Dessine-moi une planète propre.

Jeudi 30 septembre 2010, par Margot Roosevelt // Divers

Il n’y a pas si longtemps, elle adorait jargonner. Elle parlait de « coûts externalisés, de changements de paradigme, de principe de précaution ». Mais c’était avant qu’elle ne découvre les dessins animés.

Aujourd’hui, Annie Leonard est devenue la porte-parole d’un nouveau discours écologiste. Nous, les écologistes, nous sommes une bande de pleurnicheurs un peu détraqués, déplore-t-elle. Nous accablons les gens en les bombardant d’informations. Mais qui veut rejoindre un mouvement où l’on se fait réprimander ? Il faut susciter l’enthousiasme.

Il y a cinq ans, lors d’un séminaire réunissant des militants, l’un d’entre eux a interrompu son intervention : « Je ne comprends rien à ce que vous racontez. » Elle a tenté de tout réexpliquer. Mais les participants n’écoutaient plus. Elle a fini par se diriger vers le tableau, où elle s’est mise à faire des dessins. Par la suite, elle les a peaufinés au cours de réunions locales. Puis elle s’est lancée. Elle a réuni des fonds pour demander à des cinéastes des Free Range Studios, à Berkeley (Californie), de réaliser son premier dessin animé, The Story of Stuff « L’histoire des choses », que l’on peut visionner sur You Tube dans sa version française sous-titrée. Le court-métrage a été regardé par plus de 12 millions de personnes dans le monde depuis sa mise en ligne, il y a deux ans et demi. En vingt minutes, il expose nos habitudes de gaspillage. Il a été doublé ou sous-titré en plus de quinze langues, et un livre en a été tiré.

Annie a récemment mis en ligne The Story of Bottled Water « L’histoire de l’eau en bouteille », un film qui montre comment aux Etats-Unis un brillant marketing a substitué à un produit de bain accessible à tous - l’eau du robinet - une source de profits et de pollution. « L’histoire de la Bourse du carbone », la seule vidéo citée dans cet article dont la version sous-titrée en français n’est pas disponible sur You Tube, mais sur dotSUB, qui conteste l’efficacité de ce mécanisme pour combattre le réchauffement climatique. The Story of Cosmetics « L’histoire des cosmétiques », qui dénonce la toxicité des produits d’hygiène corporelle, a été mis en ligne le 21 juillet. L’automne verra la sortie de « L’histoire de l’électronique », sur l’obsolescence planifiée des ordinateurs et des téléphones portables, ainsi que sur les polluants qu’ils contiennent.

Avec ses millions de fans sur la Toile - et plus de 70 000 « amis » sur Facebook, Annie séduit un public qui se situe au-delà des sympathisants écologistes habituels. « Extraction », dit-elle d’emblée dans cette vidéo, est un bien joli mot pour désigner l’exploitation des ressources naturelles, une bien jolie façon de dire « destruction de la planète ». Son dessin animé défile à l’arrière-plan et montre des forêts anéanties, des usines crachant des polluants, des oreillers arrosés de neurotoxines ignifuges et des bonshommes allumettes poussant leur chariot dans un hypermarché « Big Box Mart » ( marché grosse boîte ), en référence au géant de la distribution Wal-hart. Au premier plan, Annie s’adresse à la caméra. Elle agite les mains, plaisante, pousse des exclamations ( Beurk ! ou Ben oui ! ) et exhorte le spectateur à « larguer... cette mentalité vieux jeu qui consiste à tout jeter ». Grâce au succès de cette vidéo financée par plusieurs fondations écologistes, elle a mis sur pied The Story of Stuff Project : aujourd’hui, cette organisation à but non lucratif dispose d’un budget de 950 000 dollars [750 000 euros] et d’une équipe de quatre salariés installés dans le grenier d’une ancienne remise à carrosses en plein centre de Berkeley.

Cet après-midi-là, devant l’équipe réunie autour d’une table en bois, Annie, en jeans et sandales, aborde rapidement les différents points à l’ordre du jour avant de se dépêcher de rentrer à la maison. Elle doit aider sa fille de 10 ans à réaliser une maquette pour sa classe de sciences. Avant de partir, elle a pris soin d’accepter une invitation pour participer à la très populaire émission de télévision matinale Good Morning America. Autre bonne nouvelle, on l’informe qu’une traduction en persan de « L’histoire des choses » est en cours. Le film est également en passe d’être inscrit au programme de différentes écoles.

Ses films n’enchantent pas tout le monde. Glenn Beck, l’animateur vedette de la chaîne de télévision conservatrice Fox News, considère ses films comme « des contes anticapitalistes qui, hélas, ne s’appuient sur aucun fait avéré ». Quant à Robert Stavins, professeur d’économie à l’université Harvard, il estime que « L’histoire de la Bourse du carbone », qui montre du doigt ce qu’Annie Leonard appelle « un racket au carbone qui s’élève à des milliers et milliards de dollars », est amusante... mais induit terriblement le spectateur en erreur.

Fille d’un ingénieur de chez Boeing et d’une infirmière scolaire, Annie a fait des études en sciences de l’environnement au Barnard College, à New York. Sidérée par la quantité de détritus qu’elle voyait dans les rues de la ville ; elle s’est rendue à la décharge (aujour1’hui fermée) de Fresh Kills, sur l’île de Staten l’une des plus grosses montagnes d’ordures monde à l’époque. « Si vous n’avez jamais visité un dépotoir, je vous le recommande vraiment. C’est comme si on ouvrait le journal intime de la société. On se rend compte de ce qui se passe en coulisses. » Sortie de l’université, elle a ensuite travaillé huit ans pour Greenpeace International, puis dans d’autres organisations écologistes. Elle a épousé Maung Zani, le fondateur de la Coalition pour une Birmanie libre. De ce mariage, qui n’a guère duré, est née Dewi. En 2001, la mère et la fille se sont installées dans une petite maison à Berkeley, dans un pâté de maisons qu’elles partagent avec des amis et où les barrières entre les différentes propriétés ont été abattues.

Annie Leonard touche un salaire annuel 33 000 dollars [26 000 euros] de son organisation sans but lucratif. Avec ses voisins, elle échange les vêtements des enfants et partage une balançoire, une camionnette, un appareil de gym et une échelle. Elle possède une Zenn, voiture électrique à deux places, qui lui a coûté 8-000 dollars [6 300 euros] et qu’elle recharge avec des panneaux solaires. Les tuyaux enchevêtrés d’un système de recyclage des eaux ménagères usées irriguent son jardin et celui d’un voisin après la lessive.

Les prochaines vidéos d’Annie seront plus courtes et liées à des campagnes de mobilisation. « L’histoire des cosmétiques » est en cours de réalisation et produite en partenariat avec la Campagne « pour des cosmétiques sûrs » menée aux Etats-Unis. « L’histoire de l’électronique » réclame, en collaboration avec l’Electronics Take-Back Coalition [Coalition Reprenez votre électronique], l’adoption d’une législation qui oblige les industriels à organiser le recyclage des téléphones portables et des ordinateurs usagés. Si ses films vous laissent pantois, Annie a une réponse toute prête. « Je suis en train de lire des ouvrages sur une science naissante, celle du bonheur, explique-t-elle gaiement. Il s’avère que, une fois nos besoins fondamentaux satisfaits, posséder davantage de choses ne nous rendra pas heureux. C’est la qualité de nos relations qui le fera. C’est s’unir pour atteindre un but commun. Alors, renouez le dialogue ! C’est plus amusant. »

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