Du côté du golf arabo-persique.

Mardi 21 septembre 2010 // Le Monde

EN QUELQUES décennies, le fondamentalisme islamique n’a cessé de s’étendre, nourri en particulier par le malheur surmédiatisé des Palestiniens. L’Iran, antique et grande civilisation est affligé d’une théocratie obscurantiste, l’Afghanistan est talibanisé et est un repaire pour al Qaïda, le Liban est colonisé par un Hezbollah fanatique, affidé des mollahs iraniens, le Pakistan est rongé par le fanatisme coranique, l’unité palestinienne a été mise en lambeaux par les efforts conjugués de l’aveuglement de fanatiques israéliens et du Hamas sectaire et jusqu’au boutiste.

Ne parlons pas de la réislamisation de l’Irak, du feu qui couve en Algérie, au Maroc et sur les bords abandonnés de la mer Rouge, sans oublier al-Qaïda au Sahel, au Mali et au Niger, ni le récent virage de l’État turc, allié privilégié de l’Occident, modèle jusqu’ici d’un islam modéré et qui flirte désormais avec la Syrie et l’Iran.

UN IRAN INQUIÉTANT.

Quant au Proche-Orient, toujours en proie à ses convulsions, tout laisse à penser que les États arabes qui le composent, tout au moins les gouvernements si ce n’est l’opinion publique, ne font plus guère mystère de la crainte, voire de l’hostilité, qu’ils nourrissent à l’égard de l’Iran. C’est que, contrairement à une idée fausse trop répandue, l’islam n’est pas un bloc et tous les musulmans ne sont pas obligatoirement fanatiques. D’autant que s’oppose de plus en plus aujourd’hui islam sunnite et islam chiite.

Dans une situation de vulnérabilité économique et politique, le régime de Téhéran n’en poursuit pas moins sa marche en avant nucléaire, tout en venant de se déclarer prêt, sous certaines conditions, à rejoindre la table des négociations au cours de ce mois de septembre. Autre signe favorable, l’Iran a pour la première fois admis l’impact des sanctions sur son programme nucléaire. Il faut donc faire la part des choses entre les rodomontades du pouvoir et la réalité de sanctions internationales qui commencent, lentement mais sûrement,à affecter l’ensemble de l’économie iranienne. Et, en particulier le secteur de l’énergie, stratégique pour le pays, car les récentes sanctions concernent l’essence, le gaz naturel et le pétrole, ces deux derniers domaines étant les principaux gagne-pain de Téhéran.

Alors que l’Iran est le 4e producteur de pétrole au monde, il ne possède pas la capacité de le raffiner pour son propre usage et importe 40 % de son pétrole raffiné. D’où une pression considérable sur la trésorerie de l’État. D’autant que le régime subventionne l’essence pour la population, ce qui représente quelque 80 milliards d’euros par an, environ 30 % de son budget. Et ce ne sont pas les mesures décidées par l’Union européenne visant à interdire de nouveaux investissements, transferts de technologie, équipements et services, dans le secteur de l’énergie qui vont arranger les affaires des mollahs et des pasdarans. D’autant que Total et Repsol ont rejoint B.P, Reliance, Petronas et Lukoil pour interrompre leurs fournitures de produits raffinés à l’Iran. Alors même que le secteur privé se détourne désormais de ce pays. D’où la contrebande dans le golfe arabo-persique et l’utilisation supposée par l’Iran de l’European Iranian Trade Bank AG en Allemagne pour contourner les sanctions économiques internationales.

ORMUZ : UN DÉTROIT NÉVRALGIQUE.

C’est dès les années 1920, à la suite de la découverte d’importants gisements pétroliers au Moyen-Orient que le détroit d’Ormuz a pris une importance capitale sur le plan international. Rien n’a changé depuis, car c’est par là que transite une part importante des approvisionnements énergétiques de la planète, soit 17 millions de barils par jour. Sur un plan légal, l’Iran et le sultanat d’Oman se partagent le contrôle du détroit d’Ormuz. Rien à craindre de la part du Sultan Qabous dont on connaît la prudence, la sagesse et la neutralité affichées. On ne peut en dire autant des vibrions du régime iranien qui ont, à maintes reprises, prévenu qu’en cas d’attaque américaine ou israélienne, ils n’hésiteraient pas à verrouiller le détroit d’Ormuz, ce qu’ils ont la possibilité de faire à l’aide de bateaux piégés et de mines.

Songeons que, dans la partie la plus étroite du détroit, seuls quelque 50 kilomètres séparent la péninsule du Musandam, enclave omanaise sur le territoire des Émirats arabes unis, du port iranien de Bandar Abbas. Et souvenons-nous de la fameuse bataille des tankers lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988) et du grave incident évité de justesse au début de l’année 2008, en plein détroit, entre 3 navires de guerre américains et 5 vedettes des Pasdarans, la garde rapprochée du régime de Téhéran.

Et, c’est au coeur de cette région névralgique que patrouillent deux porte-avions de l’Oncle Sam, un troisième stationnant en mer d’Oman : Bahrein, au sud-Ouest de l’Iran, - abrite la base navale de la 5e flotte américaine et le Qatar une autre base des États-Unis. Alors même que Paris a récemment inauguré une base militaire permanente dans la capitale des Émirats Arabes Unis à Abu Dhabi. De quoi empêcher de dormir la République islamique d’Iran qui ne cesse de multiplier les démonstrations de force. De quoi inquiéter également tous les petits voisins de l’Iran. C’est ainsi que ceux-ci songent déjà à des solutions permettant d’écouler leur or noir en contournant le Golfe. Depuis 2006, le sultan Kabous d’Oman fait construire à Dugm un port gigantesque doté d’un complexe pétrochimique qui permettra de commercer avec l’Inde. Pour leur part, les Émirats arabes unis édifient un nouvel oléoduc de 400 kilomètres menant jusqu’à al-Fujaïrah, au bord de la mer d’Oman, où un nouveau port très important devrait faciliter l’exportation d’une partie de la production pétrolière d’Abu Dhabi.

Pour toutes ces petites monarchies du Golfe, riches de leur pétrole et de leurs bonnes relations avec les Occidentaux, la perspective de voir l’Iran se doter de l’arme nucléaire constitue une menace sérieuse pour leur sécurité, ce dont ils semblent avoir pris totalement conscience.

C’est ainsi que les Émirats Arabes Unis, non content de contrôler tous les navires se trouvant dans leurs eaux territoriales et liés plus ou moins directement au commerce avec Téhéran plusieurs navires contenant des matières sensibles à destination de l’Iran ont été arraisonnés par la police émirienne n’ont pas hésité à fermer 41 comptes bancaires appartenant à des entités iraniennes dont un nombre important détenu par les Gardiens de la révolution.

RETOURNEMENT GÉOPOLITIQUE ?

Plus étonnant, pour la première fois, en janvier, un ministre israélien Uzi Landau, chargé des infrastructures nationales, s’est rendu à Abu Dhabi alors même que l’Émirat n’entretient pas de relations diplomatiques avec l’État hébreu. C’est que la protection des frontières d’Abu Dhabi et d’une quinzaine de sites pétroliers de cet émirat doit beaucoup à la technologie israélienne et à la société Asia Global Technologies, dirigée par un israélien vivant aux États-Unis et particulièrement efficace sur le marché mondial de la sécurité. De même, Abu Dhabi n’a fait aucune difficulté pour se procurer, auprès de la société israélienne Radom Aviation Systems, deux avions d’alerte équipés de stations d’écoute destinées à prendre connaissance des communications dans les eaux territoriales du Golfe. La peur vis-à-vis d’in-filtrations chiites sur leur territoire est bien présente dans ce pays. D’où le droit accordé à la France d’établir une base militaire, l’expulsion récente de plusieurs dizaines de Libanais soupçonnés de financer le Hezbollah et l’accord conclu en 2009 avec l’opérateur privé israélien de satellites Imagesat en vue de se connecter aux images dû satellite Eros B.

Petit royaume peuplé à 70 % de chiites mais gouverné par des sunnites, Bahrein, tout à sa peur des intrigues de Téhéran, n’a cessé, depuis de nombreuses années de faire massivement appel à des Balouches, des Irakiens ou des Jordaniens dans ses forces de sécurité et ses services de renseignement. Monarque éclairé cheikh Hamad Ben Issa al Khalifa, malgré la protection de la V° flotte américaine, dont la base a été doublée récemment, n’est pas à l’abri des manoeuvres des agents iraniens d’autant que, si une partie de la communauté chiite se veut loyale, nombre de chiites ne sont nullement insensibles aux sirènes de Téhéran.

Alors même que le régime iranien revendique tout simplement sa souveraineté sur Bahrein ! On comprend les inquiétudes de ce petit émirat, de nombreuses cellules chiites pro-iraniennes venant d’être tout récemment démantelées à Koweit. Voilà ce qui explique sans aucun doute ce que l’on peut qualifier de véritable retournement géopolitique des petits États arabes musulmans du Golfe pour lesquels le Grand Satan ne semble plus être l’Oncle Sam ou le sionisme mais la République islamique d’Iran qui nourrit le terrorisme islamiste et dont les visées expansionnistes ne lassent pas d’inquiéter.

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