Grosse claque pour la télévision berlusconnienne.

Dimanche 14 août 2011 // L’Europe

Depuis plusieurs semaines, Silvio Berlusconi cumule les échecs politiques. Celui qui a bâti son succès sur le petit écran voit aussi reculer l’influence de ses chaînes au profit d’internet.

Quel soulagement ce serait que de se déclarer "hors format" ! Enfin débarrassés des schémas de la communication télévisuelle, sauvés de l’abrutissement ! Dernièrement, cette tentation a été exacerbée par la politique de la chaise vide pratituée par Giuliano Pisapia [candidat de la gauche, vainqueur des élections municipales de Milan, le 30 mai loin, il avait refusé de participer au face-à-face télévisé de l’entre-deux-tours après un premier débat marqué par les outrances et les dérapages de Letizia Moratti, son adversaire du parti de Berlusconi, Le Peuple de la liberté]. En septembre 2008, le journaliste et essayiste Edmondo Berselli [décédé en 2010] décelait encore dans la politique berlusconienne un format "infaillible" et considérait la stratégie de communication de son ministre de la Fonction publique, Renato Brunetta, comme étant d’une "rare efficacité". Ce même Brunetta fuit aujourd’hui les microphones comme la peste et maudit les "guets-apens du Net" [une vidéo qui le
montre s’emporter sans raison contre des jeunes précaires a fait le tour d’Internet].

L’homme. de télévision est-il en passe d’appartenir au passé ? L’ère de la télévision n’est certainement pas révolue, mais la télévision tient aujourd’hui une place moins centrale (au sein du panorama médiatique) et verticale (dans son organisation hiérarchique). Prise dans son ensemble, elle peut encore se vanter de faire d’excellentes audiences. Mais la chute de certains de ses bastions associée à la volatilité d’un public toujours moins fidèle fait l’effet d’un véritable tremblement de terre. Le journal télévisé de Rai 1 en est un symbole éclatant. Sa perte d’audience est évaluée à 1 million de téléspectateurs, en partie au profit de Canale S [une des chaînes privées de Mediaset, propriété de la famille Berlusconi]. Elle est aussi liée à l’explosion des scores du journal de La 7, dépassant les 2 millions de téléspectateurs, près de la moitié du public actuel du journal de Rai 1. [Le journal télévisé de Rai 1, la
première chaîne de la télévision publique italienne, est historiquement le plus suivi, même s’il est régulièrement critiqué pour sa complaisance envers le pouvoir.

La 7, en revanche, est une chaîne privée liée à Tele-com Italia. Elle a acquis une réputation d’indépendance et d’irrévérence en accueillant notamment les nombreux exclus du paysage médiatique berlusconien.] Le phénomène s’accompagne de la marginalisation inéluctable des soirées politiques de Porta aporta, qui font désormais figure de cérémonies institutionnalisées sans surprise. [Porta a porta est le rendez-vous politique phare de Rai i, pré- senté par Bruno Vespa, un journaliste vedette qui n’a jamais caché son amitié pour Silvio Berlusconi.]

Dans le même temps, les courbes d’audience de Ballarô ne connaissent aucun fléchissement, au contraire. Sans parler des exploits du présentateur Michele Santoro - plus de 8 millions de téléspectateurs pour la dernière d’Annozero - ou des scores retentissants régulièrement obtenus le lundi soir par l’Infedele, de Gad Lerner, qui a su anticiper avec une absolue clairvoyance le tournant historique des élections de Milan. [Ces émissions parfois polémiques incarnent aussi une certaine exigence journalistique, souvent antiberlusconienne. A l’image de Michele Santoro, récemment remercié par la Rai et qui a été un temps pressenti pour rejoindre La 7.] Le signe déterminant d’un choix décisif de la part des téléspectateurs, dont une frange profite sur Internet des possibilités du liveblogging, qui permet de donner son opinion et d’échanger en direct, un oeil sur la télévision, les mains sur le clavier. La liberté, c’est la participation, n’est-ce pas ?

66 000 blogs par jour

Les internautes, voilà la nouveauté. Une génération post-télévisuelle qui, grâce à Internet, ne prélève du petit écran que le nécessaire, dans une sorte de "self-service de l’information" qui mélange des sources diverses. Les mauvais, esprits ont cru bon d’ironiser sur cette participation populaire d’un nouveau genre en dénonçant les prétendus tire-au-flanc qui empiètent sur leur temps de travail en surfant sur Internet. Ils auraient mieux fait de jeter un oeil aux statistiques. En avril, Audiweb [organisme qui publie les chiffres de fréquentation de sites Internet] a enregistré plus de 5 millions de connexions quotidiennes après 21 heures, une tranche horaire dédiée en théorie au prime time à la télévision. Une donnée en hausse constante et qui acquiert encore plus de poids au vu de la durée moyenne de connexion (trente-trois minutes) et du nombre de pages vues (67) par ces internautes du soir - tout simplement les plus élevés de la journée (à un horaire qui correspond logiqueent au temps libre disponible). A l’échelle mondiale, 66 000 blogs naissent quotidiennement, un engouement qui se traduit en Italie par une croissance à deux chiffres du nombre quotidien de personnes connectées. La population des utilisateurs actifs atteignait en avril 13 millions de personnes, soit une hausse annuelle de presque 12 %. Il est difficile, dès lors, de s’étonner outre mesure du rôle joué par Internet lors des dernières échéances électorales.

Ils ont été des dizaines de milliers à suivre sur leur ordinateur la soirée organisée le vendredi 17 juin par la Fiom [la branche métallurgique du principal syndicat italien, la CGIL], à Bologne. Présentateur pour l’occasion, Michele Santoro a braqué les projecteurs sur les habituels figurants de son émission Annozero : les précaires, les jeunes, les chômeurs, les bergers sardes, etc. Tribune libre pour tous et temps de parole inversement proportionnel à la notoriété : Roberto Benigni a occupé la scène dix petites minutes. Michele Santoro s’est offert en direct une sorte d’expérience qui en dit long sur les futurs enjeux : produire une émission autonome [elle n’a pas été produite ni diffusée par une chaîne de télévision], offerte librement à la reproduction par les différents canaux de distribution. La télévision sansproducteur, en somme. Selon une étude du Laboratoire de recherche et de communication avancée de l’université d’Urbino, rares sont les Italiens qui se contentent désormais d’une unique plate-forme informative (4%) ; 50,5 % d’entre eux combinent les sources informatives classiques et Internet ; et presque la moitié (48,7 %) déclarent consulter au minimum cinq moyens ’d’information (radio, télévisions locales ou nationales, chaîne d’information continue, presse locale ou nationale, Internet).

Plus besoin du petit écran

Internet a révolution fié notre manière de regarder la télévision. Aujourd’hui, les contenus télévisuels sont fragmentés en vidéos multiples publiées sur YouTubé, diffusées sur Facebook, récupérées et répliquées à l’infini. Le réseau redistribue chaque message. Il recueille, documente, critique, suit le processus de formation des messages des autres médias et s’en imprègne. Il n’ajoute rien à l’ancien (et suspect) mythe de la contre-information. Il se limite à tout répéter (potentiellement), en apportant une plus-value. Dans le cas des élections municipales, cela produit de véritables effets de sens par rapport aux mots d’ordre télévisés génériques et grossiers. "Je porte cette ville dans mon cœur", "Nous sommes tous mobilisés pour améliorer la situation" : à Porta a porta, ça passe. Sur la Toile, personne n’est dupe. La télévision peut encore aider le pouvoir en place, mais n’est plus capable de le préserver entièrement. Le champ médiatique comprend désormais des angles morts incontrôlables d’où organiser la résistance. Récemment encore, les formats télévisuels offraient leurs services d’intermédiaires quasi subliminaux à une majorité politique et à des chevaliers d’industrie. Aujourd’hui, la formation de l’opinion publique emprunte des canaux moins hiérarchiques, moins autoritaires et moins contrôlables.

Attention, cependant, aux dérives. Lors de la soirée de Bologne, Michele Santoro et le groupe de musique Subsonica ont chacun demandé au public de tendre les bras ; les uns pour battre le rythme, l’autre pour obtenir un nouveau contrat de la Raï.

Mettre les mains en l’air peut revétir plusieurs significations : un vote, mais aussiune reddition, un rite choral de concert, de karaoké ou de ralliement. Dans ce nouveau paysage médiatique qui innerve aujourd’hui la politiqur italienne, toute forme de particiipation est bonne à prendre et reste plus intéressante, malgré tout, que le populisme inédit qu’ellr a fatalement commencé à engendrer.

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