Florilèges d’Infos.

Mercredi 26 mai 2010 // Divers

OPÉRATION DSK

Toute la presse parle de Dominique Strauss-Kahn : souvent jugé trop dilettante, le président du FMI est aujourd’hui un candidat possible, probable, presque certain...

Des informations données par des sources sérieuses circulaient depuis trois mois : la candidature de Dominique Strauss-Kahn était décidée et ses partisans mettaient au point les diverses étapes d’une promotion médiatique de grande ampleur, pour bousculer et défaire rapidement les rivaux du président du Fonds monétaire international à l’intérieur du Parti socialiste.

On avait cependant de la peine à croire à l’existence d’un tel scénario : le dirigeant socialiste, naguère professeur d’économie, ne cache pas son plaisir d’être à la tête d’une grande institution internationale qui joue un rôle de tout premier plan depuis le début de la crise. Nul n’ignore qu’il vit dans le luxe, qu’il aime ce que nous appellerons pudiquement les plaisirs de la vie, peu compatibles avec les rudesses d’une campagne présidentielle ni même avec l’austérité de la fonction présidentielle.

Pourtant, il faut se rendre à l’évidence : il y a un concert médiatique en faveur de Dominique Strauss-Kahn qui ne peut pas être tout à fait spontané. Le 5 mai, le dirigeant socialiste était en 1er page du Parisien et de Libération, des livres sont annoncés et les sondages lui sont favorables. On célèbre son intelligence, ses compétences, l’étendue de ses relations, sa réussite à la direction du FMI, sa séduction et les talents de l’équipe qui l’entoure, l’aide inestimable que lui apporte son épouse, Anne Sinclair...

N’y aurait-il point d’obstacles ? Les commentateurs les énumèrent et tous portent le nom d’un dirigeant socialiste : Martine Aubry, François Hollande, Ségolène Royal, candidats déclarés ou potentiels aux « primaires » socialistes. Mais aucun ne peut rivaliser avec DSK, quant à la stature internationale et à l’expérience des situations de crise et tout le monde se doute que la France entre dans une période très agitée, au sein d’une Union européenne menacée dans sa cohérence. De plus, les milieux bien informés affirment que Martine Aubry est d’accord pour s’effacer devant son camarade et qu’elle deviendrait son Premier ministre en cas de victoire. Un homme, une femme, mais surtout deux sensibilités socialistes qui auraient une formidable capacité de mobilisation si elles décidaient de s’allier.

Toutes ces démonstrations sont intéressantes, mais elles portent sur les stratégies, non sur la politique elle-même. Or la vie politique, qui est aussi faite de citoyens en colère, de spéculateurs cupides, de gouvernements indécis, risque d’être lourde de surprises dans les prochains mois. Le « plan médias » de Dominique Strauss-Kahn s’est déployé le jour où le gouvernement grec faisait face aux violentes manifestations d’une population hostile aux sacrifices imposés par le FMI (entre autres) et il n’est pas sûr que DSK apparaisse encore comme un sauveur si la Grèce connaît une récession sévère et si d’autres pays sont victimes de la crise monétaire.

En France même, DSK est sans doute populaire chez les élites de gauche et dans une partie des élites de droite. Mais les salariés moyens ou modestes, les agriculteurs, les retraités qui décident du sort des candidats peuvent avoir une opinion différente si une politique de déflation (baisse des salaires, réduction de la consommation) est appliquée à notre pays. En cette période de crise généralisée, qui dévalorise les élites européennes, rien n’est joué pour le président du FMI.

SOCIÉTÉ

Toujours les jeunes !

Il y a en France une jeunesse désorientée, qu’aucune institution n’a su préparer à l’avenir et qui fait peur. Le phénomène doit être pris très au sérieux, même s’il mérite d’être relativisé. C’est une crise de début de siècle. À Paris et dans sa banlieue comme dans les grandes villes de France, les jeunes, en bandes, font peur. Les incidents se multiplient : rixes entre groupes rivaux, provocations face aux forces de l’ordre, délinquance allant jusqu’au viol collectif, en passant par toutes sortes de trafics.

Inévitablement, les médias se focalisent sur les incidents les plus spectaculaires. Leur médiatisation provoque de nouvelles flambées de violence, par un phénomène d’émulation entre les quartiers et les villes. Débordés, les pouvoirs publics échafaudent la riposte. Le dispositif répressif se durcit tandis qu’on stigmatise l’indulgence de la justice. Les jeunes font peur : on n’en finit pas d’en débattre. Qu’ont fait les parents, l’école, l’État ? Ces jeunes gens ont de 15 à 20 ans ; ils ont des codes vestimentaires qui leur tiennent à cœur : ils s’identifient par certains tatouages, une façon de porter la casquette et leur coupe de cheveux.

Ce début du siècle, c’est celui du siècle dernier. Car c’est en 1902, que ces bandes de jeunes sèment la panique à partir de Ménilmontant et de Belleville, à l’est de Paris. Ils ont été nommés Apaches. Le mot aurait fusé chez un policier stupéfait par l’arrogance d’un chef de bande. Puis il a été revendiqué par tous les délinquants. On les estime à 30 000. L’irruption de cette crise est souvent attribuée à la régression de la religion.

La Grande Guerre fera passer la société à d’autres peurs, et des drames bien plus terribles. Il faudra, attendre ensuite les blousons noirs pour retrouver ces vieux fantômes, et avoir « des nouveaux débats » sur, par exemple, l’interdiction du Rock’n’roll, avant les sulfureuses Rave parties puis les apéros géants. L’épopée des Apaches a donné le célèbre film Casque d’or, avec Simone Signoret. Aujourd’hui ce ne sont pas des fiacres que l’on caillasse, mais les autobus. C’est même un train entier dont 60 jeunes ont terrorisé les voyageurs entre Fréjus et Cannes en septembre dernier.

Les bandes qui font peur sont plus colorées que celles du XXe siècle, et leurs codes vestimentaires ont évolué, mais elles nous placent devant le même sentiment d’impuissance. Avouons que pour la génération dorée du jeunisme (c’est des quadra et quinqua d’aujourd’hui : une génération à laquelle on demandait avec respect son avis, comme si le jeune âge conférait alors la science infuse) la situation de la nouvelle génération n’est guère enviable.

Faire peur n’est pas un programme pour la vie. Hélas, dans les enquêtes d’opinion, c’est « la rencontre avec une bande de jeunes excités » qui fait le plus peur à une majorité de Français, bien avant les promeneurs de pitbull et les ivrognes. Qu’une tranche d’âge soit quasiment assimilée à un rebut de la société sous la désignation de « racaille » pose bien sûr, d’abord, la question de la responsabilité des adultes. Les éducateurs qui osent rencontrer ces jeunes ne cessent de nous alerter : « Qui les écoute ? Qui leur fixe des limites ? Qui les aime ? »

Le phénomène n’est pas propre à la France ni à notre époque : les Britanniques, plus encore, voient dans cette jeunesse particulière une menace, et l’on trouve sur Internet beaucoup de citations très anciennes (trop souvent apocryphes cependant) sur l’éternelle incivilité des jeunes gens. Ce serait le propre d’une société vieillissante d’avoir peur de ses jeunes. Quant à ces jeunes eux-mêmes, selon les sondages, ils disent avoir peur... principalement de l’avenir !

LA NOUVELLE DONNE BRITANNIQUE

Ils se ressemblent au point qu’il n’est pas toujours facile de les distinguer physiquement. D’ailleurs, David Cameron, le leader des conservateurs, et Nick Clegg, celui des libéraux-démocrates, avec leurs 43 ans, n’ont que trois mois d’écart. Ils représentent tous deux une nouvelle génération et ont naturellement fait campagne sur le thème du changement. Les fib-dems affichaient comme slogan : « Le changement qui vous profite » et les tories : « Voter conservateur aujourd’hui, c’est avoir le changement demain ». L’opinion publique française, prisonnière des mots, ne se rend pas compte qu’un conservateur d’outre-Manche est non seulement un snob mais aussi souvent un véritable anti conformiste, comme deux anciens Premiers ministres l’ont exprimé. Harold Macmillan (1894-1986) conseillait ainsi : « Servons-nous du passé comme d’un trampoline plutôt que comme d’un sofas. Quant à Winston Churchill (1874- 1965), il professait : « Je réforme pour mieux conserver ».

Toujours est-il que, malgré la tentative du Premier ministre travailliste Gordon Brown de « squatter le 10 Downing Street » en refusant de démissionner tout de suite après sa défaite du 6 mai, conforme à la tradition qui empêche toute vacance du pouvoir, il était normal qu’aboutissent les discussions entre conservateurs et libéraux-démocrates. Il ne faut quand même pas oublier qu’avec 306 députés, les tories sont arrivés franchement en tête, malgré les 20 sièges leur manquant pour la majorité absolue, et que le Labour n’en a conservé que 258, chiffre insuffisant pour monter une majorité avec les lib-dems, qui n’en ont obtenu que 57.

Avant une éventuelle intervention de la reine, qui ne serait que technique mais prendrait forcément un aspect politique en propulsant l’un ou l’autre comme Premier ministre pressenti, les partis devaient normalement arriver à un accord. Le 25 mai, en effet, Sa Majesté Elizabeth II doit présenter le programme du nouveau gouvernement et le Parlement donner un vote de confiance. Cela a laissé un peu de temps pour peaufiner les questions délicates comme l’Europe — Nick Clegg se démarque de la classe politique britannique, volontiers eurosceptique ou même franchement anti européenne, ou la réforme du mode de scrutin - qui lamine les formations secondaires comme, justement, les libéraux- démocrates.

En réalité, les différences entre les trois principaux partis peuvent apparaître minimes de ce côté-ci de la Manche. Là-bas, des intellectuels se sont plaints qu’il n’y avait pas de véritables représentants de la gauche ; Du coup, certains pensent qu’on pourrait, dans le cadre de l’Entente cordiale, leur en envoyer quelques-uns de l’Hexagone... Mais la véritable question, fort peu développée durant la campagne qui a entretenu un flou digne de ce qui se déroule actuellement en France, concerne les modalités des réformes économiques et sociales à mettre en oeuvre. Autrement dit, l’inévitable rigueur.

L’EUROPE A L’ÉPREUVE DE LA GRÈCE

En tout mal peut se trouver un bien. Avec ses conséquences dramatiques, la crise grecque aura au moins constitué un électrochoc salutaire pour l’Europe. On peut aujourd’hui regarder avec moins d’inquiétude la situation de l’Espagne et surtout du Portugal, un temps menacé par une finance internationale aujourd’hui devenue folle.

La mise en place par l’Union européenne d’un fonds de garantie de 750 milliards d’euros pour les pays de la zone euro est mieux qu’une bonne nouvelle. L’Union européenne aujourd’hui n’est plus simplement cette machine à produire des directives aberrantes et tatillonnes que nous avons trop connues. Elle est devenue, du moins pour l’instant, une instance internationale responsable, et surtout efficace. Il était temps.

À peu près inexistante sur le plan diplomatique, sans parler du plan militaire, l’Europe voyait sa crédibilité se réduire comme une peau de chagrin, aussi bien dans les opinions publiques que chez nos partenaires internationaux. L’efficacité, on l’a constatée dans la rapidité avec laquelle les partenaires européens sont arrivés à un accord dans la nuit de dimanche à lundi. Il s’agissait de se mettre d’accord avant l’ouverture des marchés financiers en Asie, et, donc d’entraver la spéculation. Le pari a été gagné, au-delà même de toutes les espérances, puisque les bourses sont toutes reparties à la hausse. Bien sûr, le soufflé retombera, mais l’effet psychologique demeure. Maintenant, les spéculateurs peuvent, croire que, lorsqu’ils attaquent un pays de la zone Euro, l’Europe peut le défendre, et se défendre.

Surtout, l’Union européenne a montré qu’elle pouvait se dégager du poids des dogmes monétaires et des idéologies, voire des opinions courantes. La rigide orthodoxie monétaire, défendue par la Banque centrale européenne jusqu’à ces dernières semaines, n’a plus cours aujourd’hui, et c’est tant mieux. De même, il faut saluer l’action de la chancelière Angela Merkel qui a su, et ce n’était pas facile, faire taire ses réticences (qui sont celles de nombreux Allemands).

L’Europe recommence à exister, et c’est tant mieux. Il reste maintenant à souhaiter que le nouveau dispositif, né dans l’urgence, puisse devenir une garantie durable. Le pari est risqué, mais le jeu en vaut largement la chandelle.

Jurisprudence : Le préjudice d’être né ?

Enterrée au Parlement par la loi du 4 mars 2002, la jurisprudence Perruche de la Cour de cassation va-t-elle être réhabilitée par le Conseil constitutionnel que vient de saisir le Conseil d’Etat ?

Les trois plus hautes juridictions françaises, sans oublier la Cour européenne des droits de l’homme, sont impliquées dans un imbroglio juridique né de la volonté de juges français de faire payer par les médecins « fautifs » une indemnité aux familles ayant des enfants handicapés...

Essayons de récapituler.

Acte 1 : le 17 novembre 2000, la Cour de cassation reconnaît à un jeune homme gravement handicapé, le droit d’être indemnisé car l’échographiste n’a pas détecté l’anomalie foetale. Incapable d’ester en justice, le jeune Nicolas Perruche est représenté par ses parents. Ils l’estiment privé du « bénéfice » d’avoir été avorté. L’indemnisation qu’ils réclament au médecin est sans doute dictée par le souci de mieux aider leur enfant à vivre...

Acte II : l’arrêt Perruche choque logiquement de nombreux parents d’enfants porteurs de handicap : voilà que la société se permet d’affirmer qu’il vaut mieux ne pas naître plutôt que de naître handicapé. L’Assurance maladie a même osé réclamer au médecin fautif le remboursement des sommes occasionnées par la prise en charge du jeune Nicolas. Des médecins aussi s’inquiètent : la « judiciarisation » de leurs relations avec les patients provoque l’explosion de leurs primes d’assurance. Des députés et sénateurs sont à leur tour convaincu qu’on ne peut laisser la Cour de cassation décréter que certaines vies ne valent pas la peine d’être vécues.

Acte III : une loi que l’on nommera anti-perruche proclame que « nul ne peut se prévaloir d’un préjudice du seul fait de sa naissance ». Pour les parlementaires, c’est la solidarité nationale qui doit prendre en charge et indemniser les personnes nées handicapées.

Acte III : des parents qui ont donné naissance en 1992 à un enfant porteur de myopathie, après avoir été rassurés par un diagnostic anténatal erroné, veulent à leur tour faire condamner le médecin fautif. Ils avancent deux arguments : d’une part la naissance de leur enfant est antérieure à la loi qu’on veut leur appliquer contrairement au principe de non-rétroactivité de la loi ; d’autre part, leur avocat considère que « le dispositif anti-Perruche est [...] contraire au principe de réparation intégrale ». Derrière cette formule, se profile l’affirmation que la solidarité nationale apporte une aide incomplète aux personnes handicapées et, par ailleurs, qu’il n’y a aucune raison d’exonérer un médecin faisant une erreur de diagnostic de sa responsabilité.

Acte IV : voici donc la loi anti-Perruche devant le Conseil constitutionnel. Depuis juillet 2008, tout justiciable peut contester la constitutionnalité de la loi qu’on entend lui appliquer si le Conseil constitutionnel n’a pas encore statué à son propos et à condition que le Conseil d’Etat ou la Cour de cassation, chargés de filtrer les demandes, considèrent la requête comme sérieuse.

Le réveil de ce volcan juridique intervient alors que se profile la seconde révision des lois de bioéthique, qui traite du diagnostic prénatal. Or, depuis la précédente révision, l’eugénisme « à la française » s’est accru. Personnalité emblématique des deux premières lois bioéthique, le professeur Jean-François Mattei a même dénoncé « un eugénisme de masse ».

Va-t-on dire désormais aux personnes porteuses de handicap : « Si nous devons vous aider, c’est parce que nous avons commis la faute de ne pas vous tuer avant la naissance ? ».

Le Conseil constitutionnel a trois mois pour statuer.

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