Éloge des frontières.

Mardi 8 février 2011, par Régis Debray // La France

Aurait-il eu trop raison l’auteur d’Eloge des frontières de prononcer sa conférence à Tokyo, plutôt qu’àParis, où il aurait perdu « ce qui lui reste deréputation » ? Maintenant que le texte est publiéchez Gallimard, on sait ce qu’il en coûte de déployer « des propos aussi malsonnants ». Cliquez sur Rue 89 et vous lirez : « Debray dans le sillon de Le Pen et de Barrès »... Après cela, on ne peut que tirer le rideau. Pourquoi tenter l’esquisse d’une discussion, alors que les choses, d’avance, sont pliées, et que toute récrimination serait reçue comme un aveu. Répudier l’actuelle idéologie du hors frontière, ce serait prendre parti contre l’universalisme, la générosité humanitaire et rallier le populisme, l’islamophobie et le rejet de l’immigré. Pourtant, l’essai-conférence de Régis Debray ne dit rien de tout cela et plaide explicitement, même si c’est sans idéalisme, pour la compréhension entre les peuples et notamment le respect de l’autre, étant entendu que l’altérité est aussi une valeur. Ce que semble ignorer, avec ladernière énergie, Robert Zaretsky, l’auteur du papier de Rue 89. Et c’est d’ailleurs au prix d’un contresens fondamental.

L’éloge des frontières, loin de constituer un refus de la diversité humaine, en constitue la réhabilitation et le grief d’hostilité à l’Islam est d’autant plus malvenu que l’auteur dénonce le mépris et la méconnaissance des autres civilisations. Le fait que la conférence de Régis Debray ait été prononcée à Tokyo et fasse référence au génie et aux caractéristiques de l’archipel japonais ne semble pas impressionner la contradiction de celui qui veut à tout prix que, comme Barrès dénonçait le Juif, et Le Pen (père ou fille) dénonce le musulman, notre orateur, sans identifier nettement l’objet de son rejet, le désigne, somme toute, en creux, en anonyme. La volonté de stigmatisation voire la diabolisation n’est pas douteuse. C’est d’autant plus regrettable .qu’une vraie discussion pourrait s’ouvrir à propos de l’universel et de la diversité humaine, des échanges entre peuples et de la signification de la frontière. Car il est vrai que Régis Debray tient ferme sur la nécessité des limites, dont il admet qu’elles peuvent être poreuses, mais pas au prix d’un effacement qui ruinerait la richesse du monde. Et de ce point de vue, la frontière joue un rôle de filtre, qui implique ouverture mais aussi surveillance et protection.

Il me semble que l’argument essentiel est contenu dans une citation du Braudel de la Grammaire des civilisations « Une civilisation répugne généralement à adopter un bien culturel qui mette en question une de ses structures profondes. Les refus d’emprunter, les hostilités secrètes, conduisent toujours au cœur d’une civilisation. À première vue, chaque civilisation ressemble à une gare de marchandise qui ne cesserait de recevoir, d’expédier des bagages hétéroclites. Cependant, sollicitée, elle peut rejeter avec entêtement tel ou tel apport extérieur. »

On pourrait objecter qu’à l’ère de la mondialisation, nous avons complètement changé de régimes d’échanges et que le hors frontières prévaut désormais contre tous les filtrages et permet les plus improbables alliages. Les populismes arc-boutés pour préserver les identités ne seraient alors que des réactions xénophobes, se dressant dangereusement contre l’universel en devenir. Tel est, d’ailleurs, le point de vue de M. Zaretsky, qui se réclame du Julien Benda de La Trahison des clercs, pour mieux pourfendre la crispation particulariste. Mais justement, il y avait chez Benda un refus de prendre en compte la complexité humaine qui le condamnait à méconnaître la nature des questions politiques, et qui conduit ses imitateurs à refuser de regarder les réalités en face. L’adversaire de Régis Debray ne prend même pas la peine d’examiner ses arguments, ramenés à des métaphores poétiques.

Métaphores poétiques les vingt-sept mille kilomètres de frontières nouvelles tracées depuis 1991, les vingt-six cas de conflits frontaliers graves recensés par le géopoliticien Michel Foucher, le mur érigé par les Israéliens faute de frontières sûres et reconnues, cet autre mur qui se construit progressivement entre les États-Unis et le Mexique ? Métaphore encore, la proposition que la mondialisation nous mène de fait à la balkanisation ? Les faits allégués résistent terriblement à toute normalisation arbitraire. On peut ne pas apprécier le style de Régis Debray, qui ne reflète d’ailleurs que sa méthode, et qui mélange les observations les plus concrètes aux clins d’œil ironiques, en faisant jouer références historiques, regards médiologiques et métasociologie aux confins du symbolique et du religieux. Mais la démarche est infiniment plus féconde que celle du moralisme qui prétend rendre meilleure notre planète, sans admettre les dégâts de l’économisme, de l’absolutisme et de l’impérialisme inhérents à la mondialisation actuelle.

Bien sûr Régis Debray provoque-t-il, avec un malin plaisir, en appelant les forces de divergence à barrer la route au rouleau compresseur de la convergence. Mais il faut prendre garde en même temps à ses nuances, à ses paradoxes, voire à ses propres contradictions. Nous n’avons pas affaire à un prophète du meilleur des mondes ou à un idéologue du retour à on ne sait quel paradis perdu. Souvent pessimiste, toujours circonspect par rapport à d’éventuels mirages, le conférencier de Tokyo ne fait l’éloge des frontières que pour parer aux menaces présentes et prochaines. Il n’idéalise pas la limite, il en montre aussi bien les avantages que les risques. Autant elle protège, autant elle est une zone de friction et d’affrontement. En nous provoquant, il nous donne à penser, ce qui est une nécessité absolue aujourd’hui pour comprendre les énigmes d’un siècle incertain.

Régis Debray - « Éloge des frontières », nrf Gallimard, prix franco : 10€. (texte d’une conférence donnée à la Maison franco-japonaise de Tokyo, le 23 mars 2010).

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