Français musulmans, vos papiers !

Dimanche 24 octobre 2010, par Damna Hauran // La France

Loi sur le voile intégral, menaces terroristes, les occasions de contrôler au hasard les musulmans de France ne manquent pas en ce moment. Ces derniers s’en plaignent. Reportage.

Ici, on mange plus de pita que de baguette, et les fast-foods halai sont plus nombreux que les salons de thé. A trois stations de RER seulement des magasins de vêtements chics, des musées de renommée mondiale et des librairies spécialisées dans les beaux livres rares, on débarque dans un autre Paris. L’IleSaint-Denis, au nord de la capitale, estime banlieue de discothèques hip-hop, de parfumeries à prix cassés et d’immigrés qui travaillent dur. Des Marocaines, la tête couverte, achètent fruits et légumes ; des commerçants tunisiens vendent pâtisseries et olives ; des Congolais et des Sénégalais jouent au football dans un parc ; et des Pakistanais barbus bavardent en sirotant leur thé au bar du coin.

Nombre d’entre eux sont des immigrés de la deuxième génération, les enfants de ceux qui sont venus lors de la grande vague d’immigration des années 1960. Cette génération-là est née ici, en France. Ils parlent français et ont la nationalité française, exactement comme n’importe quel Français de souche coiffé d’un béret, nourrissant des pigeons dans le jardin du Luxembourg.

Pourtant, ils se plaignent de ne pas jouir du même traitement que leurs compatriotes. « Voyez ce qui se passe en ce moment » se lamente Kinaz Dicko, un musulman pratiquant dont les parents sont venus du Mali. « Il y a une alerte à la bombe ? Alors tout de suite, on nous contrôle. Des rumeurs sur des militants musulmans et quelques arrestations ? Encore des contrôles... et immédiatement on nous soupçonne tous de terrorisme ! »

« C’est qui, le terroriste ? C’est pas toi, Haj ? » L’ami afghan de M. Dicko le taquine en lui tapant dans le dos. Ils sont attablés tous deux dans un café situé près de la mosquée Tawhid, qui fait aussi office de centre culturel M. Dicko se lève, se fige puis soudain bondit, le bras tendu, les doigts crispés telles des griffes, les yeux exorbités. « Boum !hurle-t-il, boum ! boum ! »Il plaisante, bien sûr.

Depuis vingt ans, le nombre des musulmans vivant en Europe de l’Ouest ne cesse d’augmenter, passant de moins de dix millions en 1990 à environ 17 millions aujourd’hui. Dans l’Hexagone comme dans l’ensemble de l’Europe, les relations entre cette communauté et le reste de la population sont souvent tendues. Le Conseil constitutionnel vient de valider définitivement la loi interdisant le port du voile intégral sur la voie publique. La France devient ainsi le premier pays à prendre une telle mesure. L’Espagne et la Belgique envisagent de lui emboîter le pas.

De plus, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et la France ont récemment mis en garde les voyageurs contre de possibles attentats en Europe. Selon diverses sources, des musulmans européens seraient impliqués dans le complot qui a donné lieu à ces avertissements. Alors, en France, nombreux sont ceux qui, ouvertement ou non, désignent indifféremment tous les musulmans comme des adeptes d’un islam radical, voire des terroristes.

Le fait, qu’ici comme ailleurs ces radicaux, représentent une infime minorité ne semble pas faire taire ce genre de propos, ni les soupçons. Ça fait très mal. Ça me met en colère, s’indigne Zaima Dendoune, qui donne des cours de religion à l’école de la mosquée. "Je n’ai même pas envie de participer à cette conversation, ajoute cette jeune femme aux manières douces, qui porte le voile islamique et dont les parents sont originaires d’Algérie. « Je sais, certains chefs de file musulmans tentent de détacher leurs ouailles de la société européenne. Mais nous on est différents. On est fiers d’être français.

La mosquée, qui, selon Mm Dendoune, compte un nombre grandissant de fidèles, ouvrira bientôt une nouvelle aile. L’association qui la gère a acheté à proximité du bâtiment existant deux garages dont elle a abattu le mur mitoyen. Elle disposerait ainsi de suffisamment d’espace non seulement pour la salle de prière et l’école, mais aussi pour une section pakistanaise, où l’enseignement serait dispensé en ourdou. Une librairie est également prévue, ainsi qu’une salle de conférences où les thèmes les plus divers seront abordés, depuis les leçons à tirer de la vie du prophète Mahomet jusqu’à l’action en faveur des Gazaouis ou des Pakistanais. Nous ne sommes pas engagés politiquement » souligne Mm Dendoune, qui ressent sans doute le besoin de s’expliquer, mais nous ne sommes pas indifférents au sort de nos frères musulmans Nous sommes musulman et fiers de l’être, mais nous sommes tout aussi fiers d’être français.

Pour une enquête réalisée par l’institut Gallup, seuls un tiers des Français ont répondu qu’ils pensaient que les musulmans vivant en France étaient loyaux envers le pays ; De leur côté, trois quarts des musulmans de France ont affirmé leur loyauté. « Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas des terroristes, martèle Mm Dendoune. Et on ferait mieux de ne plus suggérer une chose pareille par ici, maintenant » ajoute-t-elle en souriant gentiment.

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