Des islamistes modérés, mais pas trop !

Samedi 10 décembre 2011 // Le Monde

Issam Al-Arian, le vice-président des Frères musuhnans, prône la démocratie et défend les droits de l’homme.., tant qu’ils ne contredisent pas l’islam !

La branche politique des Frères musulmans, le parti Liberté et justice, se trouve à la tête de l’Alliance démocratique, une coalition de douze partis qui rassemble des nationalistes arabes jusqu’à des libéraux, en passant par des centristes et des candidats indépendants à faible ancrage populaire. Cela lui permet de donner à ses listes un air de modération et d’ouverture. Ainsi 8% des candidats de ces listes sont coptes. De même, les femmes font une timide apparition : 8% également, faible proportion qu’on retrouve dans d’autres partis.

Les Frères avaient promis dans un premier temps qu’ils ne présenteraient des candidats que pour 45 % des sièges, mais en réalité ils le font plutôt pour 6o à 7o % des sièges. De même, ils avaient dit qu’ils ne présenteraient pas de candidat à la présidentielle. Or, aujourd’hui, ils se montrent moins catégoriques, préférant souligner que, en tant que parti officiellement reconnu, ils ont "le, droit de le faire".

Issam Al-Arian est le vice-président du parti. Il a été arrêté à de nombreuses reprises sous l’ancien régime et beaucoup pensent qu’il pourrait occuper le perchoir du futur Parlement. Nous lui avons demandé pourquoi son parti maintient son mot d’ordre "L’islam est la solution", alors que la Haute Commission électorale estime qu’il s’agit d’un slogan religieux, en principe interdit par la loi durant la campagne. Al-Arian explique qu’il ne s’agit que d’un élément de communication parmi d’autres, et d’ajouter : "Nous sommes un parti aux convictions islamiques et nous ne pouvons donc pas renoncer à tenir ce discours."

Il conteste que cela puisse susciter l’inquiétude des coptes et des laïcs puisque toutes les forces politiques se sont mises d’accord sur les principes généraux d’un Etat civil moderne et démocratique. Toujours selon lui, tout le monde est d’accord sur le contenu de cette formule "C’est un Etat dans lequel le pouvoir est soumis à la volonté populaire, avec une justice indépendante, la séparation des pouvoirs, l’alternancegouvernementale, la liberté, la justice sociale et des responsables qui doivent rendre des comptes " Et d’ajouter : " L’Etat civil n’est n’existe pas en Islam. Le contraire d’un Etat civil n’est pas l’Etat islamique ; mais l’Etat militaire. Reconnaît-il la Charte des droits de l’homme de l’ONU ? " Bien sûr ! " s’exclame-t-il. Mais il précise que " tous les pays arabes ont des réserves concernant certaines chartes, notamment celles qui concernent la famille. Nous insistons sur nos spécificités culturelles par rapport aux sociétés occidentales. " La femme pourrait-elle occuper tous les postes dans un tel Etat, y compris les plus élevés ? ". Nous n’avons pas de problème avec l’égalité entre les sexes dans les domaines professionnel et politique." Un copte pourrait-il occuper la présidence ? " Oui, à la seule condition d’être élu par le peuple."

En ce qui concerne la politique économique, les Frères changeraient-ils les règles s’ils obtenaient lâ majorité parlementaire ? "L’Egypte a besoin d’une nouvelle politique économique dans tous les secteurs, surtout l’agriculture et l’industrie, mais il ne faut pas avoir une approche idéologique. La vision musulmane de l’économie est réaliste et fondée sur le droit, la justice, ainsi que la lutte contre les monopoles et la corruption. La charia n’est pas un extrémisme, mais un ensemble de valeurs humanistes." Il va jusqu’à promettre qu’en cas de victoire son parti "ne prendra aucune mesure qui nuirait au tourisme", puisque "[leur] foi n’interdit pas aux touristes de consommer de l’alcool". "La tendance majoritaire de la rue égyptienne, y compris parmi les islamistes, est à la modération", affirme-t-il, en insistant sur la nécessité de "garantir les libertés et de permettre à tous les courants de pensée de s’exprimer dans le cadre défini par la loi".

Et qu’en est-il du dialogue que les Frères entretiennent avec Washington, des nombreuses visites de diplomates européens au siège des Frères et plus généralement de la manière dont les Frères voient le rôle de l’Occident dans les révolutions arabes ? "Nous expliquons aux Américains que l’islam n’est pas incompatible avec ta démocratie et qu’affirmer le contraire porte préjudice aux peuples musulmans. Ils ont commis une énorme erreur en soutenant des décennies durant des régimes honnispar leurs peuples, mais nous avons aujourd’hui l’occasion de mettre un terme aux relations d’hostilité en nous fondant sur les intérêts communs et sur le respect mutuel qui permet aux peuples arabes de vivre dans la liberté et la dignité."

Plutôt que de suivre les conseils du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan sur la compatibilité entre l’islam et la laïcité, Al-Arian préfère croire que le moment est proche où son parti représentera un " vrai modèle " pour le monde arabe, avec un gouvernement musulman modéré et issu d’élections démocratiques.

Sur un tout autre plan, les Frères parlent peu de politique étrangère et laissent aux futures institutions élues le soin de décider de l’éventualité d’une révision des accords de Camp David [accords de paix avec Israël, 1978]. Ils tiennent également un discours modéré au sujet de l’Iran et parlent de respect mutuel et d’intérêts réciproques avec Washington. Mais beaucoup de choses ne sont pas dites...

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