Derrière le paravent de la candidature à l’Union européenne, les hommes de l’AKP poursuivent l’islamisation rampante de la société.

Mardi 21 août 2007, par Paul Vaurs // Le Monde

Les journalistes occidentaux sont à plaindre : ils sont condamnés à tenter
d’expliquer à leur public les affrontements politiques en cours en Turquie à
la lueur des enseignements de la vulgate démocratique. Voilà en effet, dans
ce pays candidat à l’entrée dans l’Union européenne, un camp laïc et un camp
islamiste engagés dans une bataille politique de plus en plus acharnée sans
que nos médias puissent, comme ils sont accoutumés à le faire, désigner à
l’opinion les « bons » qu’il est urgent de soutenir et les « méchants »
qu’il convient de condamner.

Dans cette affaire, le « bon choix démocratique » relève en effet du
casse-tête insoluble. Comment trancher en faveur d’un des deux camps en
présence quand l’un se veut le défenseur de la sacro-sainte laïcité face aux
risques du fondamentalisme musulman et quand l’autre se fait le chantre des
valeurs démocratiques et de l’engagement pro-européen face à la menace d’un
putsch militaire ?

Un pouvoir de « dernière instance »

Devant pareil dilemme, il faut comprendre l’ébahissement éprouvé par nos
gens de micro et de stylo découvrant soudain des vérités qui ne les avaient
jamais effleurés jusqu’à ce jour, à savoir qu’on peut être républicain et
laïc sans être démocrate et qu’on peut se vouloir à l’inverse démocrate à
seule fin d’assurer le règne de la religion. Pire encore : la situation
actuelle en Turquie apporte une éclatante confirmation aux théories du très
décrié sociologue américain Samuel Huntington, prophète unanimement
vilipendé du Choc des civilisations. Notre universitaire avait provoqué un
beau scandale en prétendant que les rivalités entre les grandes
civilisations historiques étaient appelées, non seulement à se réveiller,
mais à devenir l’une des données fondamentales des relations
internationales. Et comme si cette première provocation ne suffisait pas,
le lucide professeur formulait une prédiction encore plus insupportable :
l’instauration de régimes démocratiques dans le monde musulman,
assurait-il, aurait pour principal effet d’y amener mécaniquement au
pouvoir, par la simple logique du suffrage universel, les éléments les plus
populaires, c’est-à-dire les plus religieux et les plus radicalisés.

L’évolution des choses à Bagdad avait déjà démontré la validité de cette
dernière thèse d’Huntington. La situation en Turquie est en train d’en
apporter une illustration supplémentaire. Certes, l’organisation
d’élections libres et le multipartisme n’y sont pas de création récente
comme en Irak. C’est en 1945, sept ans après la mort de Mustafa Kemal, dit
« Kemal Atatürk » (le Turc Père), que le règne du parti unique a pris fin en
Turquie. Mais cette introduction de la démocratie s’accommodait d’une
restriction de taille : la haute hiérarchie militaire se réservait un
pouvoir de « dernière instance », lui permettant d’intervenir directement
dans la vie politique nationale chaque fois que les principes sacrés du
kémalisme - au premier rang desquels figure le respect de la laïcité - lui
paraîtraient bafoués par un gouvernement en place. Le moins qu’on puisse
dire est que cette clause n’était pas de pure forme puisque, depuis 1960,
les dirigeants de l’armée n’ont pas hésité à renverser à quatre reprises des
gouvernements parfaitement légaux et à jeter en prison le Premier ministre
en fonction quand ils ne le pendaient pas haut et court comme ce fut le cas
pour le malheureux Menderes. En 1980 encore, le putsch des militaires fut
suivi de l’emprisonnement de 30 000 personnes sans qu’aucun de nos médias
songeât à établir la moindre comparaison désobligeante entre la « 
République » militaire kémaliste et le régime chilien du général Augusto
Pinochet.

Le dernier coup d’État des prétoriens turcs remonte à 1997 et ce fut alors
le chef du gouvernement islamiste de l’époque, le vieux Necmettin Erbakan,
qui fut fermement invité à s’en aller croupir dans une geôle laïque et
républicaine. Mais la leçon ne fut pas perdue par ses disciples, dont les
actuels Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Recep Tayyip
Erdogan et Abdullah Gül. Ces derniers comprirent très vite la prodigieuse
opportunité qu’était susceptible de leur apporter la demande d’adhésion à
l’Union européenne. Dès lors que la Turquie devenait officiellement
candidate à l’entrée dans l’Europe, il était en effet extrêmement difficile
aux responsables de l’Armée de continuer à intervenir dans la vie politique
sans s’attirer les foudres d’une commission de Bruxelles très sourcilleuse
sur « le respect des critères démocratiques ». Le piège ainsi tendu a
admirablement fonctionné :depuis le retour au pouvoir du mouvement islamiste
reconstitué sous le nouveau sigle AKP (Parti de la justice et du
développement) en novembre 2002, les généraux n’ont plus osé bouger le
petit doigt de peur d’être accusés d’enrayer le processus d’adhésion de leur
pays à l’Europe des Vingt-sept.

Le piège continue de fonctionner.

Cette situation eût pu durer longtemps encore si les islamistes, déjà
maîtres du gouvernement, du parlement et d’une majorité de municipalités,
n’avaient décidé de pousser plus loin encore leur avantage en tentant de
s’emparer de la présidence de la République à la faveur de l’expiration, le
16 mai dernier, du mandat du chef de l’État, Ahmet Necdet Sezer. Forts de
l’islamisation rampante de la société mise en oeuvre depuis leur arrivée au
pouvoir, les dirigeants de l’AKP ne craignaient pas de partir ainsi à
l’assaut d’une position éminemment stratégique : c’est le président de la
République, élu par le Parlement, qui détient le pouvoir de nomination à la
tête de l’armée et aux postes-clés de la magistrature et de
l’administration. La prétention des islamistes à se rendre maîtres de ce
dernier môle de résistance laïque ne pouvait donc qu’être interprétée comme
une insupportable agression par les militaires et les représentants du
pouvoir judiciaire. Ceux-ci ont aussitôt mobilisé leurs partisans dans la
rue et utilisé toutes les artifices de procédure imaginables pour faire
échouer au Parlement la candidature à la présidence du ministre des Affaires
étrangères Abdullah Gül.

Les laïcs : « Ni USA ni Union européenne. »

Les islamistes auraient pu choisir de s’incliner et d’attendre prudemment
une occasion plus propice. Ils ont au contraire accepté l’épreuve de force,
mus par la conviction que l’Armée, une fois de plus, n’oserait pas affronter
les foudres de l’Union européenne en prenant le risque d’un putsch. Ils ont
convoqué les électeurs pour un scrutin législatif anticipé le 22 juillet
prochain après avoir annoncé leur intention de réformer la Constitution par
la voie parlementaire et d’instaurer l’élection du président de la
République au suffrage universel direct. Le président sortant Sezer a
immédiatement riposté en appelant à l’organisation d’un référendum
populaire sur cette question du mode d’élection du chef de l’État. Le
blocage des institutions est donc total et la Turquie offre depuis des
semaines aux observateurs un spectacle pour le moins inattendu : ce sont les
islamistes, très légalement élus et disposant d’une majorité absolue au
Parlement, qui se réfugient derrière le respect des principes démocratiques
et de leurs engagements européens tandis que des millions de militants
laïcs, jeunes et modernistes pour la plupart, encouragés dans l’ombre par
les militaires, défilent dans les rues de toutes les grandes métropoles du
pays au cri de : « Ni U.S.A. ni Union européenne ». Combat surréaliste pour
des Européens puisqu’il oppose des républicains laïcs, nationalistes et
anti-européens à des islamistes prétendument démocrates et européistes.

Pour ubuesque qu’elle puisse paraître, cette affaire possède au moins le
mérite d’obliger les tenants du laïcisme kémaliste à jeter le masque et à
apparaître enfin pour ce qu’ils furent dès l’origine : les sectateurs d’un
régime militarisé et violemment xénophobe. Un régime qui a toujours nié la
réalité du génocide arménien et s’est employé par les pires moyens à
pousser à l’exil les millions de Grecs installés en Asie mineure depuis des
millénaires. Un régime qui, s’appuyant sur une historiographie
fantasmagorique et délirante, continue d’enseigner dans ses écoles et ses
universités l’existence d’un peuplement turc en Anatolie depuis la plus
haute antiquité, très antérieur à l’implantation grecque et arménienne alors
qu’en réalité les premiers nomades turcophones n’apparurent dans la région
qu’aux alentours de l’an mille de notre ère. Un régime qui, sous l’impulsion
de la propre fille adoptive d’Atatürk, Afet Iman, introductrice des « 
sciences raciales » dans son pays et disciple de l’anthropologue suisse
Eugène Pittard, auteur de Les Races et l’Histoire, décrivait ses
compatriotes comme « de purs Aryens, descendants d’une race prodigieuse,
conquérante et supérieure ». Des thèses qui n’étaient pas innocentes
puisqu’elles ont justifié la perpétuation d’une insidieuse persécution
antichrétienne jusqu’à nos jours, non plus pour raisons religieuses mais
ethniques. En 1945, vivaient encore 500 000 chrétiens à Istanbul. Il en
reste aujourd’hui moins de 5 000. Décidément, qu’elle soit laïque ou
islamiste, la Turquie n’a rien à faire dans l’Union européenne...

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