Défense : vers une armée de volontaires.

Mardi 16 décembre 2008 // La France

On a beaucoup parlé du Livre blanc de la Défense, ces derniers temps. Moins d’hommes, moins de moyens, plus de missions : l’Armée est à bout de souffle. Elle manque d’entraînement et d’équipements. Elle a du mal à entretenir ses matériels et ses savoir-faire. Elle ne suit plus le rythme des opérations extérieures… Mais, au-delà des diffi cultés opérationnelles, un malaise plus profond s’est installé. L’Armée se sent, sans toujours l’avouer, coupée de ses concitoyens. Elle ne parvient pas à recruter des soldats d’active d’un niveau suffisant. Elle ne comprend pas bien ses mis sions intérieures (Vigipirate par exemple). Elle est incapable de mettre sur pied des réserves, encore moins de mobiliser. Elle n’assure même plus le rôle social qui était devenu chez elle une seconde nature. Peu d’offi ciers osent remettre en cause ouvertement la professionnalisation, considérée aujourd’hui comme incontournable, et pourtant…

Revenons quelques années en arrière. Lorsque le service militaire a été supprimé, sous le septennat de M. Chirac, ceux qui n’applaudissaient pas se sont résignés. Tout le monde avait déjà conclu que la conscription n’était adaptée ni à la situation géopolitique, ni à la mentalité des Français, et que l’eff ort demandé aux citoyens n’était plus justifiable.

Qui auraient pu contredire cette apparente vérité ? La disparition du Pacte de Varsovie ne justifiait plus le maintien d’une force d’un demi million d’hommes. On avait alors besoin de soldats moins nombreux, mais restant plus longtemps sous les drapeaux, pour servir des matériels plus complexes et participer aux opérations extérieures. Or, dans le système de la conscription, il n’est arithmétiquement pas possible de réduire les effectifs sans réduire en même temps le temps de service. Sans compter que, si les femmes devaient être traitées de la même manière que les hommes, alors, il y aurait mécaniquement deux fois plus d’appelés à absorber chaque année. Bref, nous nous trouvions devant une équation sans solution.

Seule une armée de métier permettait apparemment de la résoudre. D’autant qu’au-delà de la question des eff ectifs, l’appelé était devenu gênant. Seuls les volontaires pouvaient partir en opération, et les régiments d’appelés n’étaient plus que des bases arrières pour les bataillons de casque bleus. Ils se trouvaient incapables de conserver un niveau opérationnel dont au demeurant tout le monde se moquait.

Depuis l’attentat du Drakkar, en 1983, à Beyrouth dans lequel 58 parachutistes appelés avaient trouvé la mort, l’emploi d’appelés, même volontaires, sur des théâtres dangereux devenait politiquement acrobatique. En 1993, en Somalie, une compagnie appelée du 9e RCP avait été engagée à Mogadiscio, mais l’information avait été soigneusement cachée, et ce fut probablement le dernier combat des appelés français. L’engagé apparaissait déjà comme beaucoup plus pratique, mais il était si rare ! En 1990, pendant la première guerre du Golfe, l’armée française avait dû se couper en quatre pour aligner une division d’engagés, là où les Britanniques partaient en bataillons constitués.

Dans les régiments, le malaise s’ancrait : l’appelé se sentait dévalorisé, et, pour les cadres d’active, être muté dans un unitée d’appelés était parfois même considéré comme une punition. Sont alors survenus les fléaux des armées délaissées : l’ennui, le mauvais esprit et les brimades.

Du reste, les jeunes Français n’étaient plus disposés à perdre une année, et, compte tenu de la tournure qu’avait pris le service militaire, on ne pouvait pas leur donner tort. À partir des opérations de Bosnie en 1995, la professionnalisation générale avait démarré. Lorsque M. Chirac, en 1996, a suspendu le service militaire, les esprits étaient largement préparés.

Plus de dix ans après, beaucoup d’officiers estiment que le bilan est mauvais, malgré l’optimisme officiel du ministère. Le recrutement est catastrophique : huit candidats sur dix sont retenus. Autant dire qu’il n’y a pas de sélection. Le niveau des soldats est faible, ce qui n’améliore pas une aptitude opérationnelle et technique déjà mise à mal par le manque de moyens d’entraînement. La compétence, tant attendue de la part de l’armée de métier, n’est pas vraiment au rendez-vous.

On a un peu vite oublié qu’il serait plus difficile de recruter une armée entière que quelques milliers de légionnaires, de parachutistes et de marsouins.

Mais, l’état d’esprit ne vaut guère mieux. Beaucoup de slogans publicitaires pour le recrutement mettent en exergue l’acquisition d’un métier, bien peu, la valeur militaire, et aucun le service de la France. Moins d’un tiers des engagés se dit attiré par la vie et les valeurs militaires. On peut légitimement redouter une fonctionnarisation de l’Armée, avec l’apparition de revendications syndicales. Le taux de renouvellement de contrat est faible et l’absentéisme très élevé. Ainsi la motivation et la disponibilité ne sont, pas plus que la compétence, au rendez-vous de l’armée de métier.

Tout cela part d’une erreur de jugement fondamentale. Une armée de métier n’est viable que lorsque le lien entre l’Armée et la Nation est très puissant. Mais, ce lien était non seulement très affaibli en 1996, et la professionnalisation l’a, elle-même, encore plus distendu. Au moins, le service militaire impliquait les Français. Dans le domaine social, il permettait de sortir bon nombre de jeunes hommes de leur milieu, de déceler les cas sociaux et les illettrés, et de former des jeunes gens sans repères. Il permettait aussi d’instruire et de recenser les citoyens, en vue d’une mobilisation générale si elle s’avérait nécessaire, ou tout simplement pour lever des réserves, choses dont l’armée de métier s’avère aujourd’hui incapable.

A-t-on seulement une idée des effectifs nécessaires pour faire face à une situation insurrectionnelle grave, où les institutions, les infrastructures, les moyens de transport, les outils de production, les centrales nucléaires, mais aussi les écoles, les commerces et les habitants eux-mêmes seraient menacés ? Et puis, qu’on le veuille ou non, l’Armée était présente dans la société ne serait-ce que parce que beaucoup d’hommes y passaient une année. Bref, l’Armée était bien l’expression la plus immédiate d’un peuple intimement concerné par sa propre défense…

Mais, en France, pour les hommes, le sujet est aujourd’hui devenu complètement étranger. Et l’on a beau créer des commissions parlementaires, leur compétence restera douteuse et leur représentativité à peu près nulle sur une question pourtant fondamentale. Bien sûr, il y a des campagnes de promotion, des portes ouvertes et le défi lé du 14 juillet, il y a bien Vigipirate et la fameuse journée d’appel de préparation à la Défense, mais, tout cela sonne faux.

L’Armée est bien coupée de la Nation. Finalement, l’Armée apparaît de plus en plus comme un service de l’État, au même titre que la police ou les douanes. Cela paraît anodin à première vue, mais, dans le fond, c’est extrêmement grave. L’emploi de la force militaire est un moyen extraordinaire dans des situations extraordinaires. L’emploi de la force publique est un moyen ordinaire pour des situations ordinaires. Il est important de distinguer les deux, parce que, les moyens extraordinaires utilisés dans des situations ordinaires risquent de devenir ordinaires à leur tour, ouvrant ainsi la voie à un régime policier ou militaire dont les dictatures sont tellement friandes.

L’Armée se distingue bien sûr de la fonction publique par ses armements, ainsi que par son rattachement direct au chef de l’État, survivance probable de la royauté. Mais, elle se distingue aussi par le statut de ses hommes, qui ne sauraient être des contractuels, des employés de l’État. En acceptant que le soldat soit fonctionnaire, les citoyens ont été dessaisis de leur armée par l’État.
Finalement, que choisir entre une armée d’appelés inadaptée et une armée de métier qui ne l’est pas davantage ? Ni l’un ni l’autre.
Un seul modèle aujourd’hui semble acceptable : l’armée de volontaires.

Dans le principe, c’est assez simple. Tous les hommes valides passent deux à quatre mois en formation élémentaire : les classes, comme on les appelait. Après cela, la plupart retourneront à la vie civile, mais chacun sera recensé et mobilisable. Certains choisiront de poursuivre, comme volontaires dans la réserve, d’autres dans les unités d’actives dans lesquels ils resteront plusieurs années, apportant ainsi la compétence et la stabilité dont nous avons besoin.

Il serait trop long d’énumérer les avantages d’une telle solution en terme de qualité de recrutement, de capacité de dimensionnement des forces au plus juste, et d’intégration sociale. Retenons cependant deux choses essentielles. Une, que les meilleurs soldats dont on puisse rêver, et en quantité suffisante, sont les volontaires du contingent : ils sont motivés, compétents et, pour peu qu’ils aient l’occasion de découvrir la vie militaire, les candidats seront nombreux. Deux, que l’armée sera ainsi rendue aux citoyens français, selon le fameux adage : Les hommes libres se défendent eux-mêmes.
Bien sûr, cette idée ne sort pas d’un chapeau. En 1996, des officiers en ont parlé, mais ils ont été bien vite muselés. Pourquoi ? D’abord parce qu’il serait plus facile d’intégrer une armée de métier dans l’Europe. Mais, surtout, parce que le volontariat n’entre dans aucun modèle républicain.

Dans le modèle jacobin de la conscription, l’Armée était populaire, mais de façon collective, sans aucune part à la liberté individuelle. L’État assumait donc cette liberté à la place du citoyen. Dans le modèle républicain social-libéral, l’Armée est contractuelle de l’État. Celui-ci a en effet pour mandat de garantir des conditions économiques et sociales favorables. Il assume donc lui-même, entre autres prérogatives, la défense de la cité. Dans tous les cas, l’État est premier. Or, le modèle du volontariat renverse cette logique. Sauf dans le cas extrême de la mobilisation, la défense ne repose ni sur des citoyens embrigadés par l’État, ni sur une fonction utilitaire de l’État, mais sur des citoyens libres et responsables. Le rapport entre l’Armée et l’État est un vaste débat, et nous aurons l’occasion d’y revenir. Au sein même du régime, les rapports de forces évoluent : d’un côté un président qui cherche à affirmer son autorité sur l’Armée, et de l’autre, une fronde parlementaire, pour qui la commission (du Livre blanc) ne sert que de chambre d’enregistrement des décisions du président de la République. Mais, quelle que soit l’issue de cette querelle de palais, il est peu probable que le régime républicain remette un jour en cause la domination absolue de l’État sur le citoyen.

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