Et si on lisait enfin la loi de 1905…

Jeudi 27 mai 2010, par Gérard Leclerc // L’Histoire

Il y a cinq ans déjà, la célébration du centenaire de la loi de 1905 donnait lieu à des manifestations peu tapageuses, alors même que le mot et le concept de laïcité étaient dans toutes les bouches et dans tous les esprits face aux problèmes nouveaux créés par la modification culturelle et religieuse de la population française. Il est vrai qu’il n’est fait nulle part mention de cette laïcité dans la loi en question, qu’à peu près personne n’a lu dans son texte intégral. C’était aussi mon cas, bien sûr, jusqu’à ce que le cher Émile Poulat m’y contraigne avec son dernier ouvrage, d’une singulière importance. Il n’est nullement fortuit qu’il paraisse dans la collection « Les quarante piliers » dirigés chez Fayard par cet esprit éminent qu’est Pierre Legendre.

Ce dernier, dans une courte préface, exprime toute la force du travail de son collègue mettant en évidence qu’« un coup d’épée législative, à la française si l’on peut dire, a tranché dans le vif de la tradition pour mettre en scène une liberté moderne. » Une liberté dont « ni l’État, ni l’Église, ni personne, n’avait l’expérience et où il fallait s’engouffrer sans savoir où elle menait » selon l’expression de l’auteur.

C’est dire assez qu’un siècle, après l’événement de la séparation de l’église et de l’état dans notre pays ; On est très loin de baigner dans un climat de guerre civile qui aurait perpétué la lutte entre les deux Frances. Bien sûr les esprits s’échauffent encore périodiquement, mais la perspective qui s’est ouverte a eu pour effet principal de mieux assurer la libre détermination de tous dans l’horizon de la pensée et des convictions. « Les esprits éclairés, voire émancipés de la foi chrétienne, annonçaient la laïcité, pour avoir leur place au soleil, et c’est un monde ouvert à toute forme d’esprit qui est advenu. Notre laïcité publique n’est que la patiente institution d’un nouvel art de vivre ensemble dans ces conditions, paisiblement, malgré tout ce qui peut séparer et opposer entre eux les citoyens. » C’est la conclusion du livre, qui intervient après une minutieuse étude du texte de loi, dont l’analyste, souligne les subtilités, à travers la sémantique, la cohésion de la démarche ; De l’insertion dans les faits qui passe d’abord par un conflit avec le pape Pie X. Toute l’intelligence politique, au sens complet du terme, d’Aristide Briand consiste à dépasser l’opposition et ses malentendus, par des aménagements du texte qui permirent un accord pratique après le Première Guerre mondial, sous le pontificat de Pie XI.

Si la volonté de rompre avec le passé de la France Royale, et le compromis napoléonien, n’était pas douteuse elle n’impliquait nullement un engagement hostile qui aurait participé de ce que Pierre Legendre appelle le mélodrame anticlérical. Telle était la volonté du petit Père Combes, ce ne sera pas celle de Briand et de Jaurès et les partisans de la lutte le comprendront très vite lors de discussion parlementaire. Maurice Allard, député du Var confie alors sa désillusion : « Je croyais qu’il existait, à la gauche de cette Chambre, une majorité décidée à faire une séparation conforme au vieux programme républicain, c’est-à-dire une séparation qui désarmât l’Église, qui tendit à diminuer sa malfaisance politique et sociale. Je me suis trompé. » Qui pouvait alors mesurer l’ampleur du pari ? Celui qui consistait à donner pour la première fois, à l’Eglise catholique, la première concernée même si elle n’était pas seule en cause, une liberté absolue que jamais l’État, quel qu’il soit, n’avait osé lui consentir. Il est d’ailleurs patent que les anticléricaux ne voulaient pas sortir du cadre concordataire, qui avait pour eux l’avantage de leur donner des moyens de pression sur une institution que la loi allait émanciper.

À lire la loi, on est frappé par son caractère essentiellement pratique. Aucune considération philosophique ne s’y trouve développée en dehors de deux principes clairement affirmés. On connaît bien sûr l’article 2 qui stipule la désunion radicale : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Mais on oublie l’article premier qui précise notamment l’esprit du texte : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions étudiées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » Émile Poulat insiste sur le vrai sens de la séparation, qui en aucun cas ne signifie rupture totale, indifférence ou encore moins hostilité. La séparation des pouvoirs selon Montesquieu ne marquait pas l’ignorance de ceux-ci entre eux mais leur distinction dans l’intérêt d’un meilleur exercice de l’autorité. Il en va de même dans ce domaine particulier. Et si l’abandon du statut concordataire exige une véritable dépossession de la puissance politique dans l’organisation des cultes, il s’agit de gérer au mieux le passage au nouveau régime afin que nul ne se trouve lésé.

Certes, la rupture est réelle et profonde, sa discussion de fond la plaus aiguë concerne la disparition de toute autorité spirituelle dans le domaine politique. « Il n’y a plus de pouvoir spirituel, mais seulement des libertés publiques. » Cependant, la nuance est capitale et elle devait faire l’objet de très longs commentaires : « L’État est souverain, mais il n’est pas suprême (ce qui est une constante de Bérulle à Portalis). Les États ont aujourd’hui acquis le monopole de la souveraineté politique : à moins de se vouloir totalitaire, il n’est pas en leur pouvoir de se poser en instance suprême, référence de la foi religieuse et de la conscience personnelle. Edgar Morin parlerait d’un changement de paradigme, Michel Foucault d’épistémé. » Je suis évidemment d’accord avec le Maître qu’est Émile Poulat, sur un point si essentiel, mais non sans objecter qu’il n’est nullement thématisé comme il le faudrait aujourd’hui. La philosophie politique telle qu’elle s’est formée à l’orée de la modernité me parait de la plus extrême ambiguïté à ce propos et la notion de lieu vide proposée par Claude Lefort, ne me semble pas prendre en compte l’enjeu véritable de ce qui relève des lois non écrites d’Antigone et de la « Cité de Dieu » d’Augustin dans l’éventuelle transposition moderne que requiert la pensée aujourd’hui. C’est dire que l’horizon ne s’est pas fermé depuis 1905 et que la concorde sans concordat qui s’est établie ménage d’autres étapes dans une continuité féconde.

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