Diplomatie : Sarkozy trop embrasse et mal étreint.

Mardi 27 décembre 2011 // L’Europe

Entre le Britannique David Cameron et le président français, le courant passe. Ou passait. Car la crise de l’euro a multiplié les motifs de contentieux.

Chaque fois qu’il avait Gordon Brown au bout du fil, Nicolas Sarkozy prenait un malin plaisir, pour amuser son entourage, à déclarer son amour à celui qui était alors Premier ministre britannique et à extorquer à son interlocuteur collet monté les mêmes démonstrations d’affection. Je t’aime, Gordon, disait le Français en se jetant dans la relation bilatérale avec une passion qui déroutait son voisin d’outre-Manche, plus froid. Aujourd’hui, il ne fait pas autre chose avec Angela Merkel, persistant à lui faire la bise en public, pour le plus grand embarras de l’Allemande ce qui ne l’empêche pas, en privé, d’échanger avec Silvio Berlusconi des plaisanteries peu galantes sur le goût de celle-ci pour le fromage et la taille de son postérieur.

La relation n’est pas moins passionnée avec David Cameron : un jour Sarkozy le prend dans ses bras dans Benghazi libérée, comme un frère d’armes, et le lendemain il lui fait la leçon pour avoir osé exprimer une opinion sur la crise de l’euro. Ils sont cependant plus proches que beaucoup ne le pensent. Le Premier ministre britannique éprouve une reconnaissance éternelle envers le président français, qui a fait preuve de grandeur d’âme et de générosité en envoyant, en septembre 2010, un hélicoptère militaire pour permettre à Cameron de rejoindre rapidement son père mourant [victime d’une crise cérébrale dans le Var]. " Ce sont des choses qui ne s’oublient pas " confirme un ami.

Deux frères d’armes

Cameron et Sarkozy se connaissaient avant d’accéder aux plus hautes fonctions, et le Britannique s’est rapidement pris de sympathie pour cet outsider combatif qui a su s’imposer dans l’establishment français et conquérir la présidence. Même si Sarkozy a parfois des exigences insupportables, c’est un atlantiste libéral qui s’efforce de moderniser son pays et d’améliorer sa compétitivité. L’amitié entre les deux hommes s’est forgée durant la campagne de Libye. " Quand Il dit qu’il va faire quelque chose, il s’y tient ", commente avec admiration un diplomate britannique.

A certains égards, et malgré les différends concernant la crise de l’euro, les relations de la Grande-Bretagne avec la France sont de plus en plus cordiales. En Libye, les deux pays ont uni leurs forces (avec le soutien des Etats-Unis) dans un jeu de hasard en terre étrangère qui a finalement été couronné de succès. L’approfondissement de leur coopération dans le domaine de la défense prend une ampleur qui étonne des deux côtés de la Manche. Aux Nations unies et face à l’Iran, l’entente entre Paris et Londres impressionne. Le Louvre a même accepté de prêter à la National Gallery plusieurs de ses précieux tableaux de Léonard de Vinci à l’occasion d’une exposition qui fera date.

Pourtant, la concorde dans ces domaines ne pèse pas lourd face aux enjeux écrasants que représentent la situation dangereuse de la monnaie unique et ses conséquences pour l’économie mondiale. Les propos cordiaux qui se-tiennent à Londres sur Nicolas Sarkozy occultent des vérités pénibles. La taxe sur les transactions financières, souhaitée par la France et reprise avec enthousiasme par l’Allemagne, est considérée comme un projet visant délibérément à neutraliser la City, où ont lieu 80 % de ces opérations. " Les Français ont réagi à la crise en en faisant porter la responsabilité aux Anglo-Saxons et à leurs marchés, et en faisant pression pour l’adoption de nouvelles réglementations. Nous ne sombrons pas dans la paranoïa : ils veulent notre peau", assure un responsable proche du dossier.

La France avant tout

Le président français a dû préparer deux budgets d’urgence en deux mois, démontrant, comme cela se murmure au l’résor britannique ; son incapacité à prendre une longueur d’avance dans la lutte contre l’endettement de la France. En s’interdisant d’employer le mot "austérité" pour ne pas mettre en colère ses électeurs, tout en ayant annoncé très tôt qu’il ne pourrait respecter la promesse qu’il avait faite d’équilibrer le budget, son gouvernement allait forcément au-devant des ennuis. Gouverner, c’est choisir, disait Mendès France à l’occasion d’une autre crise. Nicolas Sarkozy a voulu gouverner sans choisir : il en paie aujourd’hui le prix.

David Cameron va finir par devoir aller à Paris pour plaider la cause de la Grande-Bretagne au sein de l’Union européenne. Il sait que la France mise sur une union sacrée avec l’Allemagne, et qu’il serait irresponsable de parier contre sa pérennité. Mais cette crise vient mettre à nu les tiraillements que vit la France depuis des décennies. Monsieur est-il plutôt Nord ou plutôt Sud ? La France penche-t-elle du côté des économies libérales et efficaces du Nord, ou plutôt vers la vie façon siesta des Méditerranéens ? On n’imagine guère le pays faire un choix, car les deux mentalités l’habitent. Quant à Nicolas Sarkozy, comme le disait un Harold Macmillan [Premier ministre britannique de 1957 à 1963] penaud après une rencontre avec Charles de Gaulle, " Il parle de l’Europe, mais c’est le mot France qu’il faut entendre".

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