Découvertes.

Drôle de guerre d’Espagne !

Mardi 7 août 2007, par Paul Vaurs // L’Histoire

Au matin du 21juillet 1936, dans la cour de l’Alcazar de Tolède, un officier lit la proclamation de l’état de guerre. L’année espagnole se divisera en deux, une majorité de généraux choisissant la République contre Franco.

Formé à l’Académie militaire de Sandhurst, le Saint-Cyr britannique, ancien officier de l’armée de sa Majesté, Antony Beevor est un historien anglais connu pour ses travaux sur la Deuxième Guerre mondiale. Stalingrad (1999) et La Chute de Berlin (2002) sont les deux ouvrages qui ont le plus contribué à affermir sa réputation. Mais Beevor est aussi l’auteur d’un gros livre sur La Guerre d’Espagne, publié en 1982, dont la version révisée et augmentée est parue récemment en français.

Un titre de plus, sur un sujet qui en compte déjà des milliers, diront les esprits chagrins. Mais celui-ci ne nous est-il pas présenté comme novateur et même capital ? Convenons-en, Beevor sait accrocher le lecteur. « L’historien, écrit-il dans son introduction, devrait s’efforcer de comprendre les sentiments des deux camps, de réexaminer les hypothèses anciennes et de repousser les limites de la connaissance. » Malheureusement, Beevor ne tient pas ses promesses. Tous les poncifs sont au rendez-vous : l’agression de l’oligarchie contre le peuple espagnol, l’aide, massive des nazi-fascistes, la terreur et la répression franquiste, etc.

Pour décrire les deux camps, Beevor reproduit les stéréotypes les plus increvables : les conservateurs et les libéraux espagnols de l’époque ne représenteraient que les intérêts de la noblesse, de l’Église, des latifundistes et de la bourgeoisie industrielle et financière ; Les petits propriétaires agricoles et les classes moyennes des villes nourriraient les petits partis républicains et le Parti socialiste (PSOE). Autant d’affirmations discutables.

Beevor égratigne au passage l’Espagne : pays fanatiquement religieux, patrie de l’Inquisition. Un procédé aussi honnête que celui qui consiste à définir l’Angleterre comme la patrie de la piraterie et de la traite négrière. À l’évidence, ces « détails », Beevor n’en a cure. Il y a les agissements calculés et intolérables des « réactionnaires », toujours caricaturés de façon la plus noire, et les exactions, somme toute spontanées et « populaires », des militants et sympathisants front-populistes. Paracuellos et San Fernando de Henares, populicide de plus de 8 000 morts, dont le stalinien Santiago Carrillo est le principal responsable, n’est plus ici qu’un « nettoyage de l’arrière-garde ».

L’auteur, qui n’est pas marxiste, reproduit étrangement et sans le moindre esprit critique, la vieille analyse en termes de classes. On aimerait pouvoir lui poser quelques questions. Pourquoi définit-il l’armée comme fondamentalement réactionnaire alors que de 1814 à 1931, 95 % des pronunciamientos militaires ont été le fait de libéraux, démocrates et progressistes ? Pourquoi les libertés publiques ont-elles été implantées par les partis libéraux et conservateurs alors que ces derniers sont, selon lui, essentiellement soucieux de défendre les privilèges de l’oligarchie ? Pourquoi « les libertés formelles et bourgeoises » ont-elles été constamment méprisées et bafouées par le PSOE et les autres partis de gauche ? Pourquoi les socialistes se sont-ils soulevés contre le gouvernement légal de la République, présidé par le radical Alejandro Lerroux, en octobre 1934 ?

Un seul petit fait troublant aurait dû faire réfléchir le militaire que fut Beevor : les miliciens du Front populaire touchaient 10 pesetas par jour, vingt-cinq fois plus qu’un soldat du camp national et plus du double que les professionnels de la Légion. Pourquoi alors le moral des troupes « nacionales » fut-il toujours meilleur que celui de leurs adversaires ? Mais Beevor ne se pose pas ce genre de questions. Dévoilant une singulière conception de la réconciliation, n’a-t-il pas déclaré dans une entrevue au journal El Pais (21 septembre 2005) : « La guerre a été gagnée par ceux qui n’eurent pas de pitié. » On aimerait qu’il nous précise quelles sont les guerres où les belligérants ont vraiment connu la pitié ?

Passons sur les nombreuses erreurs de détails (un exemple cependant : il n’y avait pas 30 000 à 40 000 soldats au Maroc mais seulement un peu plus de 20 000). Mais il y a beaucoup plus grave. La rébellion ne fut pas, comme il le dit, « le soulèvement des généraux » (la majorité d’entre eux resta fidèle au gouvernement du Front populaire) mais celle des jeunes officiers... et très vite de la moitié de l’Espagne. Plus loin, Beevor nous parle du « goulag » de Franco. Il mentionne le nombre de 80 000 victimes, qu’il multiplie ensuite pour l’élever à 200 000, un chiffre qui lui semble plus probable. D’un trait de plume, toutes les études sérieuses, publiées depuis dix ans, sont ainsi écartées.

En résumé, un livre qui a tout pour plaire aux amateurs d’histoire en conserve, aux nombreux disciples de Manuel Turion de Lara, cet ancien communiste, lourdement soupçonné d’être membre du KGB, qui, après avoir sévi des années comme professeur d’histoire à l’université de Pau, continue d’influencer une grande partie de l’historiographie française du sujet. Un livre en revanche à oublier par tous ceux qui ne se satisfont pas des mensonges et semi-vérités de la vieille propagande Front populiste, pas plus qu’ils ne croyaient hier aux clichés et aux manipulations de l’histoire pro franquiste. À quand la traduction des travaux rigoureux des historiens anglo-saxons Burnett Bolloten ou Stanley Payne ?

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