Femmes au foyer, quel Gâchis…au Japon.

Vendredi 5 août 2011 // Le Monde

Nombre d’étudiantes nippones renoncent à une carrière pour devenir épouses. Une tendance liée à un marché du travail de plus en plus fermé aux femmes,constate l’Asahi Shimbun.

Le marché de l’emploi se porte mal. Si mal qu’on évoque une "ère ultraglaciaire" en la matière. Les étudiants fraîchement diplômés ont beaucoup de difficultés à trouver des débouchés. Alors que je discutais de cette situation avec un vieil ami universitaire, celui-ci m’a confié : "Lors des entretiens d’orientation, certaines de mes étudiantes ont commencé à me dire qu’elles préféraient ’mener une existence tranquille’." Son établissement est une université privée prestigieuse, connue pour offrir à ses étudiants un taux d’insertion professionnel élevé. Pourtant, selon lui, le nombre d’étudiantes qui souhaitent devenir femmes au foyer est en progression constante. Cette situation le rend d’autant plus perplexe qu’auparavant la plupart des étudiantes étaient plus déterminées que leurs homologues masculins à conquérir leur indépendance.

Ce désir accru de devenir femme au foyer ressort également des statistiques. Une enquête réalisée en 2008 par l’Institut national de recherche sur la sécurité sociale et la population montre que le pourcentage de femmes favorables à l’idée que "les hommes doivent travailler et les femmes se consacrer aux tâches ménagères" est le plus faible dans la tranche des 40-5o ans, tandis qu’il s’élève d’une manière inversement proportionnelle à l’âge pour avoisiner les 50 % chez les filles de zo ans et moins. Si d’aucuns considèrent cette tendance comme un retour au conservatisme,j’yvois quant à moi une réaction d’autodéfense. Au il, octobre 2010, seulement 55 % des étudiantes avaient obtenu une promesse d’embauche [contre 60 % des étudiants]. Ce pourcentage, le plus bas jamais enregistré, montre que la situation est plus grave pour les femmes que pour les hommes. Il faut dire que ces jeunes femmes ont vu leurs aînées s’épuiser en voulant mener de pair leur carrière et l’éducation de leurs enfants. On peut comprendre qu’elles finissent par aspirer à devenir femmes au foyer après avoir perdu toute illusion face aux attentes déraisonnables des entreprises.

Cependant, il est bien connu que mener une existence tranquille sans souci financier est plus difficile que décrocher un emploi. Selon une étude effectuée par Masahiro Yamada, professeur de sociologie familiale à l’université Chuo, 40% des femmes célibataires de Tokyo souhaitent que leur futur époux gagne au moins 50 000 euros par an, alors que seulement 3,5 % des hommes célibataires perçoivent un tel salaire. Que ce soit pour trouver un emploi ou un époux, les jeunes femmes doivent faire face à une vive concurrence pour éviter la précarité, et beaucoup ressortent de cette quête mentalement et physiquement épuisées.

Les choix de vie relèvent de décisions personnelles contre lesquelles nul ne peut s’élever. Mais, si les options qui s’offrent aux femmes sont limitées par un marché de l’emploi tendu et par un manque de soutien social concernant l’éducation des enfants, on ne peut que le déplorer. Dans un ouvrage intitulé Defure no shotai [Le vrai visage de la déflation, inédit en français], Kosuke Motani, économiste à la Banque japonaise de développement, pose cette question fondamentale : alors même que sa population active décline, pourquoi le Japon ne fait-il pas un meilleur usage des femmes ayant un niveau d’instruction élevé, une riche expérience professionnelle et de grandes capacités ? "Le Japon a tendance à considérer comme allant de soi que les femmes se consacrent à leur foyer. Dans les mangas publiés sur la famille depuis le premier du genre, Sazae san [voir ci-dessus], tous les personnagesféminins sont des femmes au foyer’ ; écrit l’auteur. A la réflexion, il en va de même dans les mini-bandes dessinées qui paraissent quotidiennement dans les pages de l’Asahi Shimbun. La société nippone ne s’est peut-être pas encore débarrassée de la mentalité qui régnait durant l’ère Showa [1926-1989]. S’il fallait décrire en un mot la situation actuelle du Japon, qui néglige de tirer parti des capacités des femmes, ce serait mottainai ! - autrement dit : "Quel gâchis !"

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