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Dix-neuf minutes pour mourir ! aux Etats-Unis d’Amérique.

Je suis pour la peine de mort, mais aux USA, c’est de la barbarie...

Vendredi 22 septembre 2006, par Paul Vaurs // Le Monde

Deux soupirs brefs, les paupières qui papillotent, puis un bâillement, quand
la première injection de sédatif pénètre ses veines : voilà ce que furent
les affres de l’agonie pour Donald Beardslee, triple meurtrier, exécuté le
matin du 19 janvier dans la prison de San Quentin. À partir du moment où il
a été laissé seul dans la chambre de la mort couleur verte de pomme, à 0 h
18, après avoir été raccordé aux cathéters intraveineux qui devaient lui
injecter les trois doses de poison, jusqu’à la seconde où il a été déclaré
mort, onze minutes plus tard, Beardslee est resté presque aussi immobile qu’un
homme déjà décédé. Tout s’est passé comme dans le manuel, à l’exception d’un
léger hic : Il a fallu un peu plus de temps que d’habitude pour lui insérer
les cathéters dans les bras.

Sa fin, quant à elle, ne faisait aucun doute. La peine capitale
a été rétablie en Californie en 1992 à l’issue d’un moratoire de vingt-cinq
ans. Après onze exécutions (deux par gaz et neuf par injection), l’équipe
des bourreaux de San Quentin est désormais rodée à la sinistre procédure.
Elle sait se montrer efficace et persévérante à défaut d’être ponctuelle.

Le drame du 19 a commencé deux minutes après minuit, quand la
porte de la chambre de la mort s’est ouverte avec un bruit métallique,
donnant sur un enclos de 2,25 mètres aux vitres blindées, et que cinq
gardiens y ont fait entrer l’assassin de 61 ans. Invisible derrière les
parois de la chambre, quelqu’un a lu à voix haute l’acte de condamnation à
mort de Beardslee.

Au début, il est resté stoïque. Mais dès que ses yeux se sont
posés sur la civière verdâtre digne d’un hôpital, l’espace d’un instant, l’ombre
d’un souci, d’une angoisse peut-être, ont assombri ses traits. Pour être
aussitôt remplacé par cette expression vide, impassible, qu’il arborait en
arrivant. Mal à l’aise - la pièce exiguë, presque entièrement occupée par la
civière - les gardiens ont attaché le détenu trapu au moyen de sangles aux
épaules, en travers de la poitrine, aux genoux et aux chevilles. À minuit,
ils étaient prêts à enfoncer les aiguilles mortelles dans ses bras.

L’assistance se composait de trente personnes : treize
journalistes, un avocat et la conseillère spirituelle de Beardslee, trois
proches de ses victimes et douze « responsables », sans autre précision,
invités par l’État ou le directeur de l’établissement pénitentiaire. Tous,
debout ou assis se tenaient, muets, dans la salle d’observation
semi-circulaire qui entourait l’octogone de la chambre d’exécution. Qu’ils
prononcent un seul mot, poussent un soupir un peu fort, et ils auraient été
évacués de la salle par les gardiens. Mais alors que les minutes
commençaient à s’égrener, une tension palpable monta lentement dans la pièce
sans fenêtres.

Le long du mur est, une femme en manteau rouge restait les bras
croisés fermement contre sa poitrine, ne les décroisant qu’une seule fois
pour se masquer le visage des mains, comme pour prier. Près d’elle, une
autre femme aux cheveux noirs frisottés se mordait les lèvres. Elle aussi
croisait les bras, puis les décroisa pour se tenir poings serrés à la
taille. Sur le mur nord, un homme en chapeau noir portant un bouc blanc
contemplait le vide, raide et les yeux écarquillés, les mains croisées
devant lui. À ses côtés, une femme blonde représentant le bureau du
procureur, une main posée sur sa gorge, se mordillait rageusement un doigt.
Difficile de savoir qui était qui. Chacun évitait le regard des autres. Seul
son à perturber la tension, des quintes de toux, sèches, nerveuses.

Beardslee se trouvait là parce qu’en 1981 il avait étranglé et
tailladé Stacey Benjamin, une jeune fille de 19 ans, et avait abattu au
fusil de chasse son amie de 23 ans Patty Gelding, qu’il avait toutes deux
attirées dans son appartement de Redwood City sous prétexte de régler une
histoire de dette liée à la drogue. Vingt-quatre ans plus tard, le frère de
Stacey Benjamin, T. Tom Amundsen, semblait plus furieux que jamais. Sa
colère donnait l’impression d’irradier quand il s’assit à moins de 1,5 mètre
de la rampe et du visage de Beardsleed.

Amundsen, sergent artilleur dans les marines, qui peut vous
raconter comment il tuait des ennemis au Vietnam, n’a pas bougé d’un pouce
du début à la fin. Ils n’étaient que trois proches des victimes de Beardslee
dans la pièce : lui et deux de ses cousins. Personne n’était venu pour Patty
Gelding. Amundsen a gardé ses yeux rivés tels des lasers sur le mourant.
Allongé sur la civière, en chemise bleue et pantalon de coton de la même
couleur, Beardslee n’avait pas l’air d’un tueur. Mais après tout, qui en a l’air
 ? Des décennies passées en isolement presque total dans le couloir de la
mort finissent par adoucir des hommes comme Beardslee. Si longtemps privés
de lumière du jour, leurs traits prennent une teinte pâle qui leur confère
une aura qu’ils n’avaient guère le jour de leur incarcération.

À l’époque, quand il avait été interpellé par la police, il
portait une épaisse crinière de cheveux noirs, une barbe broussailleuse, et
ses yeux avaient fusillé l’objectif avec une rage effrayante lorsqu’on avait
enregistré son identité. Ce mercredi-là, à San Quentin, ses cheveux noirs,
légèrement grisonnants sur les tempes, étaient coupés court, soigneusement
coiffés en arrière et gominés, et il n’avait plus qu’une moustache grise
bien taillée. Il avait passé son dernier jour à s’entretenir paisiblement
avec Margaret Harrell, sa conseillère spirituelle, refusant son dernier
repas au profit d’une calme méditation. Il n’a fait aucune dernière
déclaration. Désormais, contemplant le monde derrière de grandes lunettes
cerclées de métal argenté, il ressemblait plus à un instituteur qu’au
monstre qui avait assassiné deux femmes ainsi qu’une autre avant elles, dans
le Missouri.

De minuit à 0 h 16, deux gardiens ont passé leur temps à essayer
de trouver où enfoncer leurs aiguilles, et ce fut là la seule complication.
Le cathéter du bras droit fut fixé en cinq minutes, ce qui est à peu près
normal. Puis ils ont sondé son bras gauche en quête d’une veine qu’ils
pensaient percer aisément, en vain. Il leur a fallu onze minutes pour fixer
l’appareillage sur un emplacement secondaire, soit deux fois plus que pour
la plupart des exécutions. Mais jamais Beardslee n’a bougé ni parlé tandis
que le métal lui perçait la peau encore et encore. Pas plus que les
gardiens, bien que leurs mâchoires, progressivement, se soient serrées alors
qu’ils comprenaient sans doute que la procédure commençait à traîner en
longueur. Quand, enfin, un gardien réussit à enfoncer la seconde aiguille,
la femme aux cheveux noirs frisés, les yeux agrandis par la peur, pressa son
poing contre ses lèvres.

Après avoir ficelé ses bras à la civière si étroitement qu’on aurait dit une
momie, ils firent pivoter le condamné à 90° sur la droite et quittèrent la
pièce. À 0 h 18, les injections commencèrent. D’abord du pentothal de sodium
pour l’endormir, puis du bromure de pancuronium pour bloquer sa respiration
et enfin du chlorure de potassium pour que son cour s’arrête.

Il est impossible de dire quand exactement le poison est passé dans les
tuyaux qui, serpentant dans la chambre d’exécution disparaissaient par un
trou dans le mur. Des mains invisibles actionnaient les commandes. Seul le
mourant lui-même laissait voir qu’il se passait quelque chose. Sa poitrine s’est
soulevée à 0 h 18, deux courtes respirations, comme pour dire : « C’est
parti, finissons-en ». Ses paupières ont papilloté, ses yeux se sont ouvert
un bref instant. Deux minutes plus tard, il bâilla, puis passa sa langue à
deux reprises sur ses lèvres. Ensuite, l’exécution suivit très exactement
son cours, comme chacune des huit précédentes injections létales effectuées
depuis 1996. De rouge, son visage est passé au bleu foncé, grisâtre. Sa
respiration, lentement, a cessé. Après 0 h 21, il bougea plus un seul
muscle. À 0 h 29, c’était terminé. Soit une minute plus tôt qu’en 2002, pour
Stephen Wayne Anderson, le dernier condamné à mort exécuté avant lui par
injection à San Quentin. Mais la procédure elle-même avait duré près de deux
fois plus longtemps que la plupart des autres.

Chacune des onze minutes qu’a duré la mise en place des
cathéters s’est écoulée dans un silence presque complet parmi l’assistance,
seulement rompu par une toux nerveuse. Et une curieuse anomalie, une minute
avant la mort de Beardslee : Michelle Durand, journaliste au San Mateo Daily
Journal, s’est évanouie, non d’horreur, mais à cause de la faim et de la
chaleur étouffante conjuguées. « C’est la dernière fois que j’oublie de
remanger après le petit déjeuner », avoua-t-elle, penaude, une fois sortie.

La seule façon de savoir que l’exécution était terminée fut
quand quelqu’un, toujours invisible, glissa un papier à un gardien par un
judas dans la chambre d’exécution. Il était 0 h 30. Beardslee fut « déclaré
mort » par un fonctionnaire dont la voix atone déchira le silence des murs
stériles. Pas un témoin ne bougea pendant les trente secondes qui suivirent.
Puis une demi-douzaine de gardiens commença à nous faire sortir. En deux
minutes, la salle était vide, abandonnant le cadavre de Beardslee sur sa
civière. Seul.

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