C’est le « BORDEL » en Russie.

Des pirates sans frontières ni limites !

Jeudi 27 octobre 2011, par Monsieur Polikovski // Le Monde

Le deuxième congrès du Parti des pirates russes s’est tenu mi-septembre, près de Moscou. Légalisation de la marijuana et du port d’armes, transsexualité et droits d’auteur ; aucun sujet n’est tabou dans la république de l’ultradémocratie high-tech.

Novaïa Gazeta

Le congrès se déroule dans une grande pièce, avec des tables disposées en rond et des fenêtres pavoisées de drapeaux multicolores. Ces bannières illustrent joyeusement la diversité de notre monde agité, mais l’emblème du parti est quand même noir : il s’agit d’une énorme toile où figurent la silhouette d’un vaisseau et les mots "Parti des pirates de Russie". Ce grand pavillon noir, qui claquait autrefois au vent des mers chaudes au grand mât des navires de François Le Clerc ou Samuel Bellamy, hissé à la vue des frégates britanniques et des galions français, a désormais été adopté par les pirates de l’ère high-tech.

Plus technologique, comme congrès, tu meurs ! Tous les participants ont leur ordinateur portable devant eux et sont connectés à Internet. La chaîne Pirate retransmet les débats en direct sur Ya.ty et PirateMedia. Une conférence organisée pour l’occasion via Skype présente les documents du congrès, bruts, encore en cours d’élaboration, à tous ceux qui veulent les consulter et les modifier. Ceux qui le souhaitent peuvent aussi participer par le biais de Jabber [messagerie instantanée libre], et proposer un ordre du jour grâce au système de "démocratie électronique" Liquidizer. Chacun peut voter, mais les membres du parti à jour de leur cotisation ( 1 000 roubles par an) [ 25 euros] ont une voix délibérative, les autres une simple voix consultative.

Plus démocratique, comme congrès, tu meurs ! Au point qu’on a parfois l’impression qu’il va s’enliser dans les procédures. Le débat sur des questions dont on pourrait se passer de débattre se déroule dans le respect de l’avis de tous ceux qui en ont un. Et chacun ale sien ! Les participants attendent patiemment, main levée, qu’on leur donne la parole. Certains interviennent spontanément, ce qui leur vaut une amende de 100 roubles. Un tas de billets s’amoncelle ainsi sur une des tables. Pendant ce temps, sur Twitter, la démocratie est aussi à l’oeuvre, car l’élection [virtuelle] du président de la Russie est en train de se dérouler sur le compte Twitter des pirates. En tête, Alexeï Navalny*, Ivan Okhlobystine** et un éventuel candidat du Parti des pirates, qui n’a pas encore de nom. En parallèle, sur PiratePad, un outil de rédaction collective en ligne, le Manifeste s’élabore peu à peu. Tous ceux qui le veulent peuvent y apporter leur pierre.

Pavel Rassoudov, le président du parti, caban de Kronstadt à col relevé et teeshirt noir à logo pirate, est assis près d’une grande belle femme à chapeau clos te gris et collant rose provocant. C’est Lola Voronina, de Prague, secrétaire générale de l’Internationale des pirates. Les thèmes abordés sont multiples.`Légalisation de la marijuana, port d’arme, peine de mort, euthanasie, lesbiennes, gays, bi et transsexuels, gens escroqués en voulant acheter un appartement, automobilistes et Dieu sait quoi encore. C’est pour cela qu’on propose de créer des courants ! constate Rassoudov. Mais s’agit-il là de questions essentielles pour un parti de culture numérique qui aspire à une nouvelle vie, une nouvelle liberté et une nouvelle économie ?

Le lendemain, deuxième jour du congrès, Sylvain Michael Gebhard, délégué du Parti des pirates suisse, vient saluer les participants. Il propose de créer tous ensemble un "nuage pirate" - réseau virtuel où ils seraient rassemblés, avec toutes leurs données protégées par cryptage. Distinguer un pirate suisse d’un russe est impossible.

Ces gens sont tous semblables - étudiants et programmeurs ne se séparant jamais de leur portable, mais aussi managers ou juristes dont la vie se déroule essentiellement sur l’écran d’un ordinateur. C’est une véritable internationale, avec sa propre façon de consommer et ses exigences de liberté ; une classe d’individus exaspérés par l’Etat antédiluvien, ses méthodes grossières et son archaïque volonté de contrôle ; une classe que la fréquentation effrénée du Net a habituée à un monde sans limites ni frontières et qui veut la même chose dans la vie réelle ; des gens qui sont nés et ont grandi à l’époque de la liberté et pour lesquels le totalitarisme soviétique n’évoque rien du tout ; des gens qui lisent des e-books et non des livres. Parmi les Pirates, il y a des modérés, qui regardent un peu le parti comme un cercle d’intéressés où l’on peut débattre indéfiniment des questions de copyright, et il y a des radicaux qui veulent changer le monde. Devant les webcams se déroule l’éternelle lutte historique entre les radicaux et le marais, les Montagnards et les Girondins, entre les idéaux inaccessibles et la triviale nécessité.

Durant les derniers instants du congrès, le manifeste du parti connaît ses ultimes modifications sur une douzaine d’ordinateurs en même temps. Dehors la pluie redouble et entre les drapeaux de couleur, devant les fenêtres, on aperçoit le ciel gris de la banlieue de Moscou. Le bref manifeste est digne d’être accroché sur les panneaux d’affichage d’Internet et placardé sur les palissades virtuelles. Il parle de la démocratie que l’on nous a volée, et qui doit être rendue à ceux à qui elle appartient, c’est-à-dire aux gens.

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