De la « nouvelle marotte du Monde ? »

Jeudi 20 mai 2010, par Dominique Daguet // Divers

« Polyamours »...

Sous la plume de Monsieur Frédéric Joignot dans le « Monde Magazine » du 21 avril...

Une plume qui appelle l’ire et l’indignation de notre ami Dominique Daguet !

Dominique Daguet est inégalé dans la chasse à la « Bête » qui rode...

La « Bête » a ses quartiers en Californie, Californie, soit dit en passant en faillite...

Son adresse seule devrait nous faire pâmer d’aise. Elle vous invite par les soins de Joignot le Complice : « À vos polyamours, qu’ils durent toujours : vivre plusieurs relations amoureuses en même temps, au vu et au su de chacun des partenaires – mieux en harmonie. C’est le polyamour, venu de Californie. Compliqué à gérer, mais tellement gratifiant »… Ode à la misère !


San Francisco - 2004

Polyamours

Comme « l’amour » au pluriel semble agréable et bienheureux sous la plume de M. Frédéric Joignot dans le Monde Magazine du 21 avril de l’an de grâce en lequel nous avons le bonheur de vivre : rien qu’à lire le titre on se doute que la Bête rode autour de l’Esprit afin qu’il capitule et oublie que l’Être n’est pas que Viande, même si elle se trouve promue idole : «  À vos polyamours, qu’ils durent toujours : vivre plusieurs relations amoureuses en même temps, au vu et au su de chacun des partenaires – mieux en harmonie. C’est le polyamour, venu de Californie. Compliqué à gérer, mais tellement gratifiant »
Programme alléchant ? Plaisanteries fines ? Autrefois, en des temps immémoriaux, on nommait cela débauche, mais alors nous vivions sans doute en imbéciles, l’homme et la femme osaient se donner exclusivement l’un à l’autre, sans rien réserver de cette « liberté » si chérie des amoureux d’aujourd’hui qui en réalité n’aiment que leurs plaisirs et ne veulent surtout pas qu’un « lien », fut-il noué par Dieu, puissent les « enchaîner » à quelqu’un d’autre. Leur « amour » devient le moindre effort et certainement l’oubli des joies angéliques ! Depuis quand peut-on nommer de ce mot aux résonances infinis ce qui n’est que partouzeries élégantes quoique habillées d’excréments, plutôt ceux de la pensée que coulant des intestins ?

Il est vrai que cette « doctrine » nous arrive de Californie ! Tout de même, saurait-on, comme je semble le faire, mépriser une « avancée » aussi considérable de la civilisation et qui, de plus, « vient de Californie » ? Saurait-on se refuser d’aussi prodigieux avantages déclarés « tellement gratifiants » ?

Malheureux que je dois être aux yeux de ce philosophe de haute volée qu’est certainement ce M. Frédéric Joignot ! Si j’avais connu plus tôt une « doctrine » capable ainsi de me donner l’« harmonie », aurais-je passé tant d’heures à écrire les 400 pages de mon livre Aimer (1) , où de toute ma conscience comme de tout mon désir j’ai exploré ce vocable en qui nul « terme » ne se découvre puisque seule la notion d’éternité finit par lui convenir ? Il m’a semblé, sans doute absurdement, que la fidélité ne pouvait être dissociée de lui et pas plus la tendresse, encore moins le renouvellement chaque matin du premier consentement… bien autre chose que de se laisser aller à la moindre impulsion issue du bas-ventre pour gagner les hauteurs vertigineuses du xiphoïde ou partie basse du sternum. Sans oublier ce comble de l’esclavage que serait le don de la vie, la survenue d’un enfant dont ne saurait même pas de quel sperme il proviendrait…

Je discerne un mobile confondant à la source même des « polyamours », pour lesquels M. Frédéric Joignot éprouve une si forte admiration : s’en trouve en effet banni à jamais l’effort pour vaincre la difficulté. Dès que ce monstre apparaît, les ouvrages consacrés à cette forme de liaison, si vite et imprudemment nommée amour, que l’on change de trottoir, quoique la « doctrine » ait tout prévu, même des sortes de cérémonies intimes visant à bannir la jalousie, l’ennui, l’incompréhension, les retours d’angoisse et même l’indigestion.

L’amour au sens chrétien est lui-même évoqué, mais si vite que l’on saisit immédiatement que l’auteur n’y a rien compris, comme d’ailleurs hélas la majorité de ceux qui courent à l’Église une fois passé le cap de la Mairerie.

En fait, il faudrait impérativement que ceux qui prétendent au mot amour s’en fabriquent un plus évocateur de leurs pratiques, tout au service de leur libido, et qu’ils abandonnent le premier réservé à un Autre. L’Amour, depuis quelques deux mille ans, est le nom même de Dieu : de quel droit se l’approprier quand on a choisi de revenir, non pas au paganisme au sens ancien du mot, notion éminemment noble quand on examine le détail de cette « décroyance » adoptée par cette société particulière, mais à un néo-paganisme fondé sur l’idéologie du plaisir indéfiniment recherché et éprouvé sans entraves !


Ne se reconnaît-elle pas appartenir à la famille des pongidés, soit cousinant avec les chimpanzés –le « sapiens-sapiens » tel qu’il est défini par Yves Coppens –, cette société délivrée, par ce fait « harmonisant » et « gratifiant », de toute transcendance comme de toute mémoire et qui peut donc sans complexe superflu se laisser guider par le seul slogan qui vaille, « faite-vous plaisir », comme Law conseillait aux Français de s’enrichir à seule fin d’être riches : d’ailleurs cette mouvance n’émerge-t-elle pas depuis deux ou trois décennies des sphères où l’argent règne avec le « matuvuisme » le plus stupéfiant ? (La perte du sens du péché équivaut à un tsunami de la conscience : elle sera cause un jour d’une telle décadence qu’on ne peut plus songer prévoir les désastres qui en découleront.)
On ne peut servir deux maîtres, cela est certain. J’ai rencontré des riches conscients de la difficulté et qui sont parvenus à ne pas perdre leur temps avec ce maître-là,le fric,mais sont-il majoritaires ? Le grand nombre de ceux que la crainte de « manquer » a poussé vers les études les plus prometteuses et les professions les plus lucratives, puis dans les bras du luxe avant que ce ne soit dans les lupanars ultra-chics de la nouvelle luxure (pas plus imaginative que ce en quoi s’enfonçaient les Romains du Ve siècle), fussent-ils proportionnés à des moyens relativement modestes par rapport à ceux des grands financiers ou même des « tradeurs », n’a pas su résister à l’air ambiant, au chant des sirènes de la modernité, dont les manières décrites par M. Frédéric Joignot dérivent, ô combien, des « dernières modes » régnant sur ceux que fatiguent d’avance les convictions éternelles.

L’argent, on le sait, libère des contraintes matérielles, les seules susceptibles de s’imposer à ceux qui ont en effet jeté aux orties de ces convictions spirituelles dont ils prétendent avoir gardé seulement les « valeurs » quoiqu’en refusant de rester fidèles à leur origine, à Celui donc qui en est la source : ainsi l’argent réalise-t-il le « miracle » d’accorder au « libre-arbitre de la volonté » (2) – sous-produit de la liberté, l’une des caractéristiques essentielles de notre nature et que l’on devrait, selon moi, exprimer plus justement « liberté d’aimer », pour rester hors des confusions funestes qu’engendre l’usage présent des deux mots séparés – de bénéficier de l’ouverture dont il a besoin pour que s’y engouffre ce que l’on nomme souvent désir et qui n’est ici que l’envie de prendre à l’autre, devenu idole, le peu qui lui reste afin qu’il permette l’accomplissement du pire, l’oubli de celui même que l’on est. Et quand l’idole lasse, elle perd son statut, transporté ailleurs, chez l’un ou l’une, qu’importe puisque rien n’importe sauf le doux plaisir de n’éprouver aucun regret ou remords, nul ennui aussi tragique que de se poser enfin les bonnes questions. Car l’amour de liberté – et non plus du seul libre-arbitre de la volonté –, s’il est source constante de joie, s’il use, mais avec prudence et justice, du plaisir qu’offrent les cinq sens, ne saurait se confondre avec aucun de ces « sens » - et pas plus avec le sexe – puisque chacun peut s’éprouver sans être motivé par lui. (Ah ! que deviennent-ils, ces adeptes délirant sur le tatami de leurs exploits, lorsque menacent la déchéance de la chair, son avilissement par la déconfiture de toutes ses puissances ?) J’ajoute qu’évidemment la notion même de nature humaine est révoquée, remplacée par un grand vide…

Qu’est-ce donc qui me frappe brutalement l’esprit dans cette exaltation « mondaine » faite par M. Frédéric Joignot d’une attitude prétendue amoureuse mais qui n’est, à mon sens, que seul appétit de jouissance ? La bêtise, au sens propre comme au figuré. S’octroyer cette « licence » en s’appuyant sur des arguments aussi creux me soulève d’indignation : comment des êtres humains peuvent-ils à ce point participer à de telles mascarades voluptueuses, rien d’autre que se métamorphoser en pantins en forme de sexe, en une sorte de rebut de la Création ? Puis être assez sots pour s’imaginer d’un côté penser être les découvreurs de ces frasques exécrables, de l’autre affirmer y trouver harmonie et bonheur ? C’est exalter la lâcheté et adorer sa misère intérieure, c’est couler au ruisseau, se rouler au fond de caniveaux qui ne sont qu’égouts, vomitoires envahis d’une fange immonde, c’est avilir ce qu’il y a de plus noble en l’homme après son âme : son esprit. C’est avoir choisi la mort seconde avant même d’être passé par la première.
Leur seule excuse est l’ignorance. Encore faudrait-il qu’ils en prennent conscience, ce qui leur vaudrait immédiatement la miséricorde de l’Amour.
Dominique Daguet

(1) - Aimer, éditons Zurfluh-Andas, 13 rue du Lycée Lakanal – 92340 Bourg-la-Reine, 25 €.
(2) - Saint Augustin, dans le traité De libero arbitrio.

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