ÊTRE JUIF EN France ?

2000 ans d’histoire.

Lundi 3 novembre 2008, par Macha Fogel // La Religion

Installés à l’époque romaine dans les ports du nord de la Méditerranée, leur statut variera longtemps au gré des alliances, des crises et des guerres. En 1791,( Sous le Règne du bon Roi Louis XVI. ) les Juifs de France obtiennent enfin la pleine citoyenneté. Ils en sont déchus en 1940.

L’histoire des Juifs en France commence avant que la Gaule soit francisée et christianisée, en suivant les mouvements de frontières tracées par les guerres : la France d’aujourd’hui ne recouvre ni la Gaule d’antan, ni le royaume du XVI° siècle. Dès l’Antiquité, des Juifs atteignent les ports méditerranéens et l’on sait que les légions romaines conduisent leurs contingents de Juifs - soldats et captifs - vers les confins de l’Europe du Nord. Venus comme esclaves vendus à l’encan ou aventuriers, les Juifs s’y installent. Leur présence est attestée par les édits des conciles qui se succèdent afin de limiter la vie sociale nouée entre Juifs et chrétiens. Ils interdisent tour à tour la commensalité et les mariages, aux chrétiens de recevoir des bénédictions de Juifs, ou d’observer le repos sabbatique ; aux Juifs de circuler dans les rues entre les lundis et jeudis de Pâques. Ils restreignent enfin l’accès des Juifs aux professions de juges et de précepteurs.

Ces mesures visant à limiter leur statut et leur influence dans l’Europe du Nord signalent la position privilégiée qu’ils occupent dans un monde non encore évangélisé. Dans les royaumes barbares, les Juifs, considérés comme des citoyens romains dont la présence est légitime, ne reçoivent pas de statut juridique particulier. La désuétude des législations romaines jointe à l’alliance entre royauté et Église fait évoluer leur statut dès l’avènement des rois mérovingiens. Avec la victoire de l’islam, leur position est renforcée. N’étant pas impliqués dans les combats opposant les chrétiens aux musulmans, les Juifs deviennent médiateurs entre Orient et Occident, introduisant en Europe des denrées rares : épices, tissus et armes. À partir du IX° siècle, des chartes édictées par les rois carolingiens, Charlemagne et Louis le Pieux, encouragent leur implantation en dépit des ordonnances conciliaires.

La division de l’empire de Charlemagne forme l’espace de l’entité juive franco-germanique qui se distribue entre Allemands d’Ashkénaz, Français de Tsarfat et Franco-Allemands de Loter. Les Juifs français connaissent un essor intellectuel remarquable en adaptant les anciennes lois aux conditions du temps présent. La personnalité de Rachi (Troyes, 1040-1105) en vient à dominer l’ensemble du judaïsme. Instigateur de l’école des Tossafistes (« ceux qui ajoutent »), ses gloses accompagnent toutes les versions imprimées de la Bible et du Talmud. Encore aujourd’hui, il n’est pas d’enseignement juif qui ne passe par l’apprentissage de la lecture de ses commentaires.

Les croisades : La fin de l’âge d’or.

Dispersés dans les campagnes, les Juifs cultivent des domaines agricoles avant d’amorcer un mouvement vers les villes en formation, où s’ouvrent des écoles et se forgent les métiers urbains. S’organisent alors les structures de l’autonomie juive : synagogues, écoles primaires et supérieures, moulins et fours à pains, boucheries, hôpitaux et cimetières. Les synodes rassemblent des délégués de toutes les régions, pour discuter de points de lois ainsi que des répartitions d’impôts. Parlant plus le français que l’hébreu, les Juifs produisent des glossaires, des dictionnaires, des ouvrages rituels, qui permettent aux savants chrétiens de développer leurs connaissances de la Bible hébraïque. Et parmi les « disciples » de l’enseignement exégétique de Rachi, on découvre nombre de savants chrétiens, dont le plus populaire d’entre eux, Nicolas de Lyre (1270-1349). Cet « âge d’or » des Juifs en France, marqué par des échanges entre intellectuels chrétiens et savants juifs, cesse avec les croisades et la guerre de Cent ans.

Si la première croisade (1096) épargne les communautés françaises, celles-ci sont néanmoins précipitées dans une constante insécurité. Les relations entre Juifs et chrétiens ne cessent de se dégrader, sous le coup d’enseignements et de rumeurs qui attisent les esprits. Les accusations se succèdent - meurtre (Blois, 1171), empoisonnement des puits lors de la Peste noire (1347-1350) -, entraînant une vague de massacres sans précédent dans toute l’Europe. Après plusieurs décrets d’expulsion et de rappels simultanés, et jusqu’à leur expulsion définitive du royaume en 1395, en dépit des menaces de baptêmes, des bûchers, des hordes qui les assaillent (Pastoureaux, 1320 et 1321), des charges fiscales qui les accablent entre deux expulsions, les Juifs parviennent à maintenir la vigueur de leurs académies et de leurs structures sociales.

Illégaux jusqu’en 1789 et la réadmission officielle des Juifs dans une France désormais administrativement unifiée, ceux qui s’y trouvent demeurent hors la loi, comme ceux qui bénéficient de privilèges particuliers à Metz ou en Lorraine. Certaines communautés séculaires ont perduré, comme celles de Nice, possession du duc de Savoie jusqu’au XVI° siècle, ou celle du comtat venaissin, d’où les Juifs, protégés par les papes, ne sont jamais expulsés, bien que réduits à des conditions de vie misérables. Marie de Médicis ne se prive pas de choisir un médecin juif tout en réaffirmant leur interdiction de résidence. Celle-ci est levée par son fils, Louis XIII, qui confirme les privilèges des Juifs de Metz, tandis que Louis XIV visite sa synagogue en grande pompe en 1567. Bien qu’expulsés de nombreuses villes, les Juifs d’Alsace conservent leur statut de serviteurs de la Cour des Habsbourgs, jusqu’à ce que le traité de Munster (1648) cède l’Alsace à la France, et ses Juifs avec.

Dès la fin du XV siècle, avant l’expulsion des Juifs d’Espagne, certains parviennent à Bordeaux et Toulouse, puis des vagues entières de migrants s’installent dans le sud-ouest, à Lyon, Nantes et Rouen, comportant nombre de « nouveaux chrétiens ». Les Lettre patentes de 1550 fournissent une base légale aux immigrés « marchands, et autres Portugais appelés nouveaux chrétiens ». Des communautés se forment (Labastide-Clairance, 1600 ; Bidache, 1652) et renoncent peu à peu au christianisme de façade. L’aube du XVIII° siècle marque le terme du marranisme : plus de célébration nuptiale à l’église, les nouveau-nés sont inscrits dans les registres des circonciseurs, les obsèques sont délivrées sur simple permis d’inhumation.

Les Juifs se divisent en deux groupes distincts. Jaloux de leurs prérogatives et spécificités, les « Portugais » auxquels veulent s’intégrer les « Avignonnais », sont déjà quasiment citoyens. Ils entretiennent des liens étroits avec les centres d’ Amsterdam, de Livourne et de Londres, qui leur envoient rabbins et ouvrages rituels. En 1788, ils rendent à Malesherbes un mémoire au nom de la « Nation juive portugaise », dans lequel ils affirment leurs différences et leur refus de toute analogie avec leurs coreligionnaires ashkénazes.

Paris, capitale du royaume, interdit depuis 1394 la présence de Juifs. Pourtant, dès le XVI siècle, des « nouveaux chrétiens » s’y sont installés, accédant parfois à la Cour. S’ils sont une dizaine de familles en 1633, on en compte environ 500 à la veille de la Révolution, répartis entre Alsaciens, Lorrains, Portugais, Avignonnais et étrangers venus d’Allemagne ou de Pologne. Illégaux mais tolérés, ils relèvent de leurs syndics en matière d’autorisations de séjours et d’organisation rituelle. Soumis à leurs propres législations, ils semblent suffisamment installés pour acheter deux cimetières indépendants, ashkénaze et séfarade. LOUIS XVI légalise la présence des Juifs en France, en leur accordant à la veille de la clôture des débats de l’Assemblée législative (27 septembre 1791) ce qui paraissait impensable à d’aucuns, et indispensable à d’autres : la pleine citoyenneté. Mais au prix de la dissolution des anciennes structures communautaires et d’une intégration dans un cadre politique duquel toute singularité est exclue.

Des Français de confession juive.

Dès lors, l’histoire n’est plus celle des Juifs « en » France. Elle devient celle des Français de confession juive. Précédant les législations en vigueur à l’égard des Juifs dans les autres pays européens, le droit révolutionnaire devance également les évolutions sociales et les mentalités. Infiniment reconnaissants à la République, les Juifs font de fervents patriotes. Mais leur statut de citoyen, malmené lors du Premier Empire, est à la fois soumis à des mesures discriminatoire et régularisé par la création des Consistoires, après convocation de la sorte d’états généraux du judaïsme que représente le Grand Sanhédrin de Napoléon (1806). L’histoire des Juifs, tout en se confondant alors avec celle de la France, a ses propres variations rythmées par les cahots des périodes de crise sociale ou économique, des guerres notamment celle de 1870, de l’émergence de l’antisémitisme moderne, avec la venue de l’institution Républicaine ; qui déclancha l’affaire Dreyfus, et enfin de la colonisation, qui accorde aux Juifs des colonies la nationalité française (décret Crémieux, 1870).

Alors que dans l’Europe orientale, l’éveil des nationalismes rend les Juifs vulnérables dans un climat de violence exacerbée (1880, 1905), des vagues de réfugiés miséreux venus de l’Est » se pressent aux portes du havre de la liberté et de l’égalité. La Première Guerre mondiale marque le premier grand tournant de la composition juive de la France. Souvent mal accueillis par les Israélites français, ces nouveaux migrants renforcent dans les années 1930 la démographie juive, tout en marquant leur singularité linguistique, politique et sociale.

Les déportations et exterminations massives de la Seconde Guerre mondiale laissent une
population décimée et exsangue. La création de l’État d’Israël en 1948, puis la décolonisation et le rapatriement des réfugiés des pays arabes et d’Afrique du Nord en 1962, modifient encore la composition de la population juive et la revitalisent. La guerre de juin 1967 marque cependant une transformation considérable des attitudes à l’égard des Juifs. Soupçonnés de double allégeance, d’inconditionnalité en faveur d’Israël, les Juifs, perçus en tant que groupe, sont renvoyés à l’image médiévale de l’étranger autochtone au gré des soubresauts du conflit israélo-palestinien, en leur accordant ce qui paraissait impensable à d’aucuns, et indispensable à d’autres : la pleine citoyenneté.

Dès lors, l’histoire n’est plus celle des Juifs « en » France. Elle devient celle des Français de confession juive. Précédant les législations en vigueur à l’égard des Juifs dans les autres pays européens, le droit révolutionnaire devance également les évolutions sociales et les mentalités. Infiniment reconnaissants à la France, les Juifs font de fervents patriotes. Mais leur statut de citoyen, malmené lors du Premier Empire, est à la fois soumis à des mesures discriminatoires.
Un campement, gare de Lyon, à Paris, d’immigrants juifs venus de l’Est se réfugier en France
(1892, bibliothèque municipale de Dijon). Consistoires, après convocation de la sorte d’états généraux du judaïsme que représente le Grand Sanhédrin de Napoléon (1806). L’histoire des Juifs, tout en se confondant alors avec celle de la France, a ses propres variations rythmées par les cahots des périodes de crise sociale ou économique, des guerres - notamment celle de 187de l’émergence de l’antisémitisme moderne, avec l’affaire Dreyfus, et enfin de la colonisation, qui accorde aux Juifs des colonies la nationalité française (décret Crémieux, 1870).

Alors que dans l’Europe orientale, l’éveil des nationalismes rend les Juifs vulnérables dans un climat de violence exacerbée (1880, 1905), des vagues de réfugiés miséreux venus « de l’Est » se pressent aux portes du havre de la liberté et de l’égalité. La Première Guerre mondiale marque le premier grand tournant de la composition juive de la France. Souvent mal accueillis par les Israélites français, ces nouveaux migrants renforcent dans les années 1930 la démographie juive, tout en marquant leur singularité linguistique, politique et sociale.

La promulgation du « statut des Juifs » en 1940 et 1941 les relègue hors de la citoyenneté.
Les déportations et exterminations massives de la Seconde Guerre mondiale laissent une
population décimée et exsangue. La création de l’État d’Israël en 1948, puis la décolonisation et le rapatriement des réfugiés des pays arabes et d’Afrique du Nord en 1962, modifient encore la composition de la population juive et la revitalisent. La guerre de juin 1967 marque cependant une transformation considérable des attitudes à l’égard des Juifs. Soupçonnés de double allégeance, d’inconditionnalité en faveur d’Israël, les Juifs, perçus en tant que groupe, sont renvoyés à l’image médiévale de l’étranger autochtone au gré des soubresauts du conflit israélo-palestinien.

L’antijudaïsme chrétien leur avait fait traverser des heures très sombres. Depuis la fin du XIX° siècle, les Juifs sont en butte à une nouvelle menace : l’antisémitisme. Derrière les grandes puissances, le Juif manipulateur. Affiche de propagande antisémite par Hanich, années 1940 (musée des Deux Guerres mondiales, Paris). Le terme « antisémitisme », en provenance d’Allemagne, n’apparaît que dans les années 1880, à un moment où l’Europe est traversée par un fort mouvement d’hostilité aux Juifs. Il se distingue de l’« antijudaïsme » car il ne se fonde pas sur le seul rejet de la religion juive, mais sur la présence jugée envahissante et délétère des Juifs dans la société.

Leur présence est attestée en Gaule depuis le 1er siècle de notre ère. Au Moyen Âge, moins nombreux qu’en Europe centrale et orientale, ils sont tolérés par les autorités religieuses et politiques, à la fois pour des raisons économiques (ils avaient notamment le droit de pratiquer l’usure, contrairement aux chrétiens) et théologiques (ils demeuraient, quoique peuple « déicide », les témoins du Christ).

 C’est au cours des années 1880 qu’une grande vague d’antisémitisme déferle sur la France comme dans les autres pays européens.

L’évolution de la société vers une civilisation industrielle et l’instauration d’un régime républicain laïque, ainsi que l’arrivée des Juifs de l’Est persécutés, favorisent un véritable courant antisémite, à la fois religieux (les Juifs sont jugés responsables de la déchristianisation), économique (ils sont assimilés aux Rothschild) et raciste (définition d’une judéité biologique). Un auteur populaire, Pierre l’Ermite, curé d’une paroisse parisienne, donne le ton dans ses romans feuilletons, dénonçant la « juiverie cosmopolite » qui détruit la civilisation paysanne et patriarcale : le Juif est dénoncé comme l’agent de la décadence. Tous ces courants sont synthétisés par un journaliste inconnu, devenu brusquement célèbre en publiant la France juive en 1886 : Édouard Drumont. L’antisémitisme - le mot est désormais répandu - devient une doctrine politique, dont s’emparent les ligues nationalistes, et qui crée les conditions d’une affaire Dreyfus. Le déchaînement antijuif atteint son acmé en janvier 1898 après le J’accuse... de Zola. Et si finalement les antidreyfusards sont vaincus, Dreyfus doit attendre 1906 pour être innocenté par la cour de caca- fion. La tradition antisémite de l’antidreyfusisme restera profonde dans le nationalisme français, et notamment dans l’Action française de Charles Maurras. « Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, écrit celui-ci en 1911, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie. Si l’on n’était antisémite par volonté patriotique, on ne le deviendrait par simple sentiment de l’opportunité. »

Après la défaite des ligues, la Grande Guerre est l’occasion d’une nouvelle intégration des Juifs de France, et notamment des étrangers qui s’engagent volontairement : au prix du sang versé, les Juifs et leurs anciens combattants sont reconnus patriotes comme les autres. Mais une nouvelle vague d’antisémitisme se lève dans les années 1930, qui sont celles de la grande crise économique et de la menace hitlérienne. La dépression et le chômage suscitent la xénophobie. Les Juifs fuyant le nazisme en font les frais, ils sont en proie de nouveau aux attaques violentes. Il est notable qu’au cours de cette décennie, des écrivains français attisent le feu de la haine antijuive. Céline, qui publie ses Bagatelles pour un massacre, en est l’écrivain emblématique, mais combien d’autres sont au diapason, tels Jouhandeau, Drieu La Rochelle, Brasillach et toute la presse d’extrême droite, de Gringoire à Je suis partout. Les Juifs sont accusés de tous les maux, et notamment de fomenter une nouvelle guerre, celle qui les vengera de Hitler.

La Deuxième Guerre mondiale et le paroxysme de la Shoah.

Cette guerre, qui a bien lieu sur la volonté expansionniste du Führer, devient, après la défaite française, la plus grande catastrophe (Shoah) que le peuple juif a jamais connu. Le gouvernement de Vichy du maréchal Pétain, sans attendre l’ordre des Occupants, décrète le 3 octobre 1940 un statut des Juifs, renforcé le 2 juin 1941, à l’initiative de Xavier Vallat, commissaire général aux affaires juives, qui les exclut de la fonction publique et d’un grand nombre de professions. Quand Hitler décide en 1942 de mettre en oeuvre la « solution finale », il trouve, en France, grâce au régime de Vichy, la logistique nécessaire aux rafles et aux déportations : René Bousquet, secrétaire général de la police, devient le précieux auxiliaire des pourvoyeurs d’Auschwitz. Rien qu’en deux jours, les 16 et 17 juillet 1942, la « rafle du Ver d’Hiv’ », exécutée par la police française, livre 13 152 Juifs aux Allemands. Le dernier wagon de la déportation partira de France le 17 août 1944.

Cette période funeste reste dans les mémoires. Il faudra du temps, des livres, des films, pour que les Français prennent conscience du génocide et des responsabilités qu’y prirent les autorités de Vichy. Cette reconnaissance a pour effet de redonner aux Juifs de France honneur et respect. Pourtant, depuis l’an 2000, le spectre d’un nouvel antisémitisme hante le pays. Les actes antijuifs contre les personnes, les écoles, les synagogues se multiplient, en écho, semble-t-il, au drame du conflit israélo-palestinien, au moment de la seconde Intifada. La France s’émeut, les pouvoirs publics réagissent, une minorité de Juifs préfère s’exiler en Israël. Le cauchemar est-il en train de renaître ? Au-delà des affrontements communautaires, y aurait-il une recrudescence du vieil antisémitisme, resté latent, et désormais débridé, notamment sous l’effet de l’antisionisme ? Les enquêtes d’opinion attesteraient le contraire : que le vieil antisémitisme n’a cessé de régresser depuis un demi-siècle. Il n’empêche, une inquiétude nouvelle est née, après les années où les Juifs pouvaient se rappeler le vieux proverbe yiddish : « Heureux comme Dieu en France. »


Michel Winock.

 

1970 : le tournant communautaire.

À une période où le modèle laïque et jacobin français est mis à l’épreuve, les Juifs prennent position dans le conflit israélo-palestinien et face à la résurgence de l’antisémitisme. Un contexte propice à conforter les réflexes d’appartenance à un groupe. Si la France révolutionnaire a émancipé ses Juifs en leur accordant la citoyenneté, permettant ainsi à ceux qui le souhaitaient de sortir de leurs communautés d’origine, le dernier quart du XX° siècle, en revanche, aura vu la « communauté » remise au centre des perceptions du judaïsme français.
La machine assimilationniste française a parfaitement fonctionné pour les Juifs, malgré les flambées d’antisémitisme, malgré Vichy. Elle a montré son efficacité notamment à l’endroit des Juifs immigrés d’Europe centrale et orientale. L’effet le plus sensible de leur adoption du modèle laïque et de leur entrée, réussie, dans une société française qui s’affranchissait elle-même de la tutelle de l’Église, s’est traduit par une euphémisation des traits communautaires et identitaires : les synagogues se sont vidées, les quartiers juifs ont été désertés, le nombre des associations d’originaires a diminué, les enfants juifs ont été massivement scolarisés dans les écoles de la République, les prénoms français ont remplacé ceux à consonnance juive ou étrangère, etc.

Or, depuis ces dernières décennies, la tendance semble s’être inversée et les questions concernant les Juifs paraissent ne plus pouvoir être abordées autrement qu’en terme de « communauté », tant par les médias et les politiques que par les responsables du judaïsme organisé. Alors même qu’une proportion non-négligeable de Juifs - difficile à évaluer faute d’instruments de mesure fiables -n’entretient que des liens lâches, voire aucun lien, avec les institutions juives. Comment évaluer la réalité ou l’ampleur de ce tournant communautaire ? S’agit-il d’un simple effet de langage propre à modifier le regard porté sur les Juifs ou d’une transformation véritable du paysage juif français ? Faut-il y voir le signe d’une régression, d’un retour à un passé qu’on croyait révolu ou une avancée démocratique d’un type inédit en France, inspirée de la conception « communautarienne » américaine ? Question d’appréciation sans doute.

Mais autant dire qu’à ce jeu, on s’éloigne à coup sûr de la conception laïque et républicaine selon laquelle les appartenances ethniques et/ou confessionnelles relèvent de la seule sphère privée. Si ce « tournant » devait se confirmer, on aurait quelque raison d’y voir une forme d’assignation communautaire, non autoritaire, certes, mais insidieuse, qui installerait dans les esprits l’idée que les Juifs de ce pays ne penseraient et n’agiraient plus en tant que sujets autonomes, en tant que citoyens responsables de leurs actes et de leurs choix, mais en tant que membres d’une communauté dont les leaders autodésignés s’autoriseraient à décider et à s’exprimer en leur nom.

Une manifestation de la communauté juive contre les actes antisémites et en solidarité au peuple israélien, à Lyon, en 2002. Le paysage et le débat français ont, l’une comme l’autre, bousculé l’histoire juive récente, la première en jetant les Juifs séfarades sur les chemins de l’exil, la seconde en créant dans la société d’accueil des conditions propices à la visibilisation collective des Juifs, notamment avec l’apparition de nouveaux quartiers juifs et l’essor de la mouvance néo-orthodoxe. Quant au conflit entre Israël et ses voisins, son onde de choc au-delà de la scène moyen-orientale interdit de le considérer comme un événement purement local. Or chacun de ces faits porte sa part de responsabilité dans le « tournant communautaire » du judaïsme français. L’installation en métropole des Juifs d’Afrique du Nord a transformé la sociologie du judaïsme français en (re)donnant vie à des pratiques juives qui tombaient en désuétude et en (re)donnant une visibilité à des espaces juifs territorialisés. Des lieux de prière, des centres communautaires, des écoles, des commerces ont été ouverts dans les nouvelles périphéries urbaines et dans certains quartiers, (re)dynamisant la vie juive locale et lui réinsufflant une dimension à la fois traditionnelle et collective. Dans ces mêmes années 1970, la déferlante mystico-religieuse a produit ses premiers effets, notamment auprès de jeunes séfarades en perte de repères. Venue d’Amérique, cette vague de ferveur a touché tous les continents.

Les messages portés par les nouveaux militants de la foi - charismatiques chrétiens, piétistes musulmans, hassidim loubavitch, ont pris le relais des utopies séculières déchues (communisme, tiers-mondisme, panarabisme). Bardés de certitudes, ces nouveaux missionnaires ont proposé des réponses et un environnement humain chaleureux aux nouveaux adeptes. Non sans succès, à en juger les résultats.

Une revendication de valeurs décomplexée.

Ces recompositions démographiques, territoriales et idéologiques n’ont encore concerné que des segments limités du judaïsme français. Beaucoup plus ample a été la réaction au conflit israélo-arabo-palestinien. Les menaces de destruction proférées contre le jeune État à la veille de la guerre des Six jours (1967) ont eu une conséquence immédiate : l’irruption soudain d’Israël dans la conscience des Juifs de France, jusque-là peu concernés. Les menaces de destruction proférées contre le jeune État à la veille de la guerre des Six jours (1967) ont eu une conséquence immédiate. L’irruption soudaine d’Israël dans la conscience des Juifs de France, jusque-là peu concernés. Depuis lors, Israël s’impose comme une composante essentielle de leur judéité. En manifestant leur solidarité, les Juifs dont l’identité se dissolvait peu à peu dans le confort social et matériel, ont trouvé matière à se mobiliser publiquement et collectivement autour d’un « objet » passionnel autant que de discorde.

Ce que d’aucuns qualifient de « retour des vieux démons » offre un terrain privilégié au mobilisations communautaires. Les polémiques autour des thèses négationnistes et du régime de Vichy, les attentats et agressions des années 1980 (synagogue de la rue Copernic, restaurant de la rue des Rosiers, cimetière de Carpentras), les violences antijuives du début des années2000 (deuxième Intifada) sont autant d’occasions de rouvrir le dossier de l’antisémitisme français et de conforter des réflexes de solidarité communautaire. Une solidarité qui n’hésite pas à s’afficher clans la rue lors de grands rassemblements de protestation et qui en appelle à l’opinion publique française dans son ensemble.

Ce tournant communautaire est en phase avec son environnement et son temps. Il s’amorce à un moment où la France connaît des transformations profondes et la remise en question de certains de ses fondamentaux : elle a renoncé à son empire colonial, c’est la fin de l’heureuse parenthèse des Trente Glorieuses et l’entrée dans une longue période de « crise ». Son modèle laïque et jacobin ne tardera pas à se heurter à des résistances internes sans précédent mais aussi à d’autres modèles liés aux flux migratoires et à la mondialisation. Le sentiment d’insécurité qui s’installe, dans un contexte international pour le moins chargé, met à rude épreuve les aspirations universalistes qui tendent à céder la place au « chacun pour soi », au repli identitaire et à l’individualisme.

L’identité juive, la dénonciation de l’antisémitisme, la défense d’Israël et la mémoire de la Shoah s’affichent désormais sans complexe. Ce tournant, cependant, est loin d’emporter l’adhésion de tous les Juifs. Nombreux sont ceux qui déplorent et dénoncent la crispation identitaire dont il est l’expression. Une crispation qui n’est pas l’apanage des Juifs mais qui est sans doute révélatrice de l’état du monde.
Régine Azria

Être juif français en 2008.

En France comme ailleurs, les Juifs entretiennent un rapport multiple à leur judéité.
Plongée dans un univers aux mille visages.

Une immigrante juive, candidate à l’alyah, vient d’atterrir à l’aéroport de Tel-Aviv. C’est une vieille blague juive. Si, d’aventure, un Juif se retrouve seul sur une île déserte, il ne tardera pas à construire au minimum trois synagogues. Dans l’une, il priera tous les samedis matins. Il visitera la deuxième quand il sera fatigué de la première. Et de la troisième, il pourra s’exclamer : « Chez eux, je ne mettrai plus jamais les pieds ! » Morale de l’histoire : les Juifs entretiennent avec leur judéité un rapport multiple - en France comme ailleurs.

Une inquiétude millénaire.

Il y a quelques années, alors que la deuxième Intifada embrasait les esprits et que l’on assistait à une recrudescence d’agressions antisémites, nombreux étaient les Juifs de France à avoir parlé de départ. Et ils étaient 3 005 à être effectivement partis en 2005, contre 1 153 en 2000, selon les chiffres de l’Agence juive, organisme chargé de l’immigration des Juifs de diaspora en Israël. Des chiffres relatifs : une partie notable de ces départs, souvent précipités, s’est soldée par un échec et un retour au pays. Parmi les émigrants de 2005, certains étaient même déjà partis en 2000...Selon une étude récente du sociologue Erik Cohen, 65 % se disent encore très ou plutôt inquiets pour des motifs liés à leur judéité : antisémitisme, racisme, attentats. Mais ils sont aussi 91 % à se dire heureux ou très heureux. Il faut dire que l’inquiétude est une composante de l’identité juive, peut-être un héritage de l’histoire depuis la sortie d’Égypte. Prendre soin de l’éducation des enfants, leur assurer, pour leur bien et pour celui du peuple entier, la chance de transmettre à leur tour un patrimoine plurimillénaire : la plupart des Juifs, même parmi ceux qui ont adopté les valeurs laïques de l’humanisme occidental, se considèrent par tradition comme le maillon d’une chaîne, ce qui pourrait expliquer l’angoisse essentielle qui les taraude et que réveillent les tensions au Proche-Orient.

L’aventure de l’alyah.

Une partie des candidats à l’alyah, ou « montée » en Israël, ne part pas par pur idéal sioniste. Certains voudraient simplement tenter leur chance ailleurs. Quitte à revenir. Puis repartir. Ainsi Judith, d’Aubervilliers, en banlieue parisienne, en est à sa troisième tentative. Elle l’assume : « C’est dur en France et c’est dur en Israël. Au début, je ne savais plus trop où j’en étais. Maintenant, j’ai compris : je suis une Juive française en Israël. » Elle rit : « Avec l’avion, ce n’est pas loin, et même pas si cher avec un abonnement. » À Netanyah, elle espère travailler à mi-temps pour une entreprise française de télémarketing. Oublier le mari qui l’a quittée. Et importer en Israël Chimène Badi et Jennifer, qu’elle adore. Comme elle avait rapporté à Aubervilliers les images de la vie ensoleillée de Tel-Aviv.

Juifs et musulmans.

Il n’empêche : en France, l’atmosphère reste souvent tendue. Naftali, libraire à Strasbourg depuis deux générations, le reconnaît volontiers : « On s’entend bien avec l’épicier arabe du coin, mais quand on croise des groupes de jeunes Maghrébins dans le centre-ville, on reste très méfiants. » À l’origine de cette défiance, un contexte socio-économique général, la guerre au Proche-Orient, mais aussi des raisons historiques et religieuses. Selon Michel Serfaty, rabbin à Ris-Orangis et fondateur de l’Amitié judéo-musulmane de France (AJMF), les textes d’exégèse de la Bible recèlent un certain nombre de commentaires très sévères envers les descendants d’Ismaël (les musulmans). Et ce racisme des textes a pu se transmettre aux personnes peu soucieuses d’y appliquer une critique.

Pourtant, grâce, entre autres, aux luttes de l’AJMF, la menace du repli s’estompe. En ce début de 2008, on se rend compte que la bataille des communautés n’a finalement pas eu lieu. Certes, la société française parle de plus en plus de « communautés ». La question de l’appartenance à un groupe est de plus en plus décomplexée. Et n’ayant plus à justifier cette appartenance, on peut enfin tenter de comprendre ce qu’elle signifie. Johan Weisz, jeune entrepreneur et auteur, en 2006, d’OPA sur les Juifs de France, livre d’enquête qui se penche sur l’augmentation de l’ alyah, et David Kleczewski, « juif », monté de Lilleà Paris pour suivre des études de sciences politiques, politisent le constat : « Au cours de la dernière campagne présidentielle, Sarkozy et Royal sont sortis du dilemme communautarisme/ République : c’est une grille de lecture obsolète. »

Un regain religieux.

Coiffé d’un large chapeau noir, El-Khanan Morozow, l’un des leaders du mouvement loubavitch en France, dit que les Juifs sont en quête d’identité, avec des jeunes de plus en plus nombreux à se presser à ses cours de religion ou d’études juives. « Je ne sais pas si les gens deviennent plus religieux.

Portrait en chiffres

  • La population : environ 500 000 personnes, dont la moitié est née hors de métropole. 70 % se définissent comme séfarades, 23 % comme ashkénazes et 6 % comme les deux.
  • La géographie : 26 % vivent à Paris, 30 % en région parisienne, 51 % en province, où la population est regroupée notamment dans quatre départements : les Bouches-du-Rhône, les Alpes-Maritimes, le Rhône et le Bas-Rhin.
  • Le rapport à la tradition : respect total (20 %), respect d’une grande partie (33 %), respect de certaines (38 %), aucun respect (8 %).
  • La pratique religieuse : par rapport à leurs parents, les sondés ont considéré qu’ils étaient plus religieux (20 %), aussi religieux (41 %), moins religieux (40 %).
  • La politique : 44 % ce disent de gauche, 17 % du centre, 14 % de centre gauche, 14 % de droite, 9 % de centre droite, 1 % d’extrême gauche et 1 % d’extrême droite.
  • Les valeurs essentielles : honorer ses parents (74 %), fonder une famille (66 %), apprendre (55 %), être soi-même (53 %), aider les autres (44 %).

En tout cas, ils s’intéressent de plus en plus à la question. » Les centres d’enseignement, les sites Internet se multiplient. Par exemple, Akadem met en ligne de très sérieuses conférences sur toutes sortes de thèmes liés au judaïsme. L’intérêt pour le sujet est culturel ou religieux. Avec ses côtés ultras, comme à Saint-Brice, banlieue parisienne pavillonnaire, où une partie de la communauté aurait voulu installer un erouv, fil de nylon traditionnel tendu autour de la ville, dont la présence permet l’action de porter le jour du shabbat sans commettre de péché. Le maire a refusé la demande, qui créait des polémiques au pays de la laïcité.

À la recherche de l’origine.

L’intérêt nouveau pour la religion est surtout, semble-t-il, le fait des séfarades, aujourd’hui majoritaires en France - pays qui, après Israël, abrite la plus importante communauté séfarade du monde. Ces Juifs venus du Maghreb ou d’Égypte ont conservé une pratique traditionnelle de la religion. Leur arrivée, dans les années 1960 et 1970, a redynamisé une pratique largement abandonnée par les ashkénazes, Juifs d’Europe de l’Est. Mais ceux-ci ne sont pas en reste. Fils et filles de ces enfants cachés pendant la Deuxième Guerre mondiale, qui avaient souvent nié leur identité pour s’assimiler, ils ont souffert de ces secrets de famille. Et ont tenté, à partir des années 1980, quand sont morts les grands-parents ou les parents, de retrouver leurs sources. Certains ont appris le yiddish. D’autres ont nourri leur lien avec Israël - le nombre de touristes français y est en constante augmentation. Ils ont cherché à s’instruire des choses de la religion, à étudier les textes, à renouer avec la tradition. Ils ont envoyé leurs enfants au Talmud-Torah (centre d’enseignement juif pour les enfants) ou même à l’école juive ; ils ont organisé le repas de shabbat du vendredi soir, récité la bénédiction millénaire sur le vin, le kiddeuch et allumé deux bougies sur une nappe blanche. Bien sûr, beaucoup de séfarades ont eu des destins d’ashkénazes, et on trouve des Juifs de l’Est qui ont des histoires de Juifs du Sud... D’autant que, les mariages aidant, la troisième génération hérite souvent des deux cultures à la fois.

Culte et culture.

Les interrogations sur la culture et l’histoire l’emportent souvent sur le questionnement spirituel. Le rabbin Alain Lévy s’occupe de la petite synagogue du 25, rue des Rosiers, au coeur du quartier du Marais à Paris - le Pletzl, la « petite place », comme l’appelaient les yiddishisants de l’entre-deux-guerres. Il déplore que la plupart des ashkénazes aient opéré « un transfert du sentiment religieux sur le travail de mémoire sur la Shoah, indispensable évidemment, mais qui pourrait être canalisé dans la reconstruction plutôt que dans la stricte recherche identitaire ».

Quant au retour à la religion, il trouble le calme des familles, pour peu qu’un membre de la maisonnée devienne pratiquant sans être suivi par les autres. C’est l’histoire de Monsieur Atlan qui, sur le seuil de sa boutique parisienne de retouches, explique comment il a fini par divorcer après des années de disputes sur le bien fondé de la présence d’un jambon dans le frigo ou sur la nécessité d’apprendre l’analyse talmudique aux enfants.

Écoles privées et mariages mixtes.

Aujourd’hui, selon l’enquête d’Erik Cohen, 28 % des enfants juifs sont scolarisés dans des écoles juives. Et près de 30 % dans des écoles, privées catholiques. L’école publique a mauvaise presse dans l’opinion juive et les actes antisémites ont effrayé ceux qui habitent dans des zones défavorisées. Le judaïsme libéral lui-même compte se doter bientôt d’une école privée à Paris. Il y accueillera aussi les enfants de couples mixtes, de plus en plus nombreux à revendiquer leur identité juive, alors qu’ils la minoraient encore il y a vingt ans, selon les travaux de la psychosociologue Joëlle Allouche Benayoun. Avec la multiplication des mariages mixtes, ces enfants sont de plus en plus nombreux... et ils posent problème quand ils naissent de mère non-juive. Si, pour se convertir, celle-ci s’adresse aux instances du judaïsme libéral, compréhensives et modernistes, sa conversion n’est pas reconnue par le Consistoire, plus sévère, et les enfants n’ont pas de statut aux yeux de la communauté institutionnelle. Un état de fait critiqué avec passion par les libéraux.

La société du zapping.

Michel, professeur d’études juives d’une cinquantaine d’années, adresse d’autres critiques aux institutions. On le croise à Sarcelles en région parisienne, au sortir de la synagogue : « Les problèmes, aujourd’hui, c’est entre nous qu’onse les pose. La communauté est-elle bien gérée ? Non, les institutions utilisent mal l’argent. Produisons-nous assez de penseurs intelligents ? Nous posons-nous avec courage les questions de notre société moderne, en tentant d’y apporter des réponses juives ? Non, alors que c’est cela, la vraie question. » Approuvé de loin par Olivier, jeune garagiste qui sort lui aussi de l’office, il poursuit : « Comment se fait-il qu’on soit obligé d’aller chercher un Alain Finkielkraut, philosophe laïc, pour entendre un discours raisonné, et qu’on trouve si peu d’exigence intellectuelle chez la plupart de nos grands rabbins ? Le show à l’américaine l’emporte sur le temps de la réflexion. Notre communauté est comme le reste de la France, elle zappe, elle s’amuse, elle est à la mode. . . Mais elle ne veut pas s’interroger. »

L’autodérision.

Au sein même de la communauté, nombreux sont ceux qui dénoncent... les excès communautaristes. Dans une vidéo, vue 150 000 fois sur Dailymotion, des animateurs d’une émission pour la jeunesse sur Radio Judaïques se moquent de leurs habitudes, de celles de leurs auditeurs : le scooter rue des Rosiers, les rêves de vacances au Hilton de Tel-Aviv, la course aux fringues, la tentation de rester « entre feujs » Tout y passe. Ce regard de l’intérieur, qui sait prendre ses distances par rapport au groupe, on le retrouve au bureau de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF). Sa vice-présidente, Arielle Schwab, regrette qu’une partie des jeunes auxquels elle a affaire ait l’impression d’avoir gagné, avec Sarkozy, « un émissaire à la tête de l’État, et ne se manifestent plus sur des sujets censés les mettre tous dans la nie, comme celui des tests ADN ».

Nicolas Sarkozy semble s’être attiré (même s’il est impossible d’établir la moindre statistique) une grande partie des votes juifs. C’est la première fois que la droite remporte un tel succès dans une communauté traditionnellement ancrée à gauche. Mais voilà : il manifeste son empathie à Israël, est fils d’immigré comme un grand nombre de Juifs en France et cultive un côté tour à tour proche du peuple ou « nouveau riche », un air « voyou » qui plaît à ceux qui ont pu se sentir méprisés par l’élite « classique ». Il plaît. Mais pas à tous, et surtout pas aux intellectuels du cercle Bernard-Lazare, siège du socialisme juif depuis des décennies, qui observent ce tournant d’un regard noir et inquiet.

Pas non plus à Marco, croisé, une anisette à la main, dans un bistrot parisien. Marco n’aime pas la droite, mais ne croit plus en la gauche. Il écoute de la musique yiddish, mais les ashkénazes « le fatiguent ». Agrégé de philosophie, il voudrait tenir un petit commerce. Plutôt d’accord avec les Juifs libéraux, il va chez les loubavitchs. On vous l’avait bien dit : un Juif, trois synagogues...

Répondre à cet article