Du « théâtre afghan »…

Jeudi 8 avril 2010, par Charles Bwele, René Cagnat // Le Monde

Au travers du « prisme » de Charles Bwele, analyste en « techno stratégie » et cofondateur d’ « alliancegeostrategique.or ».

La « chronique d’une défaite organisée » n’a pas échappé à notre ami René Cagnat, « veilleur stratégique » au cœur de l’Asie centrale…

En fin connaisseur économe de mots, René Cagnat commente la réflexion de Charles Bwele…

« Article exceptionnel » René Cagnat

Et nous n’avons rien à rajouter…

Afghanistan : chronique d’une défaite organisée

Charles Bwele est « Analyste en techno-stratégie », consultant TI/télécom, designer multimédia [web, PAO, 3D, vidéo]. Cofondateur et administrateur web d’ « Alliancegeostrategique.org » (AGS), webzine de géopolitique, de défense et de sécurité.

« A l’échelle d’un parcours personnel, d’un projet immobilier ou d’un conflit, neuf années représentent plus que du long terme. Que s’est-il donc passé durant cette décennie pour que l’OTAN devienne autant obsédé par ce théâtre afghan ? »

Douleurs, colères et révision

Malgré ses motivations ou ses prétextes, malgré nos filtres médiatiques et nos prismes analytiques (télévision, presse, internet, littérature), la guerre est la plus sale, la plus brutale et la plus funeste des activités humaines.

Officier, expert en stratégie, homme politique, « blogueur » ou lecteur d’AGS, que ressentiriez-vous en apprenant que votre fils a été démembré par un obus ou en reconnaissant le corps carbonisé de votre fille ? Sa vocation militaire a certes fait votre fierté mais oseriez-vous expliquer et justifier sa mort en regardant sa mère droit dans les yeux ? Ce genre d’expérience - la mort d’un fils/d’une fille au combat - est de celle qu’on ne peut comprendre qu’en l’ayant soi-même vécue.

Malheureusement, l’analyse stratégique – y compris dans ce webzine – élude grandement ces charges émotionnelles. Pourtant, celles-ci dicteront des comportements bien réels au sein de l’opinion qui, tout ou tard, questionnera sévèrement voire furieusement la légitimité de la guerre et reverra de facto (à la baisse ?) sa relation avec les institutions politique et militaire. Nous comprendrons pourquoi.

Guerre, arnaques et trahisons

Par bien des aspects, la guerre d’Afghanistan ressemble énormément à un jeu de poker menteur dans lequel tout est faussé, vicié et piégé d’avance.

L’impossible alternative politique.

Entre un narco-état féodal et une délirante tyrannie islamiste - la cohabitation entre ces deux frères ennemis n’étant point envisageable, l’OTAN avait choisi la première option en espérant policer celle-ci.

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde sur un point fort : sous ses airs de grand-oncle bienveillant et avisé, le président Hamid Karzai est devenu un problème aussi sérieux que les Talibans, les élections afghanes grossièrement truquées ne font qu’aggraver son cas.

Parallèlement, ses adversaires talibans ont vite (re)découvert les vertus économiques du pavot. Cette lucrative agriculture est-elle conforme aux préceptes de l’Islam ? Dans tous les cas, les marchés transnationaux de la drogue et les milieux « branchés » plus à l’ouest ne s’en plaindront pas.

L’impossible situation tactique.

Frappes aériennes, moyens militaires supplémentaires, redéploiements stratégiques tous les six mois ou presque, victoires tactiques. Rien n’y fait : l’insurrection talibane semble chaque jour plus résiliente, plus active et plus insaisissable. Paradoxalement, d’autres sources militaires – européennes, en particulier - décrivent une situation tactique ayant évoluée depuis peu en légère faveur de la FIAS. Ces discours contradictoires étaient déjà légion depuis 2003. Leur récurrence traduit peut-être des divergences assez marquées dans l’appréhension de la situation tactique globale, tant au sein d’une même coalition que d’une même armée. Au final, qui croire dans cette cacophonie ?

Les statistiques sont moins équivoques : de 2005 à 2009, le nombre de soldats OTAN tués et de véhicules détruits, de surcroît par des EEI (engins explosifs improvisés) ne cesse d’augmenter. 


Espérons qu’il en soit autrement en 2010.

2010

Nouvelle journée noire pour les forces internationales en Afghanistan, qui voient leurs pertes se multiplier ces derniers mois. Six soldats de l’OTAN dont un Britannique ont été tués, lundi 1er mars, jour où l’ISAF (la force de l’OTAN en Afghanistan) avait déjà annoncé quatre de ces six morts. Un soldat britannique a péri dans l’explosion d’une bombe artisanale dans le Sud et un autre militaire de l’OTAN, dont la nationalité n’a pas été révélée, a été tué par un tir de roquette ou de mortier dans l’Est, ont indiqué l’OTAN et Londres mardi. Ces décès portent à 107 le nombre de soldats étrangers tués depuis le début de l’année et marquent une forte accélération du rythme des pertes dans les rangs des forces internationales. Avec 101 soldats tués au cours des deux premiers mois de l’année, l’OTAN avait déjà enregistré des pertes presque cinq fois supérieures en moyenne à celles des deux premiers mois des années précédentes, exception faite de 2009 (49 morts en janvier et février).

Autre faiblesse de l’OTAN et non la moindre : ses modes opératoires sont peu ou prou prévisibles ou transparents à ses adversaires.

L’impossible continuum entre le politique et le militaire.

Maints rapports font état de la prégnance de gouvernements-fantômes talibans dans plus de trois quarts des provinces afghanes. Vrai ou faux, il n’est rien d’étonnant à ce que les bavures militaires de l’OTAN, l’illégitimité du gouvernement afghan, la corruption flambante de son administration et les images d’un président entouré de « contractors » occidentaux offrent une écrasante victoire psychologique et politique aux Talibans et à leurs alliés d’Al-Qaïda qui n’en demandaient pas tant.

Dès lors, la fameuse « conquête des coeurs et des esprits » tant prônée par les théoriciens de la contre-insurrection est tuée dans l’oeuf.

Contractors : leur métier, c’est la guerre

Combien sont-ils exactement en Afghanistan ? Les estimations les plus folles atteignent le chiffre de 50 000. Ils sont en tous cas plusieurs milliers. On les appelle les contractors, ce sont les mercenaires des temps modernes. Leur métier, c’est la guerre.

Des professionnels de la guerre en quelques sortes qui ont investi un marché juteux. En 2006, l’ensemble de ces sociétés auraient fait un bénéfice de 100 milliards de dollars. La guerre est décidément un business qui rapporte.

Qui sont ces hommes habillés comme des paramilitaires, caquette de base ball sur la tête, revolver à la ceinture ? Leur profil est souvent similaire : d’anciens militaires, des policiers qui ont quitté le métier, des durs à cuire attirés par l’appât du gain... Reste qu’une certaine opacité entoure ces sociétés. En septembre 2007, en Irak, des gardes de la société Blackwater ont abattu 17 Irakiens, dont plusieurs civils, lors du déplacement d’un convoi de dignitaires américains qui a mal tourné.

Hier, à Kaboul, deux employés de la société DHL ont été abattus par un garde de la société Saladin, filiale de la firme britannique KMS. L’homme, un afghan, a ensuite retourné l’arme contre lui. http://benoitbringer.blogs.nouvelobs.com/tag/contractors

Les mercenaires-migrateurs ont commencé leur voyage voici quelques mois déjà. Partis d’Irak (ils y sont encore une centaine de mille), ils ont rejoint l’Afghanistan où -selon les observateurs de ces espèces- ils dépassent en nombre le total des armées de la coalition. Un rapport du Congrès de mars 2009, estime que les « contractors » représentent 57% de l’ensemble des forces en Afghanistan.

Des voyageurs, en quantité indéterminée, vraisemblablement perturbés par une frontière floue, se sont égarés dans le Pakistan voisin, sans que celui-ci ait son mot à dire. Deux familles particulières s’y sont installées : Xe (ex-Blackwater, codirigée par Cofer Black, ancien directeur de l’antiterrorisme à Langley) et DynCorp dont le QG est à Falls Church, en Virginie, et le département opérations à Fort Worth, au Texas. ( http://www.rue89.com/lignes-de-fronts/2009/10/13/la-migration-des-mercenaires-vers-lafghanistan )

Question à 9 mm : que vaut une supériorité militaire ou une succession de victoires tactiques – pour peu qu’elle soit solide et durable – sans ses pendants psychologique et politique ? N’est-ce pas précisément sur ces terrains que les alliés essuient jour après jour une défaite proprement cuisante ?

La situation est d’autant plus difficile pour l’OTAN face à des Talibans qui, à l’inverse, peuvent se passer de victoires tactiques. Il leur suffit de faire de temps à autre très mal aux troupes de l’OTAN pour consolider leur avantage psychologique. D’une certaine façon, leur stratégie s’accommode autant de l’ombre que de la lumière.

L’impossible société afghane.

Malgré tous les efforts déployées par la FIAS pour cerner autant que possible « le terrain humain », les subtilités et les frontières invisibles de la société afghane sont encore un langage extraterrestre pour des armées versant dans une culture très technique et très tactique.

Comme dans beaucoup de régions pauvres du monde (Afrique, Moyen-Orient, Asie), les attitudes des individus et des communautés sont très fluctuantes ou multiples car nécessaires à la survie - physique comme sociale – dans un environnement où les rivalités ethniques, l’économie parallèle, la corruption et la misère économique sont les seules lois. Cette « schizophrénie contrôlée » est aussi le propre des sociétés gangrenées par la violence à tout crin et l’extrême pauvreté. Pour l’observateur extérieur notamment occidental, ces attitudes changeantes ou multiples sont très souvent interprétées comme de l’hypocrisie, de l’imprévisibilité ou toute autre forme de déloyauté. La projection interculturelle n’est pas encore au programme des formations militaires : il y a trop de nations et de peuples à étudier !

En outre, comment reprocher à un chef de village de revoir ses accointances ou ses alliances alors qu’il doit enterrer les cadavres encore fumants de ses cinquante voisins ? Apparemment, un F-16 ou un « Predator » est passé par là.

L’impossible action des sociétés militaires privées.

Les « condottieres » en lunettes solaires sont devenus les armées bis des Etats-Unis et du Royaume-Uni.

Toutefois, leur rôle en Afghanistan suscite de plus en plus d’interrogations et de suspicions. Ces sous-traitants de guerre n’auraient-ils pas tendance à préférer des solutions peu optimales (opérations, sécurité, logistique, etc. ) précisément pour raisons d’économie et/ou à entretenir quelques facteurs locaux de conflits ou d’insécurité afin que leurs clients reconduisent leurs contrats commerciaux ? L’impossible coordination inter-organisations.

Comment établir une cohérence stratégique et opérationnelle entre FIAS, « Enduring Freedom », Union Européenne, Nations-Unies et agences liées, SMP, ONG et seigneurs locaux de guerre ? Comment concilier stabilisation, sécurisation, reconstruction, contre-insurrection et contre-terrorisme ?

Cette concentration inédite d’acteurs aux visées plus ou moins divergentes, de surcroît dans ce seul et même théâtre afghan, nuira longtemps et gravement à toute tentative de « coordinaction » globale, peu importe les silences auto-censeurs des uns et les déclarations d’intention des autres.

L’impossible allié pakistanais.

Entre la main visible de ses services secrets, le soutien financier américain, l’instrumentalisation des Talibans et/ou d’Al-Qaïda, un contexte social et politique proprement explosif et la nécessité de préserver des équilibres ethniques - notamment en faveur des Pachtounes – sur la zone « Af-Pak », le Pakistan navigue entre d’incendiaires dilemmes cornéliens. L’OTAN n’a plus qu’à espérer que cette grenade dégoupillée ne fasse tout exploser dans la région.

L’impossible et probable guerre des perceptions.

Celle qui se déroule dans les filigranes freudiens, jungiens et passablement « huntingtoniens » des consciences ou des inconsciences collectives. L’idée que quelques gaillards enturbannés simplement armés de mitraillettes, de RPG et d’EEI puissent l’emporter à l’usure sur une coalition d’armées « hi-tech » relève pour ces dernières d’une véritable humiliation.

De quoi leur infliger un traumatisme aux séquelles durables, de quoi galvaniser tous les « petits djihadistes » en sommeil. Et si les graines de guerres hybrides ou irrégulières de par le monde n’attendaient que cette poignée d’engrais afghans pour éclore ?

Tels sont les plus grands numéros de la roulette afghane. Les jeux sont défaits, rien ne va plus !

Surtout, ne le dites pas trop fort. Protégez jalousement votre carrière et votre crédibilité en faisant clairement savoir à votre supérieur hiérarchique, à votre rédacteur-en-chef ou à votre directrice de recherches que « ça vaut la peine de persévérer en Afghanistan, les choses ne sont pas totalement hors de contrôle, des victoires tactiques ont régulièrement cours et d’immenses opportunités sont encore ouvertes ».

Dans le brouillard grisâtre de l’information de guerre, cet argumentaire réconfortant comporte probablement une part de vérité. Cependant, je crains également l’automatisme censeur tacitement consenti par tous.

La complexité, ennemi intime de l’OTAN

Lors de la première guerre du Golfe, les armées américaines et européennes affrontaient une autre armée conventionnelle configurée selon un modèle russe. La doctrine Powell et la stratégie Schwarzkopf firent le reste en deux temps trois mouvements. Dans les Balkans, l’OTAN eut rapidement le dessus face à une armée serbe qui, malgré ses tentatives d’hybridation ou de paramilitarisation à sa périphérie, demeurait une force conventionnelle typiquement centre/est-européenne. Dans un cas comme dans l’autre, quelques réadaptations et mises à jour des doctrines et des stratégies sédimentées durant la guerre froide suffirent pour assurer une incontestable victoire contre les appareils politiques/militaires irakien et serbe.

En Afghanistan, l’OTAN affronte ce qui est à la fois une guerre irrégulière et une crise complexe permanente à tous les niveaux : géopolitique, stratégique, socioculturel, narcotique, psychologique et religieux. L’échec du sommet de Copenhague a amplement démontre l’incapacité des états modernes à gérer des crises complexes. Ceci est d’autant plus vrai pour ces mêmes Etats et leurs armées lorsqu’il s’agit d’un conflit irrégulier doublé d’une crise complexe permanente qui, dans le cas afghan, trouve ses racines contemporaines dans les années 60-70.

Forgé dans les certitudes bipolaires de la guerre froide, l’OTAN a développé une extraordinaire science de la guerre dans laquelle priment l’approche linéaire, les lignes d’opération, l’analyse séquentielle et les résultats quantifiables. Sur le théâtre afghan, les multiples dimensions du pays réel sont étroitement imbriquées ou fusionnées, et revêtent autant d’importance que la seule dimension militaire. Sans pour autant négliger ses capacités conventionnelles, l’OTAN doit donc se forger un art croisé de la conduite de guerre et de la gestion de crises. Dès lors, pourquoi ne pas muter en forces hybrides « à la schizophrénie contrôlée, capables à la fois d’analyser, de ressentir et de pressentir le terrain ? »

Cette transformation cognitive des armées est, à mes yeux, plus à portée d’une Europe riche de diverses cultures, langues et histoires. Ainsi, ses armées seraient mieux adaptées ou mieux adaptables aux exigences non-militaires des futures contre-insurrections (ou assimilables) dans quasiment n’importe quel coin du globe.

Vivement que le Vieux Continent pousse les feux dans cette direction… Si la COIN est un début positif en ce sens, elle n’est encore qu’au stade cosmétique ou exosquelettique dans les doctrines de l’OTAN et de ses armées respectives. Je doute qu’il en soit autrement avec les générations actuelles de hauts gradés certes expérimentés mais dont les compétences désormais cristallisées entravent ou annihilent quelque « esprit révolutionnaire ». Explications. En effet, malgré leurs incontournables trésors des savoirs accumulés, les professionnels expérimentés de tout poil sont rarement ceux qui produisent des concepts férocement novateurs. Ceci vaut également pour les capitaines d’industrie et pour les scientifiques chevronnés. Einstein n’avait pas été nobellisé pour sa théorie de la relativité, par trop choquante pour ses pairs, mais pour ses hypothèses un peu plus coulantes sur la nature
corpusculaire de la lumière. Par la suite, il éprouva d’énormes difficultés à pleinement appréhender la physique quantique de Bohr, de Feynman, de Heisenberg et consorts.

Ne blâmons point les hauts gradés, les capitaines d’industrie ou les scientifiques chevronnés pour cette incapacité : s’éloigner ou rompre de son noyau de compétences pour forger un paradigme révolutionnaire et/ou les sous-ensembles inhérents exige à la fois du travail acharné, une constante remise en question de sa carrière et de soi-même, une bonne dose de chance et, peut-être, un don auparavant inexploité. D’où l’immense difficulté à esquisser des solutions claires et percutantes au problème afghan, et ce, malgré la profusion d’excellentes analyses stratégiques qui se boivent plus qu’elles se lisent.

Pour ceux qui ne le savent pas, la fameuse contre-insurrection (COIN) telle qu’on l’entend actuellement n’a rien d’une innovation majeure, c’est un corpus théorique d’inspiration essentiellement française, savamment réactualisé et mis en oeuvre sur les théâtres irakien et afghan par d’affables et perspicaces officiers anglo-saxons.

Même le Général Petraeus (né en 1956) reconnaît que sa génération « a été formée pour détruire des chars soviétiques avec nos hélicoptères. Une formation inutile dans la lutte moderne contre le terrorisme ».

Cette COIN suffira-t-elle à braver les entreprises virtuelles agiles que sont les Talibans Af-Pak et leurs alliés d’Al-Qaïda ? Une part de moi en doute sérieusement, l’autre l’espère vivement.

Comme je l’avais déjà évoqué dans le guide du terroriste urbain, l’Etat moderne et son armée conventionnelle sont tout le contraire d’une entreprise virtuelle agile : des machines bureaucratiques et hiérarchiques intrinsèquement tatillonnes, mues par des enchaînements d’inerties et consubstantiellement rétentrices d’informations. De telles mécaniques éprouvent inéluctablement des difficultés herculéennes voire sisyphiennes à combattre des entités à la fois nomades, sédentaires, redondantes et remarquablement coordonnées.

De l’illusion à la cécité.

Quand les barbares germaniques aperçurent les légions romaines construire un pont fluvial de bois en moins d’une semaine, ils se réfugièrent dans les montagnes. Plus tard, Rome fit preuve d’inertie et d’inaptitude face aux mêmes barbares qui écrasèrent sa meilleure légion et sabotèrent patiemment son r€seau impérial d’aqueducs. L’Europe fut littéralement hypnotisée et assommée par la puissance et la rapidité du Blitzkrieg.

Quelques années plus tard, l’Allemagne nazie délaissa sa défense territoriale et ne put rien faire contre les vagues incessantes de bombardiers B-17 dans son ciel.

Pire : malgré les avertissements répétés de ses espions, elle fut complètement insensible aux statistiques astronomiques de la production militaro-industrielle américaine. Que dire de la vaine supériorité tactique et technique de l’US Air Force, de l’US Navy et de l’US Army face à une guérilla vietnamienne nettement plus rusée sur les plans psychologique et politique ?

Autres temps, autres guerres, autres circonstances. Gardons-nous de tout déterminisme mais n’oublions jamais les leçons de l’histoire.

Car vient toujours un moment où un appareil politique et militaire d’abord trop confiant sur ses capacités, s’enferme d’autant plus dans son canevas stratégique sous la pression combinée d’évènements complexes et d’un ennemi lui infligeant une innovation ou une révolution stratégique. Peu à peu, « les logiciels politiques et militaires » se cloîtrent dans leur confort intellectuel puis tournent en boucle sans s’en rendre compte. Dans leur entêtement à poursuivre la guerre, ils deviennent sourds et aveugles aux signaux avertisseurs, se persuadent de la justesse de leurs décisions et actions et s’embourbent en toute splendeur.

Questions à un billet aller/retour Bruxelles-Kaboul : l’OTAN est-elle exempte de tels « bogues » ? Et si les énièmes grandes offensives contre les Talibans n’avaient que très peu ou aucun effet, jusqu’où peut-elle ou doit-elle s’obstiner ?

Au risque très élevé de m’attirer quelques foudres, les guerres me semblent finalement bien plus faciles à décrypter ou à mener avec un glaive Intel et un bouclier Windows. Ce qui, en toute sincérité, n’est pas nécessairement une bonne chose.

Charles Bwele

Ville anéantie / ville détruite

Charles Bwele nous informe, sur son blog Electrosphère, de la stratégie employée par les Talibans en Afghanistan ces derniers jours face à l’arrivée imminente des soldats de la coalition. "Les Talibans se doutaient que les Marines arriveraient dans ce sanctuaire peuplé essentiellement par des nomades. Plutôt que défendre âprement cette position forte, ils ont en fait une ville-fantôme truffée de mines artisanales" (Charles Bwele, "Afghanistan : une ville-fantôme piégée", Electrosphère, 3 novembre 2009). Son billet postule deux idées importantes dans la prise en compte de la ville dans la guerre : la ville-fantôme et la ville piégée.

On revient là sur l’idée de ville-cible (voir le billet "Typologie du lien ville/guerre" du 24 août 2008). On sait que la ville est devenue un enjeu stratégique majeur tant elle concentre les pouvoirs, les richesses et les forces vives d’une région ou d’un Etat. Pourtant, il n’en reste pas moins que faire la guerre dans la ville n’est jamais recommandé, et que les conseils des stratèges pour éviter d’entrer dans la ville restent des recommandations avisées. Certes, il n’est pas toujours évident d’éviter la ville.

Plusieurs types de stratégies peuvent néanmoins être mises en place : elles dépendent d’un faisceau de facteurs, parmi lesquels la taille de la ville, les moyens matériels et l’éthique des combattants entrent en compte. Si détruire la ville dans sa totalité est aujourd’hui inacceptable pour les Armées intervenant au nom du rétablissement de la paix, l’idée de transformer une ville en no man’s land ne reste pas inconcevable pour de nombreux belligérants. La part de l’éthique est donc à prendre en compte dans l’analyse des stratégies et des tactiques déployées dans les villes en guerre.

Il y a donc une différence fondamentale entre une ville anéantie (à l’exemple de cette ville que cite Charles Bwele, en faisant référence à un article du Sunday Times, située dans la région d’Helmand, une des provinces les plus insécurisées de l’Afghanistan) et une ville détruite. Au-delà d’un seul jeu de mots, il s’agit là de souligner des stratégies et des symboliques différentes.
Lire : http://www.paperblog.fr/2516826/ville-aneantie-ville-detruite/

Découvrir :
http://electrosphere.blogspot.com/
http://www.alliancegeostrategique.org/


L’homme des steppes d’Asie centrale : le Colonel René Cagnat

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