Gaza : l’enfermement.

Mardi 3 mars 2009 // Le Monde

LES SOLDATS DE TSAHAL ont quitté le territoire de Gaza et, au jour où s’écrivent ces lignes, si les tirs de roquettes depuis Gaza sur le sud d’Israël ont momentanément cessé, il a fallu qu’un soldat israélien soit victime d’un attentat qui a entraîné aussitôt une riposte aérienne d’Israël. Personne cette heure et en ces circonstances ne peut donc jurer de rien.

L’ANTAGONISME RADICALISÉ

Le bilan humain de l’opération Plomb durci du mois de janvier est extrêmement lourd il y a quelque chose de monstrueux de part et d’autre dans ce mépris souverain de la population Civile. Femmes et enfants, écoles et hôpitaux sont pris pour cibles de guerre sans aucun scrupule par une armée israélienne décidée à tout écraser tout et n’importe qui, n’importe quoi, avec une puissance de feu qui n’a aucune retenue, ni dans les armes utilisées, ni dans les objectifs visés. Vice-versa, les militants islamistes qui ont perdu tout sens de la vie, et qui n’arrêtent jamais leurs attentats-suicides, se servent des populations comme d’un instrument de combat, bouclier protecteur, arme brandie au service de leur cause invoquée comme « la cause » sans aucune pitié pour les pauvres gens instrumentalisés. Tous ces corps affreusement déchiquetés, atrocement brûlés ne font dans leur esprit que légitimer encore mieux leur implacable lutte ce résultat, ils le cherchent.

Ce qui est abominable est abominable et, quelle que soit la cause, il n’est pas d’excuse de pareils agissements. D’ailleurs, ils n’ont pour effet que de rendre les haines encore plus inexpiables. Et, après tout, c’est ce que veulent délibérément certains stratèges de part et d’autre. Ainsi croient-ils exister dans cette lutte perpétuelle qui ne peut prendre fin dans pareille conception que par l’extermination de l’autre. Et, dans un tel état d’esprit, l’art politique et militaire ne consiste plus alors qu’à mettre continûment en exergue le drame humain de cette terre de Palestine en sa radicale contradiction, à en renouveler sans cesse l’horreur, pour convaincre son camp. Sa population, indéfiniment exaltés dans cette vision, constamment excités à cet effet, de l’absolue nécessité de la guerre totale qui est l’unique raison d’être de ces stratèges. Ils ne se contentent pas seulement de mette leur communauté devant leur choix inflexible, exclusif et définitif, mais c’est en même temps le monde entier qui se trouve sommé d’adhérer à leur conception et à leur décision. Sous peine de manquer à la justice ! Et voilà qu’à travers le monde et en France singulièrement des manifestations appellent les communautés à se mobiliser, des actes sont perpétrés, comme ses participations actives, cette guerre aveugle. C’est grave, inutile de se le dissimuler.

UN PROBLÈME POLITIQUE.

Chacun cherche à émouvoir, et comment ne pas être ému et violemment ému ? - mais il ne servirait de rien de déplorer et de stigmatiser au nom de grands principes moraux si le mécanisme politique et psychologique qui explique ces événements, n’était pas perçu dans sa cruelle réalité. Car il continuera à faire la loi inexorablement s’il n’est, à un moment ou à un autre, dominé, sinon cassé par un mécanisme plus fort. Politiquement et par conséquent psychologiquement plus fort. Impérieuse nécessité donc d’avoir en ces matières aussi un jugement politique pertinent. Et de ne pas se contenter de phrases toutes faites et de discours vengeurs ou lénifiants.

La bonne volonté ingénue et, fort souvent, faussement ingénue n’y saurait suffire. Les résolutions de l’ONU qui, il faut le reconnaître, n’ont jamais servi à rien, singulièrement dans cette région, les interventions du fameux quartette (État-Unis, Union européenne, Russie, ONU), soit en rang serré, soit en ordre dispersé, qui n’ont pas réussi faire évoluer la situation dans un sens meilleur, les ballets diplomatiques de l’Union européenne ; ceux du président français qui s’est, comme à son habitude, démené en revendiquant maintenant son titre dc coprésident avec Hosni Moubarak, le président de l’Égypte - de l’Union pour la Méditerranée, et qui a volé à toute allure du Caire à Damas en passant par Ramallah et Tel-Aviv, les déplacements, avertissements et exhortations de personnalités politiques de tous ordres, n’ont pas fondamentalement changé la donne. Le problème reste entier.

Voilà 1,5 million de Palestiniens parqués, enfermés dans une zone de 363 km2 soit 4 100 habitants au km2 Ce minuscule territoire surpeuplé est entouré de grillages, sans débouchés extérieurs autres que des terminaux sous surveillance, sans liaison avec la Cisjordanie, sans port ni aéroport, ne pouvant vivre que d’aides extérieures internationales, en perpétuelle perfusion humanitaire dont la contrebande devient l’activité principale et dont, comme il est normal pour des prisonniers, une des occupations essentielles consiste à creuser des tunnels par centaines qui, à la frontière sud, relient Rafah à l’Égypte, seul endroit où peuvent transiter hommes et marchandises de toutes sortes, et permettant, du coup, les trafics en tous genres, les passages de terroristes, les fournitures d’armes et de roquettes en pièces détachées, les missiles Grad de 40 km de portée. Telle est la situation concrète.

Et, dans cette chaudière, comme il était prévisible, la surenchère politique et démagogique ne cesse de faire bouillonner les esprits. Le Hamas qui y impose sa loi, n’est rien d’autre que la branche palestinienne des Frères musulmans qui, depuis plus d’un demi-siècle, minent la société égyptienne. Il s’est créé officiellement en 1987 en opposition au Fatah d’Arafat et maintenant de Mahmoud Abbas, comme un parti islamiste intransigeant, sunnite d’origine, à la différence du Hezbollah chiite installé au Liban, et réclamant la libération totale de la Palestine. Il a choisi la voie électorale et, quelques mois après avoir triomphé aux élections législatives palestiniennes de 2006, il a pris le pouvoir violemment dans la zone de Gaza en juin 2007 et procède à son tour comme avait procédé jadis avant lui le Fatah auquel il s’oppose radicalement, en accusant le pouvoir installé à Ramallah de trahison et de corruption.

Séparée de cette bande isolée, la Cisjordanie, elle-même indéfiniment découpée au gré des installations des colonies Juives, murée sur son pourtour israélien, essaye de survivre et de défendre ses droits sous une Autorité palestinienne qui n’existe que par la condescendance internationale et les fonds qui lui sont octroyés par conventions, Comment voudrait-on qu’il y ait dans ces conditions un État digne de ce nom ? C’est impossible il ne saurait y avoir de véritable exercice de souveraineté. Répéter à longueur de motions, de plans, de traités et de conventions toujours en projet, que doit exister, à côté de l’État israélien, installé dans des frontières sûres, un État palestinien indépendant et souverain, relève du leitmotiv incantatoire qui revient de manière lancinante dans la partition diplomatique mondiale mais qui n’a pas et ne peut pas avoir de conséquences pratiques. Toutes ces dernières semaines, il a été ressassé à satiété et, après de nouveaux incidents qui ne vont pas manquer de se produire inéluctablement, il ne restera encore au monde dans un énième ballet diplomatique qu’à rabâcher la même chanson dont chacun semble se satisfaire, tout en manifestant grande indignation et force résolution.

QUI VEUT ET PEUT RÉSOUDRE LA QUESTION ?

Et, d’ailleurs, les acteurs les plus intéressés, les responsables des organisations palestiniennes, malgré tout ce qu’ils affirment dans les discussions, veulent-ils réellement changer le cours de leur destin  ? Éliminés les uns après les autres, s’éliminant souvent eux-mêmes, ils vivent dans et de cette tension permanente. La paix n’est pas leur affaire ils ont besoin de crier cette misère, d’appeler à l’aide, de réclamer la justice. Cette situation donne de la valeur à leur cause, à leur stratégie, de l’importance à leurs prétendus ministres qui concrètement n’en sont pas. Ils savent que du coup, ils seront reçus comme ils l’ont été régulièrement en Égypte et dans les pays arabes, ils seront considérés comme des interlocuteurs, ils toucheront des subventions. Les pays arabes sont mis à chaque fois dans l’obligation de les soutenir, de les aider, de les servir. Comment ne pas tirer tout son profit d’une provocation permanente et pourquoi changer d’état ? La solution de la stabilité serait leur perte assurée ; donner même l’impression de la rechercher ne fait que ternir l’image qu’ils se sont façonnée et dégrader le crédit moral, politique et finalement économique qu’ils ont acquis n’est-ce pas ce qui est arrivé précisément à Mahmoud Abbas ? Vouloir la paix, c’est se tuer politiquement. Cette impasse politique est navrante, d’autant plus que le peuple palestinien ne mérite pas un tel sort. Les populations souffrent, alors qu’elles ne demandent qu’à vivre dans la normalité, à travailler, à faire des affaires, y compris avec les Israéliens qui pourtant les ont chassés, expulsés, enfermés et d’ailleurs, des affaires, il s’en est fait, il s’en fera encore et faire des affaires, c’est tisser des liens. Mais tisser des liens ne fait pas les affaires de tous ceux qui, politiquement, ne vivent que de ruptures ; D’ailleurs, comment n’être pas touché aux larmes à la vue des dévouements, qui tant d’un côté que de l’autre, au cours des évènements dramatiques, manifestait une humanité commune et, au fond, naturelle.

Ça aussi, c’est une réalité Et c’est l’occasion de souligner ici que les Palestiniens chrétiens dont on ne parle jamais sauf au moment de Noël, sont ceux qui connaissent la vie quotidienne la plus difficile, pris entre les fanatiques de tous les clans.

LE NATIONALISME HÉBREU.

Et Israël ? Le problème d’Israël, c’est qu’il ne peut exister que par sa loi qui le définit. Sa légitimité, à ses propres yeux, c’est d’être Israël. C’est le fondement de sa constitution, la justification de son installation, la raison de sa détermination qui ne lui a fait lésiner sur aucun moyen pour récupérer ou se garder ce qu’il considère être son droit et en particulier la terre et la sécurité qui doit s’y attacher, cela indépendamment de tout le reste. Il s’est imposé, il s’impose. Ce nationalisme profond, quel qu’il soit, religieux ou laïc, peu importe, explique l’unité d’un peuple, par ailleurs très différencié, très divisé dans ses origines, ses moeurs, ses convictions, mais capable d’un courage et d’une résolution hors pair. Est-il permis de soupirer dans une petite parenthèse ah ! si la France avait en elle la ressource, ne serait-ce qu’un dixième - d’un pareil nationalisme, d’ailleurs justifié par son histoire et sa mission - et au fond naturel au coeur des Français -, dc quoi ne serait-elle pas capable ? Mais tout est dit et fait pour le lui interdire au nom d’on ne sait quels principes brandis par des gens qui ne vivent que de son autodestruction !

Le fait qu’Israël se soit imposé, le met en situation continuelle, tour à tour de conquête et de défense, donc de combat. Pour qui connaît la Bible, c’est une très vieille histoire. Comment faire pour n’être pas écrasé, submergé, au sud, au nord, à l’est ? Immense et lancinant problème Dans cette perspective, la paix ne peut être qu’une idée messianique, quand les nations conflueront vers Sion à l’attrait de sa Lumière. En attendant il faut lutter. L’avantage d’Israël, c est sa modernité qui lui donne une écrasante suprématie technique et structurelle. Tant que l’idée de défense nationale lui sert de principe directeur et de norme d’unité, Israël manifeste sa foudroyante et redoutable efficacité ; c’est cette idée qui fait le lien comme naturel entre toutes les politiques menées depuis plus d’un demi-siècle successivement et différemment par tous ses chefs d’État et de gouvernement. D’où, là aussi, comme chez les autres, une sorte de nécessité de la lutte, sinon la démocratie israélienne exploserait et sa société se diluerait.

La paix, la vraie paix, est donc de ce côté-là aussi difficile que de l’autre. Le personnel politique n’y a pas non plus trop intérêt. Les observateurs ont bien noté que l’invasion de la zone de Gaza par Tsahal au mois de janvier a précédé les élections de février qui mettent en concurrence Ehoud Barak, ministre de la Défense et chef du parti travailliste, Tzipi Livni ministre des Affaires étrangères et nouvelle dirigeante de Kadima, Benyamin Nétanyahou qui mêne le Likoud, le parti nationaliste ; et par la même opération le Premier ministre démissionnaire, Ehoud Olmert, compromis dans des scandales, se refaisait une stature après les apparents échecs de la guerre contre le Hezbollah en 2007. Non, la démocratie n’est pas un principe pacifique. La provocation y joue son rôle, en Israël comme ailleurs.

Ajoutez à ces inexorables contraintes politiques, la question du statut de Jérusalem qui a une valeur si hautement symbolique pour les deux partis et qui recouvre un sens religieux si fort, et il n’y a pas de doute que se concentrent, sur cette portion de terre, de formidables ingrédients d’explosions à répétition.

Demander la paix, bien sûr, mais la réaliser, c’est une autre affaire. N’y-a-t’il pas beaucoup d’hypocrisie dans les objurgations et les démarches des hommes politiques ? Il n’est pas inutile de remarquer que la sincérité la plus authentique se trouve incontestablement chez les chrétiens qui prient pour la paix, et singulièrement chez les catholiques : le Saint-Siège n’a jamais dévié de ses instructions.

LE POIDS DU MONDE.

Si encore les Palestiniens et les Israéliens qui, a force, se connaissent bien, traitaient entre eux sous l’égide d’une autorité morale indépendante,des avancées seraient sans doute possible dans un compromis qui sauvegarderait les intérêts de chacun. Mais il faut que le monde s’en mêle. La politique américaine, au cours des trente dernières années, sous prétexte de protéger des intérêts dans cette région du monde et de stabiliser des situations qui lui échappaient, n’a fait que provoquer des bouleversements dont le prix se paye aujourd’hui Iran, Irak, Afghanistan, Liban... Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas maîtrisé le chaos. Là encore les grands principes démocratiques, aussi moraux soient-ils, n’ont pas aidé à faire progresser une solution pacifique.

De leur côté, les États de la Ligne Arabe, si liés, qu’ils le veuillent ou non, aux États-Unis, se sentent-ils vraiment concernés par des luttes indéfinies qui les menacent tout autant qu’elles les engagent ? En dehors de ce qu’on appelle « la rue arabe » et dont la passion peut violemment se déchaîner, les royaumes, les émirats, les États arabes ont-ils un intérêt concret à créer une entité palestinienne vivable ? Rien n’est moins sûr, d’autant plus que les puissances musulmanes ne savent pas comment ce pouvoir se fixerait sur leur complexe échiquier.

La Syrie, quant à elle ne pense qu’à exercer son influence sur la région et pas simplement au sud Liban par Hezbollah interposé ; elle est persuadé que son rôle est historique et c’est à Damas que réside le chef politique en exil des Frères musulmans palestiniens, Khaleb Mechaal. La Turquie qui joue les deux cartes, laïque et musulmane, voit aujourd’hui, dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée, un moyen de retrouver une vocation sur toute la région qui relevait jadis, il n’y a pas si longtemps, de la Sublime Porte peser dans le Proche-Orient pour mieux peser demain dans l’Europe, c’est un plan qui ne manque pas de logique.

Ainsi chacun a ses calculs et tous sont fort compréhensibles. Quant à l’Iran, quel que soit le régime - mais il vaudrait infiniment mieux un régime civilisé comme celui du Shah qu’il a connu avant la domination des mollahs - qui pourrait l’empêcher de s’estimer une puissance et de se doter, autant que faire se peut, de tous les instruments d’une puissance pour compter dans la région. Bref, il serait vain de vouloir faire dépendre le règlement du contentieux israélo-palestinien d’un grand concert régional qui n’existe pas et qui aurait l’inconvénient de mettre sur la table des négociations des tas d’intérêts divergents et propres à rendre insoluble le problème déjà infiniment compliqué. C’est concrètement ce qui se passe depuis cinquante ans ; aucun accord de paix, aucune convention, aucun plan, et Dieu sait s’il y en a eu - n’a apporté des avancées significatives dans l’établissement d’un accommodement durable. Des phrases, des discours, des rencontres et puis tout se passe comme si au fond, personne ne voulait que ça change vraiment. C’est dur à dire mais n’est-ce pas la réalité ? Les seules et rares avancées notables ne furent jamais que le fruit d’accords partiels, monnayés chèrement, entre les deux antagonistes du drame et toujours sur des points précis donnant-donnant.

Et encore, pour les raisons évoquées plus haut, les représentants des deux parties adverses, quand ils sont engagés dans ce genre de négociations, n’ont pas trop intérêt à transformer et améliorer la situation.

Cela pourrait paraître désespérant. Comme tant d’autres situations dans le monde C’est qu’on a oublié de commencer par le commencement. Et le commencement est politique d’une part, il aurait fallu penser à ne pas laisser les pauvres gens aux mains des partis qui, dans tous ces pays, sont des forces d’oppression, des structures claniques et ethniques c’est la condition première de leur libération. Mais comment faire la leçon, nous qui donnons en la matière un mauvais exemple. D’autre part, il conviendrait de responsabiliser les élites et ceux qui sont en passe d’exercer quelque pouvoir n’aurait-il pas été possible, ne serait-il pas aujourd’hui encore possible de donner une reconnaissance publique à des hommes dignes plutôt qu’à des malfrats et à des assassins ? Pourquoi l’Occident se plaît-il à reconnaître de préférence ces gens-là ? Il ne faut pas s’étonner des suites sinistres.

Il y aurait là un rôle pour des nations civilisées. La France historique, non la France idéologique, donc la vraie France, celle qui a exercé une influence si notable et depuis si longtemps en particulier dans ce Proche-Orient instable où se condensent et s’évaporent toutes les illusions, pourrait y avoir toute sa place. Elle y ferait valoir modestement mais clairement les heureuses exigences d’une paix civique et internationale. N’est-ce pas, après tout, ce que les peuples attendent d’elle. Encore faudrait-il qu’elle en reconquière l’autorité morale. Et que sa diplomatie s’inscrive dans la durée.