En Chine : Quand les petites gens pètent les plombs.

Mardi 8 juin 2010 // Le Monde

En l’espace de quarante jours, cinq écoles du pays ont été attaquées par des désespérés. Alors que les inégalités se creusent de plus en plus, un sociologue souligne les risques de contagion.

Le 23 mars, à sept heures du matin, à l’entrée de l’école primaire expérimentale de la ville de Nanping, dans la province du Fujian [sud-est de la Chine], l’ancien médecin Zheng Minsheng a poignardé treize écoliers en cinquante-cinq secondes, tuant huit d’entre eux et en blessant grièvement cinq autres. Âgé de 42 ans, Zheng Minsheng était au moment des faits sans emploi, sans domicile fixe et sans femme ni enfants. De ses propres aveux, son geste était motivé par la frustration de ne pas retrouver d’emploi, par une déception amoureuse et par les remarques désobligeantes de certains membres de son entourage. Ces faits, qui n’ont rien de très exceptionnel, ont donc entraîné un bain de sang à Nanping.

Le 8 avril, Zheng Minsheng a été condamné à mort pour meurtre avec préméditation, il a été exécuté le 28 avril. Voilà encore une nouvelle affaire d’actes extrêmes et très graves, commis par des individus comme on en a vu bien d’autres ces dernières années. Elle n’a pourtant rien à voir avec l’affaire DengYujiao. Cette femme a commis un « crime en état de légitime défense » exemptée de peine en février 2010, elle a été reconnue coupable d’avoir tué un cadre qui tendait à la molester. Rien à voir non plus avec l’affaire Tang Fuzhen ; Celle-ci s’est donnée la mort pour protester contre la violation de ses droits en novembre 2009, elle a tenté d’empêcher son expropriation en s’immolant par le feu. Le crime de Nanping est très différent aussi de l’acte commis par Yang Jia, qui avait tué par vengeance en juillet 2009, il a tué six policiers dans un commissariat de Shanghai où il avait subi précédemment des vexations, il a été exécuté.

Dernier recours du faible :Le crime indiscriminé.

Nous qualifierons ce genre d’acte de « crise de violence cathartique ». Ses caractéristiques principales sont d’abord que l’auteur des faits éprouve de nombreux ressentiments envers la société, sans que sa haine ait clairement fait un objet « rationnel ». Par ailleurs, il ne s’en prend pas à une personne qui l’aurait offensé, ni au pouvoir public, mais à de plus faibles. Enfin, l’acte est perpétré par des « perdants » désespérés qui cherchent à s’affirmer en tuant sauvagement des innocents pour se venger de la société, fût-ce au prix de leur propre vie. Ce qui fait toute la gravité de la tragédie de Nanping, ce n’est pas tant que les victimes aient été de jeunes écoliers, ni le nombre de morts et de blessés ; Mais surtout l’étendue de la cible visée, et le fait que n’importe quel innocent peut devenir victime de cette violence Les meurtres de Nanping sont, certes, terrifiants par eux-mêmes, mais ils sont surtout horribles par la vague d’imitation qu’ils ont déclenchée. Le 26 mars au matin, dans le service des soins intensifs de l’hôpital du Peuple n° 1 de Nanping, une femme d’âge moyen a interpellé le secrétaire du Parti pour la municipalité de Nanping, venu réconforter des enfants blessés. Le tort subi par ma fille n’a pas été réparé. Si vous ne réglez pas cette affaire, moi aussi je vais tuer quelqu’un un" lui a-t-elle, lancé.

Le 30 mars, alors que cela faisait six mois qu’il avait dénoncé sans succès la construction illégale d’un de ses voisins, voici ce qu’écrit Liu, de Wuhan, sur un site Internet. « Si mes droits légitimes ne sont pas garantis, il ne me restera plus qu’à imiter le DEZheng... » ; Ce n’est sans doute qu’une menace en l’air ; Mais, si on rapproche ce cas de l’affaire de l’étudiante de l’université Jinan à Canton le 24 mars poussé du 10e étage par un inconnu qui s’est suicidé ensuite en se jetant dans le vide, ou de l’affaire du chauffard de Tianjin qui a provoqué intentionnellement plusieurs accidents, tout cela met en lumière une brusque augmentation des tensions dans la société. L’existence de nombreux laissés-pour-compte et groupes vulnérables a créé un terrain favorable à ces « tueries » qui découlent de l’incertitude au quotidien. La violence et les actes pervers se répandent comme une traînée de poudre, et il serait trop simple de vouloir les réduire à des gestes extrêmes d’êtres asociaux.

La mère qui réclamait justice au centre de soins intensifs était prête à tout parce que le violeur qui avait abusé de sa fillette de huit ans n’avait toujours pas été exécuté. M. Liu, quant à lui, se plaignait d’une construction réalisée illégalement dont il ne parvenait pas à obtenir la démolition. Ces deux affaires, qui ne sont pas forcément très représentatives, montrent néanmoins que ces personnes sont d’autant plus démunies que le pouvoir public est fort. On peut citer d’autres cas plus courants, comme celui des paysans dépouillés de leurs terres, celui des automutilations des personnes expropriées, ou encore celui des plaignants incarcérés illégalement, placés en centre de rééducation par le travail ou interné en hôpital psychiatrique par les autorités locales. Ces cas montrent plus clairement encore que, face à un pouvoir non juguler, tout individu est susceptible de rejoindre les rangs des populations les plus vulnérables, même s’il fait partie en apparence du clan des « plus forts ». Tang Fuzhen était une chef d’entreprise aisée et comptait parmi ses soutiens un ancien responsable local.

Dans une société où le pouvoir des autorités et les droits des citoyens ne sont pas clairement définis, qui parle de gouverner par le droit sans le faire, où les citoyens n’ont pas les moyens de s’organiser efficacement pour faire entendre leur voix et lutter ensemble pour leurs droits, les faibles ne sont pas seulement les pauvres ou les marginaux. La faiblesse est un concept relatif. En somme, la tuerie de Nanping - et la distorsion des mentalités qu’elle révèle atteste d’une société psychologiquement malade. Cela traduit également le fait que les mentalités sont devenues plus complexes. Si l’on ne traite pas activement le problème, la marche vers une « société harmonieuse » [mot d’ordre du gouvernement chinois] en sera nécessairement compromise, et l’on verra surgir des incidents que personne ne souhaite connaître. Si l’on veut supprimer chez les plus faibles la hantise de se retrouver sans ressources, d’être humiliés et insultés, d’être rejetés de la société, si l’on veut que les gens ordinaires ne vivent pas avec la peur de devenir des victimes innocentes, il faut que tous les acteurs de la société fassent des efforts.

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