Football

Les Africains sur un strapontin.

Mardi 22 juin 2010 // L’Afrique

L’arrivée de la Coupe du monde de football - la vitrine du passe-temps le plus lucratif de la planète en Afrique, le continent le plus pauvre du monde, est évidemment un événement d’une formidable portée. Mais que symbolise-t-il ? Pour Thabo Mbeki, qui, en tant que président d’Afrique du Sud, a tout fait pour que son pays organise la compétition, cette manifestation incarne enfin l’entrée de l’Afrique sur la scène internationale. Nous voulons, au nom de notre continent, organiser un événement qui émettra des ondes positives du Cap au Caire, nous voulons faire en sorte qu’un jour les historiens se souviennent de la Coupe du monde 2010 comme du moment où l’Afrique s’est redressée et où elle a résolument effacé des siècles de misère et de conflits, a-t-il écrit dans une lettre adressée à Sepp Blatter, le président de la Fédération internationale de football association (FIFA), pour présenter les ambitions de l’Afrique du Sud. Même du point de vue des critères parfois délirants qui caractérisent en général les grandes rencontres sportives, c’était placer la barre sacrément haut. En réalité, les tournois sportifs contribuent rarement à transformer la vie des pays organisateurs du moins, pas pour le meilleur et, a fortiori, .à modifier le destin de continents entiers. En revanche, ils peuvent en dire long sur qui a véritablement le pouvoir.

Ce que le Mondial 2010 montre bien, c’est que l’Afrique est aujourd’hui un intervenant incontournable sur la planète football, un changement remarquable en un de temps relativement court. L’Afrique n’a eu aucune présence digne de ce nom dans les Coupes du monde de football jusqu’en 1974, quand la république démocratique du Congo (RDC) a été la première équipe d’Afrique noire à participer à la phase finale. À l’époque, l’équipe zaïroise avait perdu ses trois matchs, n’avait marqué aucun but et en avait encaissé quatorze. Pourtant, l’équipe africaine a laissé sa marque sur le tournoi, notamment au cours de sa rencontre face au Brésil. Alors que l’équipe nationale du Brésil avait hérité d’un coup franc, le défenseur zaïrois Mwepu Ilunga, au coup de sifflet de l’arbitre, a jailli du mur défensif pour aller taper dans le ballon sous le nez de Brésiliens à la fois médusés et amusés. Ce geste a été à l’origine du cliché si souvent repris par les commentateurs occidentaux : celui de la charmante "naïveté" du football africain. Les joueurs étaient considérés comme doués, mais désespérément indisciplinés et infantiles.

Ces préjugés faciles ont perduré dans les années 1980 et 1990, bien que les équipes d’Afrique aient commencé à gagner des matchs, laissant entrevoir qu’un jour l’une d’elles pourrait bien remporter le Mondial. En 1990, le Cameroun a bien failli éliminer l’Angleterre en quarts de finale. Tout s’est joué en quelques minutes, le temps de deux penaltys en fin de match. David Goldblatt, note simplement que dans les grandes compétitions, ce ne sont pas forcément les meilleures équipes qui gagnent. Le Cameroun était, quoi qu’on en dise, la meilleure équipe. Mais pour Ron Atkinson, qui à l’époque était commentateur sur ITV, le match a confirmé que les équipes africaines étaient condamnées à échouer au plus haut niveau. La Chine est grande absente du Mondial, habituelles - manque de contrôle de soi, manque de discipline. Et, pourtant des équipes sympas comme tout, vraiment. Le fait qu’il soit désormais impossible d’imaginer quelqu’un comme Atkinson en train de commenter le Mondial 2010 montre le chemin parcouru. Plus personne n’oserait aujourd’hui adopter un ton condescendant pour évoquer le football africain et ses joueurs, dont certains comptent parmi les meilleurs du monde. Sur la planète foot, l’Afrique est devenue une puissance respectable, et l’Afrique du Sud 2010 est le symbole absolu de ce changement.

Reste que le monde du football n’est pas le monde réel. Pour un tournoi censé montrer à quel point tout est différent, la phase finale de ce Mondial a quelque chose d’étrangement désuet. Six pays d’Afrique y participent (Afrique du Sud, Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire, Ghana et Nigeria), mais presque toutes les autres puissances ascendantes seront absentes. Pas de Chine, qui, c’est un peu une surprise, n’a pas réussi à se qualifier ; pas d’Inde, qui, comme d’habitude, n’a même pas eu la moindre chance. En fait, des pays émergents, seul le Brésil sera là (mais le Brésil est toujours là !). La Russie aussi a raté sa qualification, lors des barrages contre la (petite) Slovénie. On ne verra pas non plus les équipes de pays parmi les plus peuplés de la planète :l’Indonésie, les Philippines, le Pakistan, le Bangladesh, le Vietnam, l’Iran, l’Irak. Au total, c’est plus de la moitié des habitants de la planète qui vont devoir soutenir une équipe nationale qui ne représente pas leur pays. Pourtant, c’est l’absence de la Chine qui est la plus marquante. Voici un tournoi africain qui va se dérouler sans la force aujourd’hui dominante du continent. Paradoxalement, la Chine a été beaucoup plus présente lors de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui a eu lieu début 2010 en Angola, qu’elle ne le sera au Mondial. En Angola, ce sont les Chinois qui se sont chargés de l’infrastructure (y compris la construction de quatre nouveaux stades) en échange de l’habituel train de concessions commerciales et minières. Ce qui nous donne sans doute une meilleure idée de ce qui attend le reste du continent que tout ce qui pourra se passer cet été en Afrique du Sud.

Au contraire, le grand événement de la FIFA, lui, évoque toujours un monde disparu, où l’Europe est au centre de tout. Non seulement parce que la moitié des équipes qui participent sont européennes, mais aussi parce que beaucoup des grands joueurs sud-américains, et presque tous les Africains, jouent en Europe. Le fait est que les puissances décadentes de l’Europe sont toujours la force motrice du seul sport véritablement planétaire. Des pays dont les économies titubent, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre, entretiennent toujours des économies footballistiques surdimensionnées qui alimentent l’appétit du reste du monde pour le ballon rond. L’Afrique fait désormais partie de cette machine à sous, mais elle ne la contrôle pour ainsi dire pas. Par conséquent, c’est un tournoi façonné par et pour les intérêts de l’élite européenne. Le fait qu’il ait lieu en Afrique signifie qu’il se trouve sur les bons fuseaux horaires pour les téléspectateurs européens. Le fait qu’il se déroule en Afrique du Sud implique que le climat sera également favorable aux équipes européennes. La première Coupe du monde Africaine sera aussi la plus « froide » jamais disputée, un vrai tournoi d’hiver pour ce sport hivernal. Les Européens joueront dans des conditions où ils se sentiront à l’aise, séjourneront dans des hôtels qui correspondront à leur niveau de confort, se déplaceront dans des stades où ils trouveront leurs marques. Normalement, le fait de jouer sur son terrain, ou du moins sur son continent, est synonyme d’un avantage décisif lors des phases finales de la Coupe : le
Brésil est le seul pays à l’avoir jamais emporté ailleurs que sur son continent (en Suède en 1958, en Corée du Sud en 2002). Donc, ce devrait être le moment de l’Afrique, le moment non seulement d’organiser la Coupe, mais aussi de la remporter. Ce qui semble bien improbable. Dans les rangs africains, la Côte d’Ivoire est aujourd’hui en tête des paris chez les bookmakers. Mais elle arrive après le Portugal, la France, l’Italie, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Argentine, l’Angleterre, le Brésil et l’Espagne. Tout est fait pour que ces équipes se sentent chez elles.

Le foot sud-africain a du mai à sortir la tête de l’eau.

Quoi qu’il en soit, le véritable obstacle qui risque d’empêcher l’Afrique du Sud de capitaliser sur le fait de jouer sur son terrain, c’est la situation de son football. Si le tournoi avait lieu, disons, au Nigeria, on pourrait sans peine imaginer l’équipe nationale cavalcadant jusqu’à la victoire finale, portée par une vague de soutien populaire et tirant parti des conditions locales, tandis que les favoris se déliteraient dans un environnement éprouvant. Mais c’est justement à cause de cet environnement que la FIFA ne voudra jamais organiser un Mondial au Nigeria. En Afrique du Sud, la population va faire preuve d’une formidable ferveur, mais le confort qui y règne signifie que le onze national devra se montrer vraiment bon s’il espère s’imposer. Malheureusement, l’équipe n’est pas à la hauteur du tout. Pour les bookmakers, l’Uruguay, le Danemark et la Serbie ont plus de chances de l’emporter que le pays hôte. Au contraire, l’Afrique du Sud risque d’être le premier pays organisateur à se faire éjecter au premier tour.

Pourquoi la Coupe du monde n’a-t-elle pas suffi à galvaniser le football sud-africain ? La réponse, qu’évoque Steve Bloomfield dans son séduisant récit de voyage « Afrique unie » : l’Afrique racontée par son football, éd. Canongate Books, inédit en français, permet de comprendre pourquoi les rêves de transformation de Thabo Mbeki sont voués à l’échec. Du temps de l’apartheid, le football sud-africain était considéré comme un sport noir (même si beaucoup de Blancs y jouaient), par rapport à des sports exclusivement blancs comme le cricket et le rugby. Par conséquent, il était privé de moyens, mais il jouissait aussi d’une grande autonomie, parce que le gouvernement sud-africain était ravi de le laisser s’organiser tout seul. L’Association sud-africaine de football (SAFA) a donc pris l’habitude de se comporter comme un État dans 1’Etat. En revanche, ces événements ont un effet incontestable. À court terme, l’ambiance dans le pays est au beau fixe. Pendant quelques mois, les gens se réjouissent de pouvoir se distraire. L’Afrique du Sud en a-t-elle besoin ? Près d’un tiers des Sud Africains vivent avec moins de deux dollars par jour. Ces gens ont besoin d’un toit, d’électricité, de vacances, de médecins.

Pourtant, les problèmes inévitables liés à la nécessité de distribuer les richesses créées par des événements sportifs formidablement lucratifs n’expliquent pas à eux seuls pourquoi l’Afrique du Sud ne s’est pas dotée d’une meilleure équipe. En 1996, dans l’enthousiasme de l’après-apartheid, le pays avait organisé et remporté la CAN, signe annonciateur d’une gloire future. Le sport a commencé à prospérer au niveau local. Mais le problème, c’est que le football sud-africain a trop prospéré à ce niveau, du moins par rapport au reste du continent. Il incarne aujourd’hui un modèle possible de développement du foot : le modèle commercial, où des équipes sponsorisées au niveau local entretiennent un système de championnat viable, et où des joueurs autochtones ont la chance d’avoir des chances de gagner leur vie dans leur pays. La majorité des membres de l’équipe sud-africaine jouent en Premier League, pour des équipes comme les Kaizer Chiefs [club de Soweto] ou les Mamelodi Sundowns [Pretoria]. La ligue est compétitive, mais elle si corrompue, sans aucun doute. L’année 2004 a vu éclater un énorme scandale de matchs arrangés, qui a abouti à de nombreuses arrestations, mais finalement à fort peu de condamnations. Le système n’a accouché de presque aucun joueur reconnu sur le plan international. L’Afrique du Sud dispose aujourd’hui d’un bon, système de ligues, qui lui permet d’entretenir le sport au niveau national, mais pas assez bon pour lui permettre de s’améliorer.

À la FIFA, c’est l’auto-satisfaction qui prédomine

L’autre modèle est celui qui prévaut partout ailleurs en Afrique, y compris dans des pays comme la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui réussissent mieux dans le football. C’est le système brut de l’économie de marché appliquée au trafic d’êtres humains, où des entrepreneurs créent des écoles de football pour former de jeunes joueurs africains, puis les vendent aux clubs européens. Comme le décrit Steve Bloomfield, on trouve maintenant des centaines d’écoles de ce genre dans toute l’Afrique, et les gouvernements d’États faibles ou en faillite accueillent volontiers ces établissements, puisqu’ils offrent des infrastructures et des possibilités qu’ils ne sont pas eux-mêmes plus capables de fournir. Ils offrent également aux joueurs la perspective de devenir riches s’ils parviennent à se frayer un chemin jusqu’au sommet des équipes européennes. C’est la voie qu’ont empruntée la plupart des membres des formations nationales ghanéenne et ivoirienne. Ces deux équipes se composent de joueurs qui évoluent presque exclusivement en Europe.

Ce système va nous présenter ses fruits, mais aussi ses manquements pendant le Mondial. Les meilleures équipes d’Afrique doivent être assemblées à partir de joueurs éparpillés dans toute l’Europe et qui n’a souvent que peu de contacts avec leur terre natale. Certains pays ont de la chance et produisent un petit noyau de vedettes, généralement parce que l’arrivée d’un joueur d’exception suscite l’intérêt des agents, qui viennent ensuite fouiner dans l’espoir de dénicher la prochaine révélation. Mais le succès entraîne dans son sillage cupidité et corruption, et la caravane finit par se déplacer ailleurs, en quête de sources et de talents encore vierges (et moins chers). Rien ou presque n’est attribué en retour aux infrastructures du football africain, si bien qu’aucun pays n’est en mesure de dresser des plans pour l’avenir. Le Ghana pourrait remporter cette Coupe du monde si l’équipe disposait de buteurs, même relativement bons, mais le pays est aujourd’hui connu pour ses milieux de terrain, et, donc, c’est ce que le système a produit. Les équipes d’Afrique doivent se débrouiller avec ce que les pays riches veulent tirer d’eux.

Mais ce système comporte une autre facette, qui, elle, ne sera pas visible en Afrique du Sud., La grande majorité des joueurs africains ne finissent pas superstars à Chelsea ou à Barcelone. Ils se retrouvent dans des coins perdus d’Europe, puis bougent, échangés contre des petites sommes d’argent par des clubs, en manque de fonds qui cherchent des footballeurs de qualité. Ils représentent ce que Peter Alegi dépeint comme le sous-prolétariat du football professionnel dans son livre African Soccerscapes : Le football africain, comment le continent a changé le jeu du monde. Les joueurs n’ont peu de droits, peu d’avantages et aucune sécurité de l’emploi.’ont peu de droits, peu d’avantages et aucune sécurité de l’emploi. Beaucoup débarquent très jeunes et se retrouvent dans des endroits dont ils ne savent rien, où le racisme est rampant et l’ambiance rarement accueillante. Les footballeurs africains représentent aujourd’hui la majorité des professionnels en Roumanie, et plus d’un tiers dans des pays comme la Suisse et l’Ukraine. En 2006, plus d’un cinquième de l’ensemble des transferts entre clubs européens a porté sur des joueurs africains. La main-d’œuvre africaine bon marché est désormais incontournable pour le menu fretin des championnats européens.

Quelques clubs plus responsables ont tenté de mettre un frein à cette tendance. L’Ajax d’Amsterdam, par exemple, a mis en place un club en Afrique du Sud afin de pouvoir recruter des joueurs pour sa propre équipe d’une façon responsable et qui tient moins de l’exploitation. Mais, jusqu’à preuve du contraire, ce système ne fonctionne pas, cela serait lié entre autres à la médiocrité de l’ensemble du championnat sud-africain. En revanche, l’autre modèle, fondé sur l’exploitation, et appliqué ailleurs sur le continent, correspond à la tendance du football mondial, qui se concentre de plus en plus sur une minuscule élite de vedettes et de clubs richissimes, aux dépens du reste. Le football est un sport de plus en plus individualiste où les clubs peuvent engranger des sommes gigantesques ; Grâce aux droits à l’image et à la commercialisation de leurs joueurs les plus célèbres (on raconte que c’est le cas de Ronaldo, qui aurait déjà permis au Real Madrid de récupérer les 80 millions de livres [96 millions d’euros] qu’a coûté son transfert de Manchester United), en particulier en Asie. L’Afrique est un véritable gisement de superstars à bas prix. Le continent est traité comme une mine d’or, ce qui laisse penser qu’après tout rien n’a changé, ou presque.

Tout cela est loin de correspondre aux rêves que nourrissait Thabo Mbeki pour une Coupe du monde en Afrique du Sud. La FIFA a fermement l’intention de nous régaler d’un grand spectacle, et tout le monde s’attend à voir ce que l’Afrique a de meilleur, du moins au sens où l’entend. La F I F A veut en faire un événement efficace, bien organisé, qui ne risque pas d’effrayer les sponsors, « Les commerciaux et les financiers », pour qui, désormais, ce sport compte. La couleur locale sera au rendez-vous, et nous aurons droit, n’en doutons pas, à de beaux moments de football. Nous assisterons aussi à l’avènement de nouvelles vedettes, certaines africaines, peut-être même sud-africaines, sur lesquelles les clubs européens se rueront dès la fin de la compétition [le 11 juillet]. En Asie, le public se bousculera pour regarder les matchs, un public de fans qui ne s’intéresse pas tant aux équipes nationales qu’aux géants des championnats européens, les Ronaldo, Rooney et autres Drogba. Dans les pays d’Afrique qui ont une chance de réussite dans le tournoi, la passion sera à son comble et on ne manquera pas de vivre des scènes d’euphorie, que la FIFA et les médias de la planète exploiteront à fond. Puis, quand tout sera fini, la FIFA aura le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait pour l’Afrique. Plus personne ne pourra douter que le monde prend aujourd’hui le football africain au sérieux. Mais le vrai pouvoir, lui, est ailleurs. Conformément à la politique de la rotation, le tournoi devrait revenir sur le continent en 2026. Mais on dit déjà que, d’ici là, l’Inde sera prête à se porter candidate. Nous verrons !

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