En attendant que les fées se penchent sur lui...

Mercredi 24 novembre 2010, par René Cagnat // Le Monde

Nombreux sont les « génies » qui soufflent sur le feu... du « chaudron centrasiatique ».

Dans un grand entretien donnée à la revue « Diplomatie », notre ami René Cagnat fait le point et nous dresse quelques perspectives.

Entre « les larmes du diable » et « les larmes d’Allah », toutes les potions sont réunies pour que se joue le « Très grand Jeu »...

Avec nos chaleureux remerciements à la rédaction de « Diplomatie » qui nous autorise la reprise de ce grand entretien...


Un grand numéro... http://www.diplomatie-presse.com/?p=3226

La Russie et le« chaudron » centrasiatique


Photo ci-contre : Représentation de l’Asie centrale. (© AridOcean)

Entretien

Avec René Cagnat, colonel(er), docteur en sciences politiques, ancien attaché militaire en URSS, Bulgarie, Roumanie, Ouzbékistan et enfin au
Kirghizstan*. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur l’Asie centrale, dont l’essai « La Rumeur des steppes » (Payot, 1999), le roman Djildiz (Flammarion, 2003), les albums « En pays kirghize (Transboréal, 2006) et « Voyage au coeur des empires : Crimée, Caucase, Asie centrale (Actes Sud, 2009).

Vous parlez de « chaudron » pour décrire les relations entre la Russie et l’Asie centrale. Pourquoi cette métaphore ?

René Cagnat : « L’Asie centrale est une région tellement compliquée, à l’image de l’Orient en général, que recourir à une approche classique ne permet pas de la comprendre, d’où la métaphore du chaudron centrasiatique. J’ai choisi le chaudron car il symbolise à la fois l’aspect gastronomique et convivial. Il y a le contenu du chaudron, et autour tous ceux qui s’activent pour animer le feu et concocter la mixture qu’il contient. Ce chaudron centrasiatique renferme divers ingrédients dont notamment les « larmes du diable » et les « larmes d’Allah ».

Les « larmes du diable », c’est le nom que l’on donne aux hydrocarbures en Asie centrale. Cette image rend compte de la réalité de cette région aujourd’hui : un énorme gisement de pétrole et de gaz. à ce titre, elle est devenue l’un des grands points de vente d’hydrocarbures dans le monde. Le chaudron centrasiatique contient également d’autres ingrédients en termes de ressources, tels que l’uranium et les métaux rares du Kazakhstan, l’or ouzbek et kirghize, les pierres précieuses du Tadjikistan ou le coton ouzbek qui donnent l’occasion à des mafias de s’organiser, de tirer profit des richesses au détriment du peuple. Voilà toute une manne qui pourrait profiter à l’Asie centrale et souvent lui échappe.

Nous retrouvons également dans le chaudron les « larmes d’Allah », nom donné à l’héroïne liquide ainsi qu’à toutes les autres drogues qui l’accompagnent. Les « larmes d’Allah » sont encore plus regrettables que les « larmes du diable ». Elles représentent, ces dernières années, selon le directeur de l’Office de la drogue russe, un chiffre d’affaires de plus de 100 milliards de dollars dans la région, soit un marché équivalent à celui des hydrocarbures.

L’évaluation englobe la production en Afghanistan, sa commercialisation en Asie centrale et vers la Russie en particulier, pays actuellement le plus dépendant à l’héroïne (1). à cause de cette drogue, la population russe perd 30 000 personnes par an, essentiellement des jeunes. Un bilan plus élevé
que le nombre de morts liées à la guerre en Afghanistan. Ainsi, chaque année, la Russie perd en nombre de victimes l’équivalent d’une guerre majeure. »

Que font les Russes par rapport à ce fléau de la drogue qui vient d’Asie centrale ?

« Les Russes commencent à se réveiller. Ils tentent notamment d’installer dans la région d’Och, dans le Sud du Kirghizstan, un bataillon dont la mission serait de lutter contre la drogue.

Ils sont actuellement en négociation sur ce sujet et 50 gardes frontières viennent d’être déployés à Och même. Les trafiquants de drogues locaux prennent pleinement conscience de la volonté
russe de lutter contre la drogue et en sont très inquiets. Ce serait la raison pour laquelle ces mafieux susciteraient actuellement des révoltes, mais aussi des pogroms, dans le but de ralentir ou d’empêcher l’installation des Russes qui sont les plus à même de lutter contre eux. Seuls les Russes disposent de moyens véritablement efficaces car ils connaissent le terrain, ce qui n’est pas le cas des organisations occidentales. Je ne critique pas ces dernières, car elles font ce qu’elles peuvent, mais elles n’ont pas l’expérience du terrain en Asie centrale et ne savent pas comment réagir dans le contexte centrasiatique. Ce type d’opérations demande du doigté, des connaissances, de l’expérience, ce qu’ont acquis les Russes. Certes, ils ne sont pas merveilleusement adroits, comme nous avons pu le constater en Tchétchénie, mais ils y ont appris bien des choses. De par leurs expériences, ils seraient sans doute meilleurs en Asie centrale qu’ils ne l’ont été au Caucase. Les mafieux locaux les craignent car ils sentent que les Russes peuvent mener un travail effectif qui leur nuira. Cela dépendra également de la marge de manœuvre laissée aux Russes, car dans la lutte anti-drogue, il existe toujours quelque part des obstacles qui apparaissent. Être fonctionnaire dans ce domaine doit se révéler extrêmement frustrant : les responsables savent beaucoup de choses, mais au moment d’agir, un blocage se révèle souvent. Je n’ose même pas en donner la raison, mais je pense que chacun la devine. Il suffit de penser notamment aux 100 milliards de dollars qui permettent d’acheter n’importe qui et n’importe quoi dans les meilleures conditions. »

L’Asie centrale est souvent définie comme le pré carré des Russes. Qu’en est-il concrètement de leur influence aujourd’hui à l’échelle régionale ?

« Les Russes tentent d’empêcher leurs rivaux de s’implanter à leur place. Mais ils ne sont pas dans une situation très favorable à cause de leurs difficultés démographiques et économiques. Les revenus du pétrole et du gaz donnent l’impression que tout se passe très bien, mais dans la réalité, cet argent est souvent aux mains des nouveaux riches qui le dépensent à Courchevel ou sur la Côte d’Azur. Bien peu de cette manne bénéficie à la Russie. Même si Poutine et Medvedev ont réalisé de gros progrès par rapport aux dirigeants précédents, le résultat n’est pas idéal. La Russie est un pays à problèmes. Ce pays boit de la vodka, sa population se drogue et elle ne fait pas d’enfants.

On appelle cela « la croix russe ». Avec une mortalité très élevée et une natalité extrêmement basse, la Russie accuse chaque année une perte nette de population de l’ordre de 200 000 à 300 000
personnes. Sur ce sujet, certains journalistes russes ont écrit des articles tout à fait alarmistes et inquiétants. Cette situation est déplorable et imaginer que cette population puisse disparaître est
très triste. Le gouvernement russe est conscient du problème, mais, confisqué par l’urgence, il préfère l’oublier pour accorder la priorité aux questions économiques ou stratégiques. Le problème
démographique sera ressenti dans 5 ou 10 ans. Nous avons pu observer dernièrement une embellie, attribuée aux encouragements financiers prévus par Poutine. Mais l’amélioration serait due surtout à
un léger rétablissement démographique dans les années 80. Dans deux ans, la situation risque de se dégrader.


Juin 2009 : en haut du col de Shakhristan (Tadjikistan), au grand amusement des Tadjiks, un ouvrier chinois (à gauche) achète un âne (au premier plan) pour la subsistance de son équipe... (© René Cagnat)

Les Russes ont des préoccupations surtout stratégiques. Leur alliance avec les Chinois résulte du fait que l’attitude des États-Unis les inquiétait beaucoup ces dernières années. Je fais notamment allusion aux discussions sur l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN. Moscou a donc été contraint de se jeter dans les bras des Chinois qui empiètent du côté de l’Extrême-Orient russe, où il existe réellement des implantations chinoises en territoire russe.

Dans la région de Vladivostok, 4 250 km de frontière séparent 7 millions de Russes de 60 millions de Chinois. En septembre 2009, un groupe de travail s’est réuni pour élaborer le plan de développement stratégique de Vladivostok jusqu’en 2020. La moitié de la ville pourrait être louée à la Chine pour une durée de 75 ans contre 3 milliards d’euros de loyer. Si cette proposition ne devrait pas se concrétiser dans l’immédiat, la Chine a renoué en 2008 avec un programme destiné à récupérer certaines terres sous juridiction russe. (© Khrushchev Georgy Ivanovich)

Pékin se prépare également à empiéter en Asie centrale en y construisant des autoroutes magnifiques, des lignes électriques ou des gazoducs dans le prolongement des travaux réalisés au Xinjiang. Tout cela pourrait les aider un jour à prendre le contrôle de l’Asie centrale. Les Chinois contrôlent déjà la région sur le plan commercial. Pour leur part, les Russes ont perdu leur influence commerciale, même s’ils vendent encore certains produits de consommation ou des camions.
Les ventes massives de l’époque de l’Union soviétique ont complètement disparu, écrasées par la pacotille chinoise qui est de très mauvaise qualité.

Non, l’Asie centrale n’est plus tout à fait le pré carré des Russes.


2010 : Influence américaine au Kirghizstan... (© René Cagnat)

Leur influence reste forte au Kirghizstan et au Kazakhstan mais a fortement reculé en Ouzbékistan, où le président Karimov change régulièrement d’alliés. Au cours de la dernière réunion de l’ONU à New York, Islam Karimov n’a pas été reçu par Barack Obama, qui lui reproche son attitude vis-à-vis des droits de l’Homme. Les Ouzbeks, qui se montraient relativement favorables aux Américains, ont donc décidé de renverser la vapeur pour revenir du côté russe.

Cette relation change sans arrêt, ce qui n’est pas bon pour l’instauration de relations commerciales stables. Actuellement, 90 % des exportations ouzbèkes vers la Russie concernent le gaz.

Si les Russes ne sont plus la puissance dominante à l’échelle régionale, quels sont les nouveaux acteurs de la scène centrasiatique ?

« Nous assistons actuellement à une évolution majeure : l’amélioration des relations entre les Russes et les Américains. Un représentant américain, George Krol, a déclaré au printemps 2010 que la guerre froide était terminée et que la base américaine de Manas au Kirghizstan serait abandonnée dès que le conflit en Afghanistan serait terminé.

Cette déclaration a plu aux Russes. Par ailleurs, en réponse au contexte actuel au Pakistan, où les convois de ravitaillement de l’OTAN sont de plus en plus attaqués, une grande part de l’approvisionnement passe désormais par ce qui est appelé le « réseau logistique Nord ». Cet axe arrive à Riga en Lettonie, traverse par voie de chemin de fer la Russie puis le Kazakhstan et se termine en Ouzbékistan ou au Tadjikistan pour rejoindre l’Afghanistan. Les États-Unis payent en dollars pour ces transports, tant sur le plan terrestre qu’aérien, ce qui représente une manne extraordinaire pour la Russie et les pays centrasiatiques. L’autre élément de rapprochement provient du fait que la Russie vend de plus en plus de matériel militaire au gouvernement afghan de Hamid Karzaï : c’est utile car les Afghans sont encore largement dotés de matériel soviétique. Si les Russes fournissent des munitions, cela est favorable à la future armée afghane. Les États-Unis n’y voient aucun inconvénient, car la Russie ne constitue pas un concurrent en Afghanistan.

Les Russes y ont pris une leçon et ne sont pas tentés de se lancer dans un engagement comme les Américains ont eu la « bêtise » de le faire. Ils se contentent simplement de fournir du matériel et
des munitions contre argent comptant.

Alors, quelles vont être les conséquences du rapprochement russo-américain sur les relations sino-russes, dans ce triangle de relations que j’appelle le « Très grand Jeu » (2) ? Actuellement, les relations sino-russes sont encadrées par l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) fondée en 2001.

Est-ce que les relations Pékin-Moscou peuvent être gênées ? Je ne le pense pas. Cette coopération a été bien verrouillée par les Chinois qui en tirent avantage. Il ne faudrait pourtant pas que Pékin aille trop loin car Moscou se retournerait vers Washington.


Chantier routier chinois dans l’Alaï kirghize (à l’ouest d’At-Bachi, à 3 600 m d’altitude).

Les travaux routiers au premier plan sont ceux de la route de l’Alaï destinée à relier (vers
2016 ?), au travers des Pamirs et des monts Célestes, Kachgar (Xinjiang) à Mazar-e-Charif
(Afghanistan) par les postes frontières d’Irkechtam (Kirghizstan), Karamyk (Tadjikistan),
Tursunzade (Ouzbékistan), Termez-Khaïraton (Nord de l’Afghanistan). (© René Cagnat)

Par « verrouillage des Chinois », j’entends l’accord institutionnel de l’OCS ainsi que les accords commerciaux de livraison de pétrole ou de gaz sibérien à la Chine et qui ne peuvent pas changer du jour au lendemain.
De par cette situation, le rapprochement russo-américain ne pourrait pas aller trop loin. Cependant, un changement majeur peut arriver, si le triangle devient rectangle.

Une quatrième puissance émerge actuellement sur place. Je la définirai par le terme d’« Islam mafieux ». L’islam est une religion très respectable, mais qui malheureusement et par l’intermédiaire d’intégristes ou d’excités, tels les talibans, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan ou Al-Qaïda, s’acoquine avec de riches mafieux. Ces derniers aident les fondamentalistes à financer leur guerre et à acheter des personnalités, de façon à faciliter en retour leurs propres implantations et activités. Cet « Islam mafieux » devient donc un quatrième élément qui s’ajoute aux trois participants du triangle. Si la drogue commence à être vendue en Chine, par l’intermédiaire des Ouïghours du Xinjiang qui veulent nuire au gouvernement chinois, cela deviendra très inquiétant pour les Chinois. La Chine risquerait alors d’être gangrenée de l’intérieur, comme ce fut le cas à l’époque des guerres de l’opium. Si les Américains ont l’habileté de ne pas aider ce commerce entre l’Afghanistan, le Ouïghourstan et les consommateurs de drogue chinois, nous pourrons assister à la jonction du triangle Chine-Russie-Etats-Unis contre le problème de drogue et « l’Islam mafieux ». Dans cette situation de trois contre un, je souhaite beaucoup de plaisir à « l’Islam mafieux ».

Il s’agit d’une vision assez théorique des choses, mais elle constituerait pourtant une situation idéale afin de régler le problème afghan. Les Américains ne sont peut-être pas assez astucieux pour procéder de cette façon. Les Russes vont peut-être agir dans un autre sens : il se peut que d’autres éléments de l’équation (rivalités au Kirghizstan, etc.) viennent compliquer la situation. »

Qu’en est-il des puissances émergentes telles que l’Iran ou la Turquie, lesquelles ont une influence – au moins culturelle-dans la région ?

« Leur influence est considérable. La République islamique d’Iran est presque chez elle en Asie centrale, car cette zone relève de la civilisation perse.


Mars 2010 – Le président Afghan Hamid Karzai reçoit Mahmoud Ahmadinejad à Kabul

L’Asie centrale s’inscrit dans l’aire du Norouz, c’est à dire l’aire du nouvel an iranien (le 21 mars), fêté dans l’ensemble de la région. De plus, le peuple tadjik, qui est presque voisin de l’Iran, parle la même langue que les Iraniens. Téhéran est susceptible de peser en Asie centrale et fut d’ailleurs soutenue, lors de la crise avec les Etats-Unis, par la Russie qui l’a aidée pour la centrale nucléaire de Bushehr, et par la Chine qui lui achetait du pétrole ou du gaz. L’Iran fait partie de l’OCS en tant qu’observateur et se trouve donc dans une position favorable actuellement par rapport à l’Asie centrale : celui qui bénéficie de l’aide simultanée de deux membres du triangle reçoit beaucoup.

La Turquie est également chez elle en Asie centrale, dont l’ancien nom était le Turkestan, qui signifie le pays des Turks.


Parmi toutes les langues altaïques, ce sont les langues turques qui comptent le plus grand nombre de locuteurs dont le turc (50 millions), l’azéri (14 millions), le kazakh (8 millions), l’ouïgour (7 millions), le tatar (7 millions), le kirghiz (3 millions), le turkmène (3 millions), le tchouvache (2 millions). 
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/monde/famaltaik.htm

Nous y trouvons les Turks avec un « k », c’est-à-dire ceux qui figurent à l’est de la mer Caspienne. De l’autre côté sont installés les Turcs avec un « c » (Azéris, Anatoliens, Turcs des Balkans). Les langues turques se retrouvent jusqu’en Yakoutie, dans le centre de la Sibérie, et en Tchouvachie (région de la moyenne Volga).


18 juin 2010 à Och (Kirghizstan) : les humeurs du chaudron... Boutiques ouzbèkes du bazar d’Och, probablement incendiées par des Kirghizes.(© René Cagnat)

Même si on ne se comprend guère, notamment entre Kirghizes et Turcs, les chiffres sont les mêmes, certains mots essentiels sont également identiques.

Mais le lexique n’est pas le même. Par le passé, le persan, au même titre que le français, exerça une influence énorme sur le turc d’Anatolie mais en eut moins, au XXe siècle, sur les langues d’Asie centrale, imprégnées par le russe. Même chose au Xinjiang pour le ouïghour marqué par le chinois. Ceci étant, les Turcs d’Anatolie représentent le grand frère, celui qui excelle dans le commerce. Mais les Turcs voient souvent leur marché disparaître au profit des Chinois qui se montrent moins maladroits. à la chute de l’URSS, les Turcs anatoliens ont fait leur apparition sur les bazars centrasiatiques.

Expérience cuisante car, bien souvent, ces Turcs signent une affaire puis disparaissent dans un tourbillon de poussière, fournissant au client un produit qui ressemble peu à ce qu’indique le
contrat. Les excellents commerçants que sont les Ouzbeks ont été échaudés par les Turcs et cela a abouti à certaines tensions entre eux. Les Ouzbeks représentent le deuxième peuple turc au monde
avec une population de près de 30 millions d’habitants. Il existe donc malgré tout une solidarité naturelle avec la Turquie. Des organisations internationales affichent cette union entre tous les pays
turcs. Nous assistons bien à la création d’une communauté turque et la Turquie dispose d’une incontestable influence sur les plans culturel et commercial. »

Pourriez-vous dresser une liste de l’ordre d’influence des différentes puissances qui interviennent dans l’échiquier centrasiatique et qui ont donc mis à mal l’hégémonie russe dans la région ?


Le président kazakh, Noursoultan Nazarbayev, en compagnie du président russe, Dmitri Medvedev. Actuel président de l’OSCE, le Kazakhstan est considéré aujourd’hui comme la puissance montante ayant le leadership en Asie centrale, au détriment de l’Ouzbékistan. (© Presidential Press and Information Office)

« Dans l’ordre d’influence, les Chinois figurent au premier rang et noyautent le commerce, puis les Russes dont la culture prévaut encore souvent et qui dominent le secteur énergétique. Nous
trouvons en troisième position la Turquie et l’Allemagne (qui bénéficie d’une minorité sur place). Viennent ensuite des pays comme les États-Unis, le Japon ou la Corée puis, au risque de vous surprendre, le Canada, possesseur de mines d’or, et la Suisse, qui vend l’or d’Asie centrale et est très bien positionnée sur le plan financier. Les influences en hausse de l’Iran, du Pakistan, de l’Inde, de l’Arabie saoudite (culturelle et religieuse), des émirats arabes unis (commerciale), de la Biélorussie et de l’Ukraine, voire d’Israël (en Ouzbékistan et Kazakhstan) doivent être citées. »

A l’échelle de l’Asie centrale, est-ce qu’un pays exerce un leadership régional par rapport aux autres ?


Réunion des six chefs d’état membres de l’Organisation de Coopération de Shanghaï
(Chine, Russie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Tadjikistan) pour la Mission
de paix 2007. (© Presidential Press and Information Office)

« Depuis le début des années 1990, une rivalité entre l’Ouzbékistan et le Kazakhstan a toujours existé. Au début, le camp ouzbek l’a systématiquement emporté. Grâce à la politique assez adroite du président kazakh Noursoultan Nazarbayev, les Kazakhs prennent actuellement le dessus. Avec 28 millions d’habitants, l’Ouzbékistan a un poids démographique non négligeable dans la région et dispose de l’armée la plus aguerrie. Mais le Kazakhstan, fort de ses 17 millions d’habitants, a progressé. Il dirige, cette année, l’OSCE (3) et conduit une politique efficace (4). L’Asie centrale est une zone où les personnes sont très sensibles au prestige extérieur et l’aksakal (5) Nazarbayev « marque des points » par rapport aux autres sur ce plan (6). Le Kazakhstan dispose également d’une manne financière que les autres n’ont pas, exception faite du Turkménistan, qui constitue un cas particulier dans la région, du fait de son statut de neutralité. Malgré son statut, ce pays renforce actuellement son armée et se dote de matériels militaires de pointe (7). Il a, en effet, beaucoup à défendre, notamment sa vaste capacité gazière.

Le Turkménistan est un émirat gazier qui dispose de ressources en gaz qui seraient suffisantes, dit-il, pour approvisionner l’Europe en gaz pendant 20 ans (8). Et de nouveaux gisements sont découverts très régulièrement, comme récemment ceux de pétrole et de gaz situés sur la rive droite de l’Amou-Daria et qui attisent la jalousie de l’Ouzbékistan voisin. Cette situation est d’ailleurs belligène. Il suffirait d’une offensive des Ouzbeks sur la rive droite pour récupérer très vite un énorme potentiel énergétique. »

Cette manne énergétique ne risque-telle pas de générer un conflit à l’échelle régionale ? Le problème du manque d’eau dans la région n’est-il pas lui aussi une source probable de conflit ? « Le problème de l’Asie centrale, c’est le problème de tous les pays qui ont vu leurs frontières définies à l’époque stalinienne. Si un état remet en cause des frontières, qui sont très artificielles,
comme celles du Ferghana ou de la rive droite de l’Amou-Daria, alors il ouvre la boîte de Pandore pour tous les autres, qui remettront en cause toutes les frontières.

Pour l’heure, personne n’ose jouer avec les frontières, mais cela pourrait se produire dans une situation de besoin. Avec la natalité extrêmement forte, des besoins qui vont augmenter, et des ressources plus au moins stagnantes, voire en baisse à cause du manque d’eau, des situations de disette se produiront. Les glaciers commencent à fondre sérieusement, même si le Kirghizstan et le Tadjikistan disposent encore de belles réserves.

Si ces ressources sont mal gérées, la pénurie interviendra d’ici 10 ou 15 ans, et l’eau deviendra alors un ingrédient du chaudron, mais par manque. C’est la raison pour laquelle les fleuves sibériens,
devenus argument stratégique, revêtent désormais une importance considérable pour les Russes. Si ces derniers fournissent de l’eau au Kazakhstan ou à l’Ouzbékistan dont la population et les cultures
seront assoiffées, ils attendront en échange du pétrole, du gaz, de l’uranium ou du coton. Cette eau va se monnayer. Malgré leurs problèmes démographiques, les Russes disposent donc encore d’atouts majeurs. Mais comme disait Jean Bodin (9), « il n’est de richesses que d’hommes », et c’est sans doute ce qui manque le plus en Russie : des êtres humains… »

Entretien réalisé par Thomas Delage

La base américaine de Manas au Kirghizstan est la plaque tournante aérienne des opérations militaires de la coalition en Afghanistan. Les principales missions des avions stationnés sur place concernent le ravitaillement en vol, les opérations de transport aérien stratégique, le transport aérien de combat et de parachutage, ainsi que le soutien d’évacuation sanitaire. Située à 25 km de la capitale du pays (Bichkek), elle accueille près de 1000 soldats américain, français et espagnols. (© DoD)

Article réalisé en collaboration avec le Festival International de Géographie de St-Dié

Notes :

  1. Nikolaï Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité russe, a déclaré le 5 octobre 2010 que la Russie consommait 20 % de l’héroïne mondiale.
  2. In Revue de défense nationale, mars 2002.
  3. Jusqu’au 31 décembre 2010 (NdlR).
  4. à l’initiative de la présidence kazakhe de l’OSCE, une conférence internationale sur la lutte contre la drogue a été organisée à Vienne les 8 et 9 juillet 2010. Les 14 et 15 octobre 2010 à Astana se tient une conférence antiterroriste de l’OSCEZ Mot à mot : « barbe blanche », ancien.
  5. La réunion d’Astana des 1er et 2 décembre 2010 doit réunir l’ensemble des présidents et des grands patrons de l’OSCE. Cet événement va constituer un show extraordinaire pour le président Nazarbayev. L’aide à apporter à l’Afghanistan dans la lutte contre le narcotrafic sera au centre de ce sommet.
  6. Le Turkménistan a acheté pour 47 millions de dollars d’armes à la Russie en 2009.
  7. En 2009, des médias russes avaient rapporté que le Turkménistan avait publié des données exagérant de deux à trois fois le niveau de ses réserves de gaz estimées actuellement à 7 940 milliards de m3, soit la 4e réserve mondiale de gaz (derrière la Russie, l’Iran et le Qatar).
  8. Théoricien politique français né en 1529 qui influença l’histoire intellectuelle de l’Europe par la formulation de ses théories économiques. Il est considéré comme l’introducteur du concept moderne de souveraineté.

Kirghizstan ou Kirgyzstan ?

* René Cagnat est opposé à cette graphie (utilisée dans Diplomatie et basée sur la norme de la Commission de toponymie de l’IGN).
Il lui préfère la graphie « Kyrgyzstan » car elle « correspond à l’orthographe turque et kirghize, tandis que Kirghizie vient de Kirghiziya, déformation russe de Kyrgyzstan, et Kirghizistan est une création française mêlant les deux orthographes… ». (NdlR)

République islamique d’Afghanistan

  • Président : Hamid Karzaï
  • Superficie : 652 090 km²
  • Population : entre 24,5 et 29 M (et 3 M de réfugiés afghans en Iran et au Pakistan)
  • Langues : pachtou, dari, autres langues d’usage courant : ouzbek, turkmène
  • Religions : 84 % de musulmans sunnites (rite hanéfite), 15 % de musulmans chiites (duodécimains et ismaéliens), autres (sikhs, hindous...)
  • PIB (2008) : 8,7 Md d’USD (hors production d’opium)
  • PIB/hab. en PPA (2009) : 800 USD
  • Principaux fournisseurs (2009) : Pakistan (26,8 %), Etats-Unis (24,8 %), Inde (5,1 %), Allemagne (5,1 %), Russie (4 %), Royaume-Uni (3,3 %).
  • Principaux clients (2009) : Etats-Unis (26,5 %), Inde (23,1 %), Pakistan (17,4 %), Tadjikistan (12,5 %) Russie (2,9 %), Iran (2,3 %).

République kirghize

  • Président : Rosa Otounbaeva
  • Superficie : 199 900 km2
  • Population (2009) : 5,431 M
  • Langues officielles : kirghize (langue d’état) et russe (langue officielle) ; langue courante : ouzbek (13,6 % de la population)
  • Religions : islam sunnite (hanafite), marqué par les influences du chamanisme
  • PIB (2008) : 5,1 Md USD
  • PIB/hab. en PPA (2008) : 2 200 USD
  • Principaux fournisseurs (2009) : Russie (36,7 %), Chine (16,5 %), Kazakhstan (9,3 %)
  • Principaux clients (2009) : Suisse (23,1 %), France (15,1 %), Russie (14,8 %)

Visite de Vladimir Poutine sur la base militaire russe de Kant au Kirghizstan en 2003. Installée à 20 km de Bichkek, la capitale du pays, elle accueille la 5e armée de l’Air des forces aériennes russes. La Russie est actuellement en discussion avec le gouvernement local en place pour créer une base unifiée qui réunirait ses quatre sites militaires situés au Kirghizstan.
(© Presidential Press and Information Office)

République populaire de Chine

  • Président : Hu Jintao
  • Superficie : 9 561 000 km2
  • Population : 1 328 M
  • Langue officielle : chinois (mandarin ou putonghua)
  • Religions : bouddhisme, taoïsme, islam, catholicisme, protestantisme
  • PIB (2009) : 4 909 Md USD
  • PIB/hab. en PPA (2009) : 3566 USD
  • Principaux fournisseurs : Japon, Union européenne, Taïwan, Corée du Sud, États-Unis
  • Principaux clients : Union européenne, États-Unis, Hong Kong, Japon

République du Kazakhstan

  • Président : Noursoultan Nazarbayev
  • Superficie : 2 717 300 km2
  • Population (2009) : 15,8 M
  • Langues officielles : kazakh (langue d’État), russe (langue officielle)
  • Religions : islam sunnite (47 %), orthodoxie (44 %), minorité catholique, minorité protestante
  • PIB (2009) : 107 Md USD (2/3 du PIB en Asie centrale)
  • PIB/hab. en PPA (2008) : 11 245 USD
  • Principaux fournisseurs (2008) : Russie (36,4 %), Chine (24,3 %), Allemagne (6,1 %)
  • Principaux clients (2008) : Chine (14,3 %), Russie (12,2 %), Allemagne (10,8 %)

République d’Ouzbékistan

  • Président : Islam Karimov
  • Superficie : 447 400 km2
  • Population (2009) : 27,6 M
  • Langue officielle : ouzbek (famille de la langue turque)
  • Religions : islam sunnite (88 %), orthodoxie (9 %)
  • PIB (2009) : 33 Md USD
  • PIB/hab. en PPA (2008) : 2 595 USD
  • Principaux fournisseurs (2008) : Russie (25,3 %), Turquie (9,7 %), Kazakhstan (7,6 %)
  • Principaux clients (2009) : Russie (19,1 %), Chine (13,4 %), Afghanistan (5,9 %)

 

Fédération de Russie

  • Président : Dmitri Medvedev
  • Superficie : 17 millions de km²
  • Population : 140 M
  • Langue officielle : russe
  • Religions : orthodoxes pratiquants (15-20 %), musulmans pratiquants (10-15 %), autres confessions chrétiennes (2 %)
  • PIB (2009) : 1 240 Md USD
  • PIB/hab. en PPA (2009)* : 15 100 USD
  • Principaux fournisseurs (2009) : Chine (13,6 %), Allemagne (12,7 %), États-Unis (5,5%)
  • Principaux clients (2009) : Pays-Bas (12%), Italie (8,3%), Allemagne (6,2%)

République du Tadjikistan

  • Président : Emomali Rakhmon
  • Superficie : 143 100 km2
  • Population (2009) : 7,349 M
  • Langue officielle : tadjik, langue courante : russe (communication interethnique)
  • Religions : Islam sunnite (90 %), minorité de chiites ismaéliens (dans le Pamir, 5%), orthodoxie (200 000)
  • PIB (2008) : 5,2 Mds USD
  • PIB/hab. en PPA (2008) : 1 800 USD
  • Principaux fournisseurs (2008) : Russie (32 %), Chine (11,9 %), Kazakhstan (8,8 %)
  • Principaux clients (2008) : Pays-Bas (36,7 %), Turquie (26,5 %), Russie (8,6 %)

Visite du président russe Dmitri Medvedev au Tadjikistan en 2008. Le pays est aujourd’hui la plus importante plateforme militaire russe en Asie centrale avec la présence de la 201e division de fusiliers motorisés (5 000 hommes).
Souhaitant s’émanciper de la tutelle russe, le président tadjik, Emomali Rahmon (à droite sur la photo), aurait exprimé sa volonté de demander un loyer pour la base militaire russe, et a fait voter une loi pour mettre un terme à l’usage du russe comme langue officielle.

Le pays accueille également depuis 2001 une base aérienne française de 240 hommes, ainsi que la seule base militaire indienne à l’étranger. (© Presidential Press and Information Office)

Turkménistan

  • Chef de l’état, président du Cabinet des ministres : Gourbanguly Berdymoukhamedov
  • Superficie : 488 100 km2
  • Population (2009) : 4,8 M
  • Langue officielle : turkmène, langue courante : russe (y compris par l’administration et les officiels)
  • Religions : islam sunnite (89 %), orthodoxie
  • PIB (2008) : 27,2 Md USD
  • PIB/hab. en PPA (2009*) : 6700 USD
  • Principaux fournisseurs (2009) : Russie (43 %), Iran (21 %), Turquie (12 %)
  • Principaux clients (2008) : Ukraine (41,6 %), Iran (14 %), Pologne (9,6 %)

Le narcotrafic, déjà favorisé par la géopolitique régionale, a pris une dimension nouvelle avec l’ouverture des frontières et le passage à l’économie de marché des sociétés post-soviétiques. Depuis 1991, le trafic, empruntant les routes méridionales, s’est rapidement réorienté vers l’Asie centrale en direction de la Russie et de l’Europe. Jusqu’à la fin des années 1990, le rôle de la région dans le narcotrafic mondial était celui d’un espace de flux. Depuis, cette situation a évolué et les cinq États tendent à devenir également des lieux de production, de transformation et de consommation. Le trafic de drogue entraîne, dans un contexte social fragile, des risques sanitaires importants et contribue à une dégradation de la situation politique (corruption, réseaux mafieux introduits dans l’administration publique, etc.).

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