Dix ans de jeûne solitaire aux INDES.

Le 4 novembre 2009, Irom Sharmila est entrée dans sa dixième année de lutte, avec une grève de la faim.

Samedi 1er mai 2010 // Le Monde

La jeune femme poursuit sa grève, afin d’obtenir l’abrogation de l’Armed forces Special Powers Act (AFSPA, loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées). Cette loi, qui donne d’immenses pouvoirs à l’armée, a été imposée dans l’État du Manipur et dans les autres États du nord-est de l’Inde depuis 1980 afin de combattre les mouvements sécessionnistes de la région. Irom Sharmila est maintenue en vie de force, au moyen d’un tube que l’État indien lui a enfoncé dans le nez.

La première fois que je l’ai rencontrée, c’était en novembre 2006, à New Delhi. Comment vous expliquer ? Ce n’est pas une punition, c’est mon devoir... La phrase est obsédante, tout comme la voix qui la prononce. Une voix magnétique par sa puissance morale. Une femme frêle au teint clair, allongée sur un lit d’hôpital. Une tête, sous des boucles brunes décoiffées. Un tube de plastique lui sort du nez. Des yeux en amande, attentifs. Des mains propres et fines. Vous êtes devant une personne absolument unique dans l’histoire mondiale de la protestation politique.

À présent, en ce début d’année 2010, cela fait plus de neuf ans qu’Irom Sharmila n’a rien ne bu ni mangé. Elle se lave les dents avec un coton sec et les lèvres avec de l’alcool pour qu’aucune goutte d’eau ne puisse rompre son jeûne. Son corps est dévasté. Ses menstruations ont cessé. Mais elle est déterminée. Dès qu’elle le peut, elle retire le tube de son nez. La loi contre laquelle elle se bat autorisée l’armée à arrêter ou à tirer sur toute personne suspectée d’avoir commis ou d’être sur le point de commettre une infraction à la loi (et de perturber ainsi l’ordre public). Depuis son entrée en vigueur, des milliers de personnes ont été tuées par les forces de l’ordre en garnison au Manipur. Rien que pour les onze premiers mois de l’année 2009, le chiffre officiel ne s’élève à 265 morts. Mais, selon les défenseurs des droits de l’homme, le nombre réel des victimes dépasserait les 300. Loin de faire rentrer les insurgés dans les rangs, l’AFSPA a fait naître un ressentiment bouillonnant à travers le pays. Lorsque la loi a été imposée, il n’y avait au Manipur que quatre groupes sécessionnistes rebelles. Aujourd’hui, on en compte quarante.

Pour la jeune Irom Sharmila, les choses ont pris un tour décisif au début du mois de novembre 2000. Le 1er novembre, un groupe d’insurgés attaquait un bataillon de fusiliers de l’Assam (les Assam Rifles, une unité paramilitaire placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur indien). Le lendemain, le 2 novembre, les militaires ripostaient en tirant sur dix civils innocents à un arrêt d’autobus, à Malom, quartier ouest d’Imphal, au centre du Manipur. Le 3 novembre, la presse locale publiait les photos des cadavres, dont ceux d’une femme de 62 ans, Leisangbam Ibetomi, et d’un garçon de 18 ans, Sinam Chandramani. Profondément choquée, Irom Sharmila, alors âgée de 28 ans, entame le 4 novembre une grève de la faim.

Les habitants du Manipur l’appellent « le Juste ». Benjamine d’un employé illettré d’une clinique vétérinaire d’Imphal, la capitale du Manipur, Sharmila a toujours été une enfant solitaire, une présence discrète. Huit frères et sœurs l’ont précédée. De 2000 à 2006, Irom Sharmila est isolée dans une chambre à l’hôpital JN d’Imphal, en état d’arrestation (elle a été inculpée de tentative de suicide, une infraction prévue par l’article 309 du Code pénal indien). Chaque fois qu’elle est relâchée, elle arrache le tube de sa narine et reprend sa grève de la faim ; elle est alors de nouveau arrêtée pour tentative de suicide, et ainsi de suite. Irom Sharmila a donc décidé de déplacer son combat à New Delhi. À leur arrivée, le 3 octobre 2006, son frère et elles ont campé trois jours devant le Jantar Mantar (observatoire astronomique de la capitale, devant lequel se déroulent souvent les manifestations). En pleine nuit, l’État l’a de nouveau arrêtée. De l’hôpital, elle a écrit trois lettres enflammées au Premier ministre indien, au président et au ministre de l’intérieur. Aucune réponse. Si elle avait détourné un avion, peut-être l’État aurait-il été plus prompt à lui répondre ?

En un sens, la force de l’histoire d’Irom Sharmila tient à la spontanéité de sa démarche. La jeune Indienne n’est pas là pour représenter un mouvement politique organisé. Et ceux qui sont à la recherche de discours charismatiques ou d’un élan empreint d’héroïsme préfabriqué sont désappointés en voyant cette femme tranquille, alitée dans la chambre 57 de la nouvelle aile privée de l’hôpital AJIMS de New Delhi (où on l’avait installée en 2006) . Le satÿagraha (« étreinte de la vérité », résistance non-violente teintée de spiritualité théorisée par Gandhi) de cette femme n’est pas une construction intellectuelle. C’est une réponse éminemment humaine à la spirale de mort et de violence qu’elle a observée autour d’elle. Presque une intuition spirituelle. J’ai été choquée par les images des morts de Malom en première page des journaux, a-t-elle un jour déclaré. J’étais en train de me rendre à un rassemblement pour la paix, et j’ai compris que nous resterions impuissants face aux violations des forces de l’ordre. J’ai alors décidé d’arrêter de manger. Le 4 novembre 2000, Irom Sharmila a demandé la bénédiction de sa mère, Irom Shakhi. « Tu parviendras à ton but », lui a assuré celle-ci, avant de se détourner stoïquement. Depuis ce jour, bien que Sharmila ait été incarcérée à Imphal, accessible à pied depuis la maison de sa mère, les deux femmes ne se sont jamais revues. Lorsqu’on lui demande s’il est dur pour elle de ne pas avoir de contact avec sa mère, Sharmila répond : "Pas tellement", puis marque une pause avant de poursuivre : "Parce que chacun de nous vient au monde avec une tâche à accomplir. Et nous arrivons seuls."

Pour le reste, à raison de quatre-à-cinq heures chaque jour, elle pratique le yoga, qu’elle a appris toute seule, pour s’aider à "conserver un équilibré entre son corps et son esprit" — les médecins vous diront que son jeûne est un miracle médical. Sa détermination inspire l’humilité. Elle n’inflige rien à mon corps. Je ne sais pas ce que sera mon avenir ; cela dépend de la volonté de Dieu. La discipline et l’enthousiasme peuvent nous permettre d’accomplir de grandes choses. Le voyage à Delhi s’est avéré vain. Aujourd’hui, en 2010, alors qu’Irom Sharmila, revenue au Manipur, est dans sa dixième année de jeûne, elle est alitée dans une cellule crasseuse d’un hôpital d’Imphal, comme une vulgaire criminelle. L’incapacité du pays à reconnaître le satyagraha historique d’Irom Sharmila est symptomatique de la léthargie qui mine le nord-est de l’Inde. Cela faisait déjà quatre ans qu’elle avait entamé sa grève de la faim lorsque, en 2004, les Assam Rifles ont arrêté Thangjam Manorama-Devi, une femme de 32 ans accusée d’appartenir au mouvement « clandestin indépendantiste Armée populaire de libération ». Le lendemain de l’arrestation, son corps a été retrouvé, portant de terribles marques de tortures et de viol. Cinq jours plus tard, le 15 juillet 2004, 30 femmes ont manifesté nues devant le quartier général des Assam Rifles. L’Armée indienne, viole-nous aussi, ont-elles crié. La réaction du gouvernement fut de les emprisonner pendant trois mois. Le 23 juillet 2009, Sanjit, un jeune insurgé repenti, a été tué d’une balle dans la tête par les paramilitaires au milieu d’un marché bondé d’Imphal, en plein jour (voir l’article « Au Manipur, la police assassine sans vergogne », publié sur courrierinternational.com le 10 août 2009).

La grève de la faim d’Irom Sharmila est un acte inspiré. Son jeûne réaffirme l’idée d’une société juste et civilisée. Avec un objectif simple : obtenir l’abrogation de la loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées. Aujourd’hui, le Manipur forme une société fragmentée et violente. Et la solution qui permettra de mettre un terme à cette situation ne peut découler que d’un autre acte inspiré qui, cette fois, devra venir de l’Etat. Il est urgent d’abroger l’AFSPA. L’histoire d’Irom Sharmila est celle d’une volonté extraordinaire. D’un espoir extraordinaire. Dans notre monde hyperactif, surchargé d’informations, il est impossible de se faire entendre. Mais, si l’histoire d’Irom Sharmila ne parvient pas à nous interpeller, rien ne le fera.

Répondre à cet article