable, William Hogarth, ce dernier en même temps chef de file d’une école extraordinaire de caricaturistes de génie ; ajoutons tant de poètes qui mènent peu à peu au romantisme des Wordsworth, Burns, Blake ou Coleridge ! S’il est impossible de citer tous les noms, la preuve est faite que le dessèchement avéré des études universitaires, la décadence des anciennes écoles, compensée parfois par l’éclat de certains centres dont des « Académies » puritaines, ne doivent pas amener à conclure à un lien quelconque entre capitalisme croissant et barbarie nouvelle. L’éclat de la réflexion religieuse prouverait à lui seul le contraire : le XVIII° siècle, à partir de 1739, est celui d’un renouveau religieux conduit par John Wesley : l’« inventeur » du méthodisme se situe longtemps, jusqu’en 1787, à l’intérieur de l’anglicanisme, mais suscite de toute manière, dans l’Église officielle, le courant évangélique, attaché à la lettre des Écritures et ouvert cependant à une chaleur et à une communication infiniment plus développées qu’auparavant.

Le méthodisme de son côté, marqué après la mort de Wesley, en 1791, par nombre de schismes, s’enrichit globalement de la constance de tels renouvellements, et passe pour avoir sauvé le peuple de la déchristianisation précoce, peut-être même d’avoir permis « un nouveau pouvoir de la croix » et évité à la Grande-Bretagne les affres révolutionnaires. Au minimum, enrichi par l’essor même du revenu des dîmes et de la rente foncière, le clergé anglican est plus digne et recruté dans des milieux sociaux plus élevés qu’aux siècles précédents. Au moment de la révolution industrielle triomphante, la grandeur de Byron, la verve des romanciers « gothiques », dont Walter Scott, l’art du récit chez Mary Shelley ou Jane Austen conduisent à mettre en doute les jugements caricaturaux et pessimistes.

L’époque victorienne.  

L’époque victorienne couvre la plus grande partie du XIX° siècle. La reine dont elle tient son nom est montée sur le trône en 1837, à l’âge de dix-huit ans, elle est morte en janvier 1901. Mariée en 1840 à Albert de Saxe-Cobourg, qui fournit ainsi à sa dynastie une nouvelle dénomination, elle ne se consola jamais d’un veuvage précoce, en 1861. Parmi ses neuf enfants, plusieurs épousèrent des princes ou princesses allemands et russes : elle devint la « grand-mère de l’Europe » et, plus précisément, celle de l’empereur Guillaume II après avoir été la belle-mère de l’empereur Frédéric III. Cette vie familiale crée un modèle de vertu proposé à son époque aux Britanniques et qui contribua à sauver l’institution monarchique de l’opprobre moral suscité par des souverains précédents : en particulier George IV (1820-1830), l’ancien régent, connu depuis sa jeunesse pour sa vie dissolue et ses relations suspectes avec des favoris comme, vers 1817, « le beau Brummell ». Affrontée à un fort courant républicain en 1837, Victoria meurt dans l’affliction générale et fait bénéficier ses successeurs d’un loyalisme monarchique presque sans faille.

La démocratisation.  

Aimant son métier de reine et l’accomplissant avec une rare conscience et aussi une jalousie certaine, après la mort de son époux, à l’encontre de tout membre de sa famille, Victoria a su s’adapter aux exigences de son époque. À partir de 1841 et de la chute de Melbourne, ses Premiers ministres, à commencer par sir Robert Peel, sont choisis en fonction de la majorité au Parlement. Affirmé peu à peu, en fonction de la discipline croissante des partis au Parlement, et de la clarté des scrutins, le système parlementaire de la responsabilité ministérielle s’impose. La reine n’a pas non plus essayé de se mettre en travers de l’évolution vers la démocratie : en 1867, le droit de vote est accordé à des locataires de logement et non plus aux seuls propriétaires, ce qui donne à un million d’ouvriers une arme électorale : en 1884-1885, la majorité des hommes de vingt et un ans et plus (à l’exclusion des domestiques, des fils de famille vivant sous le toit de leurs parents, des non-résidents) sont admis aux urnes ; à quoi s’ajoutent les effets des réformes locales, la loi sur les municipalités de 1835 à présent appliquée, la loi de 1888 sur les conseils de comté élus, d’autres mesures dans les années 1890 sur des administrations de districts ou de paroisses. La Chambre des communes, recrutée de plus en plus selon un système plus équitable de répartition des sièges (on passe en 1885 à une quasi-généralisation du système uninominal à un tour après nouveau découpage des circonscriptions), s’impose comme la véritable représentante dans la nation, même si les lords ne perdent encore aucun droit théorique. Des lords que la reine « alimente » de plus en plus en nouveaux collègues désormais recrutés, à partir des années 1880-1890, aussi bien dans les milieux d’affaires que dans les groupes traditionnels d’anciens militaires, fonctionnaires, hommes de loi.

Les chefs de parti ont pris de l’assurance en raison même de la qualité croissante de leurs organisations. Les deux principaux partis sont le Parti conservateur, héritier du tory en 1836, et le Parti libéral, qui adopte son nom en 1847 aux dépens du whig ; ils ont longtemps été des coteries soutenues par des clubs ou des associations locales ; ils tirent de la réforme de 1867 la conviction qu’ils doivent se constituer en puissantes « machines », avec des agents professionnels et des sections locales disciplinées. Les Premiers ministres qui commandent ces formations sont souvent de grande valeur, tout en ne personnalisant pas encore leur pouvoir à l’excès : en particulier Peel, qui se suicida politiquement en soutenant, contre une partie de ses amis conservateurs, le libre-échange en 1846 ; John Russell, qui, de 1846 à 1852, a connu le grand choc de la famine irlandaise et de la revendication démocratique chartiste ; H. T. Palmerston, également libéral, maître à penser de la politique étrangère, Premier ministre de 1855 à 1858 et de 1859 à 1865, et surtout Benjamin Disraeli (conservateur) et W. E. Gladstone (libéral), parvenus à la tête de leur formation respective en 1867 et qui brillent d’un éclat incomparable, faisant pâlir en regard des successeurs plus « moyens », dont le conservateur R. C. Salisbury, pourtant aux affaires de 1886 à 1892, puis de 1895 à 1902 (il fut le dernier Premier ministre recruté parmi les lords). La reine a su composer avec de tels serviteurs, usant de la possibilité d’opérer des choix quand les majorités n’étaient pas nettes, servant à l’occasion d’utile trait d’union pour obtenir un consensus essentiel, comme lors de la réforme de 1884-1885, prodiguant des conseils sollicités ou infligés, mettant en garde au nom d’une expérience évidemment croissante. Fonctions parfois discrètes, et parfaitement définies en théorie par Walter Bagehot, auteur d’une brillante Constitution de l’Angleterre (1867).

À la fin du règne d’une femme, la démocratie anglaise se caractérise pourtant par le refus de prêter attention à une active revendication féministe. Le mouvement des suffragettes, en fait très divisé, se heurte aux préjugés anciens et aussi, même dans les partis plus avancés, comme le Parti socialiste, apparu en 1883, le Parti travailliste indépendant, né en 1893, et le tout nouveau Comité pour la représentation des travailleurs, père du Parti travailliste, à une objection quelque peu hypocrite : avant d’accorder le droit de vote aux femmes, il conviendrait d’éliminer au préalable toutes les discriminations pesant encore sur les hommes !

Les difficultés politiques.  

Les grands problèmes qui divisent l’opinion et le Parlement ont varié. Au départ, on peut en recenser trois à l’intérieur : la politique économique, la réforme sociale et la question de la démocratisation. La première est surtout celle du choix du système douanier : aux protectionnistes invétérés, soutenus par les « intérêts fonciers », s’opposent les libre-échangistes de l’école de Manchester, dont Richard Cobden est le porte-drapeau, et sa Ligue pour l’abolition des lois sur le blé l’instrument majeur de revendication ; les partisans de la libération des échanges en attendent l’ouverture du monde à la production industrielle britannique, le pain bon marché pour les ouvriers, la paix entre les nations, mais, en dépit de l’organisation du premier groupe de pression véritable de l’histoire contemporaine, c’est à la famine irlandaise qu’ils doivent la conversion de sir Robert Peel et l’adoption de la loi décisive de 1846. La question sociale est posée par l’énorme misère qui accompagne la révolution industrielle : une première loi sur le travail des femmes et des enfants en usine, en 1833, est positive, mais sans grand effet, et, à l’avènement de Victoria, on vit surtout sous l’impression créée par la nouvelle loi des pauvres de 1834, qui repose sur les principes d’uniformisation, de centralisation et de restriction de l’assistance publique ; celle-ci devrait en principe n’être accordée que dans des asiles, les sinistres workhouses, dont la multiplication suscite des révoltes désespérées ; dans les années qui suivent, on s’oriente vers un interventionnisme timide au bénéfice toujours des femmes et des enfants avec la loi sur les mines de 1842, qui les écarte du travail au fond, et la loi de dix heures de 1847.

Cette timidité explique pour partie l’essor du mouvement politique chartiste entre 1838 et 1848 (il survit ensuite jusque vers 1854) : il est né de la déception provoquée par la réforme de 1832, qui a corrigé des abus, mais réservé le droit de vote aux seuls bourgeois... sans d’ailleurs altérer immédiatement la domination politique des classes agricoles ; à partir de 1838, la « Charte du peuple » représente une Constitution idéale, prévoyant le suffrage universel des hommes de vingt et un ans et plus, l’éligibilité de tous et l’indemnité parlementaire, une répartition des sièges selon des principes démographiques, l’élection annuelle d’un Parlement ; à coups de pétitions massives en 1839, 1842 et, surtout, 1848, de meetings, mais aussi, dans l’aile violente dominée par Feargus O’Connor et guidée par son journal, le Northern Star, d’appels à la grève générale (1839), de violences contre les outils de travail (1842), voire de menaces révolutionnaires (1848), les chartistes se battent en vain ; leur combat paraît même aux libéraux gros de la menace d’une révolution de la société, un Parlement élu par des pauvres risquant de mener à une redistribution de la propriété.

 À partir de l’échec de l’ultime manifestation de masse des chartistes en 1848, le débat politique s’apaise et, jusqu’en 1867, il est fait de querelles à l’intérieur du monde parlementaire, où les peelites voient fuir vers le Parti libéral des intransigeants comme Gladstone, où les tories « sociaux » trouvent dans l’étoile montante de Disraeli l’espoir encore vain de réformes, où la réalité du régime parlementaire a quelque mal à s’imposer. En 1867, la conversion de Disraeli à la première réforme démocratique, véritable « saut dans le noir », marque un tournant, parce que les chefs et les appareils sont invités à définir des programmes de nature à séduire un électorat plus populaire. À la fin des années 1860 et jusqu’au début des années 1880, les questions à l’ordre du jour sont plus diverses. Le problème de l’Irlande, déjà aigu jusqu’en 1845 lorsque O’Connell se battait pour l’annulation de l’Union de 1801 (le Repeal), assoupie à la suite de la Grande Famine, a retrouvé sa gravité avec son triple aspect politique, agraire et religieux ; ce dernier est éliminé en 1869 quand Gladstone fait voter la séparation de l’Église (anglicane) et de l’État en Irlande (disestablishment), mais un mouvement agrarien obtient plus difficilement des concessions, au début des années 1880, sur ses revendications des « trois F » (fair rent, fixity of tenure, freedom of tenant to sell, c’est-à-dire loyer juste, garantie de non-éviction du fermier et liberté de céder la terre occupée en location), cependant que la revendication politique d’un Home Rule, exprimée par C. S. Parnell, ne reçoit que la réponse de lois d’exception.
Pendant ce temps, le pari disraélien de faire voter les pauvres en faveur des plus capables de l’élite sociale, pousse à de nouvelles propositions démocratiques (vote secret en 1872), à la définition de programmes sociaux (lois sur les syndicats et sur les rapports « patrons-ouvriers », et non plus « maîtres et serviteurs »), dans la soudaine rivalité progressiste des deux principaux partis, à l’émergence du « socialisme municipal. » À Birmingham, dont Joseph Chamberlain est maire en 1874, à de premières offres de candidature à des ouvriers qu’on se propose de faire élire sous l’étiquette libérale (les lib-lab, ou libéraux-travaillistes). Par ailleurs, la politique extérieure devient enjeu populaire, Disraeli projetant de faire sacrifier la lutte des classes sur l’autel patriotique et de faire de l’impérialisme le nouvel évangile social ; d’où la décision de faire de Victoria l’impératrice des Indes (1876).

Les dernières décennies du règne, marquées par la grande crise économique, confirment la permanence de l’enjeu impérialiste, même si un parti comme le Parti libéral se divise profondément sur ce thème. À partir de 1895 et de l’arrivée de Joseph Chamberlain au ministère des Colonies sous Salisbury, l’option de l’expansion est consacrée comme un élément majeur du programme conservateur. Le souci de grandeur est venu compliquer la question politique irlandaise et jusqu’à l’équilibre des partis. Gladstone, convaincu à partir de la réforme électorale de 1884-1885 que le Home Rule est aussi un moyen d’épargner au Parlement de Westminster le risque d’un arbitrage par la masse de plus de cent députés d’Irlande, tente de le faire voter, au nom de la justice, en 1886 et échoue, tout comme il échouera devant les Lords dans sa deuxième tentative de 1893 : il casse son Parti libéral, abandonné par les « unionistes » de Chamberlain, qui évoluent vers une étroite alliance-association avec les conservateurs.

À ces troubles s’ajoutent les effets de la propagation du socialisme (H. M. Hyndman, plagiaire de Marx, fonde la Fédération sociale-démocrate en 1883 et professe un socialisme révolutionnaire qui rallie un temps les chômeurs londoniens en 1886-1887 ; des anarchistes, un temps rejoints par William Morris, ont créé en 1885 la Ligue socialiste ; « gradualistes », les membres de la Société fabienne, brillant club d’intellectuels comme les deux Webb, H. G. Wells et G. B. Shaw, veulent saper la société capitaliste, parfois d’abord au niveau des nouveaux conseils de comté, par des réformes progressives ; le mineur écossais Keir Hardie, après avoir poussé le syndicalisme sur la voie socialisante, fonde le Parti travailliste indépendant et œuvre, en 18991900, pour fédérer syndicats et mouvements politiques. Il ne reste aux tenants de la tradition qu’à préconiser un socialisme d’État propre à désarmer la revendication révolutionnaire, comme le préconisent les « radicaux » dans le Parti libéral, ou à insister encore davantage sur les promesses de prospérité de l’empire. Les choix sont parfois rendus plus malaisés par des tensions internationales qui portent la politique extérieure au centre du débat politique, comme en 1898 quand Français et Anglais manquent de se faire la guerre sur l’affaire de Fachoda, ou en 1895-1900 quand les Allemands soutiennent la cause des Boers en Afrique du Sud contre les ambitions déchaînées du « panbritannisme » ; on crie aux avantages du « splendide isolement », mais on commence aussi à ressentir le besoin d’alliances, sans savoir si l’ennemi principal est franco-russe, ce qui serait le résultat des rivalités impérialistes les plus aiguës, ou allemand, quand en 1897 Berlin se lance dans la construction d’une grande flotte de guerre.

De l’apogée au déclin économique et aux tensions sociales. 

On s’aperçoit dès lors des conséquences d’une décadence économique relative après l’apogée des années 1850-1870. Le chemin de fer prenant le relais du textile, l’industrie sidérurgique et mécanique devenue inégalable, la Grande-Bretagne avait pris une telle avance sur les autres que l’Exposition universelle de Londres, en 1851, la première dans l’histoire, avait prouvé son rôle d’« atelier du monde ». Une série de traités de libre-échange, le plus connu étant celui de 1860 avec la France (traité Cobden-Michel-Chevalier), avait donné un immense coup de fouet à la prospérité. L’agriculture, encore abritée de la concurrence par les distances maritimes, on avait connu l’impression d’aller vers l’âge d’or. Les années qui s’écoulent à partir de 1873 ruinent les illusions d’une durable supériorité technique : Allemagne, France, États-Unis sont vite de redoutables concurrents, pendant que la plupart des grandes et petites nations du continent s’ouvrent à l’ère industrielle ; Sous l’effet aussi d’une relative pénurie de moyens de paiement, provoquant la déflation et peut-être à cause de l’esprit rentier des héritiers des grands bourgeois d’autrefois, les marchés se rétrécissent, l’innovation se limite aux secteurs nouveaux, le capital s’exporte à l’étranger, où il trouve des investissements autrement plus rémunérateurs qu’en Angleterre.

 L’arrivée massive d’aliments en provenance des pays neufs plonge l’agriculture dans une « grande dépression » et provoque des abandons considérables de surfaces cultivées et un exode rural précipité. Demeurée fidèle au libre-échange, malgré les fair-traders des années 1880 et les partisans d’un système impérial dans la décennie suivante, la Grande-Bretagne trouve de nouveaux clients et compense en outre par l’élargissement de ses marchés intérieurs le rétrécissement des autres : une première société de consommation bénéficie d’une « révolution du commerce de détail », de la naissance des chaînes de magasins, du développement des coopératives, de la création de nombreuses boutiques. Mais le chômage industriel est endémique et la première place mondiale est définitivement perdue à partir de 1890. Joseph Chamberlain, en 1903, achèvera de convaincre ses amis de la nécessité du protectionnisme : pour leur perte ! C’est au milieu des tourmentes de l’économie qu’évolue une société également définie par d’énormes mutations.

 La population augmente, dépassant les 40 millions d’habitants à la mort de Victoria, mais dès les années 1860 le malthusianisme familial triomphe dans la bourgeoisie avant de gagner les classes populaires au cours des vingt années suivantes. Affaiblie par un courant d’émigration, elle est en outre vieillissante, malgré l’arrivée de vagues d’immigration, parfois temporaires quand s’ensuivent des départs vers les États-Unis ou le Canada, parfois plus définitives avec l’établissement de nombreux sujets juifs de l’Empire des tsars. Inégalement répartie en fonction de la prospérité de certaines régions, encore dense dans l’Angleterre « noire » ou « grise » du Nord et du Centre, aux bastions industriels solides, elle s’agrège, au sud, surtout dans l’agglomération londonienne qui, à elle seule, réunit 6 millions et demi d’habitants en 1901. L’ère victorienne a de toute manière été celle des grandes villes : Birmingham est passé de 230 000 à 520 000 habitants de 1851 à 1901, Glasgow de 357 000 à 762 000, Manchester de 303 000 à 645 000. Quatre Britanniques sur cinq sont des citadins au tournant du siècle.

Les différences sociales sont étonnantes. Au début des années 1840, dans son roman Sybil, Disraeli a évoqué l’existence de « deux nations » sur le même sol ; fournissant un aliment à la thèse de la lutte des classes chère aux socialistes, qui en trouvent d’ailleurs la démonstration dans la grande étude du jeune Engels sur la Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845). En fait, le prolétariat est loin d’être uniforme : des enfers comme Manchester se comparent mal à des centres plus anciens comme Bradford. Mais il faut attendre la seconde moitié du siècle pour connaître des efforts, d’abord très localisés, d’urbanisme, d’adduction d’eau, de drainage, plus longtemps encore pour voir livrer, à la fin de la période, la guerre aux taudis et aux quartiers insalubres... sans d’ailleurs les éliminer ! L’indigence la plus crue guette constamment les victimes du chômage, de l’âge, de l’invalidité, des crises cycliques ou accidentelles, comme la « famine » (ou pénurie) du coton liée à l’arrêt des exportations américaines pendant la guerre de Sécession. À la fin du siècle, à Londres, Charles Booth, à York, Seebohm Rowntree fixent, au prix d’enquêtes sociologiques de valeur, à un quart ou un tiers la proportion des citadins vivant sur une « frontière d’indigence » et constamment menacés de devoir recourir à la cruelle assistance publique. La progression du revenu national, les lois sociales, la croissance des salaires réels, les efforts éducatifs, surtout dans la période 1870-1890 qui voit naître l’enseignement primaire obligatoire (et gratuit en 1891), contribuent à des améliorations certaines, d’autant que le coût de denrées essentielles est en nette régression et que le commerce concurrentiel contribue à l’abaissement des prix en fin de siècle. Voilà qui explique la « socialisation » de la classe ouvrière, son souci croissant de « respectabilité » dans l’imitation des classes riches. Mais les poches sombres sont nombreuses : les immigrants, irlandais puis juifs orientaux, regroupés dans des ghettos sociaux, les chômeurs sont des crève-la-faim, les jeunes et les femmes font toujours l’objet de discriminations injustifiées dans l’emploi et les salaires.

 Les marginaux sont nombreux : une classe criminelle se développe malgré le renforcement des polices (la police métropolitaine de Londres est née en 1829), des pickpockets aux grands meurtriers (Jack l’Éventreur en 1888) en passant par l’immense société des prostituées de tous étages. Le « vice » semble partout présent, dont s’effrayent, parfois avec hypocrisie, de bons bourgeois par ailleurs fort attirés par des plaisirs interdits ou des fréquentations douteuses ; si aucune loi durable ne peut être dirigée contre les prostituées (une loi de 1869 est annulée en 1885), l’homosexualité, pour la première fois définie dans le vocabulaire anglais sous ce nom vers 1870, fait l’objet de textes sévères, dont Oscar Wilde, condamné à deux ans de travaux forcés en 1895, fait les frais.
 
 Les classes moyennes se développent, elles aussi avec des strates nombreuses, mais marquées par un état d’esprit et un système de valeurs : l’exaltation du travail, du mérite individuel, ou self-help, comme instrument de promotion dans le société, de la famille, de l’ardeur patriotique ; s’y ajoutent des signes d’appartenance à la classe, très particulièrement l’emploi d’un nombre donné de domestiques, l’apparence de l’appartement ou de la maison, le vêtement strict. La fin de la période a été celle de la croissance de la petite bourgeoisie des boutiquiers et de leur monde d’employés. Quelque 10% des Anglais peuvent prétendre appartenir à la « meilleure espèce », expression que le darwinisme social en honneur à partir des années 1880 ne rend pas innocente. La haute bourgeoisie de la Cité, des armateurs, des négociants au lointain tend à singer les modes de vie aristocratiques, à mesure d’ailleurs que ses plus jeunes générations, passées par des public schools de réputation (Eton, Harrow, Rugby), s’y sont frottées à des camarades de la classe supérieure, dans l’acquisition des traits désormais les plus honorés : la fermeté de caractère, le sens de l’amitié virile, le fair-play, le goût du loisir et des sports, un certain dédain de la technique et de la recherche au bénéfice de la culture classique et des belles-lettres, le sens de la grandeur impériale du Royaume-Uni, l’espérance d’une résidence campagnarde qui précéderait ou couronnerait l’ascension de la pairie grâce aux critères de nomination de nouveaux lords. Dans la dernière décennie du siècle, on évoque les « barons de la bière », les beer barons (jeu de mot sur peers, pairs) en pensant à Guiness fait lord Iveagh !

 La solidité des structures sociales tient en particulier à la persistance d’un sentiment répandu de « déférence » dans les classes « inférieures » à l’égard des « meilleurs », « faits pour gouverner ». Les syndicats, dont la puissance existait dès 1862 (plus de 200 000 adhérents), davantage en 1874 (près d’un million et demi) et qui, en 1868, ont créé la Confédération intersyndicale (T.U.C., ou Trades Union Congress), se sont gardés d’adopter un ton révolutionnaire : abandonnant rapidement la Ire Internationale, fondée à Londres en 1864, jouant le double rôle de mutuelles et d’organismes de défense, ils ont cherché longtemps à tirer parti des bénéfices du capitalisme ; leur conversion à des revendications socialisantes est postérieure à 1888-1889, leur virulence demeure limitée et il faut attendre 1900 pour voir la majorité du T.U.C. se prononcer pour la fédération avec les partis socialistes qui donnera naissance au travaillisme contemporain.

La vie de l’esprit.  

La religion continue d’apparaître comme un bon ciment de la société. En 1851, le seul recensement de la pratique jamais tenté au monde a démontré la déchristianisation d’une moitié de la population, parfois des trois quarts dans les centres industriels et les grandes villes. D’énormes efforts, constructions d’églises et de temples, évangélisation en plein air, dont la nouvelle Armée du salut créée sous ce nom en 1878 par l’ancien méthodiste William Booth, son premier général, ce fait une spécialité, propagande de tous les instants et partout n’y ont rien fait. Seuls les catholiques, dont les rangs sont, pour 80%, alimentés d’immigrants irlandais, ont mieux résisté au choc de la société industrielle. Mais la religiosité demeure quand la pratique a fléchi, l’école est l’une des voies d’un endoctrinement moral fondé sur les principes traditionnels, l’absence de tout anticléricalisme favorise la préservation de grands fondements de la foi. Les intellectuels sont parfois touchés par une grâce nouvelle, que favorise par exemple le mouvement d’Oxford des années 1830, qui conduit les uns vers le retour à Rome, d’autres vers l’« anglo-catholicisme » au sein de l’Église d’Angleterre ; dans les vingt dernières années du siècle, le modernisme cherche à retenir les convaincus des nouvelles thèses scientifiques et de la critique biblique. Le conformisme religieux est toujours le souci des élites et sa nécessité emporte bien des convictions.
 
Certains élans religieux ont, en tout cas, déterminé la recherche du beau dans l’architecture des nouveaux temples, souvent inspirés, comme des bâtiments civils d’un esprit néo-gothique ; ils se retrouvent aussi dans les œuvres d’une école de peinture des plus originales : succédant à des maîtres académiques ou, au contraire, emportés, à l’exemple de Turner, sur les ailes du romantisme le plus génial, les préraphaélites entendent revenir, sous la houlette de Dante Gabriel Rossetti, John Everett Millais, Edward Burne-Jones, William Holman Hunt, Ford Maddox Brown, à des modes de représentation prémoderne au service de grands thèmes mythiques, bibliques et aussi sociaux. C’est une partie du grand élan esthétique rêvé par le critique John Ruskin et par le poète-artiste-industriel William Morris.

L’époque victorienne est ainsi un grand siècle de l’esprit, également visible dans une littérature marquée par l’« âge d’or » du roman (Disraeli, les sœurs Brontë, Charles Dickens, William Thackeray), une belle veine poétique (Alfred Tennyson, les Rossetti, Oscar Wilde, par ailleurs brillant dramaturge), la qualité des penseurs comme les John Stuart Mill, Thomas Carlyle, Walter Bagehot, celle des hommes de théâtre, dont G. B. Shaw. Il faudrait citer trop de noms ou encourir le ridicule d’oublis majeurs. Faisons un sort particulier à Rudyard Kipling, qui a publié en 1894-1895 ses Livres de la jungle et fixe à l’imagination et à la force de caractère des Anglais des bornes nouvelles, et à Lewis Carroll dont l’Alice de 1865 a ouvert la voie du fantastique contemporain et frayé le chemin à une myriade d’interprètes de ses récits, dont les psychanalystes ne forment pas aujourd’hui la moindre cohorte. Si William Morris s’effraye de la laideur des monuments, des gares, des églises, s’il juge aussi incompatibles la vie ouvrière et acquisition du sens esthétique et fait de sa révolte le fondement de son adhésion au socialisme, les victoriens n’ont pas partagé toutes ses condamnations et la postérité a considéré le temps de Victoria comme celui d’une floraison intellectuelle difficilement égalable.

L’Angleterre édouardienne.  

Prolongée jusqu’en 1914 par les premières années du règne de George V, l’Angleterre édouardienne tire son nom du bref règne d’Édouard VII (1901-1910). Elle correspond à la Belle Époque en France, impression de l’après-guerre, mais qui tient aussi à la relève, sur le trône, d’une reine vieille et moralisante par un souverain renommé pour son goût des plaisirs et des loisirs. Ses sujets ont de fait connu, dans le début du XX° siècle, les joies du music-hall, alors à son apogée, l’essor des sports professionnels de masse, l’âge premier de l’automobile et de la bicyclette, les joies de la lecture avec l’étonnante croissance de la presse populaire à sensation, à quoi s’ajoutent les effets sans cesse plus visibles de la révolution commerciale interne. Sur beaucoup de points, les tendances antérieures se prolongent. Les libéraux « radicaux » sont parvenus au pouvoir en 1906, en partie grâce à leur foi libre-échangiste. La démocratisation continue, marquée en 1911 par la loi sur le Parlement, qui réduit singulièrement le pouvoir des Lords, dont le veto sur les lois non financières n’est plus que de deux ans (un mois pour les lois de finance) ; le même texte instaure l’indemnité parlementaire et fixe à cinq ans la durée maximale d’une Chambre des communes. Par contre, le Parti libéral au pouvoir refuse d’aller plus loin et, malgré les violences des suffragettes dirigées par Emmeline Pankhurst, n’accorde pas aux femmes l’égalité civique.

Le socialisme d’État brille de ses plus beaux feux, avec les grandes lois sur la journée de huit heures dans les mines, sur les pensions de vieillesse et surtout, en 1911, sur les assurances nationales dans le secteur industriel exigeant une participation croissante du Trésor, d’où le budget « du peuple » de 1909 présenté par Lloyd George, prévoyant une modeste progressivité de l’impôt sur le revenu (instauré en 1842). Il est repoussé par les lords, pour leur malheur. Ces innovations entendent satisfaire un Parti travailliste né en 1906, encore très minoritaire, et retenir certains syndicats sur la pente du syndicalisme révolutionnaire prôné par Tom Mann ; sans toujours y parvenir, comme le démontrent les grandes grèves de 1911-1913 dans les transports et les chemins de fer. L’inquiétude règne après l’euphorie de la victoire sur les Boers de 1902.

 Dans un monde de plus en plus agité de rivalités, l’heure est aux alliances, ou, au moins, à la recherche d’accords de défense ; en 1902, on a signé un traité avec le Japon, en 1904, en partie grâce à l’appui d’Édouard VII, on parvient à l’Entente cordiale avec la France, en 1907 à une réconciliation avec la Russie. L’Allemagne, avec laquelle on a un temps cherché un rapprochement, ce range de plus en plus au rang d’adversaire principal, d’autant qu’elle contraint le Royaume-Uni à une ruineuse course aux armements navals ; l’empire, gigantesque, paraît plus difficile à protéger, et on évolue vers la recherche de liens plus solidaires avec les grandes dépendances de peuplement européen : sur le modèle du dominion canadien, créé en 1867 déjà, on accorde le statut de dominion, c’est-à-dire une pleine souveraineté interne, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande, à la jeune Union sud-africaine, on donne un caractère périodique à des conférences « coloniales » puis « impériales » réunissant les Premiers ministres du Royaume-Uni et des dominions, on s’efforce d’obtenir la promesse d’appuis plus déterminés à la défense de l’empire.

On ne va pas jusqu’à décoloniser où que ce soit ; et, très particulièrement, en Inde, le mouvement du Congrès, né en 1885, d’abord très modéré, se radicalise sous l’impulsion de Tilak, de même que la Ligue musulmane n’exclut pas un recours à la violence. Celle-ci menace toujours en Irlande, bien qu’en 1912 le Premier ministre Herbert Asquith réussisse à faire voter un Home Rule que le veto des lords empêche d’être appliqué dans l’immédiat ; mais c’est l’Ulster protestant qui menace, par « loyalisme », de s’opposer éventuellement par les armes à toute concession globale à l’île d’Érin. Auquel cas, l’armée ne serait pas sûre !

La guerre touche un pays certes diminué en comparaison de 1870, mais toujours fort puissant, économiquement à la traîne, mais grand « banquier du monde », et dont la flotte incomparable paraît garantir la sécurité et l’approvisionnement. La décision de 1914 résulte des engagements pris, de la conscience de l’impossibilité de laisser écraser France et Russie, et, directement, de la violation de la neutralité belge, dont la Grande-Bretagne était une garante depuis 1834 et qui lui paraissait une condition de sa propre sécurité. Les protestations pacifistes ou socialistes furent très limitées : l’union sacrée s’imposa même au socialiste révolutionnaire Hyndman, sans englober toutefois le scrupuleux chef du Parti travailliste, Ramsay MacDonald, obligé d’abandonner provisoirement, de ce fait, sa position à la tête de son parti.

Le siècle de la guerre totale.  

De 1914 à 1945, la Grande-Bretagne est entrée dans l’âge de la guerre totale. La Grande Guerre avait déjà conduit au combat cinq millions de soldats, marins, aviateurs et entraîné une énorme mobilisation de main-d’œuvre et de moyens à l’intérieur ; la guerre de 1939-1945, aussi exigeante en combattants, a obligé à soumettre la population civile à des règles d’emploi et à des déplacements contraints de main-d’œuvre qui ont transformé la population active en une véritable armée du travail entre les mains d’un ministre, Ernest Bevin, qualifié de « dictateur du travail ». Les pertes humaines ont été considérables : sept cent mille tués britanniques sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale (et plus de 200 000 soldats de l’Empire) ; plus de quatre cent mille morts au combat entre 1939 et 1945. Chiffres auxquels il convient à chaque fois d’ajouter des blessés graves, succombant parfois quelque temps après, et aussi, pour apprécier l’effet démographique, le déficit des naissances entraîné par la rupture de la vie familiale et les retards au mariage non compensés ; on avait ainsi estimé à deux millions les pertes réelles en métropole de 1914-1918.

Les ruines matérielles ont été fort lourdes. Le territoire britannique est relativement épargné pendant la Grande Guerre : il s’est agi alors des pertes en bateaux, du coût financier et de l’endettement, de l’épuisement de machines industrielles, de la disparition de marchés traditionnels, de l’impossibilité de récupérer certains avoirs et investissements, en particulier dans la Russie révolutionnaire. La Seconde Guerre mondiale, qui a connu les mêmes charges, leur a ajouté les énormes destructions provoquées par les bombardements et qu’on a estimées par exemple au tiers du parc des logements et à une proportion similaire des infrastructures ferroviaires ou industrielles. Appauvrissement relatif et déclin de puissance mondiale ne pouvaient que s’ensuivre, même si l’illusion impériale, dans l’entre-deux-guerres, et la victoire dans chacun des conflits ont retardé les prises de conscience. Même si, d’autre part, chaque guerre s’est accompagnée d’un énorme effort de création d’entreprises nouvelles, d’inventivité, et si on a assisté à de véritables bonds en avant technologiques dans les secteurs les plus neufs. Il convient aussi de souligner à cet endroit le traumatisme psychologique considérable, pour les individus comme pour la nation dans son entier, créé par la cruauté des événements et des deuils, et qu’a complété le désir de compensations de toutes sortes, de facilités nouvelles de vie après les guerres : D’une sécurité accrue pour les moins favorisés aux loisirs les plus diversifiés pour tous, dans un esprit de libération des mœurs et de reniement de vieilles valeurs que l’on considère dépassées.

 

Le bilan de la Grande Guerre.  

En 1918-1919, les pessimistes sont encore rares. La famille royale, qui a adopté en 1917 le nom de Windsor, est très populaire. Au pouvoir depuis la fin de 1916, David Lloyd George est à la tête d’une coalition parlementaire et gouvernementale regroupant les conservateurs et ceux des libéraux, fidèles à sa personne, qui ne reconnaissent plus la légitimité d’Asquith. En juillet 1918, on a modifié le régime en accordant enfin le droit de vote à tous les hommes de vingt et un ans et plus, ainsi qu’aux femmes à partir de trente ans. En décembre, le nouveau corps électoral, sous l’impression de la victoire, a fait un triomphe aux bénéficiaires de l’investiture de Lloyd George (coupon élections). Celui-ci, fort de l’appui de sa nation, a négocié à Versailles les meilleures conditions possibles de paix, obtenant des dépouilles coloniales allemandes une part considérable de l’ancien Moyen-Orient ottoman, un quart des futures réparations allemandes et, au bénéfice de chacun des dominions, un siège à la Société des Nations. À l’intérieur, où le Parti travailliste s’est doté de sa « constitution » définitive, des transferts de fidélité libérale se font à son profit comme à celui des conservateurs (Churchill n’accomplit ce pas qu’en 1924). Un boom économique, bénéfique aux constructions navales notamment, dissimule la profondeur des difficultés à venir, limitées par ailleurs par la préservation quelque temps des contrôles gouvernementaux dans les mines de charbon et des prix garantis aux agriculteurs.

Les années 1920.  

En Angleterre, comme ailleurs, les années 1920 ont été des années « folles ». Les femmes sont émancipées dans leur comportement en société avant de recevoir, en 1928, la pleine égalité de droits électoraux avec les hommes. Des loisirs nouveaux pimentent la vie, ainsi le cinéma, les palais de la danse, les grands spectacles sportifs, qui justifient par exemple la construction d’un stade de cent mille places à Wembley en 1926. La protection sociale est étendue par une série de lois successives, en particulier les allocations de chômage qui, en fin de période, sont versées pendant douze mois aux ayants droit. L’activité économique s’accélère, procurant au pays un taux de croissance industrielle supérieur à 2% par an en moyenne ; l’Angleterre « verte » s’industrialise : raffineries de pétrole, usines pétrochimiques, industries électriques, automobile y prospèrent. L’électrification des entreprises garantit d’importants gains de productivité. La Cité retrouve son rôle de grande place financière internationale et, en 1925, le chancelier de l’Échiquier Winston Churchill peut faire adopter le Gold Standard Act qui, rétablissant partiellement la convertibilité en or de la livre, rend à la monnaie britannique sa parité d’avant guerre avec le dollar américain. De nouvelles chaînes de magasins se développent - ainsi Marks & Spencer à partir de 1928 -, les activités de service sont en plein essor.

La prospérité est sélective : Les grandes industries traditionnelles du charbon, des constructions navales, des cotonnades stagnent ou périclitent, condamnant des régions entières de l’Angleterre « noire » au marasme, conduisant 10% de la population active, en moyenne, au chômage, semant les ferments du désespoir dans le sud du pays de Galles, le centre de l’Écosse, le Lancashire. Dans les campagnes, aux aristocrates et grands propriétaires appauvris par les impôts sur le revenu et les droits successoraux, l’euphorie des fermiers, qui leur rachètent, en six ans, près d’un quart de l’Angleterre, le cède bientôt aux souffrances d’un endettement excessif dans un temps de baisse des prix agricoles après la suppression des garanties gouvernementales. Une fraction de la société ne profite pas du développement : d’où des crises graves en 1921-1922 et surtout en mai 1926, quand une grève « nationale » ou « générale » de neuf jours paraît mettre en péril la nation elle-même !
 Politiquement, ces années voient la grande relève du Parti libéral par le Parti travailliste : à partir de décembre 1923, celui-ci est le deuxième parti de gouvernement, Ramsay MacDonald devenant en janvier 1924, pour moins de dix mois, le Premier ministre de son parti, malgré une position minoritaire au Parlement ; en 1929, sans avoir la majorité absolue, le Labour Party n’en devient pas moins le plus nombreux au Parlement, et Ramsay MacDonald est derechef rappelé au 10, Downing Street. La vigueur du Parti travailliste explique sans doute dans une certaine mesure l’échec complet du jeune Parti communiste constitué en 1921 : ce qui n’exclut pas une grande peur « du rouge », des accusations systématiques de « cryptocommunisme » contre le Labour Party, en particulier en 1924 où un faux aujourd’hui notoire, la lettre Zinoviev, prétendument signée du président de l’Internationale communiste, et attestant de la réalité de la menace révolutionnaire en Grande-Bretagne, sert d’argument de poids à la campagne électorale du Parti conservateur. Plus positivement, la relève politique ne s’accompagne d’aucune remise en question du système de la monarchie parlementaire.

 L’empire évolue. Pendant que l’Irak devient un protectorat de fait et la Transjordanie, création artificielle, un mandat solidement contrôlé, qu’on se consolide en Palestine, qu’on refuse en Inde de tenir les promesses de 1917, on fait évoluer les dominions vers une pleine souveraineté internationale. En 1926, la conférence impériale adopte la définition de la commission Balfour d’un Commonwealth de nations britanniques égales en statut et unies par leur commune allégeance à la Couronne ; et, cinq ans plus tard, le Parlement peut l’inclure dans le statut de Westminster (1931). Cette position juridique est aussi celle d’une fraction de l’Irlande : Les vingt-six comtés de l’« État libre », détaché de l’ensemble par l’accord de décembre 1921 qui a, ipso facto, maintenu l’Ulster au sein du Royaume-Uni.

La position mondiale de la Grande-Bretagne, quoique diminuée, demeure exceptionnelle. Elle constitue avec la France, en l’absence des États-Unis, l’un des deux piliers essentiels de la Société des Nations. Elle s’efforce, en Europe, de jouer les honnêtes courtiers, au prix d’un refroidissement des relations avec la France, dans le but d’une réinsertion de l’Allemagne dans la communauté des nations et de la restauration de la prospérité générale : en 1925, le pacte de Locarno, grâce à la garantie britannique de toutes les frontières à l’ouest de l’Europe, dégèle la situation et permet, l’année suivante, de faire entrer l’Allemagne à la S.D.N. Les Britanniques ont aussi favorisé la mise sur pied de règlements de réparations plus étalés et moins exigeants, en 1924 (plan Dawes) et en 1929 (plan Young). Dans le Pacifique, l’Angleterre a dû renoncer à poursuivre, en 1921-1922, son alliance avec le Japon, de façon à inclure les États-Unis (accords de Washington, 1922) dans un vaste ensemble international de garanties apportées à l’intégrité chinoise et à un système de parités fixes entre les flottes de haute mer ; ce qui équivalait à laisser aux Américains la police du Pacifique ! Ouvert très tôt à la reprise de relations commerciales avec la Russie bolchevique, après quelques velléités d’intervention armée contre-révolutionnaire, le Royaume-Uni reconnaît le premier l’U.R.S.S. en 1924... mais rompt avec elle en 1927. Reflet du pacifisme de l’opinion publique, la diplomatie britannique joue partout en faveur de la paix, incitant à l’ouverture d’une conférence du désarmement sous l’égide de la S.D.N. (elle s’ouvre en fait en 1932), participant en 1928 au pacte Briand-Kellog de mise hors la loi de la guerre ; les budgets militaires diminués attestent à la fois des incapacités matérielles et une volonté politique.

Les années 1930.  

Dans la mémoire collective, les années 1930 constituent les années « sombres », années noires de dépression économique, de crise sociale, de démission internationale.

La crise économique, née en 1929 aux États-Unis, frappe l’Angleterre de plein fouet en 1931, menant en juillet à une panique financière. Elle est marquée par une crise commerciale, par la diminution, parfois de moitié, de la production industrielle, par un chômage qui frappe au moins trois millions de Britanniques en 1932, par la souffrance des régions déjà victimes du déclin au cours de la décennie précédente. Elle dure au moins jusqu’en 1935 et a paru appeler, pour la combattre, un gouvernement d’Union nationale que Ramsay MacDonald constitue le 24 août 1931 contre la majorité de son propre parti qui le qualifie de « déserteur ». Le très bas prix des produits alimentaires et des matières premières, auxquels la Grande-Bretagne n’applique pas de droits de douane, constitue pour elle un fondement de son salut ; elle y ajoute une dévaluation monétaire de l’ordre de 40% en 1932 pour relancer ses exportations, une stricte austérité budgétaire pour rétablir la confiance dans la livre, le retour au protectionnisme abandonné en 1846, mais en le nuançant par des accords de « préférence impériale » avec son Empire (accords d’Ottawa, 1932) ; une vigoureuse politique de construction de logements sociaux et privés, l’encouragement public à des opérations de concentration de l’appareil productif, des garanties de prix accordées à l’agriculture par l’intermédiaire d’offices fonciers, le dynamisme des secteurs de pointe et une relance par la consommation (sans suivre pourtant les incitations de John Maynard Keynes à une inflation contrôlée), obtenue par l’augmentation du pouvoir d’acquérir des biens industriels et par l’arrivée à maturité de l’arme publicitaire, ont constitué entre autres les conditions de relèvement.

 Au total, les années 1930 auront connu, malgré la crise, un taux de croissance moyen d’environ 3% et certainement démenti les sombres prédictions d’observateurs étrangers comme André Siegfried (« La Crise anglaise au XXe siècle », 1931) sur l’incapacité paresseuse des dirigeants de l’économie britannique. Guérie en 1935, celle-ci ne parvient pourtant pas à résorber un important chômage, près de deux millions de victimes encore en 1937, année de la publication de la grande enquête de George Orwell, La Route de Wigan Pier ; des régions entières demeurent sinistrées, décrites par J. B. Priestley dans ses Voyages en Angleterre, et, en Écosse et dans le pays de Galles, des mouvements nationalistes y trouvent le prétexte de leur développement. La misère a été grande parmi les chômeurs en fin de droits, humiliés par l’obligation de s’adresser à l’Assistance publique et d’y subir un rigoureux examen de toutes leurs ressources (Means Test) ; la « faim » a provoqué en 1934 et en 1935 l’organisation de marches sur Londres. Les gouvernants, Stanley Baldwin succédant à MacDonald en 1935 et cédant la place à Neville Chamberlain en 1937, n’ont jamais accepté de prendre de grandes mesures sociales : c’est en 1938 seulement qu’on instaure une semaine de congés payés. Même si, économiquement, la politique suivie paraît efficace, si se trouve presque résolue la terrible question du logement ouvrier, si des signes nouveaux de confort se sont largement répandus, dont la radio dans 80% des foyers en 1938, les mentalités ouvrières ont été marquées durablement par la vision d’un désastre social.

Le Premier ministre britannique fut Ramsay MacDonald (1866-1937), après les élections générales de 1931. Il fut un des fondateurs du Parti travailliste. 
 
 Le politique reflète le trouble de l’économique. Le Parti travailliste, victime de ses déchirements intérieurs, a été laminé aux élections de 1931 et ne connaît qu’un début de redressement en 1935, même si de nouveaux chefs, Clement Attlee, Stafford Cripps, Hugh Dalton, viennent remplacer les anciens : à la fin de la période, la suggestion d’un « Front populaire » avec les communistes, faite par Stafford Cripps et Aneurin Bevan, conduit à des exclusions également dommageables à l’unité et à l’image du parti. Sans effectuer de véritable percée, le Parti communiste tente de profiter de la situation, pratique à partir de 1935 une politique de « la main tendue », essaye d’encadrer les chômeurs et de s’infiltrer dans les syndicats, gonfle quelque peu des effectifs militants toujours inférieurs à la trentaine de milliers. Plus sérieuse a paru un moment la menace fasciste. D’abord appelée Nouveau Parti en 1931, une Union britannique des fascistes a été créée par sir Oswald Mosley en 1932. Ancien ministre travailliste en 1930 encore, un temps idole de la gauche du parti, remarquable orateur, Mosley imite l’Italie, constitue des troupes de « chemises noires », mène des actions violentes ; à partir de 1934, séduit par Hitler, Mosley achève de donner un caractère raciste et particulièrement antisémite à son mouvement et consent à de véritables opérations de pogrome dans l’East End londonien. Le mouvement ne compte guère plus de vingt mille membres. Son dynamisme s’étiole quand la loi sur l’Ordre public de 1936 interdit le port d’uniformes aux membres de tout parti politique et promulgue l’interdiction de manifestations. Il ne peut guère prendre prétexte de la gravité d’une crise qui se résorbe peu à peu ; il ne correspond pas à un besoin pour des bourgeois que rassure la vigueur du Parti conservateur. Il n’ose pas, en 1935, affronter le verdict des urnes ; il souffre de la douteuse réputation des nazis et des fascistes du continent.

 Du coup, pendant que les libéraux ne cessent de s’entre-déchirer entre partisans obstinés du libre-échange et « nationaux », disposés à suivre les principes de l’Union nationale, sans parler de la petite fraction des fidèles du seul Lloyd George, les conservateurs apparaissent comme les grands bénéficiaires de la période. Leur pragmatisme, leur compétence, leur efficacité leur valent bien des ralliements, leurs chefs, de Stanley Baldwin, déjà Premier ministre en 1923 et en 1924-1929, à Neville Chamberlain, fils de Joseph, brillant responsable des Finances, jouissent d’une grande popularité ; Même si Winston Churchill, opposé à toute concession aux nationalismes coloniaux, est mis alors sur la touche, réduit au rôle de prophète de malheurs internationaux ou à celui, plus discuté, d’« ami » du roi Édouard VIII, monté sur le trône en 1936 et contraint l’année suivante à abdiquer pour pouvoir épouser Mrs. Simpson.

La politique étrangère constitue le domaine où l’adhésion de la grande majorité des hommes politiques et de l’opinion a couvert les erreurs les plus considérables. En partie sous la pression de la nécessité, parce qu’une grande politique de réarmement a longtemps paru financièrement suicidaire, surtout par l’effet de mauvais calculs, on a privilégié partout et toujours la recherche du compromis, l’acceptation des coups de force, la résignation à la révision de traités essentiels, le non-engagement militaire. En 1932, rien n’est fait pour empêcher le Japon d’annexer de facto le Mandchoukouo ; en 1935-1936, l’opposition à la conquête italienne de l’Éthiopie, pourtant accompagnée d’un embargo international sur certains produits et du déploiement d’une force navale britannique importante en Méditerranée, aboutit à un fiasco et à la reconnaissance de l’empire italien d’Afrique en 1937 ; dans l’affaire de la Rhénanie en 1936, on déclare hors de question toute intervention militaire contre une Allemagne dont on a admis, dès 1935, le réarmement naval par un traité bilatéral qui violait ouvertement le traité de Versailles.

 La guerre d’Espagne (1936-1939), qui est, en Grande-Bretagne, la grande affaire où partisans et adversaires du fascisme se reconnaissent, mais où aussi les partisans de l’ordre à tout prix privilégient l’injustice plutôt qu’un gouvernement « rouge », est l’occasion pour Londres d’imposer à la France la politique de non-intervention ; l’Anschluss de l’Autriche est reconnu sans difficulté et, en 1938, Chamberlain, homme de l’appeasement, devient celui, inoubliable, de Munich. Il faut attendre mars 1939 pour que le gouvernement soit soudain saisi d’une fièvre de garanties à tous les pays menacés par l’expansionnisme nazi, dont la Pologne, mais il demeure si hésitant à l’idée d’une alliance avec l’U.R.S.S. que celle-ci est poussée à préférer, en août, un pacte avec l’Allemagne. Dans ce grand gâchis, on reconnaîtra la pression de l’opinion publique, ultra-pacifiste (succès du « référendum [privé] pour la paix » de 1935, organisation d’objecteurs de conscience), une confiance naïve d’hommes civilisés dans les vertus de la négociation raisonnable, le souvenir du cauchemar des tranchées de 1914-1918, le refus du principal parti d’opposition, le Parti travailliste, en avril 1939 encore, d’accepter même l’idée du service militaire en temps de paix, la foi dans la S.D.N. Et on soulignera que l’Angleterre a pourtant confirmé en 1936 sa détermination de s’en tenir au traité de Locarno en cas d’agression contre la France ou la Belgique, qu’elle a commencé alors son grand réarmement aérien, que sa politique, au printemps et au cours de l’été de 1939, a été énergique. Il n’en reste pas moins que le souvenir des échecs contribue jusqu’à nos jours à ternir la réputation des dirigeants d’avant la guerre.

 Ceux-ci avaient été plus sages dans leur politique impériale. Après l’adoption du statut de Westminster en 1931, les accords d’Ottawa de 1932, la constitution ultérieure d’une zone sterling (excluant le Canada), ils ont pratiqué une politique de consultation systématique des dominions ; seule l’Irlande du Sud de De Valera, qui a proclamé sa neutralité en 1938, n’interviendra pas aux côtés de la métropole en 1939. L’Inde a connu une conférence de la Table ronde à Londres, de 1931 à 1935, mais le nouveau statut de 1935 ne donne pas satisfaction aux nationalistes. Les Égyptiens qui, en 1936, signent avec l’Angleterre une « alliance » ne se sentent pas moins vassalisés qu’au temps, en 1914, où ils étaient devenus un protectorat du Royaume-Uni. L’empire est pourtant solidement tenu en main et son loyalisme a paru attesté lors des fêtes du couronnement de George VI en 1937.

George VI Souverain britannique (1895-1952). 
  
Démocratie décadente aux yeux d’un Hitler, en tout cas solide et fière de libertés intérieures, rayonnant toujours sur le monde par sa langue et sa civilisation, elle offre, dans l’entre-deux-guerres, une floraison exceptionnelle de grands esprits, économistes comme J. M. Keynes, romanciers comme Aldous Huxley, jeunes poètes comme Stephen Spender, Cecil Day-Lewis, visionnaires sociaux comme George Orwell, héros de l’empire comme T. E. Lawrence, auteur en 1926 des Sept Piliers de la sagesse et prophète de l’alliance des peuples des sables et du peuple de la mer, sans oublier la reine du roman policier, Agatha Christie ! La Grande-Bretagne a encore une grande fierté de son destin. Le vieillissement de sa population, inexorable du fait de taux de natalité très bas, la prévision des experts qu’il n’y aurait plus vers 1970 que vingt-cinq ou trente millions de Britanniques nourrissaient cependant un pessimisme dont Arnold Joseph Toynbee commençait à se faire le porte-parole.

La Seconde Guerre mondiale.  

Dans ces conditions, la guerre a représenté un test suprême. La Grande-Bretagne peut s’enorgueillir d’avoir résisté seule entre l’armistice signé par le gouvernement Pétain, et appliqué le 25 juin 1940, et l’entrée en guerre de l’U.R.S.S., attaquée par l’Allemagne un an plus tard. Les États-Unis ne participent officiellement au conflit qu’après Pearl Harbor (7 décembre 1941). L’évacuation de Dunkerque, parachevée les 2 et 3 juin 1940, a rassemblé la nation dans un grand élan patriotique qu’a su incarner Churchill, devenu Premier ministre d’un gouvernement de coalition, le 10 mai ; On a parlé de l’« esprit de Dunkerque » pour signifier l’obligation d’une solidarité totale dans la guerre comme dans l’avenir, une fois la paix revenue. La bataille d’Angleterre a été gagnée grâce à la qualité des avions britanniques et à l’héroïsme des équipages, grâce aussi au radar et à l’erreur stratégique allemande qui a consisté à substituer au bombardement des installations militaires et des réseaux de communication celui de villes à terroriser. En Afrique, en Asie, de durs revers ont précédé les renversements décisifs, ainsi l’humiliante perte de Singapour devant les Japonais en février 1942. Parmi les leçons les plus évidentes du conflit : le rôle irremplaçable des États-Unis, qui, après la loi cash and carry de 1939, ont permis aux démocraties de s’approvisionner chez eux, après la loi « prêt-bail » de mars 1941 ont permis au Royaume-Uni de poursuivre ses achats sans les payer, ses caisses étant vides, et qui après leur entrée dans la guerre ont remporté des victoires navales et terrestres décisives ; c’est alors que naît l’esprit d’une « grande alliance » des peuples anglo-saxons et le mythe de liens privilégiés entre Angleterre et États-Unis. La guerre fait naître des espoirs et des programmes pour ses lendemains, tels les deux rapports Beveridge, le plus célèbre de 1942 sur les assurances sociales, et celui de 1944 sur « le plein-emploi dans une société de liberté ».

En 1945, vainqueur quelque peu épuisé, le Royaume-Uni est heureux d’avoir pu compter sur le soutien actif de l’Empire, malgré les réticences des nationalistes hindous, les tentations d’opposition en Irak et en Égypte, la neutralité de l’Eire. Le destin mondial d’une puissance qui a tenu sa place dans toutes les grandes conférences, les dernières à Yalta et Potsdam (juill.-août), paraît indiscutable à tous les responsables politiques et à la haute administration.

La cathédrale de Coventry est en ruines, après les quatre raids aériens de la Luftwaffe (l’aviation allemande), effectués en août et novembre 1940 puis avril 1941. 
Entre 1945 et 1987, la Grande-Bretagne a dû progressivement se résigner à un déclin mondial accompagné d’un repliement sur les îles métropolitaines, et se mettre en quête d’un destin nouveau qu’elle a choisi européen. À l’intérieur, elle a connu le développement d’un État providence, bénéficiaire pendant longtemps d’un consensus entre les grandes forces politiques avant, d’être remis en question par les néo-libéraux.

L’État providence.  

Entre 1945 et 1951, la première période de l’après-guerre coïncide avec une expérience socialiste. Portés au pouvoir, à leur grande surprise et à celle de presque tous les experts, par les élections de juillet, les travaillistes ont bénéficié, pour la première fois, de majorités absolues au Parlement et ont pu tenter d’appliquer un réel programme de gauche. Le même Premier ministre, Clement Attlee, a gouverné pendant toutes ces années, se comportant volontiers en chef d’une équipe dont les principaux membres se sont appelés Ernest Bevin (aux Affaires étrangères jusqu’en 1950), Aneurin Bevan (au Logement et à la Santé dans les premières années décisives), Hugh Dalton et Stafford Cripps (successivement aux Finances), Herbert Morrison, Hugh Gaitskell, étoile montante et dernier chancelier de l’Échiquier.

Ils ont eu à définir la place du pays dans le système international, à affronter la première décolonisation, à prendre la mesure de la guerre froide à partir de 1947-1948, tout en s’efforçant de relever les ruines, de relancer l’économie et de réaliser des réformes économiques et sociales fondamentales. Tâches gigantesques qu’il n’a pas toujours été facile de concilier. Tâches menées dans le strict respect des institutions : les seules réformes dans ce domaine ont concerné les modalités électorales en 1948, au prix d’un accord entre les partis, et, en 1949, une nouvelle réduction du droit de veto des lords (désormais fixé à un an pour les lois non financières). La nationalisation d’une partie de l’appareil économique s’est imposée sans pourtant mettre en question l’appropriation privée des neuf dixièmes de l’appareil de production et d’échanges : la Banque d’Angleterre, et elle seule parmi les institutions bancaires, l’énergie (charbon-gaz-électricité), les transports ferroviaires, aériens et le réseau routier, les canaux sont passés sous contrôle de l’État après fixation de généreuses indemnités aux anciens propriétaires ou actionnaires, et pour des raisons économiques souvent évidentes ; seule la dernière nationalisation, celle de la sidérurgie en 1950, a paru « idéologique », compte tenu de la modernisation déjà accomplie dans ce secteur. Le dirigisme a, d’autre part, été imposé, des règlements et directives nombreux fixant des normes de production, de répartition des matières premières ou des quantités réservées à l’exportation notamment ; dans l’agriculture, des aides fort considérables du Trésor public ont garanti la prospérité des « fermiers » ; dans le cas du logement et de l’urbanisme, on a privilégié le rôle des autorités locales et, les entraves bureaucratiques aidant, on n’a guère pu achever plus de deux cent mille logements par an vers 1950-1951.

Les gains de productivité ont permis, la forte demande aidant, de ne pas souffrir de la dilution extrême des tâches dans certaines entreprises, source d’un suremploi, mais aussi condition du plein-emploi : le chômage a été réduit à des taux incompressibles de l’ordre de 1 à 1,5%. Des grands pas en avant ont été accomplis dans la réalisation d’un certain nombre de réformes sociales majeures : Service national de santé, voté en 1946, appliqué en juillet 1948, et qui, outre la rationalisation du réseau d’hôpitaux, entraîne la disparition de 95% de la médecine libérale, mais aussi, pour le patient, la gratuité des soins, des médicaments, des prothèses et de tous les types d’appareillage ; assurances nationales (1946) qui couvrent tous les accidents de la vie, « du berceau à la tombe ». L’originalité de toutes les institutions nouvelles est qu’elles ne sont pas sélectives et que toutes les classes de la société en bénéficient également. Par ailleurs, la démocratisation de l’enseignement, autorisée par la loi Butler de 1944 et par l’ouverture de diverses filières secondaires au grand nombre, répond au souci de l’égalité des chances et au rêve d’une « méritocratie »... alors que, paradoxalement, on se garde de toucher aux grandes écoles privées, les public schools. Tous ces efforts coûtent cher et le temps du travaillisme est celui d’une énorme pression fiscale, qui paraît d’ailleurs l’instrument d’une « révolution silencieuse » et d’un nivellement de la société : illusion que toutes les recherches ultérieures ont dénoncée.

La livre sterling a dû être dévaluée de 30% en 1949. Les classes moyennes, découragées, et où le parti avait trouvé d’indispensables soutiens électoraux, se détachent du coup du pouvoir, pour qui les élections de 1950 sont un sévère avertissement, suivi d’une défaite en octobre 1951 lorsque Attlee veut forcer la chance et tenter d’arrondir sa majorité en organisant une nouvelle consultation. La conciliation de la réforme sociale avec le poids du réarmement, en effet, est devenue incertaine, on a commencé en 1951 à réduire certaines prestations de santé et la gauche s’est divisée, l’aile la plus « rouge », avec Bevan et Harold Wilson, abandonnant le gouvernement pour mieux le critiquer et créant ainsi le trouble dans les esprits. Rien n’aurait été aussi facile, relativement, sans une assistance américaine, d’abord bilatérale (mission Keynes à la fin de 1946 et octroi en 1947 d’un énorme prêt de Washington), puis par l’intermédiaire du plan Marshall. Ce dernier, en accélérant la division de l’Europe entre Ouest et Est, est en partie responsable de la guerre froide, des tensions qui mènent au réarmement, et, fait révolutionnaire, de la recherche par les Britanniques d’engagements militaires en temps de paix : après l’alliance de Dunkerque avec la France en 1947, ils adhèrent à une Europe occidentale à cinq en 1948 (pacte de Bruxelles) avant de s’intégrer à l’O.T.A.N. en 1949. C’était reconnaître la nécessité de l’aide américaine, et, bon gré mal gré, souscrire à un évident déclassement de puissance, déjà manifesté en avril 1947 par la « cession » aux États-Unis de la charge d’aider la Grèce et la Turquie contre l’U.R.S.S.
 L’empire vacille aussi quelque peu. L’Inde doit être divisée avant de recevoir son indépendance de 1947 (Inde et Pakistan), Ceylan suit, précédant la Birmanie. Au Moyen-Orient, le mandat palestinien doit être abandonné. L’Égypte obtient enfin une indépendance réelle. En 1949, la substitution d’un Commonwealth des nations au Commonwealth « britannique » crée un ensemble multiethnique et linguistique qui ménage à tout le moins les chances de préserver une structure de cohabitation amicale entre des parties de l’ex-empire, dont on admet qu’elles puissent être en même temps des républiques (du coup, le souverain anglais n’est plus que le « chef » de l’ensemble).

Indépendance de l’Inde et du Pakistan, 1947…….Le 15 août 1947, les Indes britanniques cessent d’exister. L’Indian Independance Bill, votée par le Parlement britannique, entre alors en vigueur. Le dernier vice-roi des Indes, lord Mountbatten, reste gouverneur général pendant l’instauration des nouveaux pouvoirs. Les manifestations de joie, dans les rues de Calcutta, après la proclamation de l’indépendance de l’Inde, le 15 août 1947. 
 
Malgré ces difficultés, la résolution anglaise de demeurer « un grand » est entière. Elle s’affirme parfois à l’occasion de gestes comme la reconnaissance, dès 1950, de la Chine populaire. Elle se traduit en tout cas par le refus de faire quoi que ce soit pour prendre la tête de l’unification européenne ou, à partir de 1950, pour s’intégrer aux communautés dont l’idée est lancée par la France (C.E.C.A., C.E.D.). Tout au plus admet-on la coopération économique (O.E.C.E. en 1948) et la consultation sans danger (Conseil de l’Europe, 1949). Malgré l’ardeur européenne de Churchill, président du mouvement européen, rien ne laisse prévoir un changement de cap, que les conservateurs, revenus au pouvoir en octobre 1951, se garderont bien de tenter. Les Britanniques, privés en 1946 du libre accès aux recherches atomiques américaines, ont décidé de se doter d’une bombe nationale (et y parviendront dès 1952, trois ans après l’U.R.S.S.).

Laboratoire du socialisme démocratique, terre d’élection d’un puissant syndicalisme, pays des libertés tranquillement assumées, la Grande-Bretagne, qui n’a pas découragé la proclamation de la république en Irlande du Sud en 1949, tout en faisant face à des actions violentes de l’I.R.A. dans le Nord, représente encore, aux yeux des Européens du continent, un havre respecté et envié.

Vers la société d’abondance.  

Entre 1951 et 1961, les nuages s’accumulent pendant que se construit pourtant une société de consommation promise à un bonheur que bien des auteurs dénoncent comme illusoire. La Grande-Bretagne est revenue sous la houlette des conservateurs. Trois Premiers ministres se succèdent : Winston Churchill jusqu’en 1955, où il cède la place à Anthony Eden qui, victime de l’échec de Suez et malade, doit démissionner et trouve en Harold Macmillan, en janvier 1957, le maître d’œuvre d’un nouveau départ. Le parti au pouvoir tire le plus grand profit de sa sagesse : il sait adopter les grands principes de l’État providence et continuer l’œuvre travailliste, il modère les privatisations en les limitant aux seules entreprises de camionnage et à la sidérurgie ; les tories bénéficient aussi du sentiment croissant de retour à la prospérité : la reconstruction est considérée comme achevée en 1951 ; Macmillan sait tirer l’industrie du logement de son relatif marasme par un retour à l’initiative privée et, à partir de 1957, par une politique de libération des loyers ; le rationnement achève de mourir en 1954 et, avec lui, bien des contrôles administratifs ; la croissance demeure forte malgré les à-coups infligés par une surveillance attentive de la monnaie et une progression en dents de scie que déterminent des phases de hausse et de baisse des taux d’intérêt (stop and go). La consommation intérieure peut se diversifier ; on entre dans l’âge de la diffusion de masse de l’automobile, des équipements ménagers, de la télévision et, en 1959, le slogan électoral du parti tory est « vous n’avez jamais été aussi bien ! ». L’euphorie créée est souvent factice, les espoirs sont immenses et l’optimisme certain. Les dividendes de la bonne situation socio-économique sont tirés d’autant plus aisément que les travaillistes, éloignés du pouvoir, connaissent de graves divisions internes : sur le réarmement et les priorités, on connaît la dynamique campagne de Bevan et des bévanistes contre la direction du parti ; sur l’arme atomique et le principe d’un éventuel désarmement nucléaire unilatéral, la gauche du mouvement se divise elle-même, Bevan est très réticent, et les oppositions sont considérables entre 1957 et 1967.

La succession de Clément Attlee à la tête du parti s’est faite en 1955 au bénéfice de Hugh Gaitskell, un temps contesté par les bévanistes avant la réconciliation plus ou moins sincère des deux leaders en 1958. À l’extérieur, la position mondiale du pays continue à reculer, alors même que le point de vue des dirigeants sur la place de la Grande-Bretagne n’est pas modifié. L’Afrique peut encore être tenue, au prix de sanglants événements au Kenya (1952-1955, guerre des Mau-Mau) et de concessions immédiates au Ghana et au Nigeria à partir de 1957. Le Moyen-Orient est le lieu le plus trouble : devant l’érosion de leurs positions, les Britanniques évacuent dès 1956 les bases de la zone de Suez (accord de 1954) et mènent une sévère guerre économique contre l’Iran entre 1951 et 1954 pour aboutir à des concessions majeures au nationalisme pétrolier et au partage de leur position autrefois dominante ; le pacte de Bagdad dont ils essayent de faire l’équivalent, sous leur égide, d’une O.T.A.N. de la région unit un temps Iran, Irak, Turquie, mais s’écroule en 1958 avec la révolution irakienne.

Surtout, l’expédition militaire de Suez, déclenchée en novembre 1956 pour répondre, en coordination avec la France et Israël, à la nationalisation du canal par Nasser en juillet, tourne rapidement au désastre sous la pression des menaces soviétiques et d’une spéculation américaine sur la livre sterling. À cette occasion, le Royaume-Uni s’est aperçu qu’il n’était plus un « géant » du monde. Il est de toute manière ravalé à un rang second en Asie, ignoré quand les États-Unis concluent une alliance avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande (Anzus), leurs dominions, en 1952, intégré par une Alliance du Sud-Est asiatique (1955) sans réelle consistance. Quelques réussites internationales font illusion : la participation à la guerre de Corée, le maintien d’une politique active à l’Est, où l’Union soviétique tarde à prendre la mesure de la faiblesse diplomatique britannique, une brillante contribution à la conférence de Genève de 1954 qui règle le sort de l’Indochine française, la solution du réarmement allemand, après l’échec de la C.E.D., par l’intégration de l’Allemagne à l’U.E.O. et des engagements précis de maintien de la puissance anglaise sur le sol allemand ; peut-être aussi la signature, à la fin de 1959, de la convention de Stockholm qui crée l’Association européenne de libre-échange en groupant Grande-Bretagne, Suède, Norvège, Danemark, Suisse, Autriche et Portugal.

Le Premier ministre britannique Anthony Eden (1897-1977). Son engagement dans l’expédition de Suez le conduira à donner sa démission trois mois plus tard. 
  
Crise de Suez, 1956. Le 26 juillet 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser, annonce à Alexandrie la nationalisation du canal de Suez. Le 30 octobre, Français et Anglais lancent une intervention militaire dans la région. Les Français reprochent à Nasser son soutien aux nationalistes algériens. C’est Harold Macmillan (1894-1986) a succédé à Anthony Eden en 1957. En fait, au cours de la décennie, la Grande-Bretagne s’entête à ne pas revenir sur ses refus européens fondamentaux : quittant la conférence de Messine (1955), tentant d’empêcher la signature, puis la ratification du traité de Rome (1957), qui crée la C.E.E. et Euratom, les Britanniques continuent de croire à la totale souveraineté de leur pays et à un destin plus atlantique que continental. Les nuages s’accumulent en fin de période. Ils sont en partie faits du constat amer, à partir de 1959, que l’État providence a été loin de faire disparaître l’indigence ; Que l’éducation pour tous n’a pas réellement créé l’égalité des chances, que le Commonwealth, déchiré par des querelles internes, n’est pas solidaire en cas de crise (ainsi à l’occasion de Suez) et que les relations préférentielles avec l’empire sont en constante régression, que le continent avance à un rythme bien plus rapide que l’Angleterre.

Le règne d’Élisabeth II, inauguré en 1952, ne réussit pas à évoquer les envolées de la dernière souveraine Tudor. Ce qui n’incite d’ailleurs pas à un changement de régime : la seule réforme constitutionnelle importante, en 1959, est la création de « pairs à vie » qui ne donneront pas naissance à de nouvelles dynasties de lords. Concession faite au respect pour les capacités et grâce à laquelle une élite en place, à laquelle on confère décisivement vers 1955-1959 l’appellation d’Establishment, espère se perpétuer. Pourtant, cette élite déplore de trouver parmi les siens des traîtres à la patrie : de grandes affaires d’espionnage, dont en 1952 l’affaire Burgess-MacLean, en annoncent d’autres, car on n’a pas encore déterré la « taupe » principale, Philby, et des complices cachés comme l’historien d’art Anthony Blunt. Sans qu’il y ait de chasse aux sorcières, l’ère de la suspicion existe. Cette suspicion pénètre toutes les couches de la société. Même le mouvement syndical, fort de plus de douze millions d’adhérents, n’y échappe pas. La peur du rouge sévit alors que le Parti communiste britannique ne cesse de décliner et connaît, après l’affaire hongroise de 1956, des désertions massives, en particulier d’intellectuels, comme la romancière Doris Lessing. Une jeune génération se reconnaît mal dans les satisfactions matérielles de l’époque. Les « jeunes hommes en colère » trouvent en John Osborne, auteur en 1956 d’une pièce à succès Look Back in Anger, l’adversaire inspiré de l’esprit bourgeois.

L’âge des désillusions.  

Les années 1960 ont été celles de bien des déceptions, mais aussi de retournements significatifs et des progrès d’une conception humaine des relations sociales. En annonçant, au Cap, en 1961, qu’« un vent du changement » s’était levé sur l’Afrique, Harold Macmillan entendait mettre ses auditeurs devant l’alternative de l’abandon de l’apartheid ou du départ d’un Commonwealth dont l’élargissement était conditionné par le respect de la liberté et des droits de l’homme. La neuve « République » sud-africaine est issue de la réponse de la minorité raciale blanche. Mais l’expression « vent du changement » fait bientôt fortune et s’applique à d’autres aspects de la politique britannique.

En août 1961, le cabinet Macmillan décide de solliciter des Six du Marché commun l’ouverture de négociations en vue d’une éventuelle candidature de la Grande-Bretagne à la Communauté. Il s’agit en fait, aux dires mêmes d’Edward Heath, chargé de mener les négociations à Bruxelles, d’une première candidature et, si l’on en croit son discours de présentation en novembre, du choix déterminé d’un destin européen. Seize mois d’efforts butent en fait sur le veto français (conférence de presse du général de Gaulle, le 14 janvier 1963, et suspension effective sine die des négociations peu après) : l’Angleterre n’a pas su choisir de sacrifier ses liens spéciaux avec les États-Unis et a signé, en décembre 1962, les accords de Nassau, qui la placent sous la dépendance des fournitures de fusées Polaris pour l’équipement de ses sous-marins atomiques. Le pays avait cependant adopté la voie nouvelle : le Parti conservateur avait soutenu le cabinet, les libéraux s’affirmaient les champions de l’Europe unie, les travaillistes, plus réticents, se laissant convaincre surtout après leur retour au pouvoir de 1964-1966. Le Commonwealth, consulté, avait autorisé les négociations en 1962. La Grande-Bretagne avait perçu d’ailleurs la diminution considérable des échanges avec son ex-empire (30% seulement de ses exportations en 1966), elle avait pris conscience de la lenteur de sa croissance en comparaison des Six, de son déclin relatif, de la nécessité d’un vaste marché continental pour rentabiliser ses innovations techniques, du besoin de l’aiguillon de la concurrence pour stimuler la modernisation indispensable de ses entreprises. Toujours éprise d’indépendance, elle pouvait prendre acte de la disparition progressive du fédéralisme militant dans les sphères du pouvoir, en particulier en France, et escompter une Europe respectueuse des indépendances nationales. L’A.E.L.E. était loin d’apporter l’équivalent de la C.E.E. La crise chronique de la livre sterling, que découvre brutalement la dévaluation de 1967, exigeait le resserrement des solidarités et permettait d’envisager un nouveau système monétaire éventuel. De puissantes raisons en faveur de la candidature expliquent le renouvellement de la tentative par Harold Wilson en 1967 : le refus français de même entamer les négociations fait tout échouer jusqu’en 1970.

La conversion à l’Europe est aussi l’aveu de l’affaiblissement mondial. Les deux géants ne s’embarrassent plus de trouver un intermédiaire, et les États-Unis, de toute façon, sont davantage préoccupés par l’Asie (guerre de Vietnam, Chine) que par le monde atlantique en ces temps de coexistence pacifique. En 1967, le gouvernement Wilson doit prendre la décision de retirer, au cours des années suivantes, les forces britanniques à l’est de Suez : un effort militaire considérable, malgré la fin du service obligatoire en 1960, ne suffit plus à assumer un rôle déterminant sur toutes les mers du globe !

Nées dans la satisfaction du développement de la société de consommation, les années 1960 ne démentent pas l’attente d’une « abondance » sans cesse plus réelle. Mais les laissés-pour-compte sont de plus en plus nombreux, quand l’économie ne progresse plus qu’au rythme de 2% par an en moyenne ; la modernisation inévitable rend illusoire le maintien du plein-emploi, qui cesse d’être la doctrine du gouvernement Wilson même si est affirmée la conviction d’y revenir ; la concurrence sur le marché de la main-d’œuvre pose la question de l’immigration, recherchée dans les années 1950, ressentie désormais comme intolérable dans les milieux les plus divers : en 1962, la première loi sur la limitation de l’entrée des immigrants en provenance du « nouveau Commonwealth » est adoptée, elle s’exerce contre les immigrants dits « de couleur », des Noirs des Antilles aux Pakistanais, Indiens ou Asiatiques, tout comme à l’encontre de groupes ethniques opprimés dans les nouveaux États indépendants d’Afrique noire anglophone. L’indigence reconnue dément l’optimisme antérieur et frappe 7% de la population.

 L’enseignement paraît inadapté, on se hâte de prévoir l’augmentation (modeste) du nombre des universités et des étudiants, de construire des écoles techniques supérieures, on en vient, à partir de 1965, à la conception de collège secondaire unique pour garantir le même enseignement à tous. Les résultats sont médiocres. Pendant que, dès 1968, le « powellisme » (du nom de l’ancien ministre conservateur Enoch Powell) fustige les risques de l’immigration de couleur et alimente en arguments un néo-fascisme renaissant avec lequel il se refuse pourtant à se confondre, le ressentiment gagne les régions les plus déshéritées. Le nationalisme écossais, le gallois en retirent de premiers bénéfices politiques, surtout lors d’élections partielles. Gênés dans leur œuvre de modernisation par les rigidités de l’appareil industriel, les gouvernants dénoncent les excès de la mainmise syndicale : Harold Wilson, bien que travailliste, tente en vain d’élaborer un projet de loi antisyndicale. Pourtant, les lumières ne sont pas absentes. L’État providence reste vigoureux, même si, à la fin de la période, rompant le pacte non écrit du consensus, le Parti conservateur, guidé par Edward Heath qui en a pris la tête en 1965, brode sur les thèmes de la nécessaire sélectivité des assistances publiques. Le cabinet Wilson, pour sa part, a fait voter des dispositions nouvelles, en particulier des allocations complémentaires qui devaient permettre aux plus pauvres d’arriver à un minimum vital.

L’humanisation de la société est à l’ordre du jour : en 1968, une loi contre la discrimination raciale apporte de premières garanties aux immigrés traumatisés par la campagne qui se développe contre eux ; la répression fait place à la rééducation et à la réinsertion dans le système pénal, et la peine de mort, après une première période d’observation, est définitivement abolie en 1969 ; la même année, dans le domaine civil, une loi sur le divorce vient humaniser la vie de familles séparées en instaurant la pratique du divorce par consentement mutuel ; Deux ans plus tôt, on a légalisé l’avortement et mis fin à la pénalisation des actes homosexuels entre adultes consentants. Certains dénoncent la « société permissive », quand d’autres exaltent la « société civilisée ». La société britannique, dans un nivellement tout relatif, qu’a renforcé en 1963 la loi sur la pairie autorisant des héritiers de titres à les abandonner et à ne pas siéger à la Chambre des lords, connaît un élan vers le bonheur que dénoncent les censeurs de la « médiocrité ».
 
 Le désenchantement est naturellement visible dans le champ de la politique. Les conservateurs ont mal terminé leur « règne » de treize ans : Harold Macmillan, malade, mais victime indirecte du scandale Profumo (relations entre son ministre de la Guerre et la maîtresse d’un diplomate soviétique), a dû céder la place en 1963 à lord Home, qui devient « sir Alec Douglas Home » en utilisant la loi sur la pairie. Celui-ci, malgré ses mérites, subit une défaite en 1964. Revenus au pouvoir avec Harold Wilson, les travaillistes sont, aux yeux de leurs adversaires, des gestionnaires sans idéal : ils s’en défendent en invoquant les thèmes de la modernité et de la rénovation technique, ainsi que leur souci réel de justice sociale. Les libéraux tentent de se refaire un visage attrayant, en particulier en brandissant la bannière européenne. Pendant que la crise tchécoslovaque accentue le déclin rapide du Parti communiste en 1968, la désaffection à l’égard de la démocratie progresse, l’indifférence ou la révolte frappent les jeunes. Le système n’est pas menacé, un nouvel élan s’impose manifestement.

De 1970 à 1979, on note un ébranlement considérable des certitudes et des espoirs. L’Europe devient une réalité britannique. En 1970, parvenu au pouvoir, le conservateur Edward Heath sait profiter des bonnes dispositions des Six et de l’esprit d’ouverture du président Pompidou. Une négociation relativement rapide aboutit en 1971 aux accords de Luxembourg et, en janvier 1972, après ratification de la démarche par le Parlement de Westminster, à la signature du traité d’accession à la Communauté : son entrée en vigueur est prévue le 1er janvier suivant. Edward Heath a persuadé le Danemark, l’Irlande et (pour peu de temps) la Norvège de l’accompagner dans son adhésion ; il a obtenu des garanties pour certains membres du Commonwealth, une période de cinq ans pour l’intégration effective, il s’est contenté de faire des promesses quant au sort de la livre.

Son œuvre est dénoncée par les travaillistes : ceux-ci se font l’écho des consommateurs qui craignent une hausse des prix alimentaires, des syndicats qui redoutent l’accroissement du chômage et la concurrence de la main-d’œuvre étrangère, des partisans de la souveraineté entière du Parlement, des nostalgiques de la grandeur. Revenus aux affaires à la suite des deux élections de février et d’octobre 1974, ils renégocient effectivement les termes du traité, se contentent cependant de faibles aménagements et, en juin 1975, organisent le premier référendum de l’histoire britannique, après l’avoir proclamé « contraignant » dans ses résultats ; ils obtiennent que les deux tiers des votants se prononcent en faveur du maintien dans la Communauté. Ensuite, ils paralysent quelque temps la définition de l’élection directe du Parlement de la C.E.E., mais, au prix du choix pour le seul Royaume-Uni d’un mode de scrutin uninominal à un tour, acceptent d’organiser en 1979 la première élection de députés européens. L’Europe entre ainsi dans les faits, sans rallier une majorité de l’opinion publique.

Battu largement par les travaillistes menés par Harold Wilson lors des législatives de 1966, Edward Heath devient Premier ministre à l’issue des élections du 18 juin 1970.

La crise économique explique bien des préventions. Elle est antérieure à la crise mondiale qui se développe à partir de 1973 et qui frappe le pays, alors que sa monnaie est à la dérive (la livre est devenue flottante en 1972), qu’une forte inflation est précipitée par une politique de relance de la consommation, qu’une maladie chronique affecte de nombreuses entreprises obsolètes. Le Marché commun n’est pas une panacée. Le mécontentement social est à l’origine d’une grave tension entre le gouvernement Heath et les syndicats à l’occasion de la grève des mineurs de la fin de 1973, d’où les élections anticipées de 1974. La gauche au pouvoir tente de gérer la situation en attendant en particulier la manne du pétrole de la mer du Nord, aux perspectives justement prometteuses, mais qui, en réalité, aidera surtout le gouvernement Thatcher dans la période suivante. Un « contrat social », négocié avec les syndicats par le cabinet Callaghan, successeur du cabinet Wilson, aide à juguler l’inflation. Mais le chômage progresse de 3,5% de la population vers 1973 à 6-7% en 1978.

Les difficultés régionales ne peuvent que croître. En Écosse, les nationalistes ont remporté, avec le tiers des voix, onze sièges en octobre 1974 ; au pays de Galles, le Plaid Cymru a eu trois élus. On essaye de composer avec eux, le gouvernement Callaghan propose la « dévolution » de certains pouvoirs à des parlements locaux, mais les référendums de 1979, dans l’une et l’autre région, échouent devant la coalition des « loyalistes » et des extrémistes du nationalisme. Le gouvernement, qui devait son maintien au soutien parlementaire des députés des mouvements nationalistes, doit revenir aux urnes à la fin de mars 1979. Au cours des années 1970, les troubles ne cessent de s’aggraver en Irlande du Nord. L’État « protestant » d’Ulster avait semblé évoluer vers une plus grande fraternité des communautés catholique et protestante, mais le mouvement catholique des droits civiques s’est heurté en 1968 à une répression violente. Des incidents sanglants ont suscité l’arbitrage de la Grande-Bretagne et l’envoi de troupes anglaises dans l’île dès 1969. En 1972, le statut d’autonomie interne ne peut plus être maintenu et une administration directe de Londres tente de trouver un compromis difficile entre des revendications soutenues à présent avec violence par l’I.R.A. et les refus farouches de nombreux dirigeants protestants. D’échec en échec (dont celui de 1974 de constitution d’un gouvernement biconfessionnel avec la bénédiction de l’Eire), l’Irlande du Nord s’enfonce dans le terrorisme aveugle et la répression la plus déterminée. L’impasse crée des impatiences inutiles, la crise économique rend pénible le poids financier du maintien de l’ordre et évidente la nécessité de développer l’économie locale pour garantir plus de bien-être aux classes défavorisées, qui ne sont pas toutes catholiques.
 
Les Britanniques ont le sentiment que leur destin devient très flou. Les partis traditionnels en pâtissent en ralliant, lors des élections générales, une proportion étonnamment réduite des électeurs (bien qu’encore supérieure aux trois quarts). On se plaint d’une administration d’« amateurs distingués », sans craindre le paradoxe de s’en prendre aux « technocrates » que tous les gouvernements s’efforcent d’introduire aux commandes des entreprises publiques et aux postes de commande de l’État. Le désarroi est le sentiment dominant, il aboutit à des réactions xénophobes, à la dénonciation de la montée de la criminalité, à la diminution de la natalité (tombée à moins de 13‰ en 1975), au souhait d’un « ordre » qu’exploite le Front national néofasciste.

Du thatchérisme au « majorisme » En 1979, le Parti conservateur revient au pouvoir, sous la houlette d’un nouveau leader : élue en 1975 contre l’ancien Premier ministre Edward Heath, Margaret Thatcher est vite surnommée, avant même son arrivée au 10, Downing Street, la Dame de fer. Elle n’a connu qu’une expérience limitée aux sommets de l’exécutif (dans le cabinet Heath de 1970-1974, elle fut ministre de l’Éducation et de la Science). Mais c’est une femme de caractère, et qui propose à son parti et au pays une nouvelle approche des problèmes. Initiée par ses plus proches conseillers, sir Keith Joseph et Geoffrey Howe, aux principes de l’école de Chicago, disciple de l’économiste Friedrich von Hayek, politiques elle entend réagir contre les « excès » de l’État Providence, renoncer aux coûteux soutiens budgétaires accordés à des « canards boiteux » de l’industrie, accepter que le « dégraissage » de l’appareil de production entraîne une croissance provisoire du chômage, limiter au maximum les aides sociales, lutter contre l’emprise du pouvoir syndical. Elle dénonce le « trop d’État », et veut restaurer le goût de l’initiative et de la responsabilité individuelles en revenant aux notions de profit et de self-help (« aide-toi toi-même »), et en diminuant les charges fiscales sur les hauts revenus. Convaincue de la nécessité d’une monnaie forte, elle compte imposer une stricte discipline budgétaire, réduire la masse monétaire, couper court rapidement à l’inflation.

Animée d’un vif sentiment de la grandeur nationale, elle ne renie pas les engagements européens, mais flatte l’opinion en proclamant sa volonté d’obtenir « justice » sur la question de la contribution britannique au budget communautaire et en obtenant d’ailleurs de très importantes ristournes avant la mise sur pied d’un système pleinement satisfaisant à partir de 1984. Elle sait aussi tirer le maximum de profit, sur le plan politique, de la guerre des Malouines (avril-juin 1982) ; celle-ci a opposé les Anglais aux Argentins débarqués sur l’archipel, qu’ils considéraient comme une fraction de leur territoire national. Son influence sur l’homme du commun lui inspire un populisme qui marie des principes réactionnaires à quelques autres d’apparence plus ouverte : elle entend transformer les Britanniques en une nation de « propriétaires » en favorisant l’acquisition, par leurs occupants, des logements sociaux et en prônant un capitalisme populaire à l’occasion de la privatisation de grandes sociétés dont les actions sont vendues en Bourse ; elle se déclare attachée aux valeurs religieuses et morales, alors qu’elle s’attire les foudres de plusieurs Églises, dont l’Église anglicane, par son indifférence aux questions brûlantes des quartiers défavorisés des grandes villes et de la pauvreté grandissante de millions de ses concitoyens ; elle affirme être favorable « à la loi et à l’ordre » (sans aller jusqu’à soutenir ouvertement le rétablissement de la peine capitale).

 Elle allie ainsi le très moderne esprit de libre entreprise et de respect de la loi des marchés à une mentalité qui rappelle étrangement la haute époque victorienne. Le Premier ministre a été longtemps servi par la chance. Elle bénéficie pleinement jusqu’en 1986 de la rente pétrolière, qui s’accroît avec l’exploitation de plus en plus poussée des gisements de la mer du Nord, et ne diminue ensuite que par le fait de la baisse mondiale des cours de l’or noir. Les privatisations de grandes entreprises deviennent de plus en plus nombreuses : des aciéries aux télécommunications, du gaz à l’aérospatiale, des compagnies aériennes à celles des eaux, des pétroles à l’automobile ; cela vaut au Trésor des rentrées « miraculeuses » (41 milliards de livres de 1979 au printemps 1992, dont il faut défalquer le règlement des dettes), et permet d’opérer sans crainte une progressive réforme de la fiscalité : à partir de 1988, il n’y aura que deux tranches pour l’imposition des revenus, 25% et 40%. Même si on liquide ainsi l’« argenterie de la famille » (Harold Macmillan), on fait de l’investissement dans le Royaume-Uni une possibilité et un attrait : d’où l’afflux de capitaux étrangers, en particulier arabes et japonais, qui, de même, contribuent à l’équilibre des balances extérieures. L’ouverture des frontières, du côté de l’Europe, mais aussi d’autres pays du monde, comporte l’inconvénient de peser sur la balance commerciale, mais l’avantage de favoriser la baisse des prix et de pouvoir mieux lutter contre l’inflation. La Cité, euphorique, vend toujours mieux ses services bancaires et financiers, et se modernise en opérant, avec la télématique, une révolution de ses méthodes de gestion à partir du « big bang » du 27 octobre 1986. Même certains aspects négatifs ont eu leur utilité : le chômage, qui culmine à 14% en 1982, avant de baisser notablement ensuite, jusqu’à moins de 7% en 1989, entraîne une diminution des effectifs syndicaux, place les trade-unions en position défensive, permet de faire accepter plus facilement les grandes lois antisyndicales de 1980, 1982 et surtout 1984, et de s’attaquer de manière décisive au monopole syndical d’embauche, d’interdire les grèves de solidarité, d’imposer des délais avant le déclenchement d’un mouvement et de saper ainsi considérablement l’un des grands obstacles traditionnels au changement. La défaite des mineurs après une année de grève, en 1984-1985, en est l’éclatante démonstration.

Le « thatchérisme » devient peu à peu un modèle, surtout lorsque ses résultats imposent le silence à certaines critiques. Après trois années « floues », de 1979 à 1982, la croissance est au rendez-vous des années 1983-1988 avec une moyenne annuelle de 3,7% pour le P.I.B. et 4,5% pour la productivité industrielle ; le Royaume-Uni est redevenu un « banquier du monde », l’inflation a baissé (4 ou 5% en 1988 ; 3,7% au début de 1992), le chômage tombe à 5,5% en 1990. Malgré les perturbations des années 1988-1990, l’élan semble donné, qui autorise Margaret Thatcher à parier, en 1986, sur le Marché unique européen pour 1993 et la persuade, en 1990, de corseter sa monnaie en la faisant entrer, à la demande du chancelier de l’Échiquier, John Major, dans le système monétaire européen.

Les critiques ne manquent pourtant pas : sur la division du royaume entre un Nord en constante difficulté et un Sud qui fait partie de l’Europe de la prospérité, sur la « désindustrialisation », sur la croissante opposition entre riches et pauvres, le désarroi des jeunes générations et des personnes âgées ; sur la progression de la délinquance et de la criminalité, dans les quartiers d’immigrés antillais, dans les centres les plus touchés par la crise, mais aussi dans des groupes divers affectés par l’ennui et le cynisme et qui alimentent le « hooliganisme », notamment sur les stades ; sur l’aveuglement qui pousse à réduire les autonomies locales et les capacités d’intervention d’autorités proches du citoyen (suppression des gouvernements des grandes métropoles en 1986), en limitant aussi leurs possibilités budgétaires : l’instauration de 1989-1990 d’une nouvelle fiscalité locale fondée sur le principe de l’égalité de tous les adultes, sans considération de leurs revenus réels, devant une « capitation » (Poll Tax) très lourde, a pour but avoué d’encourager une discipline budgétaire et pour résultat une surimposition des plus défavorisés.

Reprises par les partis d’opposition, mais aussi par des conservateurs attachés à la tradition disraélienne de socialisme d’État, ces critiques ont surtout pour effet de figer Margaret Thatcher dans une personnalisation de plus en plus excessive du pouvoir, qui lui fait écarter les « mous » de son cabinet. Elle a contemplé la vaine montée d’un « tiers parti » : la sécession de sociaux-démocrates qui, en 1981, ont quitté le Labour Party pour fonder leur propre formation et s’allier avec les libéraux a valu à l’Alliance un quart des suffrages en 1983 et en 1987, mais fort peu de sièges. Elle a vu les travaillistes empêtrés dans leur recherche d’un leader efficace (après Michael Foot, de 1980 à 1983, Neil Kinnock doit peu à peu confirmer ses qualités) et surtout dans la définition d’un programme que la gauche du parti a trop dominé jusqu’en 1987 pour le rendre crédible. Les victoires électorales de 1983, où a pu jouer un « effet Malouines », et de 1987 ont, par contraste, composé l’image d’un Premier ministre d’exception.

Margaret Thatcher, qui, en 1981, a laissé dix membres de l’I.R.A. mourir dans leur prison d’une grève de la faim, n’a certes pas su résoudre le problème irlandais, ni empêcher le terrorisme de gagner l’Angleterre, où d’horribles attentats ont marqué les années 1980 - celui de Brighton, en 1984, manquant coûter la vie au Premier ministre lui-même. Mais, en 1985, elle a su saisir, par les accords de Hillsborough, la chance d’un net rapprochement avec la république d’Irlande, rompant de fait avec la pesante « amitié » des « loyalistes » protestants. Faisant preuve d’un atlantisme sans faille, elle a resserré les relations privilégiées entre Royaume-Uni et États-Unis : elle refuse de limiter la modernisation des armes américaines dans son pays, se plie aux vœux de croissance de son budget de la Défense et achète aux Américains de nouveaux missiles Trident, appuie Washington dans son expédition aérienne contre la Libye en 1986 comme dans la fermeté de sa réaction à l’encontre de l’Irak lors de l’invasion du Koweït, quatre ans plus tard.

Elle y gagne une autorité internationale qui, sa clairvoyance devant la perestroïka aidant, facilite le rapprochement entre Mikhaïl Gorbatchev et les présidents Reagan et Bush. Européenne par réalisme, elle a, dans son discours de Bruges de 1988, clairement marqué les limites de son engagement. Elle a su préserver le Commonwealth, revigoré par la solution de la question rhodésienne en 1979 et l’entrée du Zimbabwe dans l’organisation (1980), secoué pourtant par la mollesse de Londres devant les sanctions contre l’Afrique du Sud, mais conforté par la conversion des dirigeants sud-africains au démantèlement de l’apartheid à partir de 1989 et, la même année, par le retour du Pakistan après dix-sept années d’absence. En Asie, en 1984, elle a consolidé ses rapports avec Pékin en signant l’accord sur le retour de l’ensemble de la colonie et territoires à bail de Hong Kong à la souveraineté chinoise en 1997.

La stature de Margaret Thatcher ne prévient pas une chute que provoque la montée de révoltes, en particulier contre la capitation locale. Son parti ne l’ayant pas réélue à la majorité qualifiée à son poste de leader, elle démissionne le 22 novembre 1990 et cède la place à celui qui est alors son favori, John Major. Ce dernier, d’origine modeste, est bien davantage un chef d’équipe que son prédécesseur. Il est attaché aux mêmes principes généraux de l’économie, mais c’est un réaliste qui, très rapidement, fait adopter une fiscalité locale plus juste. Sa fermeté lors de la guerre du Golfe, le retour à un esprit plus « social », son action en faveur d’une Europe communautaire dont il attend beaucoup, la signature qu’il appose sur le traité de Maastricht en prenant soin de ne pas approuver le volet social des accords et de réserver les droits du Parlement de Westminster avant tout passage à une monnaie unique lui permettent d’affirmer sa personnalité.

 En avril 1992, en remportant brillamment une élection générale que les augures avaient prévue désastreuse pour les conservateurs, il obtient un clair mandat de la nation. On commence alors à évoquer un « majorisme » qui, au minimum, serait un thatchérisme « à visage plus humain » et plus internationaliste. La reprise de la crise, la montée du chômage jusqu’à plus de 10%, l’orage financier de septembre 1992 l’obligent à dévaluer de fait la livre en sortant du S.M.E. et en la laissant flotter. Il donne des arguments aux adversaires du traité de Maastricht, qu’il entend faire ratifier contre le vœu de certains de ses amis « eurosceptiques » et soulève des doutes sur sa réelle capacité à affronter les tempêtes. Le majorisme devient déjà une hypothèse des plus floues.

L’agonie et la mort du majorisme.  

 Pendant cinq années encore, John Major va demeurer au pouvoir, dans un pays qui cesse peu à peu d’être l’homme malade de l’Europe. La sortie du système monétaire européen a abouti à une dévaluation de la livre, qui rend celle-ci compétitive par rapport aux autres monnaies européennes. Favorisés par des prix un temps, moins élevés, commerce et industrie ont gagné des parts de marché non négligeables par comparaison aux pays du continent européen. La livre elle-même s’est peu à peu redressée jusqu’à retrouver, en 1997, ses meilleurs niveaux antérieurs à la crise. La place financière de Londres est la première en Europe. Le chômage, entre 1992 et 1996, a reculé de 2 674 000 à 2 158 000 individus, encore que ces chiffres soient discutables. Par ailleurs, les investissements étrangers autorisent parfois la création de nouvelles firmes, mais ils sont liés aussi aux bas salaires relatifs des ouvriers britanniques par rapport à ceux de leurs camarades européens. La pauvreté, elle, n’a pas reculé, et l’augmentation des recettes publiques permet de faire face en priorité à de nouvelles demandes d’assistance : de quatre millions et demi en 1991, on est passé en 1996 à plus de cinq millions et demi de bénéficiaires d’une assistance spécifique et, avec leurs dépendants, à plus de 9 millions et demi, soit plus de 17% de la population ; proportion que certains observateurs jugent encore largement sous-évaluée et qu’ils estimeraient à 25%.

En regard, il est aisé de souligner le gonflement extraordinaire de certaines fortunes, d’origine parfois spéculative. Plus que jamais, le pays semble celui de « deux nations », les riches et les pauvres. Même si le budget de la santé publique augmente de 4% par an, en termes réels, de 1992 à 1996, cela ne permet pas de mettre fin à de nombreuses discriminations sociales et régionales.

Les points noirs sont nombreux. Paradoxalement, les héritiers de Mme Thatcher ont renoué avec une pression fiscale accrue (de l’ordre de 5% en moyenne) aux dépens de tous les types de ménages : au point que la campagne électorale de 1997 sera une sorte de « monde à l’envers », les travaillistes, habituellement accusés d’être des dépensiers, stigmatisent les vingt-deux augmentations d’impôts intervenues depuis 1992. L’enseignement public recule, les conservateurs poussant de plus en plus à la privatisation des écoles. Présentée comme un progrès, la transformation des Polytechnics (comparables aux I.U.T. français) en universités de plein exercice a mis en concurrence, pour des subsides trop restreints, quatre-vingt-dix établissements d’enseignement supérieur au lieu des quarante-quatre traditionnels. Surtout, l’enseignement supérieur de masse, approchant les deux millions d’étudiants, a entraîné une réduction substantielle des allocations d’études et les étudiants sont contraints d’emprunter auprès de banques les compléments indispensables. En matière de logement public, le cabinet Major a suivi la politique antérieure de privatisation et de dévolution des constructions nouvelles à des entreprises privées, et seules les catégories les plus pauvres peuvent encore prétendre à un habitat à bon marché, devenu le maillon le plus faible du système de l’État-providence.

L’Écosse continue de poser la question de son avenir dans le Royaume-Uni. L’Ulster constitue toujours, sur les « marges celtiques », le problème majeur. Le cabinet Major n’est pourtant pas resté inactif. Avec la déclaration de Downing Street en décembre 1993 et un accord plus large en février 1995, il a associé étroitement la république d’Irlande à la recherche d’une solution ; il n’a pas exclu la participation du Sinn Fein à des négociations politiques avec les autres partis irlandais, mais l’a liée à un arrêt des actes de violence de l’I.R.A. : celle-ci y procède bien d’août 1994 à février 1996, mais refuse tout désarmement préalable à la conclusion d’un accord. En novembre 1995 est mise sur pied une commission, présidée par l’ancien sénateur américain George Mitchell, chargée de définir les formes que pourrait prendre un désarmement progressif de tous les groupes paramilitaires. En mai 1996, des élections à une Assemblée nord-irlandaise inter-partis (destinées à désigner les délégués aux négociations de paix) peuvent se dérouler avec la participation du Sinn Fein et permettent l’ouverture des pourparlers en juin. Les attentats de l’I.R.A. et les controverses sur le désarmement mènent, dès la fin juillet, à ce qui semble être une impasse. Accusé de faiblesse et d’acceptation d’une internationalisation du problème par les uns, rendu responsable d’un enlisement du processus par les autres, John Major ne tire pas de bénéfices visibles d’une action pourtant cohérente.

Surtout, la question européenne pèse de plus en plus lourd et la division croissante des conservateurs entre partisans de l’Union européenne et « eurosceptiques » ou « europhobes » mène à une véritable paralysie gouvernementale. En 1992, la ratification parlementaire du traité de Maastricht, privé de son volet social et sans référence à une marche obligatoire vers l’union monétaire, avait déjà valu au cabinet la fronde d’une fraction des tories et n’avait été acquise que par le recours à une question de confiance. Le boycottage des exportations de viande bovine britannique, décidé par la Commission européenne après l’annonce, en mars 1996, des risques présentés pour l’homme par la maladie de la « vache folle », accentua encore l’europhobie.
 
 Querelles intestines, démissions ministérielles soulignent le manque d’autorité du leader. À l’atmosphère empoisonnée créée par les frasques de membres de la famille royale, et que détaille à plaisir la plus acharnée des presses à sensation s’ajoutent quelques scandales. Ils contribuent à créer une atmosphère de fin de règne et à entretenir le sentiment que, après seize années de pouvoir, les tories devraient céder la place à une opposition plus éclairée et plus dynamique. Très injustement, John Major est en effet rendu responsable d’une dépravation morale et d’affaires de corruption, qui contredisent évidemment son slogan du « retour aux valeurs fondamentales » (Back to Basics).

Les sondages d’opinion traduisent dès lors une chute sans répit du parti au pouvoir jusqu’à des profondeurs jamais atteintes : dès décembre 1992, le Parti travailliste a creusé un écart de près de 16% des intentions de vote par rapport aux conservateurs, cet écart est de 40,5%, le plus haut niveau historique jamais mesuré, en décembre 1994, et demeure de près de 30% encore en 1996. L’incapacité des tories à trouver un successeur à un Premier ministre impopulaire contraste avec les deux choix successifs de l’opposition : Neil Kinnock, ayant démissionné après la défaite de 1992, est remplacé, en juillet, par John Smith ; le décès de ce leader compétent et modéré, le 12 mai 1994, amène à la tête du parti Tony Blair, alors âgé de quarante et un ans et dont la popularité est immédiate (en décembre 1995, il est crédité de plus de 63% d’opinions favorables). De ce fait, le Premier ministre n’a jamais osé faire le pari d’élections législatives anticipées.

Tony Blair et le New Labour.  

Élu en juillet 1994 à la tête de son parti, le nouveau chef travailliste, avocat de son état et excellent orateur, inspiré par le christianisme social, a pour lui sa jeunesse et un indéniable charisme. Il parachève la rénovation du Parti travailliste. Déjà, John Smith, en 1993, avait réussi à limiter fortement les interventions syndicales dans la sélection des candidats du parti aux élections. Le 29 avril 1995, lors d’un congrès extraordinaire, Tony Blair fait adopter la modification de la clause IV des statuts du parti, vieille de soixante-sept ans et qui fixait comme objectif suprême la nationalisation des biens de production et d’échange ; le nouveau texte préserve la foi dans le bien public, dans l’égalité des chances, dans l’emploi pour tous, mais, désormais, la prospérité et le bonheur devraient venir d’un partenariat bien compris avec les grands décideurs économiques, sans rupture avec l’économie de marché et la dynamique de la concurrence. La gauche fait dès lors de moins en moins peur aux classes moyennes.

Le programme électoral de 1997 affirme la nécessité de réformes constitutionnelles et promet, sous réserve de décisions par référendum, la mise en place de Parlements distincts pour l’Écosse et le pays de Galles ; il prévoit l’incorporation de la Convention européenne des droits de l’homme dans le droit britannique ; reprenant des vues très anciennes et qui, en 1969, avaient conduit Harold Wilson dans une impasse, il inscrit à nouveau la réforme de la Chambre des lords parmi les priorités du parti. Satisfaisant les syndicats, il affirme la nécessité de ratifier le volet social du traité de Maastricht ; il y ajoute l’engagement d’instaurer un salaire de base minimum. Figure aussi la promesse d’un impôt spécial sur les bénéfices des entreprises privatisées par les conservateurs (windfall tax). Rien n’est cependant envisagé pour rendre aux syndicats leur puissance d’autrefois ; forte, en 1997, de quelque sept millions d’adhérents, la Confédération intersyndicale est loin de ses douze millions d’adhérents de 1979, et elle doit faire face au manque de combativité de bien des salariés, surtout soucieux de préserver leur emploi, ainsi qu’au poids croissant des syndicats de « cols blancs », sensibles aux discours modernisateurs et peu enclins aux actions de grève. Au lendemain de sa victoire électorale, le 1er mai 1997, et après le discours du trône du 14 mai, Tony Blair résume ainsi son projet : « Moderniser ce qui est périmé, redresser les injustices, et agir en recourant aux méthodes les meilleures, sans esprit dogmatique ou doctrinaire, sans peur et en toute objectivité. »

Cette victoire électorale a été acquise largement. Un peu plus de 31 millions de citoyens, environ 71% des inscrits, ont pris part au vote. Les conservateurs ne représentent plus que 31,4% des suffrages, en baisse de plus de 10% par comparaison à 1992, alors que les travaillistes sont passés de 34 à 44%. La majorité nouvelle dispose de 419 sièges contre 165 aux tories, 46 aux libéraux-démocrates et 29 divers. Le cabinet Blair se retrouve ainsi dans une situation confortable, et son rapprochement parlementaire avec les libéraux sur l’Écosse et sur une réforme électorale dans un sens proportionnel ne tient pas à une nécessité pressante.

Le nouveau Premier ministre a donné la priorité absolue à l’éducation et à l’emploi, au vote des réformes du statut de l’Écosse et du pays de Galles, à de significatifs progrès en Irlande du Nord, où la violence a pris fin, à l’élaboration d’un nouveau système pénal à l’encontre des jeunes délinquants récidivistes, aux préparatifs d’un retour de l’agglomération de Londres à l’unité administrative sous la responsabilité d’un maire élu. En revanche, rien n’est changé aux fondements de l’économie libérale, la gauche du parti étant invitée à se réjouir seulement de l’annonce, pour 1999, d’une loi de suppression de la pairie héréditaire. Sur l’Europe, et tout particulièrement sur la monnaie unique, tout pas en avant est subordonné à une éventuelle consultation populaire qui interviendrait dans un délai encore non précisé.

La politique étrangère demeure prioritairement axée sur les relations spéciales avec les États-Unis (comme le démontre l’attaque conjointe contre l’Irak en décembre 1998), malgré quelques gestes en faveur d’une plus forte coopération européenne. Pragmatique, le New Labour se réjouit des succès de l’économie de marché, se satisfait d’un chômage tombé au-dessous des 6% et défend la position de la City dans les échanges internationaux. Une récession amorcée au début de 1999, la politique envers l’Union européenne, de premiers signes de mécontentement de la gauche travailliste, quelques scandales qui, au début de la nouvelle année, secouent le cabinet, les impatiences de la gauche du parti changeront-ils la donne et ébranleront-ils la stabilité politique ? Deux ans après son arrivée au pouvoir, Tony Blair continue de bénéficier d’une forte popularité dans une nation que la mort de la princesse Diana, le 31 août 1997, avait montrée plus fortement soudée qu’on ne le pensait.

En Juin 2007 Tony Blair quitte le pouvoir, après avoir renforcé l’économie du Royaume, et lui rendre une aura internationale. Seule ses prises de positions en faveur de la guerre en Irak lui valurent la réprobation d’une majorité de Britannique.
Aider les faibles nous rend plus fort…… »notre parti ne doit pas seulement avoir une politique, il doit avoir une âme »……..Tout Gordon Brown, 56 ans, qui succède à Tony Blair, 54 ans à la tête du Parti travailliste, est dans cette déclaration faite devant une conférence exceptionnelle réunie hier à Manchester pour annoncer les résultats d’une élection qui n’a pas eu lieu. Il annonce comme priorités le logement social, la santé et l’éducation. Brown succédera le mercredi 4 juillet 2007 à Tony Blair à la tête du pays.

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