ECOLOGIE La Chine s’alarme enfin.

Mardi 24 avril 2007, par Courrier International // Le Monde

A l’ouverture de la session parlementaire, le 5 mars, le Premier ministre Wen Jiabao a exhorté ses compatriotes à prendre conscience des effets dévastateurs des industries polluantes et à changer de modèles de croissance. Ce discours est un soutien explicite aux efforts du vice-ministre de l’Environnement, Pan Yue, qui ne cesse d’annoncer des « tempêtes » annuelles pour frapper les esprits. Car en 2006 la Chine a encore très peu fait pour réduire la pollution. La faute à des fonctionnaires locaux obnubilés par leur carrière ? La Chine n’a plus de ciel bleu, pas assez d’eau potable, et ses terres se chargent de métaux lourds. Le réchauffement climatique se fait sentir et les troubles sociaux liés à l’environnement se multiplient. L’alarme est sonnée. Va-t-elle enfin produire des effets ?
Chaque année, depuis trois ans, une offensive est lancée contre les pollueurs. Avec peu de résultats. Pour 2007, Pan Yue, le courageux vice-ministre de l’Environnement, promet une campagne virulente.

NANFANG ZHOUMO (extraits)
Canton

NANFANG ZHOUMOU En janvier 2007, vous avez décidé de recourir au moyen le plus radical jamais utilisé jusque-là dans le cadre des campagnes annuelles pour la protection de l’environnement : la suspension de toute autorisation de projet industriel dans toute zone où au moins un site ne respecte pas les critères environnementaux. Pourquoi ?
PAN YUE J’avais déjà cette idée derrière la tête en 2005, lors de la promulgation de la loi sur l’évaluation obligatoire de l’impact écologique des projets industriels. Mais il nous a semblé qu’il fallait commencer par la populariser. En 2006, nous avons péché par excès d’optimisme dans notre appréciation de la situation générale, et le gouvernement central a inscrit au 11e Plan quinquennal la nécessité de réaliser chaque année 4% d’économies d’énergie et de diminuer de 2% les émissions de polluants. Au bout du compte, bien loin de chuter, les émissions des principaux polluants se sont au contraire aggravées en 2006 ; l’an dernier, un accident écologique s’est produit tous les deux jours en moyenne ; les plaintes de la population à propos de l’environnement ont augmenté de 30%, et le gouvernement central a dû diffuser un nombre toujours plus grand de directives dans ce domaine. Nous avons pris conscience que, face à un pic dans le développement des industries polluantes et gourmandes en énergie, la manière douce ne servait plus à rien. C’est pourquoi nous avons adopté des mesures aussi draconiennes, auxquelles nous n’avions jamais eu recours en trente ans d’existence de l’Administration nationale pour la protection de l’environnement [plus connue sous son acronyme anglais, la SEPA].

L’année 2006 restera marquée par une très nette aggravation de la situation de l’environnement en Chine. Où est le nœud du problème ?
Comme je l’ai déjà dit, la protection de l’environnement dépend avant tout du système de notation des cadres dirigeants [l’avancement des fonctionnaires dépend des performances économiques].
La folle expansion des industries polluantes et dévoreuses d’énergie a été engendrée par la collusion de certains intérêts particuliers. D’un côté, des dirigeants locaux cherchent à obtenir des résultats à effet immédiat pour leur carrière en lançant d’importants programmes dans l’industrie lourde ; d’un autre côté, grâce à la protection des autorités locales, certains chefs d’entreprise considèrent comme source de profits personnels des ressources naturelles qui appartiennent à toute la population. Ils agissent de façon extrêmement brutale, sa ns réfléchir aux conséquences de leurs actes. Un tel phénomène perturbe le processus de régulation macroéconomique au plus haut niveau. Aux niveaux inférieurs, les violations des droits et intérêts du peuple qu’il constitue sont source d’instabilité sociale.
J’ai toujours vu des intérêts particuliers mettre des bâtons dans les roues aux réformes. Aujourd’hui, les ressources naturelles et l’environnement, dans un monde troublé par la mondialisation, sont un capital stratégique. Si notre capital écologique est entièrement mangé, comment pourrons-nous parler de renaissance nationale [thème actuellement orchestré par Pékin] ?
La décision de suspendre toute autorisation de projet dans les localités non respectueuses de l’environnement vise à endiguer ce phénomène de collusion des intérêts particuliers au mépris de la conjoncture nationale.

En agissant ainsi, n’avez-vous pas une autre arrière-pensée que la protection de l’environnement ?
Oui, cela est lié à la politique de régulation macroéconomique [que les provinces rechignent à appliquer]. Depuis son application, en 2005 [deux ans après son entrée en vigueur], ma loi sur l’évaluation de l’impact environnemental est devenue dans les faits un instrument de macro-contrôle. En 2006, grâce à ce seul barrage, l’inspection environnementale a débouché sur le gel des programmes estimés à 770 milliards de yuans [environ 77 milliards d’euros], dont la moitié concernait des secteurs fortement polluants et gourmands en énergie.

Plus la « tempête » [de la campagne de protection de l’environnement] souffle, plus l’environnement se dégrade : pourquoi ?
Les défaites nous poussent à poursuivre le combat. En 2006, la SEPA s’est lancée avec audace dans la bataille pour forcer les nouvelles centrales thermiques à se doter d’une capacité de désulfurisation équivalant au total de celles exigées au cours des dix années antérieures. Nous avons essayé toutes les méthodes, de la persuasion individuelle à l’envoi de circulaires, en passant par les ordres de cessation d’activité, par la signature d’un engagement de responsabilité, mais tout cela sans qu’on relève d’amélioration notable. Comment l’expliquer ? En réalité, le mode de croissance économique n’a pas évolué, et ce ne sont pas les efforts d’une seule administration pour colmater les brèches qui pourront y remédier.

Chaque année, quand vous faites « souffler la tempête », les bâtons dont vous disposez ne sont pas les mêmes. Pour l’an prochain, quelle baguette magique vous reste-t-il au fond de votre sac ?
Je n’ai plus de baguette magique. La suspension des autorisations par localités est la solution administrative la plus forte. Il faudrait aller encore plus loin en traînant les responsables devant les tribunaux pour faute administrative, mais ce n’est pas en notre pouvoir.

Les « tempêtes » ont un caractère exceptionnel. Ne pourriez-vous pas institutionnaliser davantage la résolution des problèmes environnementaux en Chine ?
J’accorde une grande importance au renforcement des réglementations. Bien qu’il existe actuellement de nombreuses lois sur l’environnement, elles ne dépassent pas pour la plupart le stade idéologique, et le pouvoir de sanction est très limité. Sur le plan des moyens administratifs, la SEPA ne peut procéder ni à des fermetures d’établissements, ni à des limogeages ; la surveillance de l’environnement et l’application de la loi dans ce domaine ne sont même pas directement de son ressort. Pour améliorer le système, les réunions ne sont pas d’une grande utilité. Il n’y a que la politique du bras de fer : chaque application de la loi sur l’évaluation de l’impact environnemental en est un. Chaque fois que l’adversaire plie un peu plus, nous pouvons progresser, puis rendre les avancées définitives grâce à la loi.

Propos recueillis par Liu Wuzhang

Eau potable

Jusqu’en 2010, l’Etat va dépenser 6,4 milliards de yuans (640 millions d’euros) par an pour fournir de l’eau potable à 32 millions de paysans. A la fin du 11e Plan, ce seront 160 millions de paysans qui y auront accès, a annoncé début janvier le ministre des Ressources en eau, Wang Shucheng, selon le South China Morning Post. Le gouvernement estime que 34% des ruraux n’avaient pas accès à l’eau potable en 2004, soit 320 millions de personnes. Selon l’hebdomadaire shanghaïen Xinmin Zhoukan, la Chine n’a réalisé qu’un tiers des assainissements de rivières prévus par le 10e Plan quinquennal (terminé en 2005).

JO

La ville de Pékin dépensera 12 milliards de yuans (1.2 milliards d’euros) en 2007 en faveur de l’environnement, a annoncé, en janvier 2007, le Bureau de la construction Pékin 2008, selon le China Daily. Les travaux seront concentrés sur les principaux axes et autour des sites olympiques. En 2006, une dizaine de « villages dans la ville » ont été rasés, et 1,5 million de mètres carrés ont été plantés d’arbres, ajoute le quotidien officiel en anglais.

PORTAIT : Pan Yue, l’oracle de l’environnement

Pan Yue, le responsable chinois des affaires environnementales, a un parcours rapide et sans fautes dans la fonction publique. A 26 ans, il est chef de bureau. A 39 ans, il devient l’un des rares jeunes cadres chinois à parvenir au rang de vice-ministre. Aujourd’hui, à 46 ans, il dit que son métier est de servir l’Etat, mais qu’il est plus important de se conduire en homme responsable…

C’est ainsi que l’hebdomadaire cantonais Nanfang Renwu Zhoukan présente Pan Yue, qui s’est fait connaître du grand public chinois en 2005, lorsqu’il déchaîne les foudres de la première « tempête de l’environnement » sur les entreprises polluantes. Cette action d’éclat – soutenue par un franc-parler et une forte politique de communication – le rend très populaire.

Mais c’est par ses écrits politiques qu’il s’était déjà largement fait connaître auprès de la classe dirigeante chinoise. En 2002, il avait rédigé un rapport très controversé sur la réforme politique. En décembre 2001, il avait publié un article intitulé « La conception marxiste de la religion doit évoluer avec son temps », dans lequel il remettait en cause la notion d’ « opium du peuple ».

Arrivé en décembre 2003 à la sous-direction de l’Administration nationale pour la protection de l’environnement (la SEPA), il s’attaque aux industries polluantes en demandant la fermeture de 6 143 usines. Il met ensuite en place un indicateur du « PNB vert » destiné à rendre visible le lien entre développement économique, industrie et dégradation de l’environnement. Il souligne également sans relâche le lien entre « protection de l’environnement » et « justice sociale », et l’importance de la participation de la population à la lutte pour la protection de l’environnement.

Né en 1960 dans une famille d’ingénieurs de l’armée, il doit se débrouiller seul – dès l’âge de 7 ou 8 ans – car ses parents sont en butte aux persécutions de la Révolution culturelle. C’est peut-être dans la rue, disent certains, que Pan Yue découvre son franc-parler. Engagé dans l’armée à 16 ans, il la quitte six ans plus tard pour devenir journaliste. Dans cette sphère, il fait des sauts rapides, passant dans divers bureaux gouvernementaux, avant d’être nommé rédacteur en chef adjoint du Zhongguo Qingnian Bao, l’organe de la Ligue de la jeunesse. Entre 1992 et l’an 2000, tout en grimpant les échelons dans divers secteurs de l’administration, ce grand amateur de poésie trouve le moyen de passer un doctorat en histoire.

Il garde de ses années de journalisme d’excellentes relations avec la presse. Il sait s’entourer de nombreux chercheurs et journalistes de renom. Depuis son arrivée au ministère de l’Environnement, il s’est fortement impliqué dans la propagation des thèmes environnementaux auprès du public et a su attirer des personnalités convaincantes. Son ascension fulgurante aurait certes pu lui attirer des inimitiés, mais il a su la compenser par une ouverture et une simplicité qui ont conquis les plus réticents.

Le fleuve Jaune transformé en dépotoir

En vingt ans, le niveau de pollution du fleuve Jaune a doublé. Une dizaine d’affluents sont désormais des égouts à ciel ouvert. Un sort qui attend de nombreux autres fleuves chinois.

ZHONGGUO QINGNIAN BAO
Pékin

Nous sommes dans le bourg de Gongwusu (municipalité de Wuhai), quelque part aux confins de la Mongolie-Intérieure et du Ningxia. « Les gens qui habitent ici vivront à coup sûr dix ans de moins ! » constate amèrement notre chauffeur de taxi, montrant la fumée noire devant nous. « Le ciel est totalement bouché à cause des fumées noires, que les rayons du soleil ne parviennent pas à traverser, ajoute-t-il. Même en plein jour, sur ces routes, il faut allumer les phares ! » Ces dernières années, des entreprises très polluantes et grandes consommatrices d’énergie, telles que des usines de production d’acétylène, de ferrosilicium, ou des cokeries, sont venues s’implanter ici. Les déchets qu’elles génèrent (eaux souillées, air contaminé, résidus pollués) affectent sérieusement la vie de la population locale.

Quand Yuan Guangshen, chef adjoint du village de Beishan (dans la circonscription de Gongwusu), embrasse du regard sa bourgade dévastée, laissée à l’abandon, il explique : « Quand le parc industriel de Xilaifeng, à Wuhai, a ouvert, nombreux sont ceux qui ont décidé de déménager. » Le village de Beishan est aujourd’hui le seul de la circonscription de Gongwusu à avoir conservé une activité essentiellement agricole. Sa modeste production de céréales et de légumes sert à alimenter les usines et les mines des environs. En s’éloignant vers l’est, on arrive très vite à la steppe de l’Ordos, tandis qu’à l’ouest, de l’autre côté du fleuve Jaune, s’étend à l’infini le désert d’Alashan.

On estime que plus de 1 300 hectares de prairies autour du village de Beishan ont été transformés en parcs industriels depuis 2001. Une centaine de hauts-fourneaux se sont mis à cracher une fumée noire et à répandre un air vicié. Or la pollution atmosphérique cause des dégâts immédiats aux cultures : des légumes comme les tomates et les aubergines se sont couverts de tâches noires et se sont mis à pourrir, devenant invendables. « Mais nous n’avons touché aucune indemnité pour cela jusqu’à récemment, quand un accord d’indemnisation a été conclu avec le district », regrette Yuan Guangshen.

Autrefois, ce village situé aux confins du désert et de la steppe ne connaissait pas les maladies incurables. Mais, depuis 2003, plusieurs villageois ont succombé à des maladies graves comme des cancers. « Les jours où on a de la chance d’avoir du vent, ça va un peu mieux ; sinon, à l’intérieur des maisons, l’air irrite le nez », explique Yuan Guangshen en hochant tristement la tête et en regardant les usines en pleine activité. « Maintenant, nous souffrons pour la plupart de maladies des voies respiratoires. »

Le parc industriel de Xilaifeng n’est qu’une des nombreuses zones industrielles qui se sont implantées à la croisée des villes de Wuhai, Alashanmeng et Eerduosishi (Ordos-Ville), en Mongolie-Intérieure. Au début des années 2000, ces trois circonscriptions se sont lancées dans une véritable course. C’était à qui édifierait le plus de parcs industriels sur les étroites bandes de terre de quelques dizaines de kilomètres de long qui bordent le fleuve Jaune. Elles ont surtout attiré des industries grandes consommatrices d’eau et d’énergie et fortement polluantes. C’est ainsi que dans un espace grand comme un mouchoir de poche on trouve la zone industrielle du bourg de Gongwusu et les parcs industriels de Wuda, de Wusitai, d’Alashanzuoqi et de Qipanjing.

Le parc industriel de Qipanjing a pris la place des lieux de pâture des célèbres chèvres aerbasis [dont la laine donne du cachemire]. « Depuis 2004, une dizaine de chèvres meurent chaque année et leur laine devient noire », explique Wang Jila, un berger mongol. Ses 200 chèvres ont bien du mal à trouver leur nourriture à proximité d’une vingtaine de torchères qui recrachent une fumée noire et s’étendent, tel un dragon noir, le long de la route sur un bon kilomètre. « Avant, ici, c’était le lit d’une rivière. L’an dernier, l’usine d’acétylène d’à côté a commencé à y déverser ses déchets. » A moins de 2 kilomètres plus à l’est se trouve une réserve naturelle entourée par des fils barbelés. Wang Jila fait partie des rares bergers qui persistent à rester dans la zone polluée des usines. La plupart des anciens éleveurs de chèvres aerbasis ont abandonné leurs troupeaux pour aller gagner leur vie dans des petites villes à plusieurs dizaines de kilomètres de là. « Bientôt peut-être il n’y aura plus de chèvres aerbasis », soupire Wang Jila.

A 10 kilomètres environ au sud-ouest de Gongwusu se situe la bourgade de Lazengmiao, qui a dû son développement à une usine chimique. Cette usine a été vendue à un patron de la province du Guangdong [au sud de la Chine], qui y a installé une centrale thermique. Depuis, ses eaux souillées se déversent dans un étang dont les eaux s’écoulent plus bas, pour finalement se répandre dans une fosse profonde qui communique avec le fleuve Jaune. L’usine chimique dispose de sa propre gare. Sur les wagons qui y stationnent dans l’attente de leur chargement on peut lire, écrit en gros caractères : « Produits dangereux ! Poison mortel ! »
Au sud-ouest de cette usine se trouve le parc industriel de Hebin, qui dépend de la ville de Shizuishan, dans le Ningxia. Là aussi, d’innombrables cheminées crachent d’épaisses fumées qui se dirigent vers le fleuve Jaune. Là non plus on ne voit quasiment jamais de ciel bleu. « Nos arbres fruitiers meurent chaque année par rangées entières », raconte Tian Fuling, un employé des jardins et domaines forestiers de Shizuishan. En quatre ans, une soixantaine des arbres dont il s’occupe ont péri. Les usines rejettent directement dans le fleuve Jaune leurs eaux jaunâtres encore fumantes. Or, c’est dans le fleuve Jaune que M. Tian puise chaque année l’eau nécessaire à l’irrigation de son verger.

A la suite de plusieurs plaintes de citoyens « faisant état des problèmes de pollution imputables à des entreprises grandes consommatrices d’énergie dans les environs de la ville de Wuhai, notamment à Shizuishan », plusieurs dizaines d’entreprises ont été sommées par les autorités locales, au cours du second semestre 2006, de régulariser leur situation dans certains délais, et quinze petites usines de coke et de silicate de sodium ont fermé. « Mais nombre de ces usines sont simplement allées s’installer ailleurs », avoue un haut fonctionnaire chargé de la protection de l’environnement. Bref, la situation n’incite pas à l’optimisme.

Yu Chen

Douze projets de construction stoppés

En janvier, l’administration annonce qu’elle gèle les projets qui violent les normes environnementales. Un mois plus tard, la presse tire déjà un bilan.

DIYI CAIJING RIBAO (extraits)
Pékin

Le 13 février, à Pékin, le directeur adjoint de l’Administration nationale pour la protection de l’environnement (SEPA), Pan Yue, déclarait que le groupe sidérurgique Aciéries de Laiwu avait mené à bien le remaniement et la mise en conformité de l’ensemble de ses structures de production. Par conséquent, la SEPA décidait de mettre fin au moratoire régional sur les autorisations administratives des projets de la construction, qui touchait jusqu’alors toute la municipalité de Laiwu. Laiwu est donc la première municipalité concernée à bénéficier d’une telle mesure.

Le 10 janvier dernier, une fois prise par la SEPA la décision d’imposer ce moratoire à la région de Laiwu, la municipalité de Laiwu constitua un groupe d’experts chargés de diriger les travaux de remaniement et de mise en conformité [des structures industrielles]. Ce groupe supervisa et contrôla sur le terrain cette restructuration des Aciéries de Laiwu et, dans un souci de ne pas faire les choses à moitié, déploya des missions d’inspection sur l’ensemble des projets de l’agglomération. Après mise en conformité et évaluation des travaux effectués aux Aciéries, le 13 février, M. Pan Yue déclara que les mesures de mise en conformité prises par la municipalité de Laiwu s’étaient montrées particulièrement efficaces, que les opérations de production de tôles par laminage à froid y remplissaient désormais les exigences stipulées, et que, par conséquent, la SEPA avait décidé de lever le moratoire régional imposé à la municipalité de Laiwu.

« Favoriser une restructuration de la production industrielle par des moratoires régionaux ou sectoriels sur les autorisations administratives, tel est notre véritable but », indique M. Pan Yue. Désormais, les projets de constructions non conformes à la législation ne pourront voir lever cette interdiction administrative qu’après avoir effectivement réalisé des travaux de mise aux normes.

La municipalité de Tangshan, également concernée par un moratoire régional, a pour sa part aussitôt suspendu dès le 10 janvier trois projets de construction du groupe sidérurgique Xinlian, de Tangshan, qui s’avéraient non conformes à la réglementation en matière de production industrielle. Le gouvernement municipal et le comité municipal du Parti communiste de Tangshan ont par ailleurs très clairement mentionné un ensemble de mesures de mise en conformité visant notamment à restructurer l’industrie métallurgique et à éliminer les productions industrielles obsolètes ou arriérées. Le secteur sidérurgique de l’agglomération devrait être réorganisé et harmonisé d’ici à la fin de l’année, et l’ensemble des hauts-fourneaux et des convertisseurs non conformes à la réglementation devrait être éliminé. Ces mesures devraient avoir un impact considérable sur la restructuration du secteur sidérurgique et sur l’amélioration de la situation environnementale de Tangshan, et des répercussions sur l’ensemble de la province du Hebei devraient se faire sentir.

« Quant aux projets de construction qui enfreignent gravement la réglementation nationale en matière de production industrielle et les dispositions de préservation et de protection de l’environnement, leur exploitation doit cesser, ils doivent fermer tout de suite et définitivement. Aucune autorisation ne leur sera accordée, qu’ils se mettent aux normes ou non », a par ailleurs laissé entendre M. Pan Yue. Depuis un mois que ces moratoires régionaux ont été mis en place, la SEPA a gelé douze projets de construction en infraction, dans lesquels près de 2 milliards de yuans [200 millions d’euros] avaient déjà été investis.

Zhang Ke

Taxes

Une taxe environnementale est à l’étude, a indiqué le journal cantonnais Nanfang Ribao. Pour déterminer les prix, le gouvernement ne prend en compte que les coûts de production, et parfois la rareté des matières premières, mais pas le coût environnemental, selon un responsable de la Commission parlementaire sur l’environnement.

Ces milliards perdus à cause de la pollution

Même l’hebdomadaire officiel pékinois Liaowang s’en émeut : les autorités locales sacrifient toujours l’environnement à la croissance économique.

LIAOWANG XINWEN ZHOUKAN (extraits)
Pékin

Grâce à la délocalisation d’une usine pharmaceutique initialement implantée dans une région côtière, une préfecture du centre de la Chine a vu son PIB grimper de 100 millions de yuans par an [10 millions d’euros] et a redonné du travail à 400 de ses administrés. Les autorités locales sont ravies d’avoir réalisé une telle opération.

Le revers de la médaille, c’est le problème des eaux usées rejetées par cette usine dans un cours d’eau désormais pollué sur une dizaine de kilomètres. Une odeur nauséabonde empeste ses deux rives. Les champs sont souillés, tout comme les nappes phréatiques, tandis que, dans plusieurs villages, on tombe de plus en plus souvent malade. De toute évidence, il ne s’agit pas d’un cas isolé dans la Chine d’aujourd’hui. A l’issue de notre enquête consacrée aux problèmes environnementaux, nous constatons que les scènes de dévastation de l’environnement sont assez courantes. Des régions entières sont enfiévrées par le boom économique, mais, parallèlement, la pollution s’aggrave de façon inexorable. Très peu de cadres locaux gardent la tête froide et réfléchissent aux conséquences néfastes que cela peut avoir sur notre vie, sur notre développement à long terme et pour les générations futures. Ce qu’ils voient, c’est la « vitesse de développement », qu’ils souhaitent toujours « plus rapide ».

Plus inquiétante encore est l’opinion des spécialistes de l’environnement. Selon eux, la croissance économique de la Chine repose principalement sur une prise de risque et fait main basse sur les ressources naturelles. La pollution de l’environnement et la destruction des écosystèmes prennent des proportions inédites et présentent désormais un caractère structurel. Les progrès économiques et sociaux marquent le pas. Aujourd’hui, la crise environnementale n’est plus à annoncer, elle est bel et bien devenue une limite au développement économique et social.

Pollution des eaux, des sols, dégradation de l’environnement, désertification, revanche de la nature…comment allons-nous supporter toux ces coûts environnementaux ?
En 2004, les pertes financières causées par la pollution dans l’ensemble du pays se sont élevées à 512 milliards de yuans, soit 3,05% du PIB. Si l’on avait voulu, avec les technologies disponibles, éliminer les polluants diffusés dans l’environnement en 2004, il aurait fallu investir 1 079 milliards de yuans (soit près de 6,7% du PIB).

Ces chiffres sont tirés du premier rapport national jamais publié en Chine évaluant d’un point de vue économique les atteintes à l’environnement. Il s’agit du « Rapport 2004 sur l’évaluation de l’économie nationale verte en Chine », publié conjointement par l’Administration nationale pour la protection de l’environnement [plus connue sous son acronyme anglais SEPA] et le Bureau national des statistiques. Ce rapport, fruit de deux années de travail, s’est fondé sur des données collectées en 2004. Grâce à cette étude, la population peut pour la première fois apprécier de manière chiffrée les pertes économiques et sociales dues aux dégradations de l’environnement. [voir ci-dessous].

Mais, selon Pan Yue, sous-directeur de la SEPA, ce rapport ne se fonde que sur des données partielles, qui prennent en compte la pollution mais pas les dégâts durables causés à l’environnement – comme les dommages infligés aux nappes phréatiques et aux terres arables. Le rapport 2004 fournit donc un décompte lacunaire. Toujours est-il que le calcul des coûts environnementaux ne suffit pas ; l’essentiel est de vouloir les réduire. Lors de notre enquête dans les régions, nous avons relevé qu’aux yeux de certains dirigeants locaux seule importait la vitesse de développement. A continuer ainsi, nous risquons d’avoir à payer pour cela un prix de plus en plus fort.

Selon les experts, la pollution des eaux et les rejets de dioxyde de soufre, loin de baisser, restent à un niveau élevé. Cela s’explique par le fait que la croissance rapide du premier semestre 2006 a surtout été tirée par des investissements dans des secteurs industriels gourmands en énergie et polluants, comme les centrales thermiques. Les documents fournis par la SEPA montrent que, depuis la fondation de la République populaire, il y a une cinquantaine d’années, le PIB a plus que décuplé, tandis que la consommation de ressources minières a été multipliée par plus de quarante. Pour une même consommation de ressources naturelles, les Etats-Unis produisent dix fois plus de richesses, et le Japon vingt fois plus. Quant aux émissions de dioxyde d’azote par unité de PIB, elles sont huit à neuf fois supérieures à celles des pays développés.

Les dégâts sur l’environnement sont visibles : les côtes de la Chine sont touchées quatre fois plus régulièrement par des marées rouges [dues à des algues toxiques qui colorent la surface de l’eau, souvent en rouge] que dans les années 1980 ; un tiers des grandes villes chinoises connaissent de graves problèmes de pollution atmosphériques ; dans certaines villes de petite et moyenne importance et dans les régions rurales, la pollution tend à s’accroître ; la Chine figure dans le trio de tête des pays au monde les plus affectés par les pluies acides ; les villes chinoises produisent chaque année 149 millions de tonnes d’ordures, dont moins de 20% sont recyclés ; les nuisances sonores constituent également un grave problème. Mais c’est surtout la question de l’eau potable qui est la plus préoccupante : 90% des cours d’eau traversant des agglomérations chinoises sont gravement pollués, 75% des lacs souffrent d’eutrophisation et près de 300 millions de paysans boivent une eau non potable. De plus, 97,1% des accidents environnementaux survenus en 2005 étaient des pollutions accidentelles, dont 50,6% concernaient les milieux aquatiques. [En novembre 2005, la rivière Songhua, dans le nord-est de la Chine, a subi une grave pollution au benzène due à un accident industriel. Cette affaire a été la première à avoir une incidence directe sur un pays voisin, en l’occurrence la Russie. Elle a entraîné le limogeage du ministre de l’Environnement.]

Les maux s’accumulant, l’instabilité sociale provoquée par la pollution de l’environnement grandit chaque jour un peu plus. Le directeur de la SEPA, Zhou Shengxian, le confirme, en indiquant que les manifestations suscitées par des problèmes environnementaux ont augmenté ces dernières années à un rythme annuel de 29%. En 2005, la pollution a été à l’origine de 51 000 litiges dans l’ensemble du pays. Depuis la pollution de la rivière Songhua, la Chine a été frappée par 73 autres catastrophes écologiques. Il est grand temps de mettre un terme à cette situation de soumission de l’environnement à la croissance économique.

Chen Zewei

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