Elections Cantonales : Des résultats prévisibles.

Mercredi 20 avril 2011 // La France

L’abstention record, pas seulement explicable par la disparition prochaine des conseillers généraux ou le découplage des cantonales avec une autre élection pour la première fois depuis dix-sept ans, est un nouvel indicateur du découragement et du rejet des citoyens pour « la politique ». La défiance à l’égard des institutions et des élus s’accroît en même temps que se creusent les inégalités et qu’augmentent les difficultés quotidiennes des Français, en particulier des catégories populaires et des classes moyennes.

Le reflux de l’UMP n’est pas une surprise (lors du 1er tour, ce parti a accusé une perte de 1 million de voix par rapport aux précédentes cantonales) ni la montée du Front national qui continue sa progression. Que le PS s’affirme comme la première force politique nationale, malgré une perte de 900 000 voix au premier tour, ne constitue pas non plus un événement. Il trône à cette place par la mécanique du reflux de l’UMP et l’absence de dynamique réelle du Front de gauche, dont les résultats sont dus, essentiellement, à l’implantation historique du PCF dans certains cantons, revitalisé par la nouvelle étiquette Front de gauche (FDG).

Quant à Europe Écologie Les Verts (EELV), qui a tenté de s’autonomiser, refusant parfois des accords de second tour à gauche, il ne peut prétendre avoir créé la surprise. Même si certains de ses porte-parole se glorifient d’obtenir des élus, leur score est inférieur à celui du Front de gauche.

Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt : des glissements de terrain sont en cours

Ces élections, en effet, peuvent être annonciatrices de changements dans les rapports de forces politiques et les alliances à venir.

Le FN est désormais vécu comme un parti comme un autre. Les critiques morales et les cris d’orfraie, à gauche comme à droite, dénonçant son anti-républicanisme et visant à le diaboliser sont devenus vains et stériles. L’électorat du FN s’est élargi et est « touché au cœur » par le discours antimondialiste et anti-européiste de Marine Le Pen. Un processus d’identification à la dirigeante du FN est même en construction, bien au-delà des électeurs votant « classiquement » pour ce parti. Nous savons bien qu’il y a loin du discours au programme et même du programme aux actes. Toujours est-il que les positions affichées par la dame « bleu Marine » font mouche. Elle sait parler de ce qui préoccupe une grande part de la population : de l’emploi, de l’euro, des délocalisations, de la vie chère, des dégâts engendrés par la mondialisation, de la laïcité. Elle surfe sur la vague sarkozyste assimilant laïcité et lutte contre l’islam et l’immigration. Mettant dans le même sac UMP et PS, qualifiés à juste titre d’inefficaces et d’élites éloignées des réalités populaires, elle creuse le sillon d’un nationalisme social qui pourrait évoluer vers un véritable national-socialisme. Et même si ceux qui ont voté FN ne sont pas tous dupes, nombreux croient que voter FN est une manière de faire éclater le système. Celui-là même qui a réduit leur niveau de vie et a obscurci l’avenir de leurs enfants.

Certaines études indiquent que 35% à 40% des catégories populaires et 20 à 25% des classes moyennes auraient voté FN. À ce titre les résultats du scrutin dans des zones périurbaines sont explicites : dans le département de Seine-et-Marne, où vivent des populations écartées de Paris puis de la petite couronne, les scores du FN sont le marqueur d’un sentiment d’abandon et de rébellion. Rappelons que 85% des pauvres en France n’habitent pas dans des « quartiers sensibles ». La progression du FN dans l’Ouest de la France, « là où l’immigration demeure un phénomène insignifiant » (Emmanuel Todd) renforce l’hypothèse d’un élargissement de l’électorat FN. Et même si le FN lors du deuxième tour ne gagne que deux élus, il s’est positionné comme la force avec laquelle il faudra compter, capable d’être l’arbitre des prochaines élections. La stratégie annoncée par Marine Le Pen pour les législatives - abandonner l’appellation « Front national » pour ratisser plus large - peut être annonciatrice d’une réorganisation des forces de droite sur des orientations de retour à la souveraineté nationale, d’autant que la conscience de l’échec de l’européisme a touché une partie de l’électorat de droite.

L’UMP est une marque en déclin. Une partie de ses candidats a préféré revêtir les habits de « divers droite », voire « sans étiquette » pour échapper à l’image déplorable de la majorité gouvernementale. Les affrontements ouverts au lendemain des résultats entre le dirigeant du parti et le Premier ministre illustrent la crise à venir en son sein. Avec un score de 30 à 35%, la droite est en posture instable à 14 mois des présidentielles. La peur d’une prochaine défaite est l’occasion d’exprimer des divergences de stratégie, celle qui consiste à coller au FN pour récupérer une partie de son électorat étant un échec. Mais le refus du « front républicain » par l’UMP lors du second tour est un signe qui peut annoncer des alliances avec un Front national qui ne dirait pas son nom.

Le Modem, qui avait réuni 17% aux présidentielles en 2007, est en phase de coma. Le terrain « centriste » est en train d’être occupé par Jean-Louis Borloo qui a quitté l’UMP et lance un rassemblement au centre.

L’ensemble des forces de gauche réunit environ 50% des suffrages, avec un PS dominant à 35%. Cependant il ne bénéficie pas de la dégringolade de l’UMP et représente un moindre mal mais certainement pas une alternative. Les sondages sur la présidentielle, pour ce qu’ils valent, réalisés au lendemain des cantonales, continuent de faire figurer Dominique Strauss-Kahn en tête à 34%, devant Marine Le Pen à 21% et Nicolas Sarkozy à moins de 20%. Une partie de l’électorat sarkozyste semblerait donc prêt à donner sa voix à l’européiste-mondialiste, présenté comme un « homme providentiel et d’expérience ».
À la gauche du PS, les organisations trotskistes s’étiolent.

EELV n’est pas parvenu à recueillir dans les urnes les inquiétudes générées par la catastrophe nucléaire au Japon. Son processus de « fusion » est en panne ou tout du moins sur pause. Ses « infidélités » de façade avec le PS ne remettent pas en question son concubinage avec lui. D’ailleurs les affrontements EELV du second tour se sont surtout produits à l’encontre des candidats FDG/PCF. En Seine-Saint-Denis, EELV s’est maintenue systématiquement. En vain.

Le Front de gauche ne crée pas d’appel d’air : ni en participation au scrutin (26% de votants en Seine-Saint-Denis par exemple), ni en termes de voix. Relativement stable par rapport aux précédentes élections, il n’apparaît pas à ce jour comme le trublion capable de modifier de manière significative le rapport de forces à gauche. Les accords de second tour l’annoncent lié, mécaniquement, au PS et au coude à coude avec EELV pour négocier en temps voulu. La stratégie d’alliance au second tour des cantonales avec le PS montre que le PCF n’envisage pas de « couper le cordon ». Quant au PG, qui se gargarise d’une victoire du Front de gauche aux cantonales, il n’a pas encore clarifié son positionnement pour 2012 vis-à-vis du PS.

De crainte d’être accusé de jouer le jeu du FN, le FDG (toujours confiné aux trois organisations fondatrices) reste frileux sur la question européenne et de l’euro. Il préfère (ou se laisse enfermer) dans le politiquement correct par la défense de l’euro, sa timidité à affirmer la désobéissance européenne (qu’il faut comprendre comme la restauration de la primauté du droit national sur le droit communautaire) et la nécessité de rompre avec l’Union européenne pour restaurer des marges de manœuvre indispensables à une politique de gauche. Sa position sur la sortie du Traité de Lisbonne reste pour le moment inaudible. Elle n’est d’ailleurs pas reprise dans le texte du « Programme partagé » du Front de gauche sur ce sujet. Mais la peur n’évite pas le danger. Déjà, des médias comme des hommes de droite, commentent les propos de Jean-Luc Mélenchon et établissent un parallèle entre ses postures et celles de Marine Le Pen. Un dénigrement qui tente de mettre « tous les extrêmes dans le même panier ». Mais une partie des catégories populaires et des classes moyennes, convaincues qu’il faut désormais s’inscrire en rupture avec le système qui leur avait promis l’eldorado, ne s’identifie pas au FDG mais à Marine Le Pen, dont la stratégie semble à contre courant des jeux d’alliances traditionnelles et les discours en rupture avec les consensus, dits ou non dits. Ce que le FDG ne réussit pas, elle parvient à le faire : offrir un espoir de changement radical.

La campagne des cantonales a, de plus, ajouté de la confusion à l’identité du FDG. Selon les cantons on a pu assister à des configurations acrobatiques : PCF tout seul, PG/NPA, FDG à trois, FDG « élargi » pour l’occasion à la FASE et ou au M’PEP, PCF/PS et même des cas où le PS affichait le logo FDG !

On peut donc penser que, dans les mois à venir, une reconfiguration aura lieu à droite, une partie de l’UMP militant pour une alliance avec un FN rebaptisé ou à travers un nouveau front de droite ouvert à plusieurs organisations ou tendances. À gauche, rien n’indique pour le moment que la gauche sera capable de sortir de sa paralysie idéologique et de son manque de courage pour briser le mur de l’européisme et de l’écologisme benêts. Elle restera donc ignorée des abstentionnistes d’aujourd’hui.

Espérer un sursaut, se donner les moyens de le construire

Il reste toujours à la gauche, et en particulier à celle qui s’affirme de la « vraie gauche », la possibilité de faire la révolution en son sein. Sortir de l’européisme idéologique et monétaire. Vite ! Jouer l’ouverture et dynamiser un véritable front populaire de gauche.
La gauche de gauche doit travailler sur un véritable programme de rupture, s’engageant dans la perspective d’un socialisme du XXIe siècle. Quatre sujets apparaissent essentiels aux yeux du M’PEP :

1 - La suppression du chômage et de la précarité, et non leur simple diminution, doivent devenir des perspectives crédibles.

Le M’PEP met en débat le droit opposable à l’emploi. Ce n’est pas le travail qui manque, c’est l’emploi. Il existe en effet suffisamment de besoins individuels et collectifs non satisfaits pour y répondre par la création d’emplois, en particulier dans le secteur non-marchand : éducation, santé, culture, transports, logements, environnement, agriculture, sport, loisirs… Dans le secteur marchand, il faudra interdire les délocalisations et généraliser la relocalisation industrielle et agricole en France, tout en organisant la mutation écologique du mode de production et une participation active des travailleurs à la gestion des organisations productives. Le financement de ces emplois reposera sur un partage plus juste des richesses : ce sont dans un premier temps 10% du PIB qui devront être mobilisés (environ 200 milliards d’euros chaque année) pour financer au moins 4 millions de salaires.

2 - La mise en œuvre de véritables politiques de gauche, comme la suppression du chômage, implique la sortie de l’euro.

La lutte pour la sortie de l’euro est la suite logique du « non » de gauche au référendum sur le traité de Maastricht en 1992 qui avait notamment pour but d’adopter le principe de la monnaie unique. Dix ans après la mise en place de l’euro, son bilan est accablant. La sortie de l’euro est une revendication de gauche, elle permet de sortir de l’ordre monétaire néolibéral et de restaurer la souveraineté monétaire. Il existe en effet des politiques monétaires de gauche et des politiques monétaires de droite. En cas de victoire électorale de la gauche - quel que soit le pays -, il n’y a aucune raison de laisser la politique monétaire aux mains de la droite et des marchés financiers en épargnant la Banque centrale européenne et son « indépendance ». Il faudra au contraire s’émanciper de la Banque centrale européenne et renationaliser la politique monétaire autour de la Banque de France.

3 - L’arrêt du libre-échange qui est la guerre commerciale et la concurrence entre les travailleurs est seul en mesure de permettre des politiques salariales ambitieuses et le redressement de la protection sociale.

Des mesures protectionnistes aux frontières de l’Union européenne, telles qu’elles sont parfois évoquées, seraient inefficaces puisque les deux tiers du commerce de l’Union européenne sont intra-européens, l’« élargissement » ayant précisément été décidé pour offrir des bases de délocalisations à des pays comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni… Il faut des mesures protectionnistes unilatérales, dans le cadre universaliste de la Charte de La Havane de 1948. La gauche doit le dire clairement et se libérer du tabou du protectionnisme.

4 - La gravité de la crise a rendu obsolète la simple revendication de la « régulation » des marchés financiers ou de taxes sur les transactions financières, il faut démanteler les marchés financiers.

Il faut, aujourd’hui, s’attaquer réellement à la domination des marchés financiers et organiser leur démantèlement, arrêter le financement des États par les marchés financiers en supprimant le marché obligataire, organiser le dépérissement de la Bourse, etc. Le M’PEP dispose de propositions solides qu’il met à la disposition du débat public.

Le M’PEP rappelle qu’il est favorable à la construction d’une grande force politique de gauche, rassemblant toutes les sensibilités de la gauche de gauche. Il se veut un partenaire du Front de gauche dans la mesure où ce dernier préfigurera cette grande force politique, ouverte, pluraliste, démocratique, efficace, dynamique.

Dans le cas où le Front de gauche ne s’ouvrirait pas à d’autres forces politiques de la gauche radicale, qu’il ne clarifierait pas sa position sur la crise de l’Union européenne, et n’engagerait pas un large débat sur la nécessaire sortie de l’euro, laissant ainsi le chemin libre au Front national, le M’PEP n’écartera pas l’hypothèse de présenter ses propres candidates et candidats aux élections de 2012.

Dans l’immédiat, le M’PEP continuera d’agir pour la création et le développement de comités locaux d’un Front populaire de gauche ouverts largement aux citoyens et là où existent des configurations plus larges qui ont porté leurs fruits comme dans le Cher et la Haute-Vienne.

Par ailleurs le M’PEP impulsera avec les forces et les personnes intéressées la création de forums politiques locaux de gauche qui constitueront des espaces de débats politiques indépendants des échéances électorales et portant sur les questions de fond. Ils auront vocation à durer après les élections de 2012.

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