Europe Le doux monstre de Bruxelles.

Dimanche 19 février 2012 // L’Europe

À l’heure où le spectacle de l’Europe en crise prend la forme d’un jeu entre les marionnettes hybrides Merkel & Sarkozy, le libelle de Hans Magnus Enzensberger est plutôt consolant.

Venant d’Allemagne d’abord, pour sa franchise : révéler que l’âpreté des banquiers francfortois n’étouffe pas la finesse des Munichois et qu’il ne faut qu’un peu de plume à un bon écrivain pour crever la baudruche d’un monstre, fût-il de Bruxelles.

En 80 pages, aussi pédagogiques et au même prix coûtant que les indignations de Stéphane Hessel, nous voilà recyclés quant à l’Union européenne, ses origines, son épanouissement, et ses impasses. À noter, le portrait acidulé de Jean Monnet chez qui l’auteur détecte en germe toute la prétention des eurocrates à autonomiser leur sphère de décision hors de l’interférence des peuples : « ... comme si les luttes constitutionnelles des XIX° et XX° siècles n’avaient jamais eu lieu, le conseil des ministres et la Commission se sont mis d’accord dès la fondation de la Communauté européenne pour que la population n’ait pas son mot à dire sur leurs décisions. »

Suit la patiente nomenclature des structures de l’Union, avec ses hiérarchies pléthoriques, ses organes redondants, ses commissaires aux rôles indiscernables, attelés à l’irrépressible ambition d’accroître leurs compétences au grand dam d’un principe de subsidiarité introuvable...

Un monstre d’imperium, en somme, dont l’auteur décrit la méthode comme sans équivalent dans l’histoire : « Son originalité consiste à procéder sans violence. Elle fait lachattemite. Elle se donne pour aussi humaine qu’inexorable. Elle ne veut que notre bien.

Comme un tuteur plein de bonté, elle se soucie de notre santé, de notre savoir-vivre et de notre morale. L’idée ne l’effleure pas que nous sachions ce qui est bon pour nous ; nous sommes à ses yeux bien trop désemparés et trop mineurs. C’est pourquoi il faut nous prendre en charge, de fond en comble, et nous rééduquer. » (2) Jusque dans les détails de notre hygiène corporelle... Et que dire de la crise monétaire systémique où elle nous enferme avec la complicité de nos gouvernants ?

L’un des plus sagaces intellectuels européen d’une manière chez nous en voie d’extinction donne une leçon de bon sens à diffuser largement. D’autant que sa sagesse, instruite par l’histoire du nazisme naissant, incite Enzensberger à conclure sans trop de pessimisme qu’après bien d’autres de styles différents et malgré la faible résistance qu’on lui oppose, cette énième tentative d’asservissement des nations d’Europe se brisera finalement sur ses contradictions.

Luc de GOUSTINE
Hans Magnus Enzensberger -« Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle », Gallimard, 86 pages, prix franco : 9 €.

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