Décroissance : Le parti de l’escargot.

Dimanche 24 avril 2011 // La France

La crise économique et financière a provoqué le retour en force du thème de la « décroissance » qui puise dans le courant critique des années soixante (Jacques Ellul, Ivan Illich) et qui se présente comme alternative au productivisme. Nous avons demandé à deux économistes d’analyser la doctrine des « décroissants » : Marc Prieto, docteur en sciences économiques, qui enseigne à l’École supérieure de commerce d’Angers, et Assen Slim, docteur en sciences économiques et maître de conférences à l’INALCO.

La décroissance est à la mode. Est-ce que cela correspond à une tendance observable dans la population ?

Assen Slim : Selon les études d’opinion publiées il y a quelques années, les Français souhaitaient à 60 % consommer labellisé. La tendance s’est aujourd’hui retournée et la majorité des Français souhaite consommer moins. Dans le même temps, les mouvements pour la décroissance ont acquis de la popularité - alors que la plupart des économistes ne voulaient pas entendre parler de ces thèmes.

Marc Prieto : Les économistes considèrent que l’augmentation de la consommation permet une amélioration du bien-être. La décroissance bénéficie de la prise de conscience générale des effets ravageurs de la pollution et du réchauffement climatique qui est maintenant une donnée reconnue à quelques exceptions près. Le développement économique tel que nous l’avons connu depuis la Libération aboutit à une impasse écologique sans que les inégalités (pauvreté au Nord, misère au Sud) en soient réduites pour autant.

Assen Slim : Il faut aussi évoquer la notion de développement durable. La conférence de Rio en 1992 manifeste une prise de conscience internationale qui débouche sur cette notion et conduit à la définition de trois cercles économique, et social. Mais les objecteurs de croissance contestent cette conception du développement durable.

Marc Prieto : Les objecteurs de croissance disent qu’on ne peut inverser la tendance que si on change très profondément nos comportements. Ils récusent la religion de la croissance économique qui est selon eux la cause des problèmes actuels. C’est sur cette idée que des associations se sont créées. Nous avons examiné leurs thèses en économistes tout en faisant un effort maximum d’objectivité. On les présente souvent dans les médiascomme des partisans du retour à la charrette, du retour à la campagne - en somme comme des marginaux faisant du compost dans leur appartement ou vivant dans une yourte à la montagne.

Comment dépasser ces clichés ?

Marc Prieto  : Il faut examiner successivement le concept de décroissance, la question de la consommation et la question du passage de la société de croissance à la société de décroissance. La décroissance n’est pas de la croissance négative, ce n’est pas l’inverse de la croissance mais une a-croissance c’est une invitation à réorganiser nos sociétés autour d’un autre idéal. Le thème de la décroissance inclut une critique radicale de la société de consommation de masse.

Marc Prieto : Il est vrai qu’on ne peut pas tout mesurer par le PIB comme on a tendance à le faire. En 2008 une commission composée de pas moins de cinq prix d’économie a remis un rapport au président de la République afin d’introduire de nouveaux indicateurs de . Mais les objecteurs de croissance ne sont pas convaincus par cette volonté d’amélioration. Pour eux, c’est l’indicateur de croissance en tant que tel qui est la source des maux.

Assen Slim : Je dois dire que nous avons été un moment séduits par la logique des objecteurs de croissance : ils disent que le capitalisme pousse à la croissance folle ; cette croissance est la source de tous les maux que nous subissons - pollution, fatique, isolement. Il faut donc tout arrêter et entamer le processus de décroissance. C’esr limpide !

La décroissance implique-t-elle un arrêt de la consommation ?

Marc Prieto : Non. Mais on nous invite à adopter de nouveaux comportements : le premier, c’est la simplicité volontaire : on fait le choix entre les consommations indispensables et le superflu - par exemple la télévision et l’automobile.

Assen Slim : Nous avons fait le catalogue du bon décroissant dans notre livre : il fit aussi éviter de prendre l’avion, aller voir ses amis plutôt que de leur téléphoner, manger les productions locales, ne pas acheter de fruits hors saisons, recycler soi-même ses propres déchets, pratiquer l’autoproduction et échanger ses produits avec ses voisins, redécouvrir la lenteur, redéfinir collectivement l’usage des biens en faisant par exemple la différence entre l’eau qu’on boit et l’eau pour laver la voiture, avec taxes appropriées à ces bons et mauvais usages. Ce qui conduit à une réflexion sur la gratuité : les biens indispensables seraient gratuits et les choses non-utiles seraient payantes.

Marc Prieto : Reste à savoir comment on fait pour passer à la décroissance. Or nous avons trouvé peu d’éléments pertinents sur la question de la transition entre le mode actuel de développement et une société de la décroissance : quelles étapes de transition socio-économique ? Existe-t-il des méthodes démocratiques permettant d’accomplir ce changement ? La première idée qui vient à l’esprit, c’est de réformer progressivement l’économie par une nouvelle réglementation étatique. Mais tel n’est pas le choix des objecteurs de croissance. Ceux-ci comptent sur l’émergence d’initiatives locales : dans les quartiers, dans les rues, à la campagne, les gens vont s’organiser pour autoproduire et pour se substituer progressivement au système d’échanges marchands. Ils finiront par s’en affranchir car les initiatives locales remporteront de tels succès que les grandes surfaces connaîtront le déclin...

Assen Slim : Cette coexistence du secteur de l’autoproduction et des structures capitalistes nous a paru naïve et nous avons cherché dans l’histoire comment se déroulaient les transitions. Nous avons étudié le passage au socialisme par la révolution bolchevique avec promesse de société sans Etat et sans classes, abolition de la monnaie, etc.. Or nous nous sommes retrouvés avec un État renforcé, la monnaie a perduré, même sous Staline les Soviétiques ont connu une économie de marchés parallèles et, au lieu de l’abondance promise, ils ont souffert de la pénurie. Nous avons étudié le passage de l’économie soviétique à l’économie capitaliste : les réformateurs sont alors des descendants de l’école de Chicago, des fonctionnaires du FMI, des hommes politiques libéraux qui ont organisé la destruction des anciennes structures, les privatisations et la restructuration de’ l’économie. Mais finalement, on n’a pas créé dans la spontanéité une économie de marché mais plutôt une économie de réseaux : pas ou peu de contrats et règlements de comptes fréquents, ce qui ressemble à ce que Marx disait des conditions violentes de l’accumulation primitive du capital. On constate aussi que les monopoles privés ne sont pas plus efficaces que les monopoles publics. Sans oublier le coût social, considérable, des transformations opérées.

Marc Prieto : Quand il y a un choc systémique, il y a toujours des situations imprévisibles qui conduisent à des modes d’organisation que personne n’avait imaginés. Il enserait de même si les décroissants parvenaient à enclencher le processus qu’ils évoquent. Or ils décrivent un mouvement spontané d’accomplissement de leurs théories - sans imaginer par exemple que le secteur capitaliste pourrait inventer des stratégies hostiles au secteur de l’autoproduction.

Quelles sont vos conclusions ?

Assen Slim  : Pour nous, la décroissance est une vraie bonne idée. Il faudrait évoquer longuement les ouvrages de Jacques Ellul, d’Ivan Illich, d’André Gorz qui ont influencé les objecteurs de croissance contemporains, et les thèses de Nicholas Georgescu-Roegen qui a conçu l’idée de bio-économie et qui est considéré comme le fofidateur du mouvement en faveur de la décroissance. Selon nous, les objecteurs de croissance nous montrent que la croissance n’est pas toujours la meilleure solution, qu’il y a nécessité de redistribuer autrement la richesse.

Toutefois, parce qu’elle porte en elle ses propres limites, la décroissance peut apparaître en définitive comme une vraie fausse bonne idée. D’abord, la virulence des objecteurs de croissance exclut tout débat on est avec eux ou contre eux, il n’y a pas de solution intermédiaire. Cela s’explique probablement par une sorte d’idéalisation de la décroissance cette dernière devenant, par effet de ricochet, comparable à l’idéal des marchés parfaits des économistes libéraux, précisément décrié par le discours décroissant ! Par ailleurs, une société de décroissance infinie n’aurait pas plus de sens qu’une société de croissance infinie, sauf à faire tendre toute forme de vie vers l’annihilation. À cela, il faut ajouter que la société de décroissance n’échappe nullement à la loi de l’entropie (épuisement de la matière et de l’énergie).

Il ressort finalement que l’humanité dispose d’une certaine marge de manoeuvre (Nicholas Georgescu-Roegen) quant au choix de société qu’elle souhaite développer. En ce sens, la décroissance ne constitue qu’une option envisageable parmi une palette d’autres solutions e possibles, sachant que_toutes restent imparfaites car n’évitant pas l’épuisement in fine des ressources de la planète : économie de la fonctionnalité (possession de l’usage et non de la chose), écologie industrielle, commerce équitable, décroissance sélectives des activités les plus nocives (industries d’armements, budgets mercatiques, etc.). Les choix pragmatiques, à défaut d’être optimaux, sont certainement les meilleurs.

Marc Prieto : Ce qui contribue à notre conclusion, c’est que les objecteurs de croissance s’attaquent à la croissance comme s’il elle procédait d’un modèle unique. Or les modèles et les régimes de croissance sont divers. Il peut y avoir une croissance à l’allemande, à l’anglo-saxonne, on peut concevoir la croissance dans le souci de la protection sociale et de la protection de l’environnement... Si le postulat de départ est de contester la croissance, on nie cette diversité et on ne peut pas avoir une approche précise de la croissance.

Propos recueillis par B. LA RICHARDAIS

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