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Freud et la Psychanalyse.

Mardi 9 mai 2006, par Paul Vaurs // Santé

Chacun sait aujourd’hui que la psychanalyse a inscrit le rapport à la sexualité au centre de l’expérience humaine et de sa problématique. Disons plus exactement : c’est en tant qu’elle est foncièrement conflictuelle que la sexualité s’inscrit au cœur de la vie psychique, laquelle se trouve elle-même reconnue comme conflictuelle de sa nature même.

Si, en effet, ce que Freud repère dans sa pratique psychanalytique comme étant de l’ordre du symptôme se révèle régulièrement sexuel dans son fond ; Si Freud va jusqu’à dire que le symptôme est, à proprement parler, la vie sexuelle du névrosé et qu’il se maintient en raison des satisfactions de nature sexuelle qu’il procure. Ce constat met justement en question ce qu’il en est de la satisfaction, puisqu’il est permis de penser que, si la sexualité se manifeste comme symptôme, c’est précisément pour autant que quelque chose fait obstacle à une satisfaction plus directe ou s’oppose à son intégration au vécu. Or l’obstacle n’a rien de relatif ni de contingent : la sexualité se découvre justement comme le domaine où quelque chose, irréductiblement, se dérobe au sujet dans son effort pour se réaliser, le marque d’un inaccomplissement, d’une faille, d’une limite qui sont à reconnaître comme constitutifs de la subjectivité elle-même.

Cette faille est ce que Freud a découvert en le désignant du terme d’inconscient : la sexualité est le domaine où l’être humain ne peut se constituer que comme sujet marqué d’une ignorance, d’un non-savoir de ce qu’il est lui-même à l’intérieur de ce champ. La liaison étroite, toujours explicitement maintenue par Freud, entre la sexualité et l’inconscient demande, certes, à être explicitée, mais il est sûr que c’est l’accent mis sur le caractère radical de la détermination inconsciente et donc la rupture opérée avec toute prétendue souveraineté du sujet conscient qui donne à l’œuvre de Freud sa portée subversive, beaucoup plus que son prétendu pansexualisme.

Aussi bien, en ce qui concerne l’apport de la psychanalyse à notre connaissance de la sexualité humaine, y a-t-il lieu de noter d’abord que cet apport n’est pas principalement de l’ordre d’un savoir objectif, intégrable par exemple aux connaissances médicales déjà acquises : la psychanalyse a, ici, fort peu innové, pas plus qu’elle n’intègre elle-même à sa pratique les conquêtes du savoir, ainsi en matière d’hormonologie. Elle ne propose pas davantage une méthode thérapeutique qui aurait pour fin la rectification de telle anomalie sexuelle, voire l’harmonisation de la conduite de chacun avec les normes en usage dans la société où il vit : la psychanalyse ne saurait avoir de visée normative de cette sorte, justement parce que la sexualité se trouve être dans notre société le domaine par excellence où l’individu est laissé seul devant la question de sa destinée ; la distinction entre le modèle « homme » et le modèle « femme » ne doit pas ici faire illusion : ces modèles sont eux-mêmes des produits culturels, et, loin de fonder dans son être sexué celui qui s’y identifierait, ils ne font que marquer, par leur caractère abstrait et leur forme normative, leur incapacité à accueillir la singularité de chacun.

Il faut ajouter que, en ce qui concerne les difficultés que l’individu peut éprouver sur le plan de la jouissance sexuelle elle-même, la psychanalyse ne donne aucune recette pratique et n’apporte rien qui soit de l’ordre d’un meilleur savoir-faire ; elle soutient bien plutôt que la sexualité échappe par nature à l’extension grandissante des techniques guidées par la science, et c’est probablement en réponse même au développement de la science que la névrose elle-même doit historiquement être située, comme si l’extension de la prise du signifiant sur le réel ne pouvait que mettre toujours plus en lumière que cette prise laisse en un certain point le sujet, pour ainsi dire, en souffrance.

On pourrait rendre compte par là de la place de la découverte freudienne dans l’histoire de la science et de son rapport avec la vogue de la grande hystérie à la fin du XIXe siècle. Une telle vue permettrait aussi d’éclairer un paradoxe, à savoir que c’est au cours d’une expérience strictement limitée à la parole que Freud se trouva véritablement contraint par les faits à reconnaître le sexuel comme source unique du conflit psychique : ce paradoxe disparaît si l’on admet que c’est en tant qu’il parle et se soumet aux lois du signifiant que l’homme rencontre dans la sexualité la faille qui le constitue comme sujet.

On ne pourra ici que choisir certains moments de la réflexion de Freud en vue de dégager la problématique qu’il a introduite.

Du traumatisme à l’interdit.

L’expérience de Freud commence avec les hystériques, ces malades déconcertants pour la médecine d’alors, dont les symptômes étranges, parfois extravagants, se révèlent aptes à être dénoués par la seule parole, dans la mesure où, tels des hiéroglyphes ou des rébus, ils sont déchiffrés ; or leur sens renvoie à des souvenirs en rapport avec la vie sexuelle et jusque-là ignorés du conscient. En se demandant pourquoi ils avaient dû être « refoulés », Freud découvre à la fois l’extrême précocité des expériences sexuelles infantiles. Il sera rapidement amené à élargir l’acception usuelle du mot pour englober sous le terme de libido tout ce qui s’avérera, relever de la sexualité dans d’autres fonctions corporelles, par exemple les conduites orales et excrémentielles - et la difficulté élective de ces expériences précoces à s’intégrer au système de représentations qui constitue-le-moi conscient.

La première explication qu’il en formule est celle du « traumatisme » : Une personne, un adulte, aura par exemple tenté sur l’enfant un éveil sexuel que le degré de développement de ce dernier ne lui permettait pas d’intégrer (théorie de la séduction) - et quelque chose doit être conservé de cette première théorie : la sexualité, en effet, implique toujours le rapport du sujet à un autre, et le caractère fréquemment traumatique des premières expériences souligne le fait que celles-ci ont quelque chose de malencontreux, de mal venu, de trop précoce ou de trop tardif, comme si le sexuel se présentait initialement comme une sorte de corps étranger à l’égard de l’ensemble de la vie consciente.

La théorie du traumatisme, cependant, ne faisait pas sa part à l’implication du sujet dans la scène racontée ; or il se révéla bientôt que celle-ci était régulièrement assimilable à un fantasme inconscient. De fait, la présence du fantasme est radicale dans la vie sexuelle et témoigne de ce qui s’interpose nécessairement entre le sujet et celui à qui il croit avoir affaire le plus directement, à savoir son partenaire. Mais la question n’en reste pas moins posée de ce qui explique la fréquence et l’insistance des « fantasmes typiques » (séduction, castration, scène primitive) : d’où vient que le sujet semble contraint d’ordonner sa vie libidinale autour d’une rencontre, réelle ou mythique, qui comporte pour lui un noyau de déplaisir et d’insatisfaction ?

À ce problème répond, d’une certaine manière, l’introduction par Freud du mythe d’Œdipe comme destin typique : le fantasme, en son noyau conflictuel, traduit ce qui réellement est au cœur du désir, à savoir qu’il inclut nécessairement en lui le détour d’un interdit ; il ne s’instaure que marqué d’une limitation : le fils pourra désirer, à la condition qu’ait été entendu l’interdit paternel qui barre l’accès à la mère.

Et, certes, le moment de l’instauration de la loi est capital. Mais, si l’on veut saisir en quoi la sexualité met le sujet en question, il convient de souligner quelque chose qui n’avait pas été aperçu immédiatement, à savoir que le seul sens recevable du complexe d’Œdipe est que la loi, loin de s’opposer au désir, lui est foncièrement identique : c’est elle qui permet son instauration, et l’expérience psychanalytique montre bien que c’est quand elle a été, à des titres divers, défaillante que le sujet se trouve en difficulté quant au désir. Loin donc d’expliquer le conflit psychique, comme le ferait croire un raccourci trompeur - le sexuel serait à refouler parce que contraire à la loi -, elle intervient comme médiation, comme appui, voire comme béquille, en tout cas comme artifice et recours que le sujet trouve dans l’« ordre symbolique » pour structurer et abriter sa sexualité en tant que désir : le désir est en lui-même construction ainsi qu’en témoigne le fait qu’il est soutenu par un fantasme, ce qui permet au sujet de parer de son mieux à son rôle sexuel et d’aborder avec l’autre une relation tenable. Le désir constitue, en somme, une issue au problème, mais l’origine de ce dernier se trouve du même coup reportée : comment se fait-il que la sexualité ne trouve pour le sujet sa plus juste solution qu’en s’abritant de la loi ? comment rendre compte du fait que seule la rend habitable la médiation de la parole, puisque tel est en définitive l’unique support de la loi ?

Des pulsions partielles au concept de castration.

De fait, la théorie psychanalytique ne pouvait éviter d’interroger de plus près le rapport de difficile voisinage du sexuel et du psychique ; et c’est ce qu’aborde Freud avec la théorie des pulsions. Ce qu’il faut retenir de l’expérience sur ce point, c’est que la sexualité n’est représentée dans le psychisme, n’y a son accès et son efficacité que sous la forme de « pulsions partielles », c’est-à-dire qu’aucune d’elles ne saurait inscrire dans le psychisme une détermination qui situerait l’individu par rapport à un autre individu de sexe opposé. Cela veut dire que Freud, dans son exploration de l’inconscient, ne rencontre que des pulsions soit orales, soit anales, ou encore des pulsions définies par leur rapport avec ces objets bien réels quoique ambigus que sont le regard (voyeurisme et exhibitionnisme) et la voix (sadisme et masochisme) ; chacune de ces pulsions est partielle quant à son but, qui est la satisfaction de cette pulsion et non pas l’union sexuelle, et quant à son objet, qui ne s’identifie en rien avec le partenaire sexuel.

La sexualité humaine se présente donc ici avec un caractère typiquement écartelé, morcelé. De plus, l’objet lui-même est « substituable », interchangeable et à la limite indifférent - un coin de mouchoir peut parfaitement remplacer le sein maternel pour la pulsion orale -, ce qui suffit à situer la satisfaction pulsionnelle comme complètement distincte de celle d’un besoin. Loin de se stabiliser dans la saisie d’un objet adéquat, la pulsion ne développe son champ propre qu’à partir du moment où l’objet est foncièrement « perdu », ainsi que le montre le modèle freudien de l’étayage premier de la libido sur les fonctions de conservation : si la pulsion orale se confond d’abord avec le nourrissage, elle n’apparaît justement comme pulsion que quand le sein a été ravi à l’enfant et qu’un vide se trouve ainsi creusé, qui peut être occupé par n’importe quel objet de substitution.

Il s’agit alors de savoir comment, à partir d’une telle économie de l’inconscient, le sujet aborde la relation à l’autre que connote le terme « amour », depuis un temps qu’il est d’ailleurs possible de dater historiquement. L’amour peut-il être conçu comme l’épanouissement, le point de convergence de ce que l’expérience psychanalytique rencontre comme pulsions partielles ? Le problème est capital, et n’a pas fini de faire débat.

Bien des psychanalystes, s’appuyant sur certaines hésitations de Freud lui-même, ont lutté pour sauver les illusions les plus traditionnelles, en posant que les différentes pulsions partielles représentaient les stades successifs d’une maturation instinctuelle ; et que l’on avait affaire à un développement ordonné aboutissant à « intégrer » les pulsions partielles en une unité supérieure, à les faire converger vers un stade « adulte » où s’opérerait une transmutation, une fusion des courants infantiles parcellaires en un « stade génital », forme achevée de la libido. Cette position théorique, qui a particulièrement marqué la psychanalyse américaine, s’appuie, pour soutenir la fusion des pulsions partielles, sur des fonctions d’un moi autonome, non conflictuel, capable de synthèse ; mais on peut y dénoncer un contre-sens de départ, puisque justement l’existence de l’inconscient ne permet de situer le moi que comme une formation imaginaire, lieu même de la méconnaissance et alibi le plus ancien de l’infatuation du sujet. Une telle théorie semble bien avoir fait la preuve qu’elle n’avait d’autre effet, voire d’autre but, que la conservation d’un ordre social établi et de ses idéaux reçus.

Pour suivre Freud avec plus de rigueur, on doit s’en tenir à ce constat que la sexualité, en tant qu’elle intéresse l’ordre inconscient, ne se manifeste par rien d’autre que par des pulsions partielles. Freud professe nettement que ces pulsions ne montrent aucune pente naturelle à une convergence quelconque, qu’elles ne coopèrent que de façon contingente et hasardeuse à la fonction de reproduction, et que leur « intégration », qui serait seule capable de constituer l’union sexuelle en but pulsionnel, reste de l’ordre de l’idéal, c’est-à-dire qu’elle échappe totalement à la nature de la pulsion ; enfin, il avance, notion capitale, que rien dans l’exploration de l’inconscient ne témoigne d’une opposition masculin-féminin qui y serait inscrite comme telle : il ne rencontre là que l’opposition, d’ordre pulsionnel celle-là, entre l’actif et le passif (voir-être vu, etc.)Laquelle se substitue à la première sans avoir évidemment la même portée.

L’expérience freudienne découvre en ce point des hiatus tout à fait radicaux. Les pulsions sexuelles, de par leur nature même, ne peuvent représenter, dans le psychisme, la sexualité que de façon partielle, ce qu’il fait traduire en énonçant que l’économie psychique repose justement sur le fait qu’il n’y a pas de pulsion génitale ni d’objet pulsionnellement défini autre que l’objet partiel. Quelque chose assurément vient lier en un faisceau plus ou moins convergent l’assemblage hétéroclite des pulsions partielles, mais ce quelque chose est d’ordre symbolique, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas comme tel au champ de la pulsion ; de même, le partenaire sexuel ne peut pas être défini par sa continuité avec la série des objets partiels : il a pour support fondamental l’image du corps propre, c’est-à-dire l’image narcissique qui intervient ici comme mirage et prend sa valeur fascinante en substituant sa pseudo-totalité à l’absence qui, dans les deux sexes, oriente le désir, à savoir le phallus. (Freud a d’ailleurs toujours tenu à souligner la dimension fondamentalement narcissique de l’amour.)

Autrement dit, la succession des pulsions partielles laisse le sujet sans aucune médiation qui lui permette de se situer par rapport à l’autre : là où l’évolution instinctuelle serait supposée amener l’assomption subjective d’une position mâle ou femelle, c’est-à-dire l’avènement d’un sujet qui pourrait être qualifié comme tel de « masculin » ou de « féminin », à cet endroit s’ouvre une béance qui fait le fond même de la découverte freudienne et qui s’appelle la « castration ». La castration s’inscrit au cœur du désir, c’est-à-dire qu’indissolublement et du même coup elle marque l’inaptitude du sujet à la sexualité et la naissance même de la subjectivité, puisque c’est à recevoir cette marque d’un manque que l’homme trouve à se soutenir comme sujet désirant, fondé donc sur la soustraction de ce dont la présence l’abolirait tout à la fois comme désir et comme sujet. Or, si le désir peut naître de l’épreuve de la castration, c’est que celle-ci est elle-même indissociable de la mise en œuvre d’une fonction symbolique bien déterminée qui est la « fonction phallique » : le phallus est le signifiant du rapport impossible du sujet à l’autre sexe ; il est comme tel intérieur à une culture donnée, il est radicalement interne au discours et c’est la seule façon de comprendre l’affirmation freudienne qu’il n’est qu’une seule libido, d’essence masculine. Ce qui signifie que, pour des raisons où se conjuguent des données anatomiques et des données culturelles, c’est la fonction pénienne qui donne support à la production de ce symbole et que ce n’est que par son truchement que l’individu pourra trouver à se définir par rapport à un partenaire de l’autre sexe, à se définir en termes subjectifs, c’est-à-dire tenant compte de l’économie de l’inconscient.

 ;L’ordre symbolique fait donc ici l’appoint de ce qui serait pure béance si l’on ne définissait le sujet que pulsionnellement, ce qui nous ramène à la question suivante : qu’est-ce qui dans la sexualité est si insaisissable ou si insoutenable qu’il ne laisse au sujet de meilleur choix que de recourir à un artifice qui, finalement et dans son essence, élude la différence sexuelle en tant que telle ?

Sexualité et langage.

Cette difficulté se trouve repérée très tôt dans l’œuvre de Freud et revient à la question de la possibilité de la représentation de l’identique et du différent dans le psychisme.

Dans la Traumdentung, par exemple, Freud est amené à construire le schéma d’un appareil psychique qui puisse rendre compte de la figuration dans le rêve d’un désir comme accompli (satisfaction hallucinatoire) ; il pose ainsi que le mode de fonctionnement le plus fondamental de l’appareil est régi par le principe de plaisir : l’individu cherche à retrouver l’identité de perception, c’est-à-dire à rendre présente à nouveau l’expérience qui fut la première à lui avoir apporté satisfaction, et à avoir du même coup laissé une trace indélébile ; mais il y a sur cette voie une difficulté, qui tient à la nature du psychisme, car le système qui perçoit ne peut pas être le même que celui qui enregistre les traces (sinon comment percevrait-il le nouveau ?) ; et, si la première expérience ne peut être retrouvée que comme trace, cette trace sera nécessairement différente de la perception, puisqu’elle est désormais intégrée à un système de traces identifiable au réseau du signifiant. Il est impossible de la ressaisir, chaque élément ne se pose que dans ses différences avec les autres. Le principe de plaisir marque donc une direction dans ce que Freud définit comme « l’appareil psychique », mais son but se dérobe nécessairement. Et cet état de choses se retrouve dans la théorie des pulsions partielles, car, si l’objet pulsionnel doit être situé comme étant par nature perdu, c’est qu’il ne peut être saisi dans son identité, et qu’il n’est rien d’autre que la différence qui se creuse entre la perception première et ce qui devrait être son retour.

On voit du même coup que le plaisir, loin de marquer la réussite de cet essai pour retrouver l’identique, ne saurait être que le fait d’un sujet déjà constitué (sujet du rêve par exemple) qui assume qu’il y a là plaisir, c’est-à-dire qui omet de prendre en considération que le retour de l’identique, à savoir ce qui pourrait être la satisfaction de la pulsion sexuelle, est de l’ordre de l’impossible. Dès lors, le plaisir montre sa fonction fondamentale de limite : il est valorisé dans la mesure même où il fait barrière à ce qui est son au-delà et qui peut donc être désigné du terme de jouissance sexuelle. Il y a ainsi, au cœur du principe de plaisir, quelque chose qui fait obstacle à sa fonction ; et c’est ce que Freud, dans son dernier grand apport théorique, à été amené à formuler comme étant justement l’Au-delà du principe de plaisir en le nouant à la fonction radicale de la « répétition » sous le nom de « pulsion de mort ». On sait que cette formulation n’a pas été bien reçue de tous les cercles psychanalytiques : elle est cependant la seule à rendre compte de ce en quoi le sexuel se trouve mettre en difficulté le sujet du point de vue même du principe de plaisir.

Cette problématique gagne à être reformulée au prix d’une référence à certains progrès de la linguistique dont Freud n’a pas pu bénéficier pour sa théorisation, c’est-à-dire au développement de la linguistique structurale depuis F. de Saussure ; et c’est le sens de l’œuvre de J. Lacan que d’avoir recentré toute la théorie sur les rapports du sujet au langage et à la parole : la référence est ici capitale s’il est vrai que c’est en tant qu’il parle que le sujet est frappé de la marque de l’impossible quant à sa réalisation sexuelle.

Car, à entrer dans le langage, à entreprendre d’exister et de se définir pour autrui à travers la parole, le sujet perd, s’efface nécessairement lui-même comme sujet de sa propre énonciation, c’est-à-dire comme déterminé par les paroles mêmes qu’il profère, puisqu’il utilise le code d’autrui et que c’est dès lors dans le champ de l’Autre et marqué de cette aliénation qu’il se constitue nécessairement. Plus exactement, il a à se faire représenter par un signifiant pour un autre signifiant. Telle est la définition minimale du signifiant, et telle est aussi très exactement la tâche que lui impose la sexualité, car c’est bien là le cas où il a à se définir par rapport à l’Autre. Mais chaque signifiant ne saurait se poser que dans sa différence par rapport à tous les autres, c’est-à-dire à l’intérieur d’un système indéfini de renvoi qui exclut tout à fait que le mâle puisse être représenté pour la femelle autrement qu’à titre purement signifiant, c’est-à-dire dans une opposition qui ne vaut que relativement : elle ne dit rien de ce qu’est le mâle pour la femelle ni inversement et ne peut donc pas fonder une subjectivité qui serait définie pour l’autre ; ce que le sujet perd d’identité à passer par le signifiant rencontre ici son impact maximal, puisque c’est effectivement comme sujet sexué qu’il subit une déperdition sans retour. Et l’on peut dire équivalemment soit que le signifiant, par structure, est inapte à faire figurer en son sein l’opposition masculin-féminin qui en est effectivement absente, soit que c’est en tant que vivant sexué que le sujet fait l’épreuve radicale de l’incapacité du signifiant à le représenter autrement que partiellement.

Quelque chose de cette nature se dessine déjà chez le vivant comme tel : en tant qu’être sexué, le vivant est promis à la mort, c’est-à-dire que, si la sexualité assure l’immortalité de principe de l’espèce, l’individu pour sa part est frappé du même coup d’une soustraction dont on pourrait dire qu’elle se matérialise ou trouve son écho dans une série d’objets dont la perte est directement liée à l’évolution du vivant comme être sexué : le jeune mammifère, par exemple, va perdre successivement le placenta puis le sein. Chez l’animal parlant, un recouvrement s’opère de ce qui peut se détacher du corps, du fait de ce réel biologique qu’est la sexualité, et de ce que le sujet perd d’identité à passer par le signifiant ; ce recouvrement, d’une part, indique que c’est bien sa représentation comme sujet sexué qui est pour l’être parlant frappée d’impossibilité, et, d’autre part, laisse entrevoir une médiation : devant se définir pour l’autre sexuel, l’humain ne peut que rencontrer l’impossibilité que lui oppose le signifiant, et cette perte d’être est la castration. Mais cet appel de vide, cette béance, peut être obturé par cet objet perdu que déjà le réel biologique soustrait à l’individu : la perte de l’objet partiel, constitutive de la pulsion, prend valeur du fait qu’elle vient en substitution d’une perte plus radicale.

Et c’est ainsi que la loi du plaisir s’érige en défense, en barrière à l’égard de la jouissance sexuelle, et que l’objet partiel est intronisé comme cause de la division du sujet et support de son fantasme : Entrant dans le champ de l’Autre, le sujet est frappé d’un manque où se dessine pour lui le champ de la jouissance de l’Autre qui le laisse démuni ; sauf à y parer par cet objet déjà substitué qu’est l’objet de la pulsion partielle, dont il faut dire en rigueur, qu’elle n’est pas sexuelle, puisqu’elle ne le serait qu’à englober le terme dont c’est la soustraction qui la constitue.

Encore faut-il, pour que la substitution soit possible, que le phallus comme signifiant du manque soit entré en fonction pour marquer, dans une relation de parole, la place de l’objet perdu. L’objet partiel joue donc un rôle essentiel, mais il ne le peut que du fait du symbolique, dont le phallus apparaît ici comme la figure achevée.

Sexualité et culture.

En deçà du déploiement des médiations culturelles, la psychanalyse insiste sur l’impasse qui les motive et que l’on peut décrire comme place vide, comme manque absolu : le signifiant ne peut pas inscrire en lui-même la différence sexuelle, c’est-à-dire que l’être parlant, à y entrer, perd nécessairement tout accès direct à sa jouissance sexuelle et ne s’inscrit, en tant qu’il est sexué, que comme « sujet perdu », sujet impliqué dans le signifiant mais toujours à la recherche de son être, donc sujet de désir, d’un désir où il trouve son unique support ; il est bien dès lors sujet de l’inconscient, puisque, à aller jusqu’au terme de la détermination qu’il peut recevoir du signifiant, il ne peut se poser que comme ce qui nécessairement fait défaut à l’Autre et peut motiver sa subsistance en soutenant le suspens de son désir, à titre cette fois d’objet ; mais le sujet ne subsiste lui-même que comme effet de l’Autre ; et, tout comme ce dernier, il ne peut se poser que comme sujet ignorant de ce que lui impose sa détermination comme sexué, c’est-à-dire sujet de l’inconscient, sujet constitué comme non-savoir.

La question de l’origine étant une pseudo-question, on peut dire équivalemment soit que le signifiant ne se définit que par un système de différences, c’est-à-dire par l’évacuation totale de la jouissance sexuelle, soit, à l’inverse, qu’il ne fait que répercuter l’impasse dans laquelle la reproduction sexuée place l’être vivant : il reste que la jouissance sexuelle ne peut, en tout état de cause, se situer que comme ce qui était avant que l’instauration du signifiant n’en consomme ou n’en signe l’évaporation ; par rapport au signifiant, elle est donc la lacune qui motive et soutient son édifice comme bâti autour d’un vide constitutif. Pour l’être parlant, le rapport sexuel est ce qui en toute rigueur ne peut pas s’inscrire en termes signifiants, et doit être dit impossible : mais cet impossible, comme butée radicale, est appelé à devenir son seul réel, c’est-à-dire ce qui assure sa réalité comme identique à ce qui lui est soustrait de jouissance : ce qui dans le langage fait radicalement obstacle à la jouissance sexuelle (à savoir le phallus) est aussi ce qui maintient le sujet comme désirant, ou, tout aussi bien, le vide autour de quoi se construit la culture comme système de l’impossibilité du rapport sexuel.

C’est dire que le langage lui-même ne subsiste que de l’exclusion de la jouissance sexuelle et ne s’instaure que de sa perte, ce qui exige que pour le sujet cette perte soit effectivement consommée : si le phallus est la forme sous laquelle l’impossibilité de la jouissance sexuelle se trouve pouvoir prendre fonction dans le langage, on peut dire que c’est lui qui maintient la béance du champ où se déploie tout le symbolique. La culture s’édifie autour de ce vide que devient pour l’être parlant la jouissance sexuelle. C’est aussi le tribut dont il paie son avènement à la parole ; ainsi retrouvons-nous, une vue bien freudienne, suivant laquelle ce qui se perd, dès la première inscription psychique, motive tout le fonctionnement du principe de plaisir et corrélativement l’effort de répétition de ce qui, par nature, se dérobe à sa visée.

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