France – Allemagne : Je t’aime, moi non plus...

Mercredi 14 septembre 2011 // L’Europe

« Dieu est mort à Auschwitz... » Qui, en voyant les trop célèbres images de la Shoah, n’a pas été tenté de le penser ? Pourtant, nous le savons, ce qui est mort, dans les camps de la mort, ce n’est pas Dieu : c’est bien plutôt la vision de la solidarité humaine héritée des Lumières, une solidarité qui croyait pouvoir faire, d’un coup, l’économie de Dieu et des héritages reçus.

CE VERTIGINEUX BESOIN de plonger « aufond de l’inconnu.., pour trouver du nouveau », nos philosophes du xviile siècle ont voulu en faire l’expérience avec ce qui leur paraissait alors une idée neuve en Europe : l’idée prussienne. Frédéric II, esprit brillant, cultivé, voltairien, franc-maçon, aura beau être un souverain autoritaire, brutal, madré et sans scrupules, dans la ligne de son père le « Roi-Sergent », rien n’y fera : la Prusse plaisait et continuera de plaire, alors que le vieil empire des Habsbourg, était voué aux gémonies, expression d’un passé dont il ne suffisait pas qu’il fût révolu : il fallait aussi qu’il fût abattu, qu’il n’en restât pas pierre sur pierre, comme si cela devait aussitôt nous délivrer du Mal.

C’est à ce point précis qu’est venu se placer un observateur à l’oeil vif, Bainville. Il montra qu’après le long combat (depuis François Ier) de la monarchie française contre la Maison d’Autriche, est venu le moment où l’on sut que le danger venait désormais de la Prusse. Il en donnait la date : 1756. Le traité de Versailles avec l’Autriche, par lequel Louis XV décida de renverser les alliances. Séduite par les sirènes de la « raison éclairée », l’opinion publique ne comprit pas, n’adhéra pas et n’en démordit pas. C’est dans cette rupture entre le souverain et l’opinion que Bainville voit l’origine de la Révolution. Haine de l’Autriche et révérence vis-à-vis de la Prusse allaient se poursuivre avec un étonnant acharnement, jusqu’à la destruction de l’empire austro-hongrois en 1918, et son épilogue, l’annexion (anschluss) de 1938. « Plonger au fond dugouffre... Enfer ou Ciel qu’importe ? » On le sait, ce sera l’Enfer.

L’IRRÉSISTIBLE SÉDUCTION PRUSSIENNE

Premier acte, Louis XVI, marié à une Autrichienne, continuateur de la politique de son grand-père, taxé de trahison, aura la tête tranchée. Deuxième acte, 1806. Napoléon, après avoir terrassé l’Autriche, se retourne contre la Prusse : c’est Iéna. Triomphe de l’empereur, il tient l’espace germanique dans le creux de sa main. Les traités de Westphalie - modèle d’équilibre patiemment préparé par Richelieu et réalisé par Mazarin - sont ridiculisés, et Hegel, le privat-dozent d’Iéna, voit en Napoléon « l’âme du monde ». Pourtant, déjà, le retournement se prépare. Fichte publie ses Discours à la nation allemande : la Prusse prépare sa revanche sur Napoléon mais aussi sur les traités de Westphalie.

L’esprit de Westphalie reposait sur la capacité que s’était donnée la France de Louis XIV de maintenir l’équilibre des forces germaniques en présence. Agencement subtil qui fera ses preuves jusqu’à ce que la Révolution puis Napoléon le détruisent. C’est aussi à lui qu’on devra l’extraordinaire prestige de la France dans le monde allemand : dans cet espace politiquement éclaté mais culturellement uni, avec ses universités, ses hommes de science, ses philosophes et ses poètes, le français était devenu la langue des élites. Apparut alors ce curieux paradoxe : en Allemagne, le sentiment anti-français s’est développé dans des milieux baignés de culture française, tandis qu’en France, ce sont des milieux souvent peu avertis de la culture allemande qui ont entretenu les sentiments les plus prussophiles. Frédéric II écrit son AntiMachiavel en français : réfutant l’auteur du Prince, il y prône un gouvernement sage, mesuré, soumis à la raison. Voltaire, enthousiasmé, se chargea de la publication : première image du couple franco-allemand, celle du prince et du philosophe.

Nul doute que la construction de la Prusse a voulu s’inspirer du modèle capétien. En 1740, Frédéric II hérite d’un royaume morcelé : la Prusse orientale est déjà séparée de Berlin par un large « corridor » polonais... Mais Frédéric ignore la patience capétienne, il lui faut brûler les étapes. La suite est connue : Bismarck, ministre-président en 1862, vit en l’Autriche le premier ennemi à abattre. Il lui infligea la retentissante défaite de Sadowa, où Napoléon III ne sut pas lire la préfiguration de son propre destin. Après la guerre de 1870 et Sedan, la proclamation triomphale de l’Empire allemand ne pouvait trouver de cadre plus chargé de sens que Versailles : Louis XIV, et surtout Louis XV - avec son traité de Versailles de 1756 - devaient mordre la poussière.

Quand, en 1919, Clemenceau voulut renverser le symbole en réunissant le « congrès de la Paix » à Versailles, il réussit à blesser l’amour-propre allemand. Mais en ne touchant pas à l’essentiel de l’ceuvre bismarckienne, l’unité allemande, il préparait à la France une nouvelle épreuve qui laissera loin derrière elle les horreurs de la Grande Guerre.

Cette fois, ce sera le plongeon au fond du gouffre, le voyage au bout de l’Enfer. Livrée à un dément, l’Allemagne se redresse comme une bête face à une France affaiblie par un régime incapable d’empêcher le pire : juin 1940, la défaite, l’occupation... Une France divisée : plus encore qu’entre zone occupée et zone libre, c’est la rupture entre ceux qui veulent reconstruire le pays pour préparer la revanche et ceux qui entendent en découdre tout de suite. Sur fond de lâchetés et de trahisons diverses. Un « passé quine passe pas » : constat indiscutable, même s’il a lui-même servi à nourrir des querelles tristement partisanes.

Pour l’Allemagne, le prix à payer sera, on le sait, terrible. Cinq millions de morts, villes et industries détruites, et le poids d’une honte accablante : responsabilité de la guerre, génocide juif, nazisme universellement honni... Blessure ultime, le pays est coupé en deux par le rideau de fer. Ce sera pourtant là sa chance : à l’extérieur, sa division rassure. On se rappelle le mot prêté à Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux ». La seule Allemagne de l’Ouest paraît plus « gérable », plus à notre mesure. Même si, alors, on ne s’avise pas que la seule coupure durable, en Allemagne, est entre le nord et le sud artificielle, la division est-ouest était vouée à disparaître.

STALINE EN GRAND RECONCILIATEUR

Une donnée, cependant, est alors devenue incontournable l’Armée rouge était à 300 kilomètres de Strasbourg. Staline va ainsi provoquer le retour du couple franco-allemand ! Churchill le constatait dès 1946 : « La première étape de la renaissance de la famille européenne, c’est un partenariat entre la France et l’Allemagne. » C’est sur ce constat que Jean Monnet viendra greffer son idée d’une communauté économique européenne, reprise par les politiciens démocrates-chrétiens. Revenu au pouvoir, le général de Gaulle consentira au Traité de Rome, mais s’attachera surtout à préparer le Traité de l’Elysée de janvier 1963 : la réconciliation franco-allemande était scellée. Ce qui n’allait pas de soi. Geneviève de Gaulle, ancienne déportée à Ravensbrück, écrira à son oncle « Il fallait que ce soit vous pour que cela passe... »

Cependant, pour de Gaulle, l’intention fondamentale était ailleurs : il s’agissait de rendre le couple franco-allemand assez puissant pour pouvoir se dégager de la dépendance américaine. Tout reposait sur l’acceptation par la puissance économique allemande de s’appuyer sur ce qu’elle n’avait pas : l’indépendance diplomatique et militaire dont disposait la France (membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, elle préparait sa force de dissuasion nucléaire et son retrait du commandement intégré de l’OTAN).

Naturellement, il ne sera pas suivi. Les pressions atlantistes ne cesseront pas. Le traité vivra sa vie, le couple franco-allemand aussi. Adoptant successivement les visages de Pompidou et Brandt, de Giscard et Schmidt, de Mitterrand et Kohl (dont les silhouettes discordantes en disaient plus que tout discours sur le sens de la réunification allemande), de Chirac et Schrôder, enfin de Sarkozy et Angela Merkel, le couple évolua doucement : le poids économique allemand grossissait tandis que l’indépendance politique de la France s’affaissait.

Cela n’était pas clairement perceptible, car l’Allemagne, pour sauvegarder son image récemment acquise de pays sage, mesuré, raisonnable, se devait d’être exemplaire dans le jeu européen. Elle alla jusqu’à sacrifier sa monnaie impériale, le mark, pour un euro à l’avenir incertain. Aujourd’hui, la crise obscurcit l’horizon. Le couple veut paraître uni et sait qu’il a intérêt à le rester. Jusqu’à un certain point. C’est précisément à ce point-là que le réel risque maintenant de le rattraper.

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