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Dossier sur la Prostitution

(Suite)

Mardi 15 mars 2005, par Paul Vaurs // Controverses

Trottoirs et territoires, les lieux de prostitution à Paris.

En sortant du métro, on distingue difficilement où commence et où finit la Porte Dauphine. On est à la limite de Paris, mais, le panorama est très urbain, sans discontinuité avec la silhouette Haussmanienne du XVI° arrondissement. Visible dès les premiers mètres de L’avenue Foch, l’Arc de Triomphe s’affirme au loin par une perspective biaise et rappelle que les très beaux quartiers sont juste là, derrière le front des façades. La porte Dauphine a gardé son allure royale et les anciens pavés ont échappé à la couche d’asphalte qui recouvre habituellement les axes d’entrée dans la capitale. Aucune superstructure, aucun pont de béton, aucune bretelle suspendue qui pèse d’ordinaire sur les hori­zons des portes de Paris ne rompt les échappées visuelles depuis la place de Lattre de Tassigny. Ici, c’est à peine si l’on devine la présence du boulevard périphérique qui passe en contrebas. C’est aussi ici que nous avons commencé le terrain de cette enquête.

La porte Dauphine et ses abords, jour et nuit.

Dans l’épaisseur d’un seuil qui ouvre sur le Bois de Boulogne, la porte Dauphine et ses abords sont des lieux de prostitution principale­ment masculine et transsexuelle. Ils délimitent un entre-deux, entre la ville dense et lumineuse et la masse végétale du Bois de Boulogne, ses chemins sauvages, ses tours et ses détours. Ce grand bois d’agrément est l’un des lieux les plus connus de la mythologie parisienne du sexe illicite et tarifé. Dans l’imaginaire de la ville érotisée, il côtoie Pigalle, arché­type du quartier permissif. Si la prostitution de rue a progressivement déserté le boulevard de Clichy et le pied de la Butte Montmartre, le Bois de Boulogne ne s’est jamais départi de ses Prostitu(é)es et de leurs visiteurs. Sa réputation mondiale lui assure une attractivité touristique qui capte une clientèle francilienne, provinciale et internationale.

Avant la fin de journée, le Bois est le domaine presque exclusif des promeneurs et des cyclistes. Aux abords de la Porte Dauphine, sur un terrain grillagé à l’ombre des premiers arbres, deux équipes de football battent le stabilisé chaque fin de semaine. Les spectateurs du jour sont nombreux, ils succèdent aux visiteurs de la nuit, attirés par d’autres acti­vités corporelles. Après le pont qui franchit le périphérique, là où quel­ques garçons tapinent le soir, une autre bouffée de vie ponctue l’une de nos visites diurnes le terrain de pétanque est bondé, des familles déam­bulent et des hommes penchés sur le coffre de voitures stationnées tro­quent toutes sortes de pièces mécaniques. Une remarque initiale, vérita­ble lieu commun, s’impose les lieux de prostitution, dans les rues de Paris. Dans les Bois ou sur les boulevards des Maréchaux, ne sont pas que des lieux de prostitution. La présence, même outrageusement expo­sée, d’une offre sexuelle tarifée ne les excède pas au point de les sub­merger pour les constituer irrémédiablement en « mauvais lieux », dan­gereux, inhabitables ou ensauvagés, comme s’il y avait prise de pouvoir sur des secteurs entiers de la ville par des figures de la rue. Dans les faits, la prostitution s’accommode de séquences spatiales et temporelles incertaines. Sa présence répétitive et persévérante a des raisons sociales et historiques, un mode d’organisation et de répartition. La distribution du contrôle policier dans l’espace, et dans le temps. Les sursauts des poli­tiques nationales, la véhémence des ripostes riveraines locales, les pro­jets d’urbanisme ou encore les processus de renouvellement urbain sous la pression des marchés immobiliers sont autant de facteurs qui agissent sur ces emplacements, leur fréquentation leur maintien et leurs dépla­cements. L’activité varie aussi selon les heures du jour ou de la nuit, les moments où les situations. Nous nous attacherons à décrire et compren­dre ces passages et ces transformations, la relation aux lieux, à Paris et ses banlieues qui se rejoignent ou se disjoignent à la limite des boule­vards extérieurs, et où se recouvrent k flux et le reflux d’usages ordi­naires et d’activités sexuelles interstitielles en autant de conflits de visi­bilité et d’empiétements.

Les piétons que nous avons observé autour de la porte Dauphine, un dimanche de novembre en toute fin d’après-midi, manifestent. Ces intersections sociales et territoriales entre Paris et le Bois, les joggeurs et les familles en promenade traversent le carrefour en suivant une trajectoire transversale et rectiligne qui franchit le périphérique en direction du Jardin d’acclimatation ou du Pré Catelan. Le long du bou­levard, des hommes seuls longent les trottoirs, tracent des chemins au milieu des îlots de pelouse et rasent les bosquets ils se dirigent vers les entrées du Bois en décrivant un même mouvement longitudinal, un trajet au point d’arrivée incertain. Ces deux mouvements se croisent, mais ne se rencontrent pas, tant leurs buts les éloignent. Une indiffé­rence partagée fait cohabiter les promeneurs ordinaires avec ces hom­mes esseulés qui devancent les horaires habituels des hommes et fem­mes prostitué(e)s de la place.

Au crépuscule, l’allumage progressif des lampadaires transforme le paysage. Un registre d’observations réciproques plus affirmées aiguise les regards car le doute n’a plus cours sur la présence de tel (le) ou tel(le) à la limite du Bois. La nuit nourrit le sentiment d’anonymat mais pas l’indifférence aux tiers elle envahit les lieux et distille une atmosphère ambiguë, entre méfiance et complicité de circonstance. Le noir éveille à la fois la peur du danger et le sentiment de protection que confère l’invisibilité. Risque et incertitude viennent alors suren­chérir la charge sexuelle des lieux.

Sur l’allée de Suresnes, les garçons qui s’exposent le soir arrivent et se placent, tandis qu’un étrange ballet de faisceaux de phares s’engage. Nerveuses ou lentes, les voitures tournent sur la place de Lattre de Tassigny avant d’aller s’agglutiner en file indienne dans certaines allées. L’approche du client est affaire de mobilité et de sta­tionnement, elle prend la forme d’une navigation empressée ou tatillonne dans un espace chargé de signaux corporels. Les uns tour­nent, passent et repassent, épiant ces autres qui captent les attentions en mouvement, s’exposent et aguichent. La cérémonie motorisée se répète chaque soir à l’identique. Elle répond à une scénographie pros­titutionnelle codée par les tenues vestimentaires et les dénudements. Les espacements maintenus entre chaque prostituée rythment le parcours du client qui, derrière son pare-brise, se fait opérateur d’un étrange travelling. Le mouvement hypnotique des voitures s’intensi­fie puis se régularise jusqu’au petit matin sur les routes du Bois. Cha­que bulle motorisée laisse entrevoir des visages d’hommes seuls, de couples ou de groupes d’amis, voyeurs occasionnels. Dans les contre-allées piétonnes de la Reine Marguerite, de part et d’autre d’un train de voitures, des prostitué(e)s en grand nombre se tiennent en rangs serrés elles affichent une sur féminité d’apparence, mais la plupart sont des hommes de naissance. Des piétons ayant délaissé leur véhicule créent d’autres files plus lentes le long des arbres, qui matérialisent la limite symbolique entre des zones différenciées, l’une dévolue au passage et à l’exposition, l’autre réservée aux négo­ciations et aux passes. En arrière-plan et de toutes parts, des hommes empruntent les chemins de traverse qui se fondent dans le Bois.

Cette description ne s’applique qu’à ces quelques allées très prisées car le Bois de Boulogne est un cas de figure unique à Paris. Il présente une excellente configuration pour ce cérémonial collectif. Arrêt, conduite lente ou échappée furtive les mouvements sont facilités par la dimension des carrefours et des voies cavalières. Les conduites dis­parates et fugitives des clients, piétonnes ou motorisées, obéissent à des normes de comportement et de déplacement. Il s’en dégage une impression de régularité et de répétition, comme par allégeance à des scripts établis. Cette conformation aux règles du lieu révèle un agen­cement dynamique fait de mobilités et d’actions, encadrées par les opportunités et les contraintes de l’espace investi. Ainsi se répondent le passage et l’arrêt du client (seul ou en petit groupe), les techniques des prostitué(e)s (isolées ou le plus souvent par deux ou trois) et enfin, l’environnement théâtralisé dans lequel s’opèrent ces transactions au premier plan se répètent les scènes de négociations en face à face en arrière-plan, les ombres du lointain délimitent un territoire de rencon­tres hasardeuses ou finement préméditées.

Sur les différents sites de nos observations, l’environnement prosti­tutionnel apparaît comme la résultante instable de toutes les compo­santes de l’espace vécu. L’agencement des lieux selon la fréquentation et le passage des clients, la nature des activités riveraines ou la proxi­mité d’aires résidentielles, le contrôle exercé sur place par les prosti­tué(e)s ou les proxénètes, les passages de la police, les événements divers, incidents ou éclats de violence, enfin les interactions avec d’autres groupes qui partagent la rue en soirée, bandes de jeunes gar­çons, dealers ou toxicomanes. On croise également sur ces territoires de relations discrétionnaires une ribambelle de personnages qui peuplent les trottoirs comme autant de seconds rôles, voyeurs ordinaires et insomniaques trompant l’ennui, hommes sans domicile fixe, bénévoles des associations d’assistance, comme ce « médecin du monde, » que nous voyons arpenter le Bois, telle une ombre, avec dans son sac à dos un thermos de café. On y rencontre enfin d’autres figurants investis pour un temps limité, des journalistes qui apparaissent aux saisons, des emballements médiatiques et, plus inattendus, des chercheuses et des chercheurs qui ont délaissé, le temps d’une enquête éprouvante, les trottoirs studieux de l’université.

Rencontre à l’orée du Bois.

Un dimanche de novembre, en milieu d’après-midi, je m’assois le long de l’allée, sur une des bornes qui empêchent les voitures de stationner en face du Pavillon Dauphine. Une vieille dame s’approche et m’intrigue un manteau bleu vif, un béret rouge, posé façon militaire. Des cheveux blancs signalent de loin la démarche lente d’un corps fatigué. Au moment où l’on se croise, je distingue et je reconstitue les traits d’un homme travesti sous un maquillage clin­quant, artifice vain et indifférent au grotesque. L’échange appuyé de regards commande le ralentissement de nos marches respectives, sans arrêt ni bonjour. Une dizaine de mètres plus loin, je m’assois a nou­veau et griffonne quelques traits sur un croquis. Au moment où je me lève, la « vieille dame » se retrouve derrière moi, dans les broussailles du Bois. Elle a pressé le pas et enjambé des obstacles pour m’épier maintenant avec insistance, en se plaçant au milieu de la végétation dans une tactique d’approche rodée. Puis elle reprend sa progression sans plus me manifester d’intérêt. Je parcours les allées plus d’une heure et ne rencontre qu’une femme chétive traînée par un gros chien, des enfants à bicyclette accompagnés d’adultes.

Déçu de noter si peu d’événements signifiants, je remonte vers la place de Lattre de Tassigny et je retrouve la vieille personne travestie assise sur un banc. Elle ne s’est guère éloignée de l’allée où nous nous sommes croisés. Elle tapote le banc, m’invite à m’asseoir. Je la salue, elle me propose sans détour de « m’amuser un peu », mate assidû­ment mon entrejambe et fait de grandes grimaces évocatrices. « C’est 20 € ». « Il est trop tôt pour moi », lui dis-je poliment. Ce sera 10 €. un prix exceptionnellement bas. Une conversation s’improvise à demi mot, entrecoupée de nouvelles insistances pour s’amuser un peu. Econome de ses mouvements, elle joue un rôle de mamie bien­veillante empreinte d’attitudes bourgeoises, contrôle ses intonations de voix et lance des « regards de coquette ». Je la trouve théâtrale et très parisienne. Elle campe avec talent son personnage, m’assigne le rôle de client et me perturbe par ses transgressions de genre, la négation de notre différence d’âge et ses attitudes sans gêne vis-à-vis de ma sexualité. Mes questions sont un peu maladroites il y a vraiment du monde en journée. Elle acquiesce, parle d’habitués qui viennent la voir pour s’amuser un peu, « comme toi... tu ne veux vraiment pas ? » insiste-t-elle. Elle veut me mener à une cabane juste derrière. Je finis par l’agacer, à rester là en refusant la transaction. Je ne peux continuer l’échange. Dans cette situation dont elle a une maîtrise évi­dente, je suis un client potentie, il m’est impossible de me dire enquêteur ou chercheur sans rompre le contact, et sans reconnaître implicitement que je l’ai trompée.

Autour d’un bus, scènes à pleurer ou à sourire, histoires de vigilance.

Cette nuit-là, il pleut à « Dauphine ». Nous rejoignons des volontai­res de l’association Aides, installés au bord de la place « de Lattre de Tassigny » dans leur camion aménagé, table centrale, bancs et kitche­nette, qu’on appelle aussi « antenne mobile » dans le langage des associations. L’équipe qui occupe la même place deux fois par semaine de 22 heures à 1 heure du matin joue une multitude de rôles accueil et soins des petits maux, écoute, prévention et distribution de préservatifs, de gel ou de seringues. Le camion est un lieu étape pour les prostitué(e)s comme pour les enquêteurs, qui viennent y faire une pause à l’abri, prendre un café ou s’asseoir pour un moment de répit. Volume blanc dérisoire, ce point lumineux rassure dans la nuit si infime soit-elle, L’installation marque un point d’ancrage. Le hall de la station de RER, située à proximité, abrite un groupe de jeunes garçons roumains, figures connues de la place, en grands pour­parlers avec une huitaine de policiers. Les échanges sont vifs, mais respectueux. Sans doute sont-ils ici plus à l’aise qu’en plein centre de Paris, passant pour des prostitués, plus que pour des petits malfrats, ce que je crois qu’ils sont à force de les voir tourner en bande. Après le départ des volontaires, ils iront se déployer sur l’allée à quelques dizai­nes de mètres d’intervalle. Le doute subsiste sur leurs activités quel­ques garçons rencontres ce soir-Là les désignent comme des racket­teurs de clients ou des voleurs de voitures.

Comment démêler le vrai du faux dans ce monde où les accusations vont bon train et où la diversité des origines nationales exacerbe un racisme opportuniste. À proximité du camion d’Aides, un homme d’une trentaine d’années aux cheveux décolorés, vraisemblablement alcoolisé, reste plus d’une heure autour du bus. Cherchant la conver­sation avec les volontaires, il se dit royaliste et affirme avoir des ori­gines espagnoles son grand-père a combattu Franco. Il montre du doigt des transsexuelles sud-américaines et des jeunes Roumains, les présente comme une « racaille » directement issue des accords de Schengen « Ce sont des voleurs, ils piquent tout ce qu’il peuvent. »Son discours nationaliste en boucle s’appuie sur le code Napoléon, les Bourbons et autres références de l’histoire de France sur lesquelles il fonde sa légitimité à stigmatiser ces gens dont il dit à plusieurs reprises qu’ils sont sans papiers.

Plus tard au cours de la même nuit, les volontaires d’Aides accueillent un travesti, ou plutôt, le recueillent. L’homme accuse la quarantaine. Vêtu seulement d’un porte-jarretelles et d’un chemisier en dentelle, il serre une étole à paillettes passée autour d’un large cou. Son maquillage dilué par les larmes a coulé sur son visage. Il pleure, se tient la joue, visiblement choqué, tandis qu’on lui apporte une com­presse et un café. Des agresseurs ont pris sa voiture et ses clés d’appar­tement « ils m’ont tout piqué, j’en avais déjà marre, ils ont les clés de chez moi maintenant. »Très angoissé, il craint pour son colocataire qui doit bientôt rentrer. » « Chez moi » revient plusieurs fois dans ses mots, exprimant la violation ultime de l’intimité de son domicile, une atteinte personnelle dont les conséquences brisent soudainement la séparation qu’il maintient entre sa vie privée et sa vie de trottoir. Il est encore en sanglots lorsqu’il disparaît dans un taxi en direction du com­missariat, tenaillé par une seconde anxiété devoir affronter les uni­formes dans sa tenue de prostitué. Un autre soir de novembre 2002, en face de la station de RER porte Dauphine une voiture stoppe brusquement devant une femme d’une vingtaine d’années en pantalon et col roulé. Toutes portières ouvertes, trois jeunes hommes à casquette engagent une négociation enjouée. Leur attention est tellement absorbée par la prostituée qu’ils ne voient pas la voiture de police qui s’arrête derrière eux la jeune femme recule sans précipitation, tente quelques signes pour les prévenir puis détourne le regard. Ils ne comprennent pas son soudain changement de comportement et continuent à la questionner, mais parle-t-elle français ?. Il est trop tard pour eux, le contrôle des papiers est immé­diat, le procès-verbal tombe. La fille se déplace d’une dizaine de mètres, elle n’était coupable que de se tenir là, et sa tenue ne pouvait être qualifiée de racoleuse. À partir de 22 heures, plusieurs voitures de police tournent autour de la place, procédant à des « opérations éclairs » visant les clients. Scènes ordinaires du monde de la prostitution, cha­cun se doit de surveiller, d’observer ses arrières et d’agir en consé­quence.

Plusieurs mois après, lors d’une tournée sur les trottoirs des Maré­chaux nord, je connais ma première peur d’agression sur le boulevard Bessières. Entre la rue Paul Brousse et la rue Pouchet, une grande séquence sombre me paraît peu engageante. Entre la poste d’un côté, l’Ecole nationale de commerce et une caserne de l’autre, le boulevard est bordé de bâtiments déserts la nuit, l’éclairage public y est médio­cre et aucune entrée d’immeuble ne donne sur ce passage obligé. Je presse le pas lorsque j’aperçois cinq hommes d’une vingtaine d’années en vive discussion avec une fille que je distingue mal sur le trottoir d’en face. Deux d’entre eux traversent pour arriver juste à ma hauteur. Je mesure vite les échappatoires éventuelles et mes chances en cas d’agression. Très faibles. Le premier m’aborde pendant que l’autre accélère sa traversée, il me demande une cigarette et déclenche en moi une vive alarme par une simple phrase « Viens, on va marcher un peu. » Je lui donne la cigarette. L’autre, resté en retrait, l’interpelle. J’accélère et sors finalement du guêpier.

Sur le moment, j’ai l’impression de faire l’apprentissage pratique des risques de la rue et d’acquérir un savoir qui me dit : tu ne dois pas te trouver seul à cet endroit, la nuit, évite de t’y engager. Il me semble alors clair qu’une prostituée choisit sa place en fonction de ces diffé­rents apprentissages du danger. Première règle, le danger, réel ou sup­posé, est moins grand dans un quartier résidentiel. Seconde règle : le danger est inversement proportionnel à la densité des circulations. Un carrefour vaut mieux qu’une route bordée de façades, ni rues de secours. Je comprends pourquoi cette partie du boulevard est déser­tée parles prostituées, d’autant que la vitesse de circulation est ici éle­vée. Je continue ma route et guette l’endroit de plus loin, mais tous ont disparu. Je garde à l’esprit la jeune femme que j’ai vue entourée d’hommes qui m’ont paru menaçants, sans savoir finalement s’ils la menaçaient vraiment.

Ces événements appellent à considérer une différenciation des lieux par le risque à Dauphine, la visibilité est factrice de protection, car l’endroit est fréquenté par de nombreux clients et visité régulièrement par la police et les associations. À l’inverse, certains linéaires obscurs des boulevards nord, invisibles au regard riverain, laissent en pleine vulnérabilité ceux qui, de gré ou de force, s’y prostituent.

Une approche ethno-géographique .

La grand-mère travestie et prostituée, l’homme Bourbon zonard et raciste, le travesti agressé, les clients furtifs, les adolescents Roumains ou les hommes menaçants, guetteurs, protecteurs ou proxénètes. Ces personnages évoluent dans des mondes à part et témoignent d’une dis­parité qui émiette le cadre de notre enquête. Dans son histoire comme dans sa pratique de la prostitution, le vieux travesti du Bois de Boulo­gne n’a aucun point commun avec les jeunes Roumaines installées à la porte de Clignancourt.

Or les scènes du Bois de Bou­logne que nous avons évoquées, expositions provocantes, nudité, exhibition des seins ou du sexe, poses sexuelles, sont justement pro­pres à un espace sans regard riverain. Inversement, on peut noter l’absence de représentation médiatique de prostituées traditionnelles intégrées à la vie d’un quartier, comme c’est le cas de la rue Joubert, où elles entretiennent une sociabilité avec les commerçants et les rési­dents. Face à ces images imprécises et préfabriquées, nous voulons ren­dre compte de la relation entre, les prostitué(e)s, seul(e)s ou en groupes, et les contextes urbains et de voisinage dans lesquels ils évoluent. Notamment, sur des aires à dominante résidentielle, les personnes pros­tituées sont irrémédiablement considérées comme des étrangères, elles habitent pourtant la rue et influent sur le contexte urbain autant que celui-ci et ses habitants agissent sur leur quotidien.

L’hypothèse de continuité rappelle que les lieux de prostitution se succèdent dans l’espace et dans le temps, souvent se prolongent (du Bois de Boulogne à l’avenue Foch, du Bois de Vincennes à la place de la Nation, par exemple) et déterminent les itinéraires des clients. La plupart ne fréquentent que certains lieux à certains moments, selon une logique de parcours acquise avec l’habitude. Pourquoi et comment certains lieux se succèdent-ils ? Qu’est-ce qui les différencie pour les clients comme pour les prostitué)es. ? Par la négociation, la violence verbale ou physique, parfois en achetant « un droit à travailler là », les hommes et les femmes prostitués doivent partager un espace dont la valeur varie en fonction de la densité d’occupation, espace toujours remis en cause par de nouveaux arrivants, ou soudainement et tempo­rairement libéré. Prostituées, clients, riverains, et autres populations nocturnes de la rue d’autre part. l’organisation macro géographique et ses évolutions. Entre clients, prostituée)s et brigades policières, des arrangements localisés se mettent parfois en place. Deux arrondissements de l’Est parisien, par exemple, ne connaissent pas la même intensité de répres­sion policière. Des proxénètes roumains peuvent aussi établir des vases communicants entre les boulevards « Est et les boulevards Nord » en installant simultanément des jeunes femmes porte de Bagnolet et porte de la Chapelle, et choisir l’un ou l’autre lieu selon l’activisme policier du moment. Ce système de placements et de déplacements devient extrêmement difficile.

Dans la plupart des cas, le partage territorial entre prostituées ne relève pas non plus d’une coexistence indifférente. Les entretiens conduits par l’équipe montrent ainsi la diversité des trajectoires des prostituées et permettent de comprendre les difficultés du terrain, les placements dans la rue et les déplacements successifs, l’organisation collective et les affrontements qu’imposent, le partage de la clandestinité et du territoire. Le risque et le danger, le passage de la clientèle, la concurrence, le confort des lieux ou les tarifs pratiqués sont autant de variables que les personnes prostituées ont également à contrôler. Une agression confirme ou fait apparaître que tel emplacement est dange­reux l’arrivée d’un nouveau groupe exacerbe la concurrence les rumeurs de transgression de règles implicites, fréquemment rappor­tées, portent notamment sur le respect des tarifs et le port du préserva­tif. À l’opposé de ces accusations mutuelles, la solidarité s’exprime dans des relations de proximité par l’attention que les prostituées se portent les un(e)s aux autres, en relevant par exemple les plaques minéralogiques des clients jugés louches.

À Paris, la situation est plus complexe qu’à Lyon ou à Lille. Aux trois variables mentionnées par Stéphanie Pryen (âge, ancienneté, consommation de drogues), il faut ajouter la nationalité car la diversité des origines continentales et culturelles dessine des micro-géographies liées à la langue. On le constate sur les boulevards « Est entre Africaines et Européennes de l’Est mais aussi aux portes Nord, où des Russes et des Kosovares de langue slave », se regroupent, mais sans se mélanger aux Roumaines de langue latine. Il en va de même pour les Africaines anglophones et francophones. Dans le Bois de Boulogne, les travestis et transsexuelles sud-américaines s’allient ou s’affrontent selon leurs origines. Sur chaque lieu de prostitution, la concurrence ou la solida­rité déterminent des segmentations spatiales entre anciennes et nou­velles, Françaises et étrangères, toxicomanes et non-toxicomanes. Le passage d’un lieu à un autre peut aussi correspondre aux étapes d’une carrière prostitutionnelle ou relever d’une stratégie migratoire plus élaborée.

La tolérance riveraine joue également un rôle prépondérant et varie selon le contexte socio-économique et sa capacité à absorber l’acti­vité prostitutionnelle ou la contenir dans un côtoiement distancié comme c’est le cas avenue Foch. : Les prostituées traditionnelles qui y exercent depuis de nombreuses années adoptent les codes vestimen­taires bourgeois du XVI° arrondissement. Il nous semble enfin que le débat posé par la prostitution de rue souffre de généralisations peu productives. Il laisse souvent dans l’ombre les histoires personnelles, et du point de vue spatial, la diversité des modes d’exercice et des situations quotidiennes. Celles-ci appellent pourtant des prises en compte localisées. Ainsi, en aval du carcan législatif national qui glo­balise le « problème de la prostitution » en se focalisant sur la pros­titution de rue, le terrain d’application des politiques locales est mul­tiple. Chaque lieu revêt des caractères propres et des formes localement définies de relation au client, au riverain ou au policier. C’est cet ancrage local et micro-local des lieux de prostitution que l’on souhaite ici développer.

Historiquement, la prostitution se répartit à Paris entre des lieux centraux anciens (quartiers de gare, boulevards, proximité de monu­ments comme la Madeleine ou l’Arc de Triomphe) et les portes, autrefois « les barrières ». La tendance générale est centrifuge récemment et plus visiblement depuis les années 1997-1998, les boulevards extérieurs n’ont cessé de recevoir les dernières arrivées, Africaines anglophones puis Européennes de l’Est, qui ont alimenté les angoisses d’envahissement. Elles ont en partie effacé dans le discours médiatique ou populaire des prostituées dites traditionnelles, implantées de longue date, moins visibles et surtout moins nom­breuses. Au cours de l’année 2002 et entre mars et mai 2003, pendant les périodes de répression policière, on a observé une forme d’essaimage et de repli sur des lieux isolés ou adjacents aux lieux connus. Mais bien avant l’adoption de la Loi pour la sécurité intérieure, la presse se fait déjà l’écho de tentatives d’implantation dans plusieurs communes de la proche banlieue. Le 2 août 2002. Brendan Kemmet rapporte dans Le Parisien « Les prostituées du Bois de Vincennes semblent déborder peu à peu des limites parisiennes pour s’installer dans le Val-de-Marne ». À l’origine de ce déplacement d’activité une population de péri­patéticiennes qui s’étoffe, mais aussi une volonté politique et policière d’assainir, « le Bois de Vincennes. » Il y a un trop-plein de prosti­tuées dans le Bois et une certaine pression policière parisienne qui fait qu’il se vide au profit de la périphérie, commente un policier, spécia­liste du proxénétisme. Ce sont principalement des anciennes de la rue Saint- Denis , surtout des Camerounaises. Ce sont des traditionnelles, des anciennes des studios parisiens qui ont fermé petit à petit. Elles exercent désormais dans des fourgonnettes aménagées. « Elles sont à peine une vingtaine, mais la prostitution venue des ex-pays de l’Est touche aussi désormais le Val-de-Marne. »

Selon la préfecture de police, les mesures anti-racolage prévues par la Loi pour la sécurité intérieure adoptée en mars 2003 ont per­mis de diminuer considérablement le nombre de prostituées aux portes de Paris. Mais d’autres vases communicants se seraient éta­blis à plus grande échelle et de nouveaux lieux se développeraient dans les forêts dc la grande banlieue, Saint Germain, Rambouillet, Sénart ou Fontainebleau. Si l’on doute d’une baisse durable expri­mée en nombre (on devrait plutôt parler d’une baisse de la visibi­lité), il semble évident que les mesures de répression ont pour prin­cipal effet la recomposition des territoires et des stratégies des personnes prostituées des reconfigurations de circonstance voient les lieux désertés plusieurs semaines ou plusieurs mois aux temps de l’activisme policier. Ces mouvements affectent différemment la géographie prostitution­nelle. Partagée en trois types de lieux plusieurs rues du centre de Paris (héritages et ancrages historiques, lieux de l’imaginaire tradi­tionnel), les boulevards des Maréchaux (domaine de l’urbain périphé­rique, de la voiture et de la prostitution pluri-ethnique). Enfin les grands Bois de Boulogne et de Vincennes (lieux « hors la ville » qui combinent la dimension historique des lieux centraux et la densité de fréquentation des boulevards). Au centre de Paris, Mesdames de Saint- Denis , de Joubert et quelques autres.

La prostitution de rue du centre de Paris bénéficie toujours d’un ancrage historique entretenu par un tourisme teinté de voyeurisme, rue Saint- Denis principalement . Moins fréquentée et moins connue, la rue Joubert où exercent des traditionnelles est un cas presque unique d’intégration à la sociabilité du quartier. Dans le voisinage des lieux historiques de la vie nocturne parisienne se maintiennent d’autres lieux de prostitution, qui bénéficient de la proximité des commerces de la nuit et du divertissement comme c’est le cas me des Acacias, rue de Tilsit ou avenue Carnot. près de l’Arc de Triomphe. Il existe par ailleurs une prostitution plus discrète, donc moins inquiétée, dans nombre d’établissements commerciaux de tous standings salons de massage, bars à hôtesses et plusieurs établissements sélects pour clien­tèle huppée sur les grandes avenues. Certaines formes de prostitution ont gagné les commerces sexuels, comme nous avons pu le deviner avec les propositions que l’on nous a faites sur le seuil de sex-shops du boulevard de Clichy, où des peep-shows offrent plus que le simple rapport visuel annoncé. Dans le IX° arrondissement, les rues Rodier et La Tour d’Auvergne ont vu proliférer au début des années 2000 des salons de massage qui abritent des formes de prostitution gérées par des organisations mafieuses chinoises.

Malgré ces ancrages, les quartiers de prostitution du centre de Paris ont évolué dans les dernières décennies. La démolition des Hal­les et la construction du centre Georges Pompidou ont eu un impact évident sur le « ventre de Paris » dont Louis Chevalier décrit « l’existence collective » dans les années 1950 les prostituées se mêlaient alors aux travailleurs des Halles, s’inscrivaient dans les métiers de la rue et se déployaient sur les axes majeurs de la rue Saint- Denis et du boulevard Sébastopol. D’autres lieux traditionnels, comme la rue de la Gaîté, le boulevard de Clichy ou le quartier de Pigalle, ont vu les commerces sexuels supplanter la prostitution de rue. Il en va de même rue Saint- Denis dont un seul segment, à l’écart du linéaire des sex-shops, reste dévolu à la prostitution. A l’instar des lieux, la clientèle de ces quartiers se partage entre la demande d’imagerie pornographique servie par les sex-shops et la recherche d’actes sexuels. L’évolution des moeurs explique aussi le repli de la prostitution masculine autour d’un unique lieu à la porte Dauphine. Les gigolos bohèmes qui parcouraient les trottoirs et les cafés de Saint-Germain-des-Prés dans les années 1950 et 1960, la rue Sainte ­Anne dans les années 1970 ou les jardins du Trocadéro jusqu’à la fin des années 1980 ont quasiment disparu. du fait notamment des opportunités de sexe anonyme gratuit qu’offrent les lieux de drague et les nombreux établissements spécialisés implantés à Paris.

La géographie prostitutionnelle s’est adaptée aux changements urbains et a progressivement décliné dans les quartiers de gare, en par­ticulier à Montparnasse et Saint-Lazare, auparavant dotés de nombreux hôtels de passe. La valorisation immobilière, la transformation des gares en pôles d’échanges, et le développement de bureaux et de centres commerciaux expliquent en partie la disparition des prosti­tuées du fait de la montée en prestation et en prix des équipements hôteliers. Toutefois, aux abords des gares de l’Est, du Nord et Saint­ Lazare demeurent encore aujourd’hui des femmes âgées, en situation de précarité, et parfois même des mineures étrangères.

L’éclatement des lieux de prostitution à la périphérie dans les der­nières décennies s’inscrit dans le sillage des grands changements urbains transformations socio-économiques, et nou­veaux moyens de communication, mais aussi le » toilettage social » des centres historiques. Faut-il penser que les politiques publiques ont directement cherché à débarrasser le centre de Paris des prostituées. ? Selon Phil Hubbard, géographe britannique, l’exclusion des prostituées des centres-villes est le fruit d’un nouvel urbanisme tributaire des politiques néolibérales, de régénération urbaine qui coïncident avec l’apparition de la doctrine de la « tolé­rance zéro » et du tout sécuritaire. La ville contemporaine ayant ten­dance à effacer la diversité sociale et économique, et surtout à extraire des populations indésirables qui perturbent un certain ordre moral. A Paris, le réaménagement et la piétonisation du quartier Montorgueil et Saint- Denis au début des années 1990 en est un exemple éloquent si l’opération a transformé fondamentalement la composition sociale du quartier, elle montre également qu’il est plus facile de chasser les pros­tituées que les sex-shops. Le développement des commerces du sexe et de la pornographie tout au long des années 1970 n’a donc pas favorisé le marché prosti­tutionnel dans les grandes artères et dans les anciens « quartiers de plaisir », même si quelques entraîneuses au seuil des sex-shops haran­guent encore le passant. L’ancien modèle de la rue chaude semble en voie de musé, sinon de disparition, rue Saint- Denis , rue Jou­bert ou rue des Lombards. Toutefois, l’arrivée récente de prostituées chinoises témoigne d’une nouvelle forme de prostitution diffuse qui s’inscrit dans les espaces publics les plus fréquentés sur un angle de la place de la République, autour de la station de métro Belleville, aux abords de la porte Saint- Denis et sur les trottoirs du boulevard Saint­ Martin. Ces femmes se prostituent avec une savante discrétion, prin­cipalement en journée et pendant le week-end, au milieu des passants ordinaires. Elles attirent une clientèle d’hommes âgés dont certains stationnent longuement à l’angle des passages cloutés.

Les prostituées des Bois, Boulogne versus Vincennes.

Les Bois de Boulogne et de Vincennes constituent deux foyers car­dinaux qui pénètrent le tissu urbain de la capitale. Avenues de la Grande Armée, des Ternes et Foch à l’ouest, Cours de Vincennes à l’Est. Mais on ne peut associer le Bois de Boulogne et celui de Vincennes, tant les formes de prostitution se distinguent. Dans le Bois de Boulo­gne, les prostituées sont presque exclusivement des hommes de nais­sance, la porte Dauphine étant le haut lieu de la prostitution masculine, qui se prolonge route de Suresnes. Dans la partie la plus fréquentée du Bois, les lieux du racolage et de la passe se confondent. Il n’y a plus de séparation entre le premier contact du client et sa satisfaction, la différence des boulevards où la prostituée est généralement emmenée en voiture vers un hôtel, dans le meilleur des cas, ou sur un parking isolé. C’est à la fois une cause et un effet du nombre en raison de l’extrême densité prostitutionnelle de l’allée de la Reine Marguerite, les rapports sexuels se déroulent à quelques mètres de l’allée. En retour, la facilité et la rapidité de la passe (souvent il ne s’écoule que deux ou trois minutes entre l’arrêt de la voiture, la négociation, la passe et le démarrage de la voiture) contribuent à renforcer la fréquen­tation de cet axe unique à Paris. Il y a là une surenchère de l’offre et de la demande. La superficie du Bois et le labyrinthe des allées per­mettent des positionnements plus ou moins éloignés, qui ne sont pas permis sur certains segments des boulevards. La théâtralité des pros­tituées du Bois exacerbe un voyeurisme généralisé dans les embou­teillages du samedi soir. On compte souvent moins d’hommes seuls en voiture, plus de couples et de groupes d’amis. Parmi les nombreux pié­tons, on croise des bandes de jeunes garçons, entre 15 et 25 ans majo­ritairement, pour qui la fréquentation du Bois de Boulogne relève du loisir avec une puissante charge symbolique, il apparaît comme un monde spectaculaire, sexuel et consommable, fascinant parce qu’aux limites de la légalité et sécurisant du fait de la représentation apparente de tous les milieux sociaux.

Le Bois de Vincennes connaît quant à lui une activité traditionnelle en camionnette. Celle-ci est un outil de travail présentant de multiples avantages la chandelle allumée sur le tableau de bord ne peut être directement associée à un mode de racolage actif (elle est pourtant devenue un signe ostensible aux yeux de la Loi pour la sécurité inté­rieure) les alignements de véhicules et l’usage du rétroviseur assurent une surveillance et une protection partagées. Cette forme de domici­liation s’appuie sur la nature ambiguë de la camionnette comme bulle privée dans l’espace public, élément de signal, lieu de rencontre du client et de réalisation de la passe. La prostitution dans le Bois de Vin­cennes présente un visage relativement homogène, ces femmes se connaissant mieux au moment des manifestations des prostituées contre la Loi pour la sécurité intérieure, elles ont créé leur propre col­lectif, Hétaïra colère, en revendiquant en quelque sorte leur identité de Vincennoise.

Sur les boulevards, entre Champerret et la Villette.

Depuis l’évacuation progressive du centre de Paris et l’arrivée de femmes étrangères par l’entremise de réseaux de l’Est ou de filières afri­caines, les boulevards extérieurs reçoivent périodiquement de nouvelles prostituées migrantes. Ces boulevards n’irriguent pas seulement Paris car en doublant le périphérique, ils connectent toute l’agglomération et forment un « anneau prostitutionnel « discontinu, à géométrie et densité variables. Certains segments de la ceinture des Maréchaux se prêtent mieux que d’autres à la prostitution de rue sur les boulevards nord. La proximité entre les portes favorise le passage répétitif des clients. Mais pourquoi le Sud parisien est-il historiquement préservé ? Par défaut de clientèle, d’espaces propices ? En sus des facteurs historiques, la com­position sociale et les qualités d’aménagement du quartier sont des fac­teurs explicatifs. Marqués par un fort brassage ethnique, les arrondisse­ments du nord de Paris (de la porte d’Asnières à la porte de la Villette) sont par ailleurs proches de populations pauvres vivant dans les anciens bastions ouvriers des communes limitrophes, où habitent, une partie des jeunes prostituées africaines et maghrébines et des femmes plus âgées qui se prostituent occasionnellement à Paris. En revanche, les boule­vards sud de Paris ne sont pas prisés par les prostituées. Ils appartiennent à un tout autre paysage social et sont moins dotés d’échangeurs moder­nes et d’infrastructures lourdes qui découpent des zones d’ombre, des espaces sans statut, des aires sans affectation et recouvertes d’usages rapportés, de relations et d’activités interstitielles. La ceinture de Paris est un territoire mythique de l’histoire urbaine de la capitale depuis le XIX° siècle et l’annexion des anciens faubourgs en 1860. La prostitution occupe certaines parties de ce qu’on appelait alors « la zone », tout au long de l’enceinte de Thiers. Les portes offrent les meilleurs emplacements et les places y sont strictement défendues, alors que les territoires « entre deux portes », plus labiles, sont objet de convoitises, de tentatives d’installation et de frictions avec les riverains.

Entre les portes, la vie des Maréchaux nord et ses à-côtés.

Les prostituées se concentrent principalement à chaque embranchement des rampes souterraines de la porte d’Asnières et autour d’une station-service point stratégique du ralentissement des clients. Elles s’installent plus tard porte de Champer­ret, du fait de la présence de nombreux passants sur les trottoirs et aux arrêts de bus. Sur le boulevard Berthier, de jeunes et très jeunes filles arrivent progressivement à la tombée de la nuit, et parmi elles, des Africaines. Le boulevard Berthier est ensuite asymétrique. L’espace se dilate, et l’on semble quitter la ville en plongeant sous le pont des voies ferrées dont la sous face répercute un bruit assourdissant. La porte de Clichy apparaît alors comme un îlot de lumières et d’activités. De nombreuses prostituées s’y mélangent aux piétons du soir. Au pied de l’hôtel Campanile, de jeu­nes Africaines et Maghrébines se poste, devant et derrière l’établissement. Depuis la fin des années 1990, les Africaines anglophones (en par­ticulier nigérianes) ont progressivement envahi le territoire des travestis maghrébins qui sont encore présents sur quelques dizaines de mètres pro­ches de la porte de Clichy, et travaillent principalement en second plan du boulevard, le long du cimetière des Batignolles. Ils se sont rabattus rue Rebière, où leurs camionnettes marquent leur territoire. Ils y admettent quelques femmes maghrébines plus âgées qui se prostituent occasionnellement. Sur les trottoirs de la porte de Clichy, les hommes, toutes géné­rations confondues, sont très nombreux. Plusieurs individus, isolés ou par deux ou trois, ponctuent nos parcours. Leurs regards à l’agressivité pré­ventive indiquent qu’ils sont ici chez eux. Certains dealent, d’autres, moins nombreux ou moins visibles, guettent et surveillent les prostituées.

Après Clichy, un tissu de petits immeubles datant du début de siècle jusqu’aux années 1950 borde le boulevard. Leurs façades décrépites marquent un changement de paysage. En rive nord, la palissade d’une caserne militaire forme un arrière-plan sombre sans ouverture. Il rend possible l’adossement le contrôle de l’arrière, et donne un champ de vision longitudinal lointain, malgré la quasi-obscurité. Les prostituées peuvent ici moduler leur visibilité en avançant vers le boulevard sous la lumière ou en reculant vers la palissade. Aussi fréquentée que la porte de Clichy, la porte de Clignancourt est un autre pôle de prostitution qui déborde sur le boulevard Ney. Elle est partagée entre deux groupes concurrentiels. Côté ouest, ce sont principalement des jeunes Roumai­nes qui se regroupent au carrefour et se tiennent à bonne distance de Russes et de Kosovares. Les unes et les autres se déplacent dans « entre portes » de Montmartre et de Saint-Ouen, notamment le long du quartier de la Moskowa. Les Roumaines auraient d’abord été placées dans le XX° arrondissement avant de rejoindre la porte de Clignancourt, emplacement vraisemblablement plus rentable. Mais la concurrence et les guerres de territoire se jouent surtout avec les Africaines anglopho­nes qui tiennent le côté est de la porte et se déplacent par deux ou trois au cours de La nuit sur l’autre segment du boulevard Ney.

En fin de parcours, le boulevard Ney, de la porte de Clignancourt à la porte de la Villette, est plus sombre, no,man’s land urbain au milieu d’un paysage ferroviaire et industriel. Dans cet entre-portes luna ire, plu­sieurs femmes isolées (ou parfois deux) se tiennent à une centaine de mètres d’intervalle. Elles n’ont pu se faire une place au carrefour ou cherchent à s’en éloigner. Le trottoir se réduit alors à une bande rési­duelle terreuse entre la voie rapide et les grilles de la SNCF. L’avenue de la porte de Poissonnière, perpendiculaire au boulevard, accueille des prostituées en camionnette et des femmes plus âgées, en retrait de la vitrine du boulevard. Elles sont principalement, africaines et françaises. C’est un des rares sites des boulevards nord où l’on rencontre des clients à pied. À la porte de la Chapelle, de nombreuses Africaines se tiennent près d’un parking qui abrite les passes. Comme à d’autres portes, les prostituées se déploient perpendiculairement au boulevard de ceinture pour gagner les sous-faces des ponts et les espaces délaissés des échangeurs routiers. On y croise des femmes toxicomanes en situation pré­caire. Fin 2003, la porte d’Aubervilliers est également le terrain d’une vingtaine d’Africaines anglophones (Nigeria, Sierra Leone) et de plu­sieurs filles de l’Est isolées (certaines ont subi de violentes agressions). Quelques camionnettes y sont régulièrement stationnées. Un groupe de femmes kosovares et albanaises a été placé, plusieurs mois porte d’Aubervilliers. Trois d’entre elles ont disparu en avril 2003. Au cours du même mois, l’expulsion de neuf Bulgares a eu un certain retentisse­ment médiatique. Quelques semaines plus tard, des femmes de même nationalité ont réinvesti cet emplacement. Enfin, à la porte de la Villette, entre janvier et juillet, des Albanaises se relaient par groupes de quatre ou cinq, entre 18 et 22 heures. C’est aussi le terrain de plusieurs femmes isolées. Quelques traditionnelles et de jeunes toxicomanes se partagent les parkings des entrepôts du boulevard Macdonald.

Début de soirée et installation, autour d’un abribus.

Il est 21 h 30 ce soir de mars 2003. je prévois de faire un nouvel aller-retour à pied de la porte de Champerret à la porte de la Villette. Je me tiendrai à un aller simple, pour cause de froid et de mal au ventre. Je dispose du plan de Paris, d’un carnet et d’une carte. J’ai décidé d’obser­ver, sans engager de conversation, de noter et de restituer précisément l’organisation des lieux et les changements au jour le jour. Il est tôt, c’est le moment où les prostituées s’installent. De nombreux passants sont encore présents. Les bus que je croise sont bondés et les arrêts occupés par des voyageurs en attente. Sous les abris, les gens préfèrent se regrou­per, car à cette heure-là, d’étranges confusions pourraient s’installer. Aucune femme seule, autre que prostituée, ne s’aventure sur le boule­vard, sous peine d’entrer dans le registre des ambiguïtés à l’arrêt de bus. L’assise préserve de la confusion. Un homme poli, qui semble-t-il l’a compris, laisse sa place. Deux prostituées fument à l’écart, mais le groupe d’usagers pelotonnés sous l’abri signifie par diverses mimiques leur statut de clients de la RATP. Ils regardent « sans voir » les deux prostituées qui leur font face. Cette scène de l’arrêt de bus sur un lieu de prostitution mérite un parallèle avec la description sociologique que fait Patrick Baudry d’un trottoir du boulevard de Clichy .

« J’ai longtemps habité Pigalle. J’ai pris l’autobus 54 dont l’arrêt sur le boulevard de Clichy se situe eu face du « Sexo­drome », Proche du rideau que le vent, vient parfois entre­bâiller, Le client de la RATP s’applique à montrer qu’il ne sort pas de l’établissement spécialisé, ni qu’il s’apprête à y entrer. On regarde sa montre, on fouille dans son sac ou son cartable, on donne des coups d’oeil appuyés vers l’angle du boulevard pour donner à comprendre qu’on attend l’autobus. Quand des regards se croisent, c’est en insistant sur le sens de cette attente compréhensible, normale et routinisée. Les regards s’interdisent toute complicité. Le corps voisin n’invite guère aux pensées vagabondes, aux vagabondages gestuels, c’est quelqu’un qu’il faut laisser de côté. La différence qui peut s’établir entre la société du sex-shop et la société de l’arrêt d’autobus ne tient pas qu’à la sexualité ici contenue, réservée, interdite, et là exprimée, étalée. C’est davantage un régime du rapport au corps qui distingue des formes d’existence. A l’arrêt de cet autobus, nos présences relèvent de l’abstraction. Tandis que dans la boutique spécia­lisée les présences photographiques relèvent de la fusion. »

Ce n’est évidemment pas de fusion qu’il s’agit dans notre cas, mais plutôt de morcellement, car les prostituées des boulevards ne forment pas une société. Les riverains, partagés entre l’exaspération agressive et la compassion de bon aloi, ne constituent pas non plus une unité de pensée et d’action. Nous allons le voir au travers de trois exemples qui montrent la diversité des Situations que recouvrent le désarroi, les plaintes exprimées et parfois les actions engagées par ceux qu’on appelle communément les riverains. S’ils apparaissent fréquemment dans la presse comme victimes, ils n’en sont pas moins acteurs et arti­sans d’une démocratie locale animée par une forme de contrôle social. Leurs soucis sont réels et les alliances avec la police et les pouvoirs publics locaux apparaissent bien fragiles. Aux rives des boulevards et du monde de la prostitution, se distribuent les cartes d’un jeu de démo­cratie locale. Sans règles formalisées, celui-ci renvoie à des responsa­bilités et des modes d’action atomisés.

La riposte des riverains : « politiques d’intimidation croisées à la Moskowa. »

Entre la porte de Saint-Ouen et la porte de Montmartre, la Moskowa désigne un secteur de restructuration urbaine qui comprend cinq îlots accolés à la rive sud du boulevard Ney. Les urbanistes ont puisé cette appellation dans la biographie du maréchal Ney (1769-1815), héros de la Grande Armée et « prince de la Moskowa ».

Les problèmes se concentrent autour de la rue Angélique Compoint et du passage Saint-Jules. Les habitants croisent dans un premier temps quatre travestis maghrébins qui ont pris leurs habitudes autour du pas­sage. Mais l’installation de filles de l’Est, principalement roumaines, entre les portes Montmartre et de Clignancourt, restreint leur ter­ritoire les travestis se rabattent alors sur la porte de Clichy. Ce changement annule le travail de quelques habitants qui parlent aux pros­titués et cherchent à instaurer un semblant de respect mutuel, lequel s’acquiert dans l’échange verbal, un bonjour bonsoir de voisinage. Avec les Roumaines, la barrière de la langue ajoute encore aux difficultés de communication. En décembre 2002, l’association Angélique et Jules écrit à la Mairie du XVIII° arrondissement. Une réunion est alors organisée entre les locataires, les bailleurs et les architectes coordonnateurs de l’opération. Dès janvier 2003, des maîtres—chiens surveillent à nouveau quotidienne­ment le quartier dès la fin de la journée et toute la nuit, pendant deux mois et demi. Des grilles sont installées à chaque entrée. De son côté, la SAGI, bailleur de l’îlot de la rue Bonnet, fait appel à une autre société de surveillance dont les agents croisent dans leurs tournées les vigiles engagés par la SEMIDEP. Les parades recherchées dans le registre classique des rondes de surveillance, des fermetures et des dissuasions sont autant de tentati­ves pour reconquérir un territoire de vie. Les dealers répondent par dif­férents tests, qui vont de la tentative de négociation à l’intimidation des maîtres-chiens. Les petites vengeances ne tardent pas. Dealers, toxicomanes et prostituées réagissent aux installations de sécurité par des actes de vandalisme.

Résidentes et hommes en état de désir à Marcadet Poissonniers.

A la Moskowa, il n’est pas seulement question de prostitution, mais aussi de petite criminalité et de toxicomanie de rue. C’est également le cas de l’allée Andrézieux, dans le XVIII° arrondissement, ensemble immobilier des années 1970 construit sur une parcelle de la SCNF. Dans les dernières années, les habitants ont été confrontés à des problè­mes de toxicomanie dans les jardins de la copropriété et les espaces communs des immeubles (squat, deal ou injections). L’installation de jeunes Africaines qui se prostituent, aux alentours de la station « Marca­det Poissonniers » relance les débats au sein de la résidence en 2002 et 2003. Au dire des locataires, la prostitution visible est récente (mai juin 2002) et les jeunes prostituées qui viennent s’installer en nombre ne restent que quelques mois (jusqu’en avril 2003). Il s’agit d’une tren­taine d’Africaines anglophones qui de jour et de nuit s’octroient le trot­toir des sorties de la station de métro Marcadet-Poissonniers jusqu’aux carrefours où se croisent les axes Ordener, Barbès et Ornano. Elles ont d’abord essaimé dans différentes rues du quartier avant de « disparaî­tre » de la vue des habitants. Quelques mois plus tard pourtant, ces marcheuses officient toujours en journée, mais de manière plus discrète.

Là encore, ce n’est pas tant la prostitution de rue qui dérange, qu’un de ses effets directs, la présence continue d’hommes seuls, dans ce cas une population majoritairement maghrébine et africaine du quartier, « des hommes en état de désir » qui ne tranquillisent pas les jeunes femmes et les adolescentes du voisinage, celles-ci ayant peur d’être suivies. L’apparition de prostituées aux limites du quartier réveille d’anciennes peurs traditionnelles, un sentiment d’insécurité d’autant plus marqué qu’il va de la rue à la porte du logement (car des toxico­manes ont pu y être vus à un moment donné). Dans cette perception d’un danger potentiel se confondent pêle-mêle prostitution, proxéné­tisme, toxicomanie, pervers sexuels ou violeurs. Des passes, des bagarres et parfois des agressions se déroulent au scinde la résidence. Les violences vécues par les prostituées sont alors projetées et symbo­liquement endossées par les habitantes, à qui « cela pourrait aussi arri­ver ». La fermeture des jardins, conseillée par la police, s’avère peu efficace et les barbelés dans les fourrés restent diversement appréciés des résidents, comme si les problèmes de toxicomanie et de prostitu­tion finissaient par se matérialiser dans leur paysage quotidien.

Une confrontation atypique sur les boulevards Est.

Les « riverains » ne sont pas que des adultes responsables engagés dans des associations, présents pour défendre leurs intérêts lors des réunions de quartier et investis d’une certaine idée de l’engagement citoyen. Au début de l’année 2002, entre les portes des Lilas et de Bagnolet, le boulevard Mortier est le théâtre d’une confrontation à multiples protagonistes, prostituées, proxénètes, jeunes riverains et policiers. Environ dix femmes africaines occupent alors une partie du boulevard proche de la porte des Lilas. L’apparition d’un groupe de filles de l’Est, Albanaises et Roumaines, qui remontent depuis la porte de Bagnolet, provoque une véritable guerre de territoire. Les habitants, exaspérés par les nombreuses bagarres, multiplient, plaintes et péti­tions qui n’aboutissent pas à un retour au calme. Les jeunes d’une cité voisine vont alors exercer une pression en malmenant les prostituées roumaines qui travaillent en journée. Il s’ensuit une sorte de négociation engagée par les proxénètes roumains qui cherchent à acheter les jeunes de la cité, allant jusqu’à leur proposer de l’argent pour qu’ils surveillent eux-mêmes les filles. Voici les extraits d’un entretien avec Ahmed, 19 ans, qui vit dans le quartier. Nous n’avons pu vérifier la véracité des événements qu’il nous a relatés ni la concordance des dates. L’histoire commence au début de l’année 2000, quand les pros­tituées nigérianes et Sierra Léonaises, tentent d’étendre leur territoire depuis la porte des Lilas elle investissent alors le boulevard jusqu’aux premiers immeubles de la cité.

« Elles connaissaient leurs limites, et elles les respec­taient. Il y avait une grande Africaine qui gérait toutes les autres, qui faisait la loi. Les filles ne venaient pas au pied des immeubles. Et puis, elles sont descendues de la porte des Lilas jusqu’à la cité, parce quelles étaient de plus cri plus nombreuses. Elles sont d’abord deux, elles guettent le terrain, elles sentent les ambiances, en fait, elles testent le passage. Et puis, en quelques semaines, elles sont dix, puis une vingtaine à la fin. Mais en fait, les Blacks, elles étaient cool, on parlait ave elles. »

Les jeunes imposent leur ordre en aménageant leur propre sys­tème de domination, une forme de contrôle localisé. À cela s’ajoute une violente bagarre entre les Roumaines et les Africaines précédem­ment installées. Chaque camp est rejoint par des prostituées qui exer­cent aux portes des Lilas et de Bagnolet. Ni les proxénètes ni la police n’interviennent alors directement, ou du moins visiblement. L’histoire se termine tragiquement. Selon Ahmed, l’Africaine qui gérait et pla­çait les filles sur le boulevard est retrouvée morte quelques jours après, non loin de son appartement de la porte de la Chapelle, qu’il connaît pour s’y être déjà rendu. Les Africaines se rabattent alors vers la porte des Lilas et plusieurs d’entre elles regagnent la porte d’Aubervilliers. Les filles de l’Est, moins nombreuses à la suite de ces événements, res­tent dans le voisinage de la porte de Bagnolet. Cette chronique ordinaire des boulevards montre combien des ado­lescents de toutes origines peuvent se trouver proches du milieu de la prostitution et le percevoir comme un lieu d’exercice d’une domination sexuelle mais aussi comme un monde consommable dont la visite fait partie des loisirs de groupe en soirée. Cette proximité est également perceptible dans le Bois de Boulogne. où l’allée de la Reine Marguerite est fréquentée par des bandes de jeunes garçons. Au cours de l’entre­tien, Ahmed nous rapporte une expression qui résume le déroulement d’une bonne soirée. « Une crêpe, un joint, un tapin. » Cette relation au monde de la prostitution est ambivalente, car les jeunes maintiennent des relations avec les jeunes prostituées qui sont la lois protectrices et violentes. La proximité est parfois telle que le proxénétisme peut devenir un moyen comme un autre pour « faire de l’argent ».

Prostitution et environnement urbain, de Lille à Paris.

A une heure de Paris, Lille fait figure de cas particulier l’échelle de la ville, Sa situation européenne et l’histoire récente des lieux de prostitution fout que la situation est mieux préhensible pour une ana­lyse d’ensemble. Nous avons pu y observer une prostitution locale­ment inscrite si on la compare à la situation parisienne, globale et mondialisée. Le cas lillois permet de mieux comprendre les stratégies développées par les personnes prostituées pour occuper et maintenir des lieux de travail, face aux outils des pouvoirs publics pour au moins les déplacer, au mieux pour les faire disparaître de l’espace public.

A Lille donc, la prostitution se maintient en centre urbain, dans des quartiers commerçants et résidentiels, à l’inverse de la plupart des vil­les moyennes où elle tend à se développer sur des axes routiers de péri­phérie. Le territoire investi se limite théoriquement à quelques rues et boulevards, ce qui facilite le travail de l’association EntrActes 311, qui assure des tournées de nuit en bus et des permanences dans un local ouvert quotidiennement en journée, situé à la jonction de deux quar­tiers de prostitution. Ce local offre un lieu de négociation et de trans­fert des informations, les habitants et commerçants ayant la possibilité de s’adresser aux bénévoles en qui les prostituées ont confiance. Nous assistons un jour à une discussion au sujet d’un café tabac que les fem­mes du Vieux Lille fréquentent parce que le patron autorise l’usage des toilettes. Djamila raconte que l’une d’entre elles y a abandonné une seringue usagée, provoquant la colère du cafetier. Cet écart est unanimement condamné parce qu’il transgresse les règles de conduite qui leur assurent la bienveillance de certains commerçants. « Autre­fois, ça n’arrivait pas », conclut l’une d’elles. L’information est rapi­dement communiquée. Il est probable que l’incident fera l’objet d’une réparation auprès du cafetier ou d’un recadrage de la coupable.

Cette vigilance n’est pas sans raison. D’après les témoignages recueillis, les prostituées lilloises ont subi une forte répression policière au cours de l’année 1998. Elle visait à déplacer les femmes du Vieux Lille vers le « Bois de Boulogne », ce qu’elles redoutent plus que tout, encore aujourd’hui, car ce parc fortifié, isolé de la ville par un canal, est aussi fréquenté par des échangistes, mais surtout par des toxicomanes, des dealers et des marginaux. Il est perçu comme un espace de reléga­tion où elles risquent leur vie. Affichée dans le local, une charte signée du collectif des personnes prostituées fait état de cette crainte et dicte des règles de conduite en autant de formules restrictives.

« Afin d’éviter de se retrouver au Bois de Boulogne, lieu insécurisant, il est nécessaire que chacun d’entre nous respecte ces recommandations. Ne pas jeter les préservatifs dans les parkings. Ne pas faire de tapage en journée et durant la nuit. Ne pas travailler devant le Palais de Justice. Rester à sa place. Ne pas avoir de rapports avec le client devant et à l’intérieur des immeubles. Respecter les habitants du quartier, les passants et les enfants. Ne pas voler et agresser les clients. Ne pas travailler devant les écoles et les lieux publics. Ne pas jeter les seringues sur la voie publique. »

Mais à Lille, les territoires prostitutionnels ont moins évolué du fait de répressions policières, que de projets d’urbanisme. Peut-on assimi­ler la rénovation urbaine ou le développement immobilier à des outils explicites de lutte contre la prostitution. ? Plusieurs caractères de l’espace intéressent en effet de la même manière les prostituées et les urbanistes ou les promoteurs immobiliers la proximité de grands réseaux et une bonne accessibilité automobile, la proximité relative d’un grand centre urbain ou d’un pôle d’activités, enfin la présence de terrains inoccupés, disponibles et de préférence publics, pour des rai­sons évidemment différentes. Dans certains secteurs urbains, l’activité prostitu­tionnelle occupe de façon transitoire des parkings, des terrains vagues ou des zones en chantier, dont la vocation et le statut restent indéfinis jusqu’à ce que leur valeur immobilière génère un projet de rénovation d’initiative publique ou privée. Le quartier de la Moskowa à Paris illustre ces occupations sursitaires. Dans de nombreuses villes européennes, la prostitution est plus tolérée et perdure dans des quartiers en mutation, peu aménagés et habités par une population modeste ou défavorisée, des territoires dits à requalifier dans les documents d’urbanisme. Elle maintient une certaine image sociale du quartier, une connotation qui a des effets économiques stagnants, sans générer une image complète­ment négative. Cette situation d’équilibre peut être à tous moments menacés. A Paris, les boulevards des Maréchaux nord, sont bien pour certains, des espaces urbains, transitoires à vocations indéfinies. De la porte de Champerret à celle de la Villette, nous avons noté la variation de densité prostitutionnelle qui accompagne la dégrada­tion du paysage. La partie la plus cossue du boulevard Berthier est moins marquée par la prostitution que d’autres portions plus dis­qualifiées des Maréchaux. En revanche, dire, que les prostituées dévalorisent les quartiers où elles s’installent n’est pas toujours vraie avenue Foch ou rue Saint- Denis , l’ancrage prostitutionnel semble suffisamment fort et intégré pour qu’il n’ait pas d’implica­tion négative sur l’image sociale du quartier et donc sur sa valeur immobilière,

Questions de visibilités.

La prostitution et ses évolutions dans la ville renvoient, nous l’avons vu, à des conflits d’occupation de l’espace. Sur le terrain comme dans les discours et les représentations, la visibilité est l’enjeu du conflit. Les descentes sur le trottoir des riverains décidés à chasser le client fonctionnent comme un signal d’alarme à l’échelle sociale, non pas du phénomène prostitutionnel en lui-même, mais de la menace qu’il représente dans certains environnements urbains et résidentiels où la visibilité pose problème. La visibilité peut être comprise de plusieurs manières. Elle est à la fois « commerciale » et facteur de sécurité ou de risque pour les per­sonnes prostituées. Moins le lieu est visible, plus il est relégué, plus le risque d’agression est fort (inversement, des prostituées cherchant à s’affranchir de proxénètes doivent rechercher des emplacements moins visibles et moins contrôlés). Elle est gênante et dérangeante pour les habitants. Cette gêne varie considérablement selon les lieux et leur signification sociale. La présence de prostituées, quelles que soient leur tenue et leur attitude, est jugée particulièrement outrancière à proximité des écoles, des collèges ou des universités, où elle indigne à la fois les parents et les riverains, tous deux dépositaires d’une géogra­phie morale et hiérarchisée de la ville, dont les établissements scolai­res occupent le sommet.

En revanche, la visibilité des personnes prostituées est une condi­tion nécessaire pour les travailleurs sociaux et les associations. Elle permet également la surveillance de la police et favorise les interventions d’assistance. Prendre la visibilité comme objet de répres­sion (comme c’est le cas pour la verbalisation des racolages passif et actif), sans en comprendre les différentes facettes (accessibilité, signalement, contrôle et protection) contribue à renforcer une atti­tude institutionnelle qui vise à « ne pas voir » en prenant le risque de déplacer l’activité prostitutionnelle vers des territoires moins accessibles, plus secrets et plus dangereux. De ce point de vue, les territoires prostitutionnels occupent pour certains des champs morts, qui sont autant d’espaces retirés, peu ou pas visibles, isolés de la ville et d’autres lieux de prostitution, à l’écart des tournées des asso­ciations.

Une question d’invisibilité se pose également, celle des proxénètes ou organisations qui protègent ou exploitent des hommes ou des fem­mes prostitués. Le proxénétisme est la zone la plus sombre et la moins connue du monde prostitutionnel. Sur le terrain, nous avons parfois repéré une voiture qui dépose ou vient rechercher une femme, surveiller, par quel­ques guetteurs qui stationnent sur le trottoir. Savoir si une personne prostituée est libre ou non n’est pas chose facile, même après plusieurs entrevues. Le proxénète est une figure invisible et floue, symbolique­ment très chargée, qui masque non pas une réalité mais plusieurs visa­ges. Il y a sans doute autant de formes de proxénétisme qu’il y a de formes de prostitution. On trouve à une extrémité le petit ami, le pro­tecteur, ou le souteneur, celui qui offre un service de sécurité ou qui travaille pour la prostituée, attaque une concurrente ou surveille le ter­ritoire de plusieurs femmes. A l’autre extrémité, la traite des êtres humains est aussi une réalité. Il est vrai que notre observation de ter­rain nous a laissés bredouilles sur le thème de la relation entre prosti­tuées et proxénètes. Toutefois, si le proxénète reste invisible aux yeux du chercheur, on peut douter qu’il le soit de la police ou des autres figures de la rue. Dealers ou bandes de jeunes, avec qui il partage une loi du silence.

Symbolique et imaginaire des lieux.

Dans l’imaginaire occidental, la ville est le creuset de la civilisation et du progrès social. En tant que carrefour du commerce et de l’échange, lieu de brassage ethnique et de promiscuité sociale, elle est aussi un terrain pour la corruption, la décadence ou la perversité. Dès lors que des écarts moraux se structurent comme des systèmes géné­rateurs de profits ou s’établissent dans des lieux identifiables. La métropole moderne apparaît comme génératrice de criminalité, grande ou petite, organisée ou crapuleuse. Aux frontières de la légalité et de la tolérance sociale, la prostitution sert toujours à fabriquer des repré­sentations qui perpétuent cette mythologie des périls, plus encore lors­que des corps, des rapports de sexe et de domination sont enjeu. A Paris, l’arrivée des Africaines puis des filles de l’Est reste le grand bouleversement des dernières années. Il prend parfois une résonance mythique et porte de nombreuses angoisses autant chez les personnes prostituées elles-mêmes que dans la société élargie.

La fin du XX° siècle a été marquée par certaines prises de cons­cience la considération et la reconnaissance d’une prostitution mas­culine transgenre, la place d’lnternet dans les pratiques et les échanges sexuels, l’indignation face à la découverte de réseaux de prostitution et de filières internationales qui existaient pourtant auparavant. La prostitution d’autrefois, celle des maisons closes et des quartiers réser­vés, reste associée aux plaisirs de « la vie parisienne » avec la figure romanesque de la prostituée traditionnelle qui sait en imposer. La prostitution contemporaine serait aujourd’hui repoussée vers un pôle symbolique négatif. Exploitation des femmes, violences sexuelles, criminalité organisée, indignité et misère sociale. Deux conceptions communément répandues, l’une nostalgique et l’autre victimisante, concourent ainsi dans leurs approximations respectives à enfermer les personnes prostituées dans des représentations imposées. Ces recons­tructions historiques font pourtant l’impasse sur certains points. La violence, l’exploitation et la criminalité ne sont pas caractéristiques de notre période contemporaine, elles agissaient aussi aux « âges d’or » de la prostitution. Avec ce voile noir sur la figure de la prostituée, c’est aussi l’imaginaire des lieux qui s’assombrit. Ces lieux que nous avons parcourus ne sont pas tous des aires de misère sociale. Nous avons pu y trouver une sociabilité riche et spécifique, avec ses formes d’humour et de malheur, de résistance et de résignation, d’amitiés ou d’indiffé­rences, qui humanisent des situations difficiles, qu’elles soient subies ou choisies.

Les boulevards Est de Paris, et la cité de la porte des Lilas sont tenues par les ado­lescents du quartier. La porte Dauphine spécialisée pour la prostitu­tion des garçons et des travestis ont peu à voir avec la densité pluri­ethnique des frontières de la banlieue nord ces lieux ressemblent encore moins, dans les représentations et les pratiques, à l’ancien modèle intégré de la rue Saint- Denis , figure séculaire de la rue chaude. Le cadre esthétique et la charge symbolique des lieux condi­tionnent souvent les attitudes des clients face à la prostituée. La rue Saint- Denis draine une clientèle majoritaire d’hommes hésitants, pas­sifs et voyeurs. Toujours en position d’une improbable attente, ils adoptent une attitude de docile immobilité face aux prostituées qui feignent de les ignorer. Selon elles, certains hommes ne montent jamais, ils aiment être là et regarder, hypnotisés par l’effet de lieu. En s’affichant avec assurance, les femmes de Saint- Denis maîtrisent la rue. Inversement, les espaces les plus relégués de la ceinture des Maréchaux renvoient symboliquement à une prostitution plus précaire et plus risquée. Des attitudes arrogantes ou violentes de la part des clients y sont davantage noyées.

Dans une rue proche de la gare Saint-Lazare, nous avons pu percevoir la vulnérabilité d’une prostituée croisée à l’écart de son lieu de travail, face à un homme seul, en l’occurrence le chercheur. Être reconnue comme prostituée est une épreuve et un risque, d’où le partage, symbolique et géographique, strictement entre activité prostitutionnelle et vie privée. L’espace de la prostitution se serait donc éloigné d’une forme dense, intégrée à la ville dans des lieux de proximité et de recouvre­ment d’activités citadines, à une autre forme plus diffuse, située et repoussée aux frontières ou au ban de la ville, un ensemble discontinu de petites territoires et de lieux satellites comme répartis en nuages. Ce n’est pas que les anciens lieux ne présentaient aucun péril, trais dans leurs agencements matériels (coins de rue, portes et embrasures, passages, cours), ils permettaient des reculs, des protections de proxi­mité, des relations ordinaires à la matérialité de la ville et aux gens.

Pour l’homme à la recherche d’une transaction sexuelle, la fréquen­tation d’espaces symboliquement périphériques ou marginaux ren­force la charge d’excitation d’une présence illicite, un plaisir d’être là où il ne devrait pas être. Des clients jouissent de l’identité illégitime et négative qu’ils donnent au lieu de prostitution d’autant plus qu’ils ont leur propre spatialisation légitime et centrale, à laquelle ils retour­neront, pour reprendre le concept d’Angie Hart. Celle-ci note que des clients retraités ou sans emploi formel dont le temps n’est pas compté, donnent une identité positive aux lieux de prostitution et au temps qu’ils y passent, proche du temps des loisirs dans la description qu’ils peuvent en faire. Pour eux, le lieu de prostitution petit prendre une importance considérable et refléter un pôle d’identification périphéri­que par rapport à un pôle d’identification central que constitue la famille mononucléaire, auquel, pour différentes raisons, ils ne sont pas liés ou dont ils sont privés. En quelque sorte, le lieu de prostitution peut apparaître comme un espace positif d’existence sociale pour le célibataire, le retraité ou le sans famille.

La prostitution reste aujourd’hui perçue comme l’un des dysfonc­tionnements sociaux communément attachés aux grandes villes, enga­geant des discours sur la dignité humaine, la victimisation des femmes, la moralité supposée de l’espace public. La prostitution visible est considérée comme un désordre urbain condamnable, mais plus généralement elle est une atteinte à la représentation d’une réalité sociale idéale, où les rapports sexuels ne feraient pas l’objet de com­merce et de services tarifés, où des rapports de pouvoir et de domina­tion ne se montreraient pas avec tant de crudité, et de violence et où il n’y aurait pas de victime si facile à désigner. Les effets conjugués de la mondialisation, la prise de conscience d’un tourisme sexuel inter­continental et l’accentuation des phénomènes migratoires liés à la prostitution ont aussi laissé s’imprimer un visage mondialisé du com­merce sexuel, comme un des avatars de la « ville générique », où la prostitution de rue devient une scène classique et renvoie à l’image uniformisée de l’urbanisation capitaliste. La question n’est pas ici d’opposer mais de faire interagir ces échel­les, de plaider la prise en compte des contextes locaux dans le partage des expériences entre pays. S’il semble qu’il y ait bien plus de simili­tudes que de différences dans les situations vécues, la manière de les rapporter ou de les inscrire dans une problématique politique varie considérablement. De mêmes faits objectifs observés peuvent conduire à des prises de décision différentes selon les pays, les cultu­res et les systèmes politiques ou, plus rarement, selon la mobilisation des personnes prostituées et leur capacité à entrer dans le débat public, dans la mesure où ce dernier peut accepter les prostituées comme un groupe et si éclaté soit-il, entendre ses paroles.

L’observation des lieux et de leurs évolutions met finalement en exergue des formes de confinement ou de territorialisation non dites, en ce sens qu’elles rendent compte de mécanismes informels de partage et de séparation, de confinement et de relégation. Au-delà du récent changement législatif, le processus semble couvrir plusieurs décennies et ce principe de dissémination dans des espaces de moindre visibilité publique participe d’une nouvelle géographie morale du monde urbain. Les lieux de prostitution semblent pourtant s’y mainte­nir, changer de forme et se répartir autour des villes comme des essaims de nuages, labiles et mobiles, mais saturés de risques et d’incertitude.

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