En Serbie, des centaines de clandestins dans le cimetière des illusions.

Dimanche 13 novembre 2011, par Péter Visnovitz // L’Europe

A Subotica, principale ville frontière avec la Hongrie, des centaines de candidats à l’immigration se pressent aux portes de l’Unio européenne et vivent dans des campements de fortune.

Trois gars étranges se baissent parmi les pierres tombales, à proximité du robinet du cimetière de Subotica. Ils ne sont pas venus arroser les fleurs, aucun de leurs proches
ne repose dans ces tombes hongroises et serbes. Il ya quelques mois, ils ignoraient peut-être même ce qu’étaient la Serbie et [la province autonome serbe de] la Voïvodine. Les jeunes Arabes se lavent les bras et les pieds dans l’eau froide, puis, avec une bouteille d’eau sous chaque bras, ils quittent le cimetière par le portail du fond, du côté du dépôt des ordures.

"Que ce clocher devienne le symbole de l’union des peuples !"proclame un panneau en langue hongroise devant lequel on passe entre le robinet et le portail. Dans le cimetière de cette ville de Voïvodine, à forte population hongroise, la phrase a toujours été d’actualité, mais aujourd’hui elle revêt de nouvelles significations, car des résidents d’un genre nouveau viennent d’établir leur domicile aux environs. Parmi les tombes, on voit flâner non pas des femmes serbes, mais de jeunes Libyens, Tunisiens et Algériens, tandis que dans la forêt, derrière la colline, des Indiens, des Pakistanais et des Afghans surgissent au détour des sentiers.

Sur le terrain vague derrière le cimetière, entre la décharge publique et les tours en béton délabrées de Subotica, quelques dizaines de réfugiés au teint basané se reposent à l’ombre d’un bosquet. L’un s’improvise coiffeur, un autre écoute son MP3, un troisième se prélasse dans un hamac tissé de cordes de récupération. De l’autre côté du fleuve gris, il y a également des allées et venues continuelles : selon un Libyen, plusieurs centaines de personnes vivent là-bas, cachées dans la forêt. Un fossoyeur serbe raconte qu’un policier local lui a parlé de plus de 1 000 réfugiés.

Située à 10 kilom’étres de la frontière hongroise, la ville de Subotica [environ 150 000 habitants] est devenue presque subrepticement le lieu de rassemblement des réfugiés venant d’Asie Mineure et d’Afrique du Nord. Des hommes fuyant la guerre et la misère y arrivent en bus où en train, avec l’aide de passeurs, après avoir traversé l’Iran, la Turquie et la Macédoine, ou bien la mer Méditerranée et l’Albanie, et ils veulent tous entrer en Hongrie. Beaucoup fuient les révolutions arabes, d’autres la guerre en Afghanistan, mais il y a aussi des sinistrés des inondations au Pakistan.

Subotica est l’étape ultime. Au-delà, commence l’espace Schengen [de libre circulation en Europe]. Celui qui réussit à entrer en Hongrie a atteint son but. Seulement la frontière hongroise se révèle un obstacle presque infranchissable pour ces candidats à l’immigration. "Moi, j’ai déjà essayé à trois reprises, mais les gardes frontières hongrois m’ont attrapé chaque fois », raconte un jeune Libyen dans un anglais approximatif. Les Arabes autour de lui approuvent avec force hochements de tête : "Hungary, bigproblem", disent-ils. La police hongroise attrape tous les jours quelques groupes de clandestins et les refoule automatiquement en Serbie. "Nous avons beau demander l’asile politique, nous avons beau leur dire que c’est la guerre chez nous, que nous sommes persécutés et que nous n’avons pas de travail, ça ne les intéresse pas."

La forêt qui s’étend à une centaine de mètres seulement de la périphérie de Subotica est donc devenue un camp de réfugiés nomades de plus en plus peuplé, répertorié comme tel même par les passeurs. "Un agent m’a emmené depuis la Macédoine : j’ai payé le trajet jusqu’à l’étape de Subotica, parce que je n’avais pas plus d’argent [pour aller plus loin], raconte, déçu, un Pakistanais dans la quarantaine. La jungle de Subotica est déjà célèbre sur la route qui mène à l’Europe : on y est en sécurité avant de risquer une entrée dans l’Union européenne.

Jusqu’à maintenant, Arabes et Asiatiques déferlant sur Subotica n’ont pas créé d’ennuis, mais les habitants ne se réjouissent pas de leur présence. Nous les avons repérés il y a un mois et demi raconte un fossoyeur serbe, Zoran Brajkovié, qui creuse un fossé entre les tombes pour une nouvelle canalisation d’eau. Ils campent là parce que le cimetière est équipé de fontaines, ils y boivent et s’y lavent gratis. C’est pour eux que nous creusons ça, dit-il avec un sourire moqueur.

D’après Brajkovié, les femmes venant visiter les tombes ont peur de ces étrangers. Pourtant, ils n’ont agressé personne ; ils ramassent même leurs déchets, dit-il. Le problème, c’est qu’ils consomment plus de 1000 litres d’eau, consommation que la municipalité ne rembourse pas aux pompes funèbres. Et ils ont dévasté les cultures et les potagers des environs : il n’y a plus ni maïs, ni poivron, ni tomate.

Selon lui, la police a fait évacuer leur campement, mais les personnes dispersées sont revenues le soir même. On en attrape cinquante, le lendemain il y en a cent, dit-il en hochant la tête, tout en ajoutant qu’il plaint ces malheureux. Surtout parce que l’hiver s’approche et qu’ils ne pourront plus dormir à la belle étoile. D’après la police, c’est alors que ça va devenir dangereux, parce qu’il va faire froid et ils n’auront pas d’argent. Une demi-heure plus tard, deux policiers arrivent et tentent d’établir le registre des réfugiés, qui se sauvent dans toutes les directions. ils passent en fraude en Hongrie, dit un policier, d’où ils sont refoulés chez nous. Nous les refoulons à notre tour en Macédoine, d’où ils reviennent. C’est un cercle vicieux. puis, promenant son regard sur ces va-nu-pieds assis dans la poussière, il dit tout bas : " Mais que fait la Croix-Rouge ? " Pourtant, le policier n’a approché que le premier groupe, il n’a pas vu la forêt de l’autre côté du fleuve. Un labyrinthe de sentiers y conduit. Une forêt impénétrable en apparence. Les sentiers débouchent, à droite et à gauche, dans de petites clairières, dissimulées par les frondaisons, des plantes grimpantes ou des roseaux. Afghans et Pakistanais s’y orientent avec l’assurance des fauves. Certaines clairières abritent des campements de bâches. "Ça, c’est la maison n°2 ; celle-là, la n°4", dit un Pakistanais rigolard en indiquant des clairières nues. Dans la "2", quelques dizaines de réfugiés prennent leur repas : faute de tapis, ils sont assis sur des cartons, en tailleur, pieds nus, après avoir aligné soigneusement leurs chaussures devant la "maison". Le menu est simple, mais au moins il y en a pour tout le monde. Ceux qui rentrent des courses ont apporté des bouteilles d’eau minérale, un pain de 2 kg et un pot de fromage frais d’un kilo. Assis en cercle, ils trempent leurs morceaux de pain dans le fromage. "On n’a de l’argent que pour ça", disent-ils. Le chou et les pommes de terre restent dans lessacs, pour le dîner.

"Mon père est un homme politique pensécuté, ils ont tué mon frère, alors j’ai fui le pays" commence à raconter un jeune Indien à boucle d’oreille parti du Pendjab. "On ne veut rien, juste sauver notre peau, et on espère vivre en sécurité en Europe" ; dit-il. Puis il évoque l’université Saint-Etienne [à Gôdôllô, dans le nord de la Hongrie] et la rue Pillangô [où se trouve une résidence universitaire, à Budapest]. L’an dernier, il a essayé de venir en Hongrie comme étudiant, mais il n’a pas obtenu de visa ; alors il va retenter sa chance clandestinement.

Un autre homme, Mukjitar, au crâne dégarni parle gravement de la tragédie pakistanaise. Non seulement son pays a subi des inondations l’an dernier, mais les drones des U S A laissent pas les gens tranquilles : plusieurs réfugiés ont perdu tous leurs proches dans les attaques. Un troisième, originaire de l’est de l’Afghanistan affirme avoir été menacé de mort par les talibans s’il ne rejoignait pas leurs rangs, et il a préféré prendre le large.

Mais la majorité fuient la pauvreté et le chômage ; Je ne veux déranger personne ! Je veux juste travailler parce que j’ai tout perdu et je dois subvenir aux besoins de la mère, malade et de mes sœurs restées à la maison crie Irshad Ashraf un Pakistanais plein de colère. Il a déjà un diplôme universitaire et voudrait devenir médecin en Europe.

Désormais bloqués à Subotica, ces Orientaux sont perplexes, ils ne s’attendaient visiblement pas à cette situation. Ils veulent arriver au moins en Autriche, mais ils n’ont plus d’argent pour payer les passeurs, qui demandent 1000 à 3 000 euros pour aller jusqu’à Vienne. "Si on avait cette somme, on y serait déjà. "En racontant leurs tentatives infructueuses de passer en Hongrie, ils laissent libre cours à leur désespoir. "Tu voudrais dormir ici, toi ?" me demandent-ils en montrant les racines d’arbre qui sortent du sol. "Ça ne peut pas continuer comme ça ! Je n’ai pas voulu venir ici, mais j’y ai été obligé. La nuit dernière, vingt personnes ont dormi sur ce sentier étroit ! Moi, je ne veux pas dormir là ! Pourquoi n’y a-t-il pas un gouvernement ou une ONG pour nous aider ?"

Les tensions sont tangibles entre les réfugiés : les Asiatiques en veulent aux Arabes vivant de l’autre côté du fleuve, persuadés que "ce sont eux qui attirent les ennuis et les policiers". Dans la forêt, de leur côté, les Libyens se plaignent des policiers. "Si tu en croises un en ville, il t’attrape dit Mohamed tout en se balançant dans son hamac. Si tu ne lui donnes pas 20 euros, il te refoule en Macédoine." "Police, big problem", répètent en choeur les autres Libyens.

La Libye c’est fini disent-ils. Ils ont fui Tripoli il y a déjà six mois, ce sont des partisans de l’ancien dictateur. Kadhafi, répètent-ils, et ils nous font comprendre par des gestes que le chef libyen avait de la poigne. Ils ne croient pas que la démocratie s’installe en Libye ou en Tunisie. Ils veulent faire carrière comme électriciens, pizzaïolos ou chauffeurs de taxi et affirment qu’ils ne retourneront jamais en Afrique.

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