Enseignement Secondaire.

Les trois crises de l’Éducation nationale.

Mardi 12 juin 2007, par Eugène MEUTHELET // La France

Éducation nationale a été au coeur de la campagne. De l’obligation de se lever pour les élèves quand les professeurs entrent en classe, à la révision de la carte scolaire, tout semble être présenté cependant comme un débat se situant à peine au niveau d’une élection législative. Une analyse attentive du système éducatif public doit nous faire prendre conscience de l’essentiel, c’est-à-dire de l’existence d’une triple crise révélant un manque d’arbitrage au plus haut niveau de l’État et remettant en cause tous les acteurs.

Qui n’a pas été surpris, au moment des fêtes de fin d’année ou des anniversaires, par les avalanches de cadeaux s’abattant sur nos chères têtes blondes ? La situation que vivent de nombreux adultes ressemble à celle que connaissent de nombreux professeurs cherchant à analyser les causes de leur perte d’autorité que les médias rapportent avec plus ou moins d’objectivité. Pour les aider à comprendre le phénomène de l’apparente insatisfaction des enfants, un léger saut dans le temps s’impose.

Le mythe de l’enfant roi

Enjambons deux ou trois générations d’élèves, pour partir du regard que les adultes portent sur eux, au milieu des années 1970. Faisons la constatation que de très grandes avancées sont alors faites, du point de vue de la connaissance psychologique. Celles-ci sont vulgarisées avec talent par Françoise Dolto. Mais, par la suite, un grand nombre de familles sont victimes du mythe de l’enfant roi. La crise puise ses origines dans l’idée que ce dernier est une personne comme les autres, au risque de le confondre peut-être avec ce qu’il n’est pas encore. Dans les salles de classes, cela se traduit, pour les professeurs, par des palabres incessantes, stimulantes du point de vue intellectuel, mais pesantes face à des enfants qui ne savent pas ce qu ils veulent.

À ce jeu, toutes les catégories socioprofessionnelles sont concernées, et même les cultures étrangères installées en France. Un ancien ministre de l’Education nationale était allé jusqu’à déclarer vouloir mettre l’élève au coeur du système éducatif ajoutant encore à la confusion. Le contre-pied a depuis été pris. Dans les réunions académiques, on rappelle que les apprenants, selon le jargon professionnel, ne doivent pas être autrement considérés que comme des élèves, c’est-à-dire des enfants sur lesquels les professeurs ont autorité. C’est un juste retour à l’ordre des choses qui devrait aider bien des parents à retrouver leur rôle. Mais cela ne règle pas au moins deux autres crises que traverse l’Education nationale.

Tout d’abord celle des erreurs commises par la pédagogique, dont les effets pervers commencent à peine à être mesurés. Les évaluations d’entrée en sixième, effectuées systématiquement auprès des élèves en français et en mathématiques montrent une situation plus qu’inquiétante. Les commentaires officiels se félicitent du fait que près des deux tiers des élèves réussissent aux questions de connaissance et reconnaissance des mots, ne parvenant pas à montrer au passage de difficultés propres aux établissements réputés être en difficultés. Mais le chiffre annoncé est surévalué ; On constate même que ce sont en fait 40,51 % des élèves qui ne maîtrisent pas les compétences requises. Ces enfants, autrement dit, ne comprennent pas ce qu’ils lisent. La pédagogie libérée de tout contrôle fait des ronds dans l’eau. Les nouvelles orientations ministérielles rompent heureusement avec les mauvaises pratiques. Le retour à la méthode alphabétique, la réintroduction de la grammaire comme matière à part entière, de même que la réforme de l’enseignement des mathématiques, marque une volonté de reprise en mains.

Une pédagogie libérée de tout contrôle.

L’auteur du rapport préconisant le retour à une grammaire traditionnelle note avec stupeur que « les éditeurs eux-mêmes » ont renoncé à éditer des ouvrages de grammaire et, aujourd’hui, dans les livres, tout est mélangé ; lecture, conjugaison, vocabulaire, grammaire.. « On a ainsi institué une chaîne de l’ignorance ». Les parents eux-mêmes avaient fini par ne plus rien comprendre. Dans ce jeu, le rôle joué par les plus hautes instances de l’Education nationale a été plus que néfaste. En ce domaine comme en tant d’autres, l’instance politique a laissé la structure décider de tout, au nom d’une certaine expertise, dont certes, on a eu besoin au moment de la massification de l’enseignement secondaire, après l’instauration du collège unique en 1976,. mais qu’ensuite, on a laissé sans contrôle. Prenons l’exemple des consignes données pour la mise en place de la fameuse note de vie scolaire, qui doit sanctionner le comportement des élèves aux collèges. Pour le rectorat de ClermontFerrand, son application doit éviter tout effet de double peine. Pourquoi une telle allusion ?

À Paris, la sensibilisation au développement durable doit permettre de lutter contre l’échec scolaire. Partout on mise sur l’équipement en matériel informatique. Quelle logique, excepté celle de la volonté de plaire, prévaut ? En tous cas pas celle qui veut rester attentive aux élèves et à leurs besoins en savoirs fondamentaux. D’aucuns proposent la suppression pure et simple des corps d’inspection et des instituts de Formation des Maîtres ( I.U.F.M.). C’est peut-être oublier, là aussi, qu’ils ne sont pas seuls à décider.

Se donner bonne conscience.

C’est ainsi qu’il faut s’interroger sur la troisième crise, qui touche le système éducatif qui relève du pouvoir politique. Les propos fleurant bon l’école à papa ne peuvent à eux seuls constituer une réelle alternative. On pourrait même croire que le retour aux bonnes vieilles méthodes ne sert, dans certains discours, qu’à se donner bonne conscience. Mis en perspective par les autres réformes visant, elles, à dégraisser le mammouth et auxquelles répondent les manifestations d’enseignants, ils révèlent le peu de cas fait en réalité de l’Education nationale. Du strict point de vue des élèves, que prévoit en effet de nouveau le projet modifiant le statut de l’enseignant.? En premier lieu que ce dernier peut être amené à travailler dans les établissements de trois communes à la fois, contre deux actuellement, qu’il peut être tenu d’effectuer tout ou partie de son service dans une autre discipline que la sienne.

Le mot de classe, dans les textes, est remplacé par celui de division, pour permettre la constitution de groupes de langues très hétérogènes, comprenant des élèves de différents niveaux. Dans les lycées professionnels, les missions d’éducation désignées par le mot formation le sont désormais par le mot éducation, afin de permettre la polyvalence d’enseignants bénéficiant jusqu’à aujourd’hui de formations spécifiques. Les heures consacrées en fin de journée ou les mercredis après-midi aux activités sportives en dehors des horaires normaux sont supprimées. Quelle logique prévaut, si ce n’est celle qui accompagne la volonté de faire des économies ? On est loin là, de la volonté affichée de constituer des équipes éducatives stables et très compétentes. Il est prévu d’instaurer des activités éducatives au titre d’un établissement ou d’un réseau d’établissement, en matière de soutien périscolaire, avec appel, notamment, au secteur associatif et à des acteurs extérieurs. On parachève un mouvement de privatisation, suivi d’un vague contrôle.

Ce n’est pas à celle de papa que l’école de demain risque de ressembler, mais à une autre importée d’outre-Atlantique et d’outre-Manche. Ce modèle, les deux grands candidats, de gauche et de droite, à l’élection présidentielle, l’évoquent, probablement sans s’en rendre compte, en demandant la fin de la fameuse carte scolaire et en réclamant la possibilité pour les parents de choisir librement l’école de leurs enfants. Le libre choix scolaire et la concurrence entre établissements doivent amener la hausse du niveau général de l’enseignement. Ces idées sont celles de Milton Friedman. Le processus d’externalisation de certains services, comme la cantine ou la gestion de certaines catégories de personnels, en est une première ébauche. Mais le résultat que l’on obtiendra ne sera pas la fin de l’inégalité scolaire ce ne sera qu’un renforcement des gestions et des structures administratives locales.

Remise en cause des principes de cohésion et d’équité.

Regardons ce qui se passe aux Etats-Unis. On y constate que la présence d’une bonne école, dans un quartier, est aujourd’hui, plus qu’hier encore, un facteur déterminant quand vient le moment de choisir une résidence. Les municipalités réputées bénéficier de finances locales solides sont les plus demandées et, dans certains cas, l’argent ou le piston ne suffisent même plus à y obtenir une entrée, tant les charges pèsent sur les municipalités.

Le clivage scolaire observé au niveau des élèves, se retrouve chez les professeurs, distinguant ceux des quartiers réputés difficiles, de ceux bénéficiant de tous les avantages et des bonnes références d’écoles modèles. Les classements annuels publiés par les médias, que nous connaissons aussi chez nous, ne font que renforcer la tendance aux inégalités. Réfléchissons-y à deux fois avant de commencer à nous engager, en France, dans un tel système.

Les choix politiques récents remettent en cause les principes de cohésion et d’équité. Il ne reste pas moins vrai que de nouvelles orientations doivent être prises pour l’école. On pense notamment à son ouverture, sans qu’il y ait soumission, au monde de l’entreprise. Mais il s’agit là de la mise en oeuvre d’une vraie politique de l’enseignement professionnel, et non d’un délestage comme le laissent entrevoir les mesures déjà adoptées. Pour commencer à régler ces trois grandes crises, un projet national présenté par un chef de l’Etat, se sentant vraiment comptable de la cohésion future de la société, doit être mis en oeuvre.

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