La France vue par la presse étrangère

Galouzeau, « allias de Villepin Dominique. » celui qui se prend pour le Messie

Mais Nicolas veille, et il va gagner, car il est le plus compétent ; Et, de loin.

Dimanche 25 septembre 2005, par Paul Vaurs // La France

Dans aucun autre grand pays européen, la politique n’est restée aussi figée depuis la fin de la guerre froide qu’en France, où la vieille garde s’est presque entièrement désintéressée des mutations du monde.

Au Royaume-Uni, Tony Blair et le New Labour ont habilement réorienté un socialisme usé vers l’économie de marché. En Espagne, l’élégant relookage de la gauche entrepris par Felipe Gonzàlez a contri­bué à asseoir la démocratie postfranquiste. En Italie, rien ne pouvait plus être pareil après la chute du mur de Berlin puisque le système poli­tique visait avant tout à empêcher les communistes d’accéder au pouvoir : La Démocra­tie chrétienne, conçue à cette fin, disparut donc. Quant à l’Allemagne, elle a intégré en son sein un Etat on ruine, la RDA, et s’apprête, semble-t-il, à élire une femme qui y a grandi.

Pendant ce temps—là, la France se contentait de troquer un président qui avait fait ses pre­miers pas au sein d’un gouvernement en 1944 contre un autre, qui avait fait les siens en 1967. Même pour un pays attaché à ses traditions, c’est là un triomphe peu commun de l’immobilisme. Le passage de la présidence de François Mit­terrand à celle de Jacques Chirac a été présenté comme un basculement de gauche à droite, mais, Chirac ayant dans l’ensemble gouverné comme un social-démocrate, le contraste est loin d’avoir été saisissant. Mitterrand avait usé d’un discours de gauche pour mobiliser le Parti socialiste ; Il a ensuite gouverné essentiellement au centre.

De même, le néo gaullisme de Chirac lui a fait axer son discours sur la méfiance à l’égard du capitalisme et des Etats—Unis, et l’a conduit à gouverner du haut d’une position vaguement centriste.

Il en résulte ce paradoxe voilà un pays atta­ché plus qu’aucun autre en Europe au débat idéologique, mais où « gauche » et « droite » sont des étiquettes le plus souvent dépourvues de sens et où gouverner consiste généralement à dire une chose — l’Etat est une force du bien — et à ten­ter d’en faire une autre — privatiser. Diriger la France est avant tout un tour de passe-passe.

C’est peut-être parce que l’art de la presti­digitation est au coeur de la politique française depuis 1945 — à commencer par la façon de pré­senter la Seconde Guerre mondiale et le régime de Vichy — qu’il a été facile d’entretenir les mul­tiples illusions qui ont contribué à préserver l’étrange statu quo politique du pays. Mais, en cette période de rentrée politique, on note les signes d’une tension croissante. Les Français pressent de plus en plus les politiques de gauche comme de droite de clarifier leurs positions afin d’avoir ne serait-ce qu’un semblant de choix entre des idées différentes.

Le Parti socialiste est entré dans une zone de turbulences â l’approche de son congrès de novembre. La fracture entre les partisans de ce que certains appellent ici le social libéralisme, qui correspond en substance au blairisme— et les tenants d’une politique plus clairement de gauche est si profonde que l’on évoque désor­mais volontiers la possibilité d’un schisme. Dans une interview accordée au Nouvel Observateur, l’ancien Premier ministre Michel Rocard affirme sans ambages « qu’il faut jeter à la poubelle (le) patois marxiste » et qualifie le mouvement anti-mon­dialisation ATTAC, une force de gauche qui monte dans le pays, dans le » monument de bêtise économique et social ». Ses propos ont eu un cer­tain écho. Mais le fait est, qu’AT­TAC a attiré 30 000 membres en sept ans d’existence.

Son message— le capitalisme à l’américaine, ou néo-libéralisme pour les Français, accroît les inégalités et t’injustice dans le monde — a réussi à s’imposer.

Si la campagne pour le non a triomphé lors du référendum sur la Constitution européenne, c’est en partie parce qu’ATTAC et les forces de gauche qui gravitent autour ont présenté le texte comme un hymne au néolibéralisme. Cette coa­lition du non, qui continue à avoir de l’influence, veille à ce que la bataille qui se profile pour défi­nir le socialisme français, n’aboutisse pas tout naturellement à la victoire de l’option libérale, comme chez d’autres partis de la gauche européenne.

« Des centaines de millions de personnes ressentant l’échec de la mondialisation et du capitalisme anglo-saxon lequel a aggravé les inégalités, fait disparaître les systèmes de protection sociale et accru le chômage. Ces processus peuvent être inversés », affirme Jacques Nikonoff, président d’ATTAC-France. « Tu peux toujours rêver » ! Mais les Français sont des rêveurs en politique et le succès des idées d’Attac montre que l’at­trait qu’exercent les quasi—utopies sur la gauche Française n’est pas près de se dissiper.

Dans ce contexte, le très critiqué numéro un du PS, François Hollande, et d’autres modérés comme Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre des Finances, auront bien du mal à ras­sembler le parti autour d’un message clair. Car les modérés ne proposent rien d’autre après tout que le monde réel. L’Union européenne, l’alliance trans­atlantique, un capitalisme tempéré au mieux pour trouver un juste équilibre entre liberté et solidarité. Pas sûr qu’un tel message fasse vibrer beaucoup de Français.

Vu les difficultés, il se peut que les socialistes cherchent une fois encore à noyer le poisson et à faire apparaître un semblant d’unité en bran­dissant quelques slogans de gauche destinés à masquer le pragmatisme de leur programme éco­nomique. Mais j’ai le sen­timent que l’électorat fran­çais est las des tours de passe-passe et qu’il veut des responsables politiques ayant le courage d’expri­mer leurs positions. A droite de l’échiquier politique, le succès de Nico­las Sarkozy laisse penser que des déclarations claires aux accents quasi anglo-saxons com­mencent à trouver grâce auprès des Français.

Nicolas Sarkozy tente de faire quelque chose que Chirac a toujours évité formuler clairement ce que veut la droite. Il avance avec prudence pour des raisons tactiques, mais, à en juger par son crédit, tout porte à croire que l’on se dirige vers une époque de franchise. Si cela se pro­duit à droite comme à gauche, la politique fran­çaise sortira enfin de sa torpeur. Et les autres pays n’auront qu’à bien se tenir : car si la France a pu accomplir ce qu’elle a accompli pendant des décennies d’immobilisme, jusqu’où ira-t-elle une fois libérée de ses entraves ?

L’affaiblissement du Président Chirac, ne permet pas à Dominique de Villepin d’occuper le devant de la politique. Villepin veut donner l’impression qu’il est un Chirac Bis. En cela, il aura du mal à convaincre les Français de ses capacités à gérer les affaires de la France.

Chirac étant hospitalisé, c’est le Premier ministre qui a présidé le Conseil des ministres du 7 septembre. Il en a profité pour affirmer qu’il continuerait la politique de Chirac, celle qui a réduit la France à une république bananière. Toujours plus de chômeurs, aucune réforme de notre système d’infantilisation du peuple de France où l’assistanat, est devenu le meilleur moyen pour préparer une révolution qui balaiera tous ces ringards d’un Gaullisme mort en 1969. Totalement inconnu du grand public, jamais élu, longtemps engoncé dans son image sombre d’homme des coulisses, orfèvre en conjurations vengeresses et en manœuvre électorales hasardeuses, Villepin restera l’homme qui a demandé à Chirac de dissoudre l’assemblée Nationale en 1997, avec en bout de course, l’arrivée des socialistes au pouvoir pour cinq ans.

A l’université d’été de L’UMP, ont fleuri les au­tocollants en faveur de son président. Le patron de L’UMP tente de contrer le chef du gou­vernement en prenant de vitesse son manque affiché d’ambition prési­dentielle, en dénigrant ses derniers concepts à la mode la « croissan­ce sociale » et en le cantonnant au rôle de clone chiraquien, héritier d’une époque révolue. Le patron de L’UMP se sert aussi de son par­ti comme instrument de ringardi­sation du gouvernement — voir en­core les propositions économiques radicales présentées le 7 sep­tembre dernier par L’UMP, un mou­vement qui revendique d’être « plus ambitieux » que le gouvernement et de se situer devant et non der­rière lui.

Nicolas Sarkozy, a de la marge avant de de­voir vraiment se faire du souci. Il a deux atouts majeurs le poids énor­me de L’UMP — poids financier et poids politique, via les investitures —et sa liberté de parole et d’attitu­de, alors que de Villepin est coincé tant par le verbe du chef de l’Etat : (la ligne politique, fixée à l’Elysée) que par ses silences (sur ses am­bitions pour 2007). La popularité de NIcolas, est sans commune mesure avec celle de Villepin. Enfin, au cours de ses cent premiers jours, le chef du gouvernement a davantage densi­fié son image que convaincu une opi­nion qui lui est en général hostile. Huit Français sur dix jugent qu’il n’a pas réussi à « recréer les conditions de la confiance » à peu près autant 73%, un taux jamais atteint depuis dix ans. !) Ils se disent pessimistes sur l’évolution de la si­tuation économique, et un grand nombre (40%) s’apprête à ré­duire leur consommation. Ce qui, après un premier défi raté, pourrait bien handicaper le deuxième défi que s’est fixé Matignon le retour de la croissance.

Nicolas Sarkozy, est l’homme politique le plus populaire de France, il est digne d’intérêt pour au moins trois raisons. Pre­mièrement, c’est lui qui a le plus de chances de devenir le prochain prési­dent français, événement qui pourrait marquer un tournant générationnel, voire, comme certains aiment à le penser, philoso­phique, dans la gouvernance et la diplomatie
françaises. Deuxièmement, un Sarkozy président pourrait devenir le premier réformateur crédible pour diriger un système politique français notoi­rement fermé et immobiliste depuis que Charles de Gaulle fut tiré de sa retraite » Par le Général Salan le 13 Mai 1958 », pour fonder la V° République, en 1958. Et, troisièmement, dans ce pays prétendument antiaméricain, il serait élu soit à cause, soit en dépit d’un style que le public perçoit comme proche des Etats-Unis, non, de son Président actuel « Georges W Bush mais du président Clinton ».

 

A 50 ans, Nicolas est un phénomène, une incarnation singulière d’une ambition avouée et d’un discours brut qui semble plaire à une vaste portion d’un électorat indiscipliné. « Il pourrait être notre Tony Blair » ; a obligeamment déclaré l’un de ses lieutenants, pour qui son patron est le seul personnage politique en France dont le nom fait grimper les ventes de journaux et de magazines au lien de les plomber. Je n’en doute pas.

François Hollande, son homologue au Parti socialiste et son rival potentiel pour la présidentielle, a observé un jour : « Sarkozy est persuadé que la politique est une question de libido. Il veut séduite. »

Du même gabarit que les grands hommes politiques Français, il ponctue son discourt ultrarapide de mouvements rythmés des bras, de la tête et des épaules. Ses sourcils, dansent au-dessus de ses yeux perçants et d’un rictus vaguement menaçant. Il y a quelque chose du Président Nixon dans sa mine, quelque chose de l’ancien Chef de L’Etat nord Américain aussi dans son leitmotiv personnel — le triomphe sur l’adversité, la lutte inces­sante d’un outsider pour gagner le respect d’une élite moqueuse en travaillant deux fois plus dur. (« On ne m’a jamais rien donné ; j’ai du lutter pour obtenir tout ce que je possède aujourd’hui »), aime à seriner Sarko.) Sec et nerveux. Ceux qui le connaissent diraient de lui qu’il est chaleureux, humain ou engageant. Contrairement â Nixon, il n’est pas visiblement anxieux.

Il est difficile de comprendre à quel point, Sarkozy peut passer pour un radical si on ne connaît pas le contexte de la société française. Quand il propose la « discrimination positive » pour accroître les chances de l’importante et — selon les critères humains qui sont les siens, « socialement immobile population musulmane en France, c’est manifestement un discours réaliste car Sarkozy, n’a pas une langue de bois ; Il parle avec réalisme et avec son coeur. Lorsqu’il raille les excès de l’Etat français, souvent et, dans des termes acerbes qu’aucun autre homme politique n’oserait employer, il est taxé de libéralisme. La notion du marché libre à la sauce américaine demeure une idéologie redoutée par une grande partie de la France. Loin de fuir cette étiquette, Sarkozy s’en empare. « Le libéralisme engendre le pluralisme. Y a-t-il quelqu’un ici qui souhaite retourner à l’époque où il n’existait qu’une seule sorte de magasins, ne vendant qu’une seule marque pour chaque produit » ? Et peu importe qu’une telle époque n’ait jamais existé en France.

Si Chirac est un gaulliste opportuniste, Sarkozy est considéré comme « atlantiste ». Il prône une liberté de marché modérée, mais s’en prend souvent sauvagement aux aberrations du droit du travail français et même à l’état déplorable de la conception du travail en France.

Parce qu’il est la personnalité la plus popu­laire de la droite, et qu’il est par ailleurs bien organisé, la base du parti a décidé en 2004 de le choi­sir, alors qu’il était ministre des Finances, pour en faire son prochain leader. Chirac, vexé, a stu­pidement martelé qu’il pouvait diriger le partiou le ministère, mais pas les deux. Sarkozy a choisi le parti, et avec lui toute la machinerie poli­tique nécessaire pour soutenir sa future cam­pagne présidentielle.

L’UMP a été construite pour Chirac, et elle est aujourd’hui entièrement aux mains de Sarkozy, a confié un de ses lieutenant avec admi­ration. Après la raclée du référendum de mai, un Chirac soudainement dans le besoin a persuadé Sarkozy de réintégrer un ministère de l’intérieur aux capacités décuplées et, imperturbable, a balayé la règle de l’année précédente en lui lais­sant garder la présidence de L’UMP. Le président Chirac a même un jour tancé publiquement le présomptueux à la télévision nationale « Je donne les ordres et il exécute. » Cette déclaration ressemble chaque jour un peu plus à un aveu d’impuissance devant cette force de la nature hors du commun.

Nicolas Sarkozy ne peut être accusé de délicatesse exagérée. Il a, certes, sou­haité que le président Jacques Chirac se rétablisse au plus vite et qu’il reprenne ses fonctions. Ses paroles son­naient vrais. Vouloir le rétablissement rapide d’un être humais, est une chose, mais il faut savoir raison gardée. Doutant plus que, peu après, dans un discours, il a déclaré que ni rien ni personne ne pourrait l’em­pêcher d’atteindre son but. Autrement dit : Devenir président en 2007. Ce style caractérise bien Sarkozy, être à l’écoute des Français pour arriver à les servir le moment venu.

Compte tenu des rapports de forces actuels, le succès de Sarkozy à la Pré­sidence en 2007 semble quasi inéluc­table. Une telle victoire devrait en principe faire palpiter le cœur de tout Hongrois, car, via son Père, Nicolas a des origines Hongroise. Il est le cadet des trois fils de la famille Sarkozy de Nagy-Bocsa, émigrée en France à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Certes, il ne s’est pas trop vanté de ses racines hongroises, il s’est contenté de faire remarquer que, tout ministre de l’inté­rieur qu’il était, il était, aussi, fils d’immigrés. Il n’a pas non plus manifesté beaucoup d’intérêt pour la connaissance de la culture hongroise et ne parle pas du tout cette langue. Il n’a donc rien à voir avec les Hongrois. Mais c’est son choix, et on ne peut pas le lui reprocher. Son impitoyable détermination, est en revanche réjouissante. À quoi l’homme, qui compte incontestablement parmi les politiques les plus aimés des Français — doit-il toutefois sa popularité ? Tout d’abord au fait d’avoir régulièrement tenu tête à Jacques Chirac. Qu’il s’agisse de politique intérieure, de politique étrangère ou de tout autre domaine, il ne s’est jamais retenu de critiquer les actes du président. Nom­breux sont ceux qui lui reconnaissent le mérite d’avoir fait reculer la criminalité lors de son séjour au ministère de l’Intérieur.

D’autres apprécient sa fermeté face aux immigrés : Il ne cesse de répéter que les règles de l’immigration doivent être revues. Ce faisant, il coupe l’herbe sous le pied à Jean-Marie Le Pen. Tout en étant de nouveau à la tête du minis­tère de l’Intérieur, il critique avec intelligence et tolérance le travail de quelques ministres qu’il juge être des perroquets de Jacques Chirac. Il donne régulièrement l’impression de n’avoir rien à voir avec le travail d’un gouvernement qui n’a plus la confiance des électeurs.

On parle souvent de Nicolas Sarkozy comme de l’un des hommes politiques majeurs de la future Europe. L’Histoire nous a appris combien il peut être positif de voir accéder quelqu’un à la tète d’un pays, porté par sa popularité et par des discours de bon sens. Jacques Chirac avait créé le RPR pour avoir un parti politique à sa solde ; Nicolas Sarkozy, a fait de L’UMP un parti de gouvernement.

En haut de ses neuf étages, l’énorme bâti­ment de la Samaritaine domine fière­ment la rive droite de la Seine. C’est l’un de ces grands magasins de la fin du XIXe siècle qui ont inspiré à Zola « Au Bonheur des dames ». A l’époque, les grands magasins parisiens, véritables temples du commerce et porte-drapeau du capitalisme triomphant, régnaient sur toute l’Europe par leur luxe inégalable et la diversité de leurs marchandises. Le 15 juin dernier, les Parisiens trouvèrent porte close. Pour d’obscures raisons, la Samaritaine était apparemment définitivement fermée. Selon l’explication officielle, les services sanitaires de la ville auraient découvert que le magasin présentait de grands risques d’incen­die et la Samaritaine devait donc être fermée pour travaux de rénovation pendant quatre, cinq, voire six ans.

Cette fermeture mystérieuse d’un grand magasin n’est pas tellement le symbole de la crise française, mais plutôt un exemple de celle—ci nous avons là un fleuron légendaire de la moder­nité, paniqué à l’approche de la postmodernité, sans problèmes d’argent mais dépourvu du moindre projet concret, et étouffé dans un mael­ström de législation du travail, de rumeurs et de travailleurs mécontents. Par un heureux hasard cher aux romanciers du XIXe siècle et aux cor­respondants étrangers amoureux des métaphores, la Samaritaine, aujourd’hui fermée et en proie au chaos, n’est qu’à quelques pâtés de maisons de la place de l’Hôtel-de-Ville, où le 6 juillet der­nier au matin, le Tout-Paris s’était donné rendez­ vous pour attendre le résultat des délibérations de Singapour à propos des Jeux olympiques d’été de 2012.

Avec une naïveté presque touchante par son excès, les Parisiens semblaient convaincus que la France allait évincer ses concurrents et, encore plus étrange, ils avaient vraiment l’air de prendre cela à coeur — comme si le sort de l’une des plus belles villes du monde dépendait de la décision d’un groupe de bureaucrates inter­nationaux et d’une rencontre sportive de quinze jours programmée dans sept ans. Quand le ver­dict est tombé et que Londres a été désignée, un silence stupéfait et douloureux a frappé Paris. Le comité de soutien français a immédiatement fait savoir que les Anglais avaient plus ou moins tri­ché et qu’en tout cas ils n’avaient pas fait montre de fair-play. Pis, et c’est même difficile à croire, quatre jours après les attentats de Londres, Bertrand Delanoë, le maire écolo—gay de Paris, continuait à insinuer que les Anglais n’avaient pas joué franc jeu, voire avaient triché.

Pour la première fois depuis des années, la crise qui depuis vingt ans fait partie du paysage français, comme la crise an Royaume­-Uni dans les années 1960 et 1970—semble atteindre son apogée. La page est encore loin d’être tournée et les Français ne sont pas encore entrés dans un nouveau chapitre de leur histoire, mais peuvent plutôt affirmer : « Ça y est, nous y sommes. Nous vivons une situation pré révo1utionnaire »—, vous diront les intellectuels avant de pré­dire une rentrée chaude. L’observateur étran­ger sera étonné devoir que le sens de la mise en scène cher aux Français et ce pessimisme béat censé être plus intelligent que l’optimisme anglo-saxon ont cédé la place à la sobriété, à la dépression et à l’inquiétude.

Cette dyna­mique délétère a même contaminé les plus hautes sphères du pouvoir. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur aux ambitions politiques normale pour un élu, s’est ouvertement porté candidat à la présidence. Il a déclaré récemment « Je n’ai pas vocation à démonter des serrures à I4rsailles pendant que la France gronde. » En effet, toutes les écolières françaises vous le diront le roi Louis XVI réparait des serrures a Versailles quand la première révolte se préparait. Cette version de l’histoire républicaine, repose sur un mensonge, comme, en ont coutume les « historiens » du 19° siècle. Louis XVI réparant des serrures à Versailles relève d’une calomnie cruelle et mensongère.

Les raisons immédiates et plus profondes de ce malaise français sautent aux yeux. Le 29 mai, les électeurs français ont rejeté le projet de Constitution européenne supervisé par leur ancien président Valéry Giscard d’Estaing. Ce refus n’était pas seulement un camouflet pour le projet européen, mais aussi le signe d’un gouffre incommensurable entre les électeurs et la classe politique — une crise de confiance d’une telle magnitude qu’elle s’ap­parenterait presque à une « crise de régime ». Depuis pratiquement cinquante ans, l’idéal euro­péen était au coeur des politiques de droite comme de gauche. D’ailleurs, en dernière ana­lyse, la France, plus que tout autre pays euro­péen, en a largement profité, tant au travers des énormes subventions engrangées chaque année par ses agriculteurs et ses viticulteurs qu’au tra­vers du leadership que lui a accordé l’Europe afin de contrôler l’expansionnisme et les res­sources énergétiques de l’Allemagne. L’Europe fut d’ailleurs souvent décrite comme un « cheval allemand monté par un jockey français »..

Bizarrement, la débâcle du référendum n’a pas entraîné de véritable crise politique. Quand la Ve République a été créée par de Gaulle, en 1958, elle avait été conçue pour mettre un tenue à cette frénésie typiquement française de manoeuvres politiciennes, avec l’installation d’un dictateur presque absolu à la présidence, soumis, cependant, à la volonté du peuple. En 1969, de Gaulle a perdu un référendum sur une ques­tion administrative relativement obscure, mais, comme l’a rappelé l’ancien président Giscard, il a perdu un dimanche et quitté l’Elysée le lundi.

Ce que voulait souligner Giscard, c’est que tout revers présidentiel doit être l’occasion d’une remise en question du pouvoir et que cette règle doit inciter la présidence à être plus l’écoute de ses concitoyens, mais aussi inciter les Fran­çais à réfléchir avant d’éconduire leur président.

L’économiste Nicolas Baverez s’étonne de ne pas avoir lu à « la une de tous les journaux un appel à la démission de Chirac, lui enjoignant d’assumer ses responsabilités » Il faut dire que peu de gens étaient prêts à proposer cette option.Chirac, pour des raisons évi­dentes, mais aussi plus singulières (soupçonné de corruption lors de ses années la Mairie de Paris, il risque une mise en examen s’il quitte ses fonctions), mais aussi le reste de l’élite politique et médiatique, qui craint, à juste titre, que le tumulte d’une campagne électorale ne porte à la présidence une personnalité issue de l’extrême gauche ou de l’extrême droite.

Que le résultat du référendum ait réjoui les néo-conservateurs néo -impérialistes et les alter-mondialistes anti—impérialistes de l’ex­trême gauche radicale est révélateur pour nombre d’intellectuels. C’est le fruit d’une coalition rouge-brun, mélange de peur, de xénophobie et d’ata­visme. Pour le philosophe Pascal Bruckner l’un des rares intellectuels de centre gauche à avoir soutenu la guerre on Irak, la victoire du non marque le retour et l’installation à la table des festivités des vieux démons de l’Hexagone.

« La France est victime de ses deux grands démons, explique-t-il, le néo-bolchevisme de gauche, qui dérive de l’égalitarisme de la Révolution et qui rêve encore grand soir et d’un bain de sang anticapitaliste, et le nationalisme xénophobe de droite, nourri par une longue tradition moderne qui va du Général Boulanger à Le Pen. Au cours de cette campagne, ces deux cou­rants ont collaboré à la perfection, chacun retrouvant ses bonnes vieilles méthodes et ses tactiques, mais faisant allégrement, front contre les mêmes ennemis : « le plombier polonais, les immigrés de l’Est et, surtout, le libéralisme anglo-saxon et l’ultralibéralisme » Par cette chaude soirée de Juillet, Bruckner, social démocrate et donc qui croit au partage des fruits de la prospérité grandissante, semblait presque désespéré. « Cette dépression dont nous parlons depuis vingt ans est désormais une réalité, disait-il.

La peur, une peur irraisonnée du changement, voilà l’affect qui prévaut dans ce pays. Les gens parlent de révolution ou disent que tout cela ça se terminer dans la rue, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qui sont les révolutionnaires ? Les gosses des banlieues ? D’accord, ces jeunes pouvaient descendre dans la rue, mais ce serait une émeute et non une révolution. Les Seules forces révolutionnaires en vue sont les vieux démons. J’imagine sans problème que les prochaines présidentielles pourraient opposer Le Pen et Pierre Lambert », Chef d’un parti trotskiste. Prié de mesurer ses propos, Bruckner insiste en disant qu’il ne plaisante pas plus qu’il n’exagère l’ampleur du désastre politique.

A gauche comme à droite, personne ne nie que la présidence Chirac soit, au mieux, une décennie d’occasions ratées, et, au pis, une catas­trophe pour la France, une série de décisions opportunistes toujours plus cyniques qui ne sont pas sans rappeler l‘attitude des hommes poli­tiques du Parti radical sur la fin de la III° Répu­blique. Si la médiocrité est la malédiction de la classe politique américaine, l’excès d’intelligence est sans doute celle de la France. Elle est dominée par des hommes et (depuis peu) des femmes très intelligents qui n’en demeurent pas moins complètement coupés des réalités, tout en tactique, mais sans la moindre vision. Chirac est ainsi voulu passé de la droite gaulliste à Thatcher pour revenir aux côtés des gaullistes et finalement se faire le chantre dune sorte de nationalisme nostalgique gauchisant dont il est le seul représen­tant.

Ses déclarations suscitent non seulement la consternation, mais elles sont aussi bizarre­ment à côté de la plaque. Peu avant le résultat des JO 2012, Libération avait rapporté ses pro­pos moqueurs sur la cuisine britannique mais aussi finnoise ce qui n’était pas vraiment le meilleur moyen de s’attirer les bonnes grâces du Comité olympique ni très pertinent puisque, selon les vrais Europhiles, la cuisine anglaise s’est plutôt améliorée. C’était une première pour la diplomatie française, car jamais cette dernière n’avait utilisé la grossièreté pour parvenir à ses fins et encore moins les insultes.

Depuis 1993, à chaque élection législative, les Français ont éconduit les sortants, braquant brutalement à gauche ou à droite. Pour Nicolas Baverez, auteur « de La France qui tombe », les choses sont claires Il ne peut y avoir de Blair sans passer par l’étape Thatcher ». Selon lui, ce ne sont pas les années 1990 que la France a ratées, mais les années 1980. Quel que soit le verdict historique, une chose est sûre : Les années Thatcher au Royaume Uni marquent le début d’une période de renouveau qui a revi­goré le pays. L’histoire opère par vagues successives et la France a raté la vague libérale. Les années Mitterrand, avec leur frilosité nombriliste et vichysante, y sont sans doute pour beau­coup. Mitterrand a commencé par jeter de la poudre aux yeux aux partis de gauche, puis il les a dépouillés de leurs idées et de leurs projets ensuite, il a fait la même chose avec la droite. Ainsi, Chirac, qui, une époque, passait pour un réformateur, n’est plus qu’une mau­vaise parodie de son prédécesseur.

Mitterrand était un sorcier Chirac n’est qu’un simple prestidigitateur qui sort des lapins endormis d’un chapeau toujours plus élimé. Selon Baverez, la crise de cette année trouve ses racines non seulement dans les années 1980-1990, mais aussi 1970-1980. « Nous faisons fausse route en débattant sur le modèle idéal, dit—il. Comme s’il existait vraiment un modèle social et un autre libéral ! Chaque pays occidental doit simplement choi­sir comment il va équilibrer sa prospérité et ses responsabilités. Mais en France, dés que vous critiquez les modalités actuelles, vous êtes immédiatement accusé de critiquer le modèle français dans son ensemble — ce qui en France, est un crime de lèse-majesté. Le problème, c’est que la France s’est enrichie dans une bulle coupée des réalités pendant trente ans et, ensuite, avec la chute du Mur, elle s’est retrouvée sans véritable vision, ni solution pour faire face.

Pour de nombreuses personnes, à gauche comme à droite, le personnage sérieux et compétent de Sarkozy pourrait concrétiser tous les espoirs. D’ailleurs, la seule chose optimiste qu’on entend, en France, c’est qu’il ne reste plus que dix-huit mois avant la campagne de la présidentielle et l’avènement d’une présidence Sarkozy. Après la défaite du référendum, il était presque acquis que Chirac allait lui refiler le cadeau empoisonné de Matignon. Mais il a préféré y nommer l’an­cien ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin  » allias Caruso »poète médiocre à ses heures et biographe du tyran Napoléon — et installer de nou­veau Sarkozy Place Beauvau. Depuis, celui-ci a plus ou moins déclaré la guerre à son président, il s’est moqué de son discours du 14 Juillet et ne se prive pas d’insinuer que Chirac a fait son temps, une opinion répan­due chez les Français.

Sarkozy a le charisme d’un Tony Blair. Contraire­ment à la majorité des politiques français, Nicolas Sarkozy n’est pas énarque, mais il est issu du sérail parisien Malgré tout, il est difficile de croire que Sarkozy ne se montrera pas le digue héritier de Chirac, sans l’opportunisme et le cynisme de celui qui parcourt les couloir du pouvoir depuis 1966.

Les journalistes américains l’adorent Ils sont en effet persuadés que cet amour est réciproque, et ils imaginent qu’il est plus ou moins proaméricain. En fait, sa vision de l’Amérique est typiquement française. Pour les Français, l’agitation de leur ministre de l’intérieur n’a rien de bien original. Un peu comme Johnny Hallyday, Sarkozy croit qu’il suf­fit de se démener dans tous les sens sur scène pour avoir l’air américain.

Nombre de gens pensent donc que l’explo­sion de Sarkozy est du à sa transparence et à son parler vrai. Si certains voient en lui le sauveur de la France, il ne faut pas oublier que l’échéance électorale est encore bien lointaine, que ses défauts sont minimes vu les fautes qu’ont commis les élus Français depuis 1945. Il me semble que la France, à l’instar du Royaume-uni, est un pays de centre droit, farouchement attaché à la social-démocratie et à un libéralisme à l’échelle humaine.

Même le Chiraquien Caruso VilIepin, malgré sa grandiloquence conjuguée à une certaine idée de la grandeur de la France, une grandeur à l’image de celle qu’elle avait sous la dictature de Napoléon ; Ce criminel de guerre qui a finit ses jours dans les prisons Anglaise.

Villepin est fou, diront certains, il est vrai que l’excellent dessinateur du Monde a pris l’habitude de le croquer sous les traits d’un barde celte ahuri flanqué de sa lyre, mais, entre un barde et un agité, les Français ont toujours préféré le barde. Un barde, même mauvais, reste un barde, alors qu’une modification de la société Française reste une nécessité. .

Si les Français ont rarement une vision très objective de la situation politique, et ce depuis un peu plus de deux siècles, c’est la faute de la Révolution française. Depuis 1789, ils préfèrent la beauté des idées au prosaïsme de l’action. Depuis ce 14 juillet où la prise d’une prison presque vide est devenue le symbole de la révolution que le bonnet phrygien posé sur votre tête comptait autant que ce qu’il y avait dessous, les abstractions de la pensée sont devenues plus importantes que leurs applications concrètes. Par bien des aspects, cette situation perdure encore aujourd’hui en France.

Nul ne peut nier la pertinence des propos de Baverez sur la vacuité des modèles. Reste que l’attachement à un modèle national n’est pas à prendre à la légère. L’ambiance d’un pays, ses symboles et son étique, sont, d’une importance tout aussi capitale que la croissance, les statistiques et l’indice de pauvreté. Sans confiance en l’avenir, les civilisations sont vouées à l’échec, et cet optimisme, aussi essentiel qu’intangible, est indissociable d’un certain symbolisme. Un rapide coup d’oeil aux nouveaux billets en euros, qui représentent tant de pays à la fois, suffit pour comprendre combien il est inconfortable de ne plus rien avoir, a quoi se raccrocher. On a bien pris soin de n’y représenter que des ponts imaginaires et des tunnels quoi de plus anonyme que ces constructions virtuelles, quand des symboles nationaux comme Victor Hugo, Voltaire et même le Petit Prince ornaient les anciens billets fiançais ? Rien ne viendra compenser cette perte.

Selon les témoignages, les feux d’artifice du 14 Juillet dernier n’ont jamais été aussi beaux que cette année. Ils étaient tirés pour la première fois de l’intérieur de la tour Effel (par le passé ils étaient tirés du pied de la Grande Dame de fer) et les Parisiens, enchantés ont pu assister à une débauche de couleurs somptueuses, vio­let, vert et les traditionnels bouquets aux cou­leurs bleu, blanc et rouge. Seul bémol, le spec­tacle s’est interrompu brusquement, laissant les spectateurs sur leur faim. En rentrant chez eux, certains se sont dit que peut-être les organisa­teurs avaient prévu de faire figurer dans le bou­quet final les anneaux olympiques scintillant au-dessus de la tour Effel, mais, comme personne n’imaginait que Paris perdrait les Jeux, rien n’avait été prévu à la place.

Villepin « Caruso » : » Il n’a pas la tête de l’emploi »

Pour le quotidien Britannique The Independent, rien ne sera plus comme avant. La sorte de l’hô­pital de Jacques Chirac ne signifie pas un retour normal aux affaires. Agé de 72 ans, c’est certes un homme qui donne l’image d’être plus fort et plus vigoureux que la vie. Sa maladie, et nous ne savons vas combien elle était sérieuse — est, néanmoins, porteuse des premiers signes de sa mortalité physique et morale. L’absence du loca­taire de l’Elysée a déclenché une bataille pour la succession qui devrait durer jusqu’à son départ. Si, avant la semaine dernière, deux ans nous séparaient de l’élection, ce serait une sottise de ne pas envisager un transfert anticipé du pou­voir », estime le quotidien britannique.

Un Journal Anglais consacre, pour, sa part. une pleine page à ce qu’il nomme un « duel épique » entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy. D’un point de vue politique, il y a une différence claire entre Villepin et Sarkozy : Le premier, offre une politique de compromis à la mode Chirac, le second promet de faire « enfin » une politique qui offre à la France un avenir prometteur ». Cette dif­férence devra s’exprimer face aux enjeux de demain, « l’avenir du coûteux Etat providence », l’ampleur de la réforme et du protectionnisme de la deuxième plus importante économie de la zone euro. Villepin n’a jamais affronté les électeurs, il a ressemble à un Chirac, dont il est le clone. Avec sa taille, sa carrure d’athlète et ses cheveux flot­tants, il a l’air d’être né pour passer en revue des parades militaires, comme le faisait le Général Boulanger au 19° Siècle. S’il se présente sans l’assentiment de L’UMP, il ne pourrait pas béné­ficier des fonds du parti et de son soutien logistique, ce qui lui compliquerait la tâche.

Au sein du Parti socialiste (PS) français, la querelle sur les orientations se pour­suit. Dans ce cas, peu importe de savoir qui sera le candidat de la plus grande formation d’opposition du pays à la présidentielle de 2007. Quelle attraction peut espérer exercer un parti qui lui-même ne semble pas savoir dans quelle direction il veut aller ? Sur le plan idéologique, les socialistes français ne sont toujours pas entrés dans le XX° siècle. Dans l’affrontement entre les réfor­mateurs, tel le chef de file du parti, François Hollande , et les partisans d’un discours critique du capitalisme, tel que le richissime Laurent Fabius, le PS court le risque de dilapider l’héritage historique de François Mitterrand. Lui l’avait compris, que ce n’est qu’en étant unie que la gauche française a une chance de dévisser du pouvoir le camp de droite.

Apparemment,les socialistes français ont le gène de l’auto cannibalisme. L’histoire du PS montre qu’en règle générale il faut deux ingré­dients pour que passe à l’arrière-plan la lutte entre les représentants d’une gauche modérée et les tenants d’une rupture avec le capitalisme : La présence d’une personnalité forte aux com­mandes, comme François Mitterrand, et surtout la pression d’une responsabilité gouver­nementale commune. Deux facteurs qui, aujourd’hui, font défaut. En dépit du succès aux régionales et aux européennes, Hollande n’a pas réussi à s’imposer comme figure de proue incontestée. Depuis qu’il s’est vigoureusement engagé en faveur du oui à la consti­tution européenne et qu’il s’est ainsi aliéné une parti de son propre électorat, même ses proches ne lui ima­ginent plus d’avenir politique.

Le spectre de la fracture rôde. Dans son his­toire, le PS a déjà connu une telle évolution. C’était en 1920, quelques années après la mort du fondateur charismatique du parti, jean jaurès. A l’époque, les trois quarts des membres du prédécesseur du PS, la SFIO [Section fran­çaise de l’internationale ouvrière], avaient fait sécession pour répondre l’appel de Lénine et avaient fondé le Parti communiste français.

Le PS est animé d’une profonde nostalgie pour la rupture, pour l’âme révolutionnaire, ce qui le rend d’autant plus difficile à diriger. Peut ­être cette nostalgie a—t-elle des racines culturelles ? En France, la politique tient plus de la confrontation qu’en Allemagne. A l’ouest du Rhin, le compromis en tant que moyen poli­tique n’est que rarement envisagé.

Mitterrand, qui avait des origines liées à la grande bourgeoisie et qui, dans sa jeunesse, avait flirté avec l’extrémisme de droite, savait capitaliser sur cette nostalgie de la rupture. « Ceux qui n’acceptent pas la rupture avec la société capitaliste ne peuvent être membres du Parti socialiste » clamait—il en 1971, lors de son élection à la tête de la formation de gauche. Grâce à son discours rouge foncé, Mitterrand avait atteint son objectif : Il pouvait ainsi tendre les bras aux communistes, qui contribuèrent à le porter au pouvoir. Dans le même temps, il les écrasait. C’est sous Mitterrand que, pour la première fois, le PS a accédé au statut de plus grand parti de la gauche française.

Du reste, en 1983, les réalités économiques contraignirent le Prési­dent Mitterrand à un virage brutal de sa poli­tique sociale et économique. Mais son parti, lui, ne s’y est jamais vraiment accoutumé. Il n’a d’ailleurs lui-même rien fait en ce sens, masquant sa politique d’austérité sous l’expression « théorie de la parenthèse ». Autrement dit, quand la conjoncture serait meilleure, il serait possible de revenir à des idéaux plus socialistes. C’est surtout quand la responsabilité gou­vernementale n’incombe plus au parti qu’un grand nombre de ses membres cèdent aux sirènes de la rupture avec l’économie de marché. C’est à cette aune qu’il faut juger le comportement opportuniste de Laurent Fabius cet ex—Premier ministre et ex—ministre des Finances, qui a porté le marché interne euro­péen sur les fonts baptismaux et allégrement privatisé des entreprises d’Etat, marche doré­navant sur les traces de son père nourricier Mit­terrand et joue les critiques du capitalisme, avec un franc succès.

La raison on est évidente : La gauche fran­çaise n’a toujours pas digéré l’effondrement du socialisme réel. Elle est en outre totalement dépassée par le processus de la mondialisation. Au lieu de l’accepter et de s’organiser politi­quement en conséquence, la plupart de ses membres préfèrent se laisser aller à épouser les idées de mouvements comme ATTAC.

Peut-être qu’une fracture apporterait la clarté nécessaire, un peu comme en Allemagne avec la formation du Parti de gauche.

Répondre à cet article