Égypte : L’énigme du sphinx.

Vendredi 13 août 2010 // Le Monde

Hosni Moubarak, 82 ans, malade, préside au déclin de la puissance égyptienne, absente sur tous les fronts diplomatiques. Sa succession peut être soit familiale soit militaire.

Qui représente le monde arabe au G20 ? L’Arabie Saoudite. Qui a pris la tête de la défense de la cause palestinienne ? La Turquie. Qui contrôle les eaux du Nil ? L’Ethiopie. Qui assure les médiations au Soudan ? Le Qatar. Qui a les plus fortes chances d’obtenir le siège continental africain au Conseil de sécurité des Nations Unies ? L’Afrique du Sud ou le Nigeria. Qui menace les revenus du Canal de Suez ? La Somalie. C’est quand même bizarre que le pays arabe sunnite le plus peuplé, avec 80 millions d’habitants, la plus forte classe moyenne, l’histoire la plus prestigieuse, des pharaons à Abdel Nasser, ait quasiment disparu de la carte politique de la région et du monde.

Même le sommet Afrique-France initialement prévu au Caire, sur la base d’une longue amitié franco-égyptienne, a dû être rapatrié sur Nice. En principe, le prochain se tiendra à Charm-el-Sheikh dans trois ans. Le président Moubarak a été porté à la tête de l’État à la suite de l’attentat qui a coûté la vie au président Sadate le 6 octobre 1981. La longueur de son règne tient largement à l’absence d’alternative. La stabilité, dans un pays constamment en état d’urgence, empêche que l’on ne touche à rien. Les Etats-Unis, après quelques velléités d’ouverture, ont vite compris que le jeu n’en valait pas la chandelle. Les Frères musulmans, le groupe le plus important du pays, créé au Caire voici 82 ans, avaient gagné 88 sièges au Parlement en 2005. Bien vite, une réforme constitutionnelle en 2007, a remis les choses en ordre.

Les Frères musulmans ont pu être tentés de faire alliance avec Mohamed ElBaradei quand le directeur exécutif de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), prix Nobel de la Paix 2005, décida de se lancer en politique dans son pays mais comme indépendant, ce que la Constitution actuelle ne permet pas. Les difficultés rencontrées par ce candidat ont plutôt convaincu les Frères de poursuivre leur action religieuse et sociale sans remettre en cause le pouvoir politique. C’est semble-t-il le sens à donner au choix d’un nouveau Guide suprême du mouvement en janvier dernier.

On prête à Hosni Moubarak l’intention de se maintenir au pouvoir jusqu’à sa mort, donc de se représenter en 2011, à 83 ans. Ce serait, préjudiciable à une succession par son fils Gamal, peu populaire. Dans le cas en effet d’un décès du président en fonction, toujours possible, même avant l’échéance de l’an prochain, l’armée arbitrerait comme elle l’a toujours fait depuis 1952. Cette transition politique ne va pas aider l’Égypte à retrouver son influence. Le Caire, avec ses dix-neuf millions d’habitants dont un tiers de précaires, est le terrain de prédilection de ce que l’on appelle la rue arabe, c’est-à-dire ces déferlements - incontrôlés du peuple. Certains n’hésitent pas à comparer l’Égypte à bout de souffle à l’Iran des derniers jours du Chah. Un événement de cette sorte, y compris une répression, changerait la donne régionale plus sûrement que la prise de pouvoir par des islamistes.

La Palestine serait victime de l’onde de choc. Mais encore plus sûrement le Soudan hier anglo-égyptien : Khartoum, est confronté à la fois à l’indépendance du Sud-Soudan et à la mise en accusation internationale du président Béchir. L’Egypte ne pourra échapper aux conséquences. Un signal fort : les cinq Etats africains aux sources du Ni[ (Rwanda, Ouganda, Tanzanie, Kenya, et surtout Ethiopie qui contrôle 85 % des eaux par le Nil bleu) n’ont pas hésité à braver l’hostilité du Caire en se mettant d’accord entre eux en mai dernier à Entebbe sur l’exploitation des eaux. Le Sphinx ne fait plus peur à personne.

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