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Partie 8

De la III République à Pierre Mendes-France

Lundi 14 février 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

La fin sans gloire de la IIIe République.

En 1945, dans la classe politique issue de la III° République, on expliquait couramment le régime de Vichy en évoquant un complot qu’aurait fomenté Philippe Pétain pour prendre le pouvoir et abattre la République. Ce grief, finalement retenu par l’accusation lors du procès qui fut intenté à l’ancien chef de l’État français en juillet-août 1945, permettait d’éluder les responsabilités de nombreux acteurs de l’été de 1940. En fait, Vichy naît du profond traumatisme causé par la mise en déroute, en moins de six semaines (entre le 10 mai et le 22 juin 1940), de l’armée française, elle qui passait pour la meilleure du monde, et de la crise d’identité nationale d’une ampleur exceptionnelle qui s’ensuivit. C’est de ce traumatisme que témoigne aussi l’exode, cette grande peur qui fit déferler, en mai et juin 1940, quelque 7 à 8 millions de femmes et d’hommes sur les routes du nord de la Loire. La déliquescence de la classe politique, faisant de Philippe Pétain, ultime Président du Conseil de la III° République, son unique recours, comme le hara-kiri des parlementaires, qui lui délèguent le 10 juillet 1940 les pouvoirs constituants et lui donnent un blanc-seing pour gouverner, fournirent au régime de Vichy une apparence légale incontestée à l’époque par les Français.

Défaite de la France en 1940

Le 10 mai 1940, après neuf mois de « drôle de guerre », les Allemands passent à l’offensive à l’ouest. Les Pays-Bas et la Belgique tombent rapidement, puis les panzers réussissent une spectaculaire percée dans les Ardennes, provoquant un exode massif des populations civiles du Nord et de l’Est. Les armées franco-britanniques sont balayées. La défaite avait été payée au prix fort. La Convention d’armistice, signée le 22 juin 1940 à Rethondes, n’incluait aucune revendication territoriale de la part de l’Allemagne, mais elle réduisait à peu de chose la puissance militaire française ; surtout, elle comportait des clauses politiques drastiques, dont la plus importante était l’instauration d’une ligne de démarcation scindant la France entre une zone nord « occupée » et une zone sud dite « libre » (que la Wehrmacht envahira le 11 novembre 1942). On aurait pu imaginer que les tenants de l’armistice, derrière le Maréchal Pétain, leur chef de file, allaient se contenter, en nationalistes conséquents, de gérer le désastre en adoptant le profil le plus bas possible pour gagner du temps.

Il n’en fut rien : non seulement Pétain fit le pari catastrophique de mettre en œuvre une collaboration d’État politique avec le Reich, mais il décida d’instaurer, sous l’œil de l’occupant, un nouveau régime, « l’État français », dont le gouvernement était installé provisoirement à Vichy, en zone sud, régime qui mènerait une véritable révolution culturelle, baptisée « Révolution nationale ». Instrumentalisant à son profit le vote parlementaire du 10 juillet, Philippe Pétain opéra une révolution juridique en promulguant les 11 et 12 juillet 1940 quatre « Actes constitutionnels » : il s’y octroyait à la fois « la plénitude du pouvoir gouvernemental » (cumulant en effet les pouvoirs dévolus auparavant au président de la République et au Conseil des ministres), les fonctions législatives (exercées en Conseil des ministres), administratives (par le biais du pouvoir réglementaire), voire judiciaires (puisqu’il pouvait prononcer des peines de relégation à l’encontre d’hommes politiques). Il s’attribuait de surcroît le droit stupéfiant de nommer lui-même son successeur éventuel (ce fut d’abord Laval, puis Darlan). Quelques historiens, se situant le plus souvent dans la mouvance communiste, ont qualifié ce nouveau régime de « fasciste ».

Cette approche est très contestable, puisque l’instauration d’un parti unique est refusée par le Maréchal Pétain et que, surtout, il lui manque une des spécificités majeures du régime totalitaire fasciste : l’expansionnisme guerrier. Et malgré les glissements qui se sont opérés au fil des mois, il vaut mieux le définir comme un régime autoritaire plutôt que totalitaire. Autoritaire, il l’est sans conteste, puisque le pouvoir tout entier est concentré entre les mains d’une seule personne, sans véritable contre-pouvoir, et notamment sans contrôle politique. La Chambre et le Sénat avaient été ajournés, les conseils généraux suspendus en octobre 1940 (leurs compétences étaient transférées aux préfets, jouissant de pouvoirs considérablement renforcés), les partis politiques furent explicitement interdits à compter de l’automne de 1941, et la censure omniprésente empêchait l’expression de toute opinion non conformiste.

En reprenant la formalisation de Max Weber, le régime de Vichy peut être considéré comme un régime « autoritaire charismatique ». C’est bien en effet la rencontre des attentes de la masse et d’une personnalité à laquelle il est prêté des vertus singulières. On se mit à vouer une sorte de culte à ce noble vieillard, ce chef glorieux le « vainqueur de Verdun », ce qui n’était pas rien à l’époque, au point d’en faire le père de la nation qui, à quatre-vingt-quatre ans, n’avait pas hésité à se sacrifier et à reprendre du service. Dès l’automne de 1940, de surcroît, une propagande était mise au point de façon aussi systématique qu’efficace, pour exalter tant le passé que la personne du Maréchal, toujours présenté comme un être hors du commun. Son entourage l’incita à se rendre dans les principales cités de la zone sud ; la première à recevoir sa visite fut Toulouse. Philippe Pétain est, dès le départ, et demeurera jusqu’au bout, la clé de voûte du régime. Rien d’important ne peut se décider sans son aval. Le fait qu’il choisisse seul les Ministres fait de ceux-ci de simples directeurs de leur ministère. Le principal d’entre eux, Pierre Laval, en poste jusqu’au 13 décembre 1940, remplacé par l’amiral Darlan de février 1941 à avril 1942, avant de revenir aux affaires avec le titre de « chef du gouvernement », a sans doute une plus grande latitude d’action ; mais le Maréchal, entendait être très régulièrement consulté. Comme tout régime autoritaire qui met en sommeil ou interdit les instances représentatives issues d’élections libres, Vichy avait besoin de quelques relais entre les sommets de l’État et le peuple. Pétain ayant repoussé d’emblée la mise en place d’un parti unique, une loi du 29 août 1940 créait en zone sud la Légion française des combattants : cette institution regroupe les anciens combattants - en principe ceux des deux guerres -, avec la mission d’être à la fois les « yeux et les oreilles » du Maréchal et les propagandistes zélés de la Révolution nationale. Mais ces légionnaires éprouvèrent bien des difficultés à servir de relais politiques efficaces et, les mois passant, leur tâche se réduisit à une participation disciplinée à des défilés et à des rassemblements qui prenai ent le plus souvent des allures cocardières.

La « Révolution nationale,une révolution culturelle. »

Philippe Pétain et bon nombre de ceux qu’on trouvait dans les allées du nouveau pouvoir se seraient bien passés de devoir gérer les relations avec le Reich, relations qui devenaient aux fils des mois de plus en plus pesantes. Mais ils entendaient mettre en œuvre, coûte que coûte, le grand dessein de remodeler la France, dans ce qui sera appelé la « Révolution nationale », projet qui en terminerait avec ce qu’ils considéraient comme des décennies d’erreurs et de gabegie démocratique. Cette révolution culturelle devait instaurer « un État national, autoritaire, hiérarchique et social », qui façonnerait dans les jeunes générations un « homme nouveau ». Les sources idéologiques n’étaient pas vraiment celles du fascisme, mais se rattachaient plutôt aux thématiques contre-révolutionnaires, et notamment au maurrassisme. Mais on ne doit pas pour autant sous-estimer une certaine influence du catholicisme social, voire des courants « non conformistes » si actifs dans les années 1930. Six points peuvent caractériser l’idéologie du nouveau régime. La condamnation sans appel de l’individualisme, le refus du principe égalitaire, une pédagogie anti-intellectualiste, la défiance à l’égard de l’industrialisme, l’appel à un rassemblement national ; l’affirmation d’un nationalisme fermé.

Pour combattre l’individualisme, tenu pour l’agent le plus dissolvant de la société comme de la nation, il convenait de redonner toute leur place à ce que l’on estimait être des « communautés naturelles », c’est-à-dire à la famille, la profession, la patrie. Le droit des familles est considéré comme antérieur et supérieur à celui de l’État. Si la mère de famille est honorée à l’envi, si la maternité est assimilée à un devoir national, c’est bien le père qui demeure le « chef de famille ». Il fallait ensuite « organiser » la société pour la rendre solidaire en s’inspirant du modèle corporatiste. Le modèle du genre en fut la « Corporation paysanne », créée par la loi du 2 décembre 1940, fonctionnant de façon hiérarchique et pyramidale, regroupant « tous ceux qui vivent de la terre ». Si l’affiliation à ce syndicat unique n’était pas obligatoire, elle était nécessaire pour bénéficier de certaines prestations. La « Charte du travail », mise en œuvre par la loi du 4 octobre 1941, s’appliqua aux professions industrielles, mais les structures de ce syndicat unique, dont la finalité était d’en finir avec la lutte des classes, étaient si compliquées qu’elles en devinrent tout à fait inopérantes. Ajoutons que l’action du gouvernement se fit également sentir sur certaines professions libérales : c’est notamment alors que fut institué l’ordre des médecins. Le refus de l’égalitarisme, jugé tout aussi pernicieux, est l’autre grand principe de l’idéologie vichyssoise. On tenait pour particulièrement dangereuse la tyrannie démagogique du suffrage universel.

Philippe Pétain affirmait : « Il ne suffit plus de compter les voix, il faut peser leur valeur pour déterminer leur part de responsabilité dans la communauté ». À l’encontre des utopies pseudo-égalitaires, il fallait rétablir à chaque niveau les hiérarchies, restaurer de véritables élites sociales et professionnelles, en les formant désormais dans des écoles spécifiques de cadres. La plus connue d’entre elles était installée près de Grenoble, au château d’Uriage. Là, au nom du Maréchal, les stagiaires allaient pratiquer jusqu’en décembre 1942 ( date à laquelle l’école d’Uriage fut fermée après avoir été jugée trop indépendante) l’alternance quotidienne des activités physiques et intellectuelles, alternance visant à créer une communauté nationale solidaire. Le discours dominant répudie l’industrialisme dont on juge les effets déstabilisateurs, car il est trop lié au capitalisme, dont on dénonce volontiers la « ténébreuse alliance » avec le « socialisme international ». Le modèle vanté est celui d’une France à dominante rurale et artisanale, où serait tout particulièrement honoré le paysan, « garantie essentielle de l’existence et de la sauvegarde du pays » (P. Pétain). Mais la situation de crise provoquée par la défaite et l’occupation, le bouleversement des approvisionnements, la réorientation des échanges forcent l’État à intervenir. La France de l’Occupation a constitué de fait - et quelque peu en contradiction avec le discours officiel, l’expérience, la plus poussée à cette date, d’une économie administrée visant à réaliser une « modernisation » économique. C’est dans le secteur industriel qu’elle s’est le plus exercée, notamment à travers les Comités d’organisation, institués le 16 août 1940 et mis en place dans chaque branche ou profession, afin de recenser les entreprises, d’arrêter les programmes de production et de fixer également les règles de la marche des entreprises.

À l’image de tous les régimes autoritaires, les responsables de Vichy s’efforcèrent de promouvoir « une politique de la jeunesse », mettant en œuvre une nouvelle pédagogie. Pétain lui-même avait, en matière d’éducation, des idées relativement précises : défiance de tout intellectualisme, réhabilitation de la morale, du travail manuel et des exercices physiques. Cette politique se concrétisa dans la promotion du sport et la mise sur pied de mouvements de jeunesse. Un commissariat à l’Éducation générale et aux Sports, très entreprenant, réactiva la « gymnastique » à l’école, multiplia les compétitions et les manifestations sportives, toujours placées sous le signe de l’amateurisme. Des nombreux mouvements créés alors, confessionnels et non confessionnels, on a retenu surtout les « Chantiers de la jeunesse », une des œuvres de prédilection du régime, créée en juillet 1940. En zone sud, près de 400 000 jeunes hommes, astreints à une sorte de service national, passèrent huit mois dans des campements situés loin des villes, une partie notable du temps était consacrée à des travaux manuels généralement pénibles, et une importance toute particulière était accordée à l’éducation morale. On prônait le sens de l’honneur, les vertus de l’émulation, la grandeur de la communauté fraternelle.

La répression, caractéristique inhérente à la « Révolution nationale. »

Le régime de Vichy, comme tous les régimes autoritaires, mena une politique discriminatoire ou répressive contre ceux qu’il jugeait irrécupérables et, a fortiori, dangereux. Il estima qu’il fallait, en tout cas, mettre hors d’état de nuire les défenseurs de la « gueuse » (Charles Maurras), autrement dit les tenants de la République, de la démocratie libérale, et qu’il lui incombait encore plus nettement de poursuivre ou d’exclure ce qu’il appelait « l’Anti-France », c’est-à-dire ceux qui passaient pour avoir soutenu activement le Front populaire : les communistes, qui devaient être continûment pourchassés, les francs-maçons qui devaient être exclus politiquement et enfin les Juifs, accusés notamment d’être à l’origine d’une croisade idéologique contre le Reich et dont, au nom d’un antisémitisme d’État, il convenait de réduire ce qui passait pour une influence économique, politique et sociale, démesurée et pernicieuse.

La lutte sans merci contre « l’ennemi intérieur. »

Des personnalités connues de « l’ancien Régime » furent poursuivies par des juges aux ordres. Ainsi Pierre Mendès France et Jean Zay furent condamnés à des peines de prison sur le chef d’inculpation spécieux d’abandon de poste devant l’ennemi. Pétain, lui-même, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, faisait enfermer dans un fort Paul Reynaud, avant-dernier président du Conseil, et Georges Mandel qui fut son ministre de l’Intérieur. Une « Cour suprême de justice » fut chargée de diligenter une instruction contre d’anciens ministres. Elle servira de base juridique au procès de Riom, qui s’ouvrit en février 1942 (et fut renvoyé, sine die, sous la pression du Reich, deux mois plus tard) contre cinq inculpés, dont trois parlementaires et deux anciens présidents du Conseil, Léon Blum et Édouard Daladier. Quant aux fonctionnaires, et notamment les grands commis de l’État, qui passaient pour avoir trop bien servi la République, ils furent démis de leurs fonctions (en décembre 1940 déjà, une trentaine de membres de la Préfectorale, dont Jean Moulin, avaient été mis à la retraite). Les communistes avaient été, dès septembre 1939, poursuivis, condamnés, emprisonnés. Vichy, non seulement durcit la législation, mais surtout mena une politique répressive féroce qui décimait les militants. La lutte anticommuniste systématique devient encore plus nettement prioritaire après l’invasion de l’U.R.S.S. par la Wehrmacht (juin 1941). À Paris, deux brigades spéciales, de sinistre mémoire, filent, arrêtent, torturent, avant de les livrer à l’occupant, les résistants communistes. Des Cours spéciales, instituées en août 1941, jugent avec une sévérité toute particulière les inculpés communistes, dont certains sont guillotinés.

Pour nombre de Vichyssois, les loges maçonniques fomentaient un complot permanent aux ramifications internationales qui saperait l’œuvre de redressement national. Dès le 13 août 1940, une loi interdisait les « sociétés secrètes », et parmi elles, avant tout, les diverses obédiences Maçonnes. Et il était spécifié que les fonctionnaires devaient rompre toute attache avec elles. Un an plus tard, non seulement les « dignitaires » étaient nominalement désignés au public, mais ils étaient presque totalement exclus de la fonction publique. L’une des caractéristiques de l’idéologie de la « Révolution nationale » est, pour reprendre une formulation de Michel Winock, son « nationalisme fermé », engendré par une très profonde xénophobie. Cette xénophobie, véhiculée depuis plusieurs décennies par le national-populisme, avait engendré, dès les années 1890, un antisémitisme redoutable qui avait relayé l’antijudaïsme d’origine chrétienne. Car même le Juif de nationalité française, celui qu’on nommait « Israélite », devait être traité comme un demi-étranger, voire un étranger tout court, puisqu’il était considéré, par définition, comme inassimilable. C’est au nom de ce nationalisme fermé et de cet antisémitisme-là que Vichy met immédiatement en œuvre une politique d’exclusion débouchant sur un antisémitisme dit d’État. Trois points sont à retenir tout particulièrement. En premier lieu, rompant avec le principe républicain d’égalité, les deux lois d’exclusion des 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941 (les « statuts des Juifs ») visent à combattre l’influence supposée des « Israélites » dans la société française, les excluant des fonctions électives, de la fonction publique, des médias, des professions libérales, ce qui en faisait par là même des citoyens de seconde zone. Une autre loi discriminante, celle du 22 juillet 1941, met en œuvre « l’aryanisation » des entreprises et des biens juifs, ruinant l’activité économique de la communauté juive. Enfin, dès le 4 octobre 1940, la loi avait donné le pouvoir à l’administration d’interner dans des camps, sans possibilité de recours, les Juifs étrangers.

La « question juive » n’avait pas, aux yeux des responsables de Vichy, une importance primordiale ; rien à voir en tout cas avec la place qu’elle occupait dans l’idéologie raciale et les pratiques racistes du régime nazi. Et si la politique d’exclusion sociale a bien été mise en œuvre et contrôlée par un Commissariat général aux questions juives, institué en mars 1941 (dont les deux premiers titulaires furent Xavier Vallat puis Louis Darquier, dit de Pellepoix), la mission de celui-ci ne comportait nullement l’extermination des populations juives. Et pourtant, à partir du printemps de 1942, le gouvernement de Vichy, un certain nombre de ses fonctionnaires, une partie de ses forces de police ou de gendarmerie, se sont faits les auxiliaires, puis les complices, des persécutions et de la déportation des Juifs de France.

S’il est bien vrai que ce sont les services nazis spécialisés dans la mise en œuvre en France de la « solution finale » qui ont, après avoir multiplié les interdictions et les vexations, programmé et planifié les rafles et la composition des convois vers les camps de la mort, il est non moins certain que ce sont des forces répressives françaises qui ont procédé à ces rafles tant en zone nord (comme celle dite du Vél’d’Hiv’, qui s’est déroulée à Paris les 16 et 17 juillet 1942, et au cours de laquelle furent arrêtés au moins 12 884 hommes, femmes et enfants) qu’en zone sud. L’analyse de cette dérive impardonnable met en avant deux causes. La première réside dans la xénophobie qui poussa les responsables de Vichy à accepter sans état d’âme de livrer, partout en France, et ceci jusqu’en juillet 1944, des Juifs étrangers que réclamait l’occupant et qui étaient en principe les seuls déportables officiellement. La seconde résulte de l’engrenage de la collaboration d’État, que Laval entendait promouvoir coûte que coûte. A partir du moment où Hitler accorde une place primordiale à la mise en œuvre accélérée de la « solution finale », y compris en Europe occidentale, Laval fait de la livraison des Juifs étrangers un objet comme un autre, ou presque, du marchandage politique. Vichy, en tout cas, par ses complicités avérées, est comptable des 80 000 Juifs, parmi lesquels 24 500 citoyens français, déportés de France, pour la plupart à Auschwitz-Birkenau, et dont moins de 2 500 devaient revenir.

Rafle du Vél’ d’Hiver.

Unique document photographique connu de l’événement, cette vue du vélodrome d’Hiver montre des autobus réquisitionnés par la préfecture de police de Paris pour le regroupement, avant leur déportation, des familles juives arrêtées lors de la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942. Bon gré mal gré, le régime de Vichy se vit contraint de cohabiter, vivre, négocier avec un occupant. Tout en bénéficiant d’un statut quasi unique dans l’Europe occupée, puisque la souveraineté française était maintenue sur une fraction du pays alors que celui-ci avait été vaincu, le régime de Vichy allait se retrouver, pour le grand malheur des Français, prisonnier d’un système de relations franco-allemandes singulières et piégées. La naissance de l’État français comme la collaboration d’État conclue entre le Reich et le régime de Vichy découlent du choix de la signature de l’armistice, qui, à la différence de la capitulation qui aurait pu être envisagée, engageait le pouvoir politique. Pour en terminer immédiatement avec une guerre qu’il considérait comme définitivement perdue, et bien décidé à assumer une relève politique, Philippe Pétain avait accepté une convention d’armistice aux clauses particulièrement exorbitantes, dans le cas où la paix ne serait pas rapidement signée. Or, la résistance des Britanniques, qui, au cours de l’été de 1940, gagnent dans les airs la bataille dite d’Angleterre, incite Hitler à ne pas conclure avec la France une paix séparée.

 Alors que faire ? Comment gérer une situation à la fois imprévue et complexe ? Philippe Pétain ne cherche pas à gagner du temps ni à finasser avec Hitler. Après avoir, il est vrai, hésité, il fait le choix décisif de collaborer politiquement avec le Reich. C’est ce que symbolise la rencontre, qui allait stupéfier la majorité des Français, du chef de l’État français avec Hitler en personne, dans la petite ville de Montoire, dans le Vendômois, le 24 octobre 1940. Les hommes de Vichy, à quelques exceptions près, ne s’engagent pas dans la collaboration d’État pour des motifs idéologiques. Ils n’éprouvent en effet que peu de sympathie pour le populisme et la violence nazis. Les choix de l’automne de 1940 répondent avant tout à des calculs ou à des paris géostratégiques. La plupart des responsables vichyssois firent le pari que le Reich sortirait grand vainqueur de l’affrontement. Une stratégie fondamentalement hexagonale leur fait considérer que la guerre est finie pour la France. Bien plus, aussi bien Laval que Darlan, du moins dans un premier temps, ont estimé que la paix allemande serait plus profitable à la France qu’une paix anglaise. C’est pourquoi, ils ont pensé que collaborer politiquement avec l’Allemagne, sans se retrouver en guerre, permettrait à la France d’être bien placée lors du règlement final et, dans le court terme, d’obtenir un allègement substantiel des clauses les plus draconiennes de la convention d’armistice.

Jusqu’en 1942, Vichy disposait d’atouts. Sa flotte de guerre et, encore plus, l’Empire qui, à l’exception de l’Afrique-Équatoriale française, de la Nouvelle-Calédonie et d’établissements dans le Pacifique, était demeuré loyaliste. Hitler, qui se défiait du nationalisme français, entendait pratiquer une collaboration vraiment minimale. Mais il estimait préférable de laisser la France défendre ses propres possessions, notamment sur le pourtour méditerranéen. Jusqu’à la fin de 1941, les Français firent preuve de beaucoup de bonne volonté, notamment lors des « Protocoles de Paris » paraphés en mai 1941 (qui autorisaient le Reich à utiliser sous certaines conditions des bases de l’Empire français), dans la mise en œuvre d’une collaboration politique, sans obtenir pour autant de véritables concessions politiques ni d’améliorations notables dans la vie quotidienne du Français moyen. La coupure décisive, à bien des égards, est le succès de l’opération Torch, les 7 et 8 novembre 1942, qui voit les Anglo-Saxons prendre pied en Algérie et au Maroc. Le déséquilibre du rapport des forces entre Vichy et le Reich s’accentue ensuite considérablement et donc dangereusement. Non seulement la zone sud, dite « libre », est envahie le 11 novembre 1942 par la Wehrmacht et devient « zone d’opérations », mais le régime perd ses principaux moyens d’échange ou de marchandage : le gros de sa flotte de guerre se saborde à Toulon (27 nov. 1942) pour éviter que les Allemands et les Italiens ne s’en emparent ; bien plus, l’Empire se rallie à Darlan, qui, alors qu’il était de passage à Alger lors du déclenchement de l’opération Torch, finit par jouer la carte américaine, tout en faisant faussement état d’un accord secret ce qu’on dénomme « l’accord intime » avec Philippe Pétain.

Or le Reich est dorénavant décidé à ne plus ménager les pays vassaux et les oblige systématiquement à accroître leur participation à l’effort de guerre allemand. Sans que la France et les Français subissent les affres de la « polonisation » (ce qui implique l’élimination systématique des élites), telle qu’elle est pratiquée dans les pays occupés de l’Est de l’Europe, ils sont les victimes d’une surexploitation économique si bien menée que la France devient le meilleur fournisseur en biens et denrées du Reich. Le pays fournit aussi sa main-d’œuvre : plus de deux millions de salariés travaillaient, bon gré mal gré, en France pour l’Allemagne, tandis que Fritz Sauckel, « le négrier de l’Europe », parvenait à faire transférer outre-Rhin 650 000 hommes, au titre du S.T.O., le Service du travail obligatoire, institué par Laval en février 1943. Par ailleurs, la collaboration policière franco-allemande était notablement renforcée à l’encontre des résistants. Et, bien entendu, les autorités françaises devaient se prêter à la mise en œuvre de la « solution finale ». Dès l’origine, le régime reçut un soutien sans équivoque de toutes les droites. Il est vrai cependant que tous les hommes de droite ne se retrouvèrent pas à Vichy, pas plus que, symétriquement.

La Résistance ne saurait se réduire à la gauche. Reste que les personnalités militant jusqu’alors à gauche et qui ont pu être instrumentalisées par Vichy sont peu nombreuses (René Belin, ex-secrétaire du bureau confédéral de la C.G.T., devenu ministre du Travail, en étant l’exemple le plus connu). Alors que les droites arrivent en force et qu’aucune d’entre elles ne manque à l’appel. La participation la plus voyante, et la plus massive dans un premier temps, est celle de la droite réactionnaire, notamment des militants ou des sympathisants de l’Action française, qui tiennent, selon le mot de Maurras, pour une « divine surprise » l’avènement d’un Pétain efficace. Mais on rencontre également, ce qui est beaucoup plus étonnant, des membres de la droite libérale (Joseph Barthélemy, qui sera garde des Sceaux), le plus souvent, il est vrai, des notables élitistes se réclamant de l’orléanisme. L’arrivée la plus remarquée fut celle de la droite technocratique (ainsi Pierre Pucheu), hauts fonctionnaires et cadres venus du privé, épris d’ordre et de rationalité modernisatrice, se sentant à l’aise dans ce régime autoritaire, débarrassés des pressions et du contrôle des élus locaux et de la classe parlementaire. Notons que, dès le départ, l’ultra droite factieuse était également représentée.

Cette diversité des droites ne doit pas occulter le fait que les valeurs défendues par Vichy comme les pratiques mises en œuvre portent avant tout la marque de ce qu’on peut nommer »la droite extrême, conservateurs et libéraux » brouillés avec la République, au moins depuis le Front populaire, ceux-ci acceptent volontiers de servir un régime autoritaire, qui correspond précisément à ce qu’avait appelé de ses vœux l’extrême droite ligueuse. Bon nombre de notables, y compris dans les milieux de gauche munichois, ont soutenu le régime jusqu’à la fin de 1943, de même que les patrons, petits et grands. Mais c’est du côté de l’Église catholique que le soutien apparaît le plus voyant (les églises réformées, quant à elles, ralliées au régime dans les premiers mois, entrèrent en dissidence morale après les rafles des Juifs de l’été 1942). L’épiscopat, à quelques très rares exceptions près, s’était senti immédiatement à son aise dans le nouveau régime. Un certain nombre de thèmes du catholicisme intransigeant et du catholicisme social avaient suffisamment modelé l’idéologie de la « Révolution nationale » pour que le primat des Gaules, le cardinal Gerlier, puisse faire sienne la devise de Vichy : « Travail, famille, patrie, ces trois mots sont les nôtres. » Sans doute, l’Église n’obtint pas tout ce qu’elle désirait (l’aide financière accordée par l’État aux écoles privées, contrairement aux canons de la laïcité, fut qualifiée d’exceptionnelle), mais elle bénéficia d’un statut privilégié. Elle put notamment maintenir et même développer ses propres mouvements de jeunesse, obtint que les membres des congrégations religieuses puissent à nouveau enseigner (alors que les écoles normales d’instituteurs, tenues pour les foyers d’un laïcisme militant, étaient, elles, fermées). Le régime de Vichy apparut comme clérical, au respect que Philippe Pétain et la plupart des dignitaires de Vichy témoignaient à l’Église, répondait une présence active de celle-ci, toujours très en vue lors des visites du Maréchal dans telle ou telle ville, et le plus souvent partie prenante des autres manifestations officielles. Et surtout, les responsables de l’Église de France s’employèrent à combattre toutes les dissidences, qu’elles fussent ou non gaullistes, et incitèrent tous les fidèles à manifester un loyalisme sans faille au régime, en le considérant jusqu’au bout, même si leur appui se relâcha en 1944, comme le seul légitime.

Le Français moyen devient attentiste.

Vichy s’efforça, enfin, de conserver le soutien de l’opinion, qui lui fut, sans nul doute, acquis dans les premiers mois. Car au « maréchalisme », à savoir un attachement à la personne même du Maréchal, se juxtaposent des courants « pétainistes », très vraisemblablement majoritaires, qui approuvent l’instauration d’un « État français » et l’idéologie de la « Révolution nationale ». Mais on constate que, dès l’automne de 1941, la majorité des Français est devenue attentiste, en se détachant du régime. Une sorte de décantation s’était sans doute effectuée, et, au fil des mois, un double malentendu devenait patent. Le Français moyen avait attendu de Philippe Pétain qu’il adopte un profil bas à l’égard de l’occupant, il pouvait constater que, dans un message on ne peut plus explicite, huit jours après l’entrevue de Montoire, on l’incitait à entrer dans la voie de la collaboration. Et l’analyse des interceptions postales, téléphoniques et télégraphiques, massives à l’époque, et qui constituent aujourd’hui une mine de documents pour les historiens, nous apprend que les Français ont montré dans leur ensemble beaucoup de défiance à l’encontre de la collaboration d’État avec le Reich, collaboration qui, de surcroît, n’allait quasiment rien leur rapporter.

Second malentendu qui contribue à détacher le Français moyen du « vainqueur de Verdun » : s’il avait espéré que celui-ci mettrait fin à la violente crise d’identité nationale qui avait secoué le pays dans l’été 1940, il pouvait constater que la répression accrue de « l’ennemi intérieur » alimentait les risques d’une guerre franco-française dangereuse à court comme à moyen terme et qui, de toute façon, se déroulait en présence d’un occupant à qui elle ne pouvait déplaire. Il existait, il est vrai, diverses façons d’être attentiste. Certains s’en tiendront à un repli frileux par lassitude ou par peur, alors que d’autres manifesteront une connivence, voire une solidarité complice avec les résistants. Reste que, si subsiste jusqu’à l’été de 1944 un maréchalisme de base, justifié au besoin par l’assertion parfaitement erronée que Pétain était de mèche avec de Gaulle, les rangs des pétainistes proprement dits s’étaient considérablement éclaircis. Soulignons enfin ce fait que l’opinion du Français moyen n’a guère évolué de façon linéaire, ni surtout selon le principe des vases communicants qui voudrait, en l’occurrence, que la France pétainiste soit devenue une France résistante. Il faut non seulement insister sur l’ambivalence des attitudes, mais aussi prêter une attention soigneuse à la chronologie.

Parmi les quatre grandes familles de résistants, on peut distinguer les gaulliens (dont l’acte fondateur est l’appel du 18 juin), les communistes entrés, dans leur totalité, dans la lutte patriotique à l’été de 1941, celles et ceux qui n’étaient ni l’un ni l’autre, et ceux que les historiens dénomment les Vichysto-résistants. Ces derniers ont été longtemps marginalisés dans la mémoire résistante, pour avoir dans un premier temps cru en la « Révolution nationale », et le plus souvent servi le régime, avant d’entrer en résistance sans esprit de retour. Ils le firent, pour la majorité d’entre eux, durant l’automne de 1942, dans les semaines qui suivirent le débarquement anglo-saxon en Algérie et au Maroc. En refusant de rejoindre l’Afrique du Nord, Pétain et le gouvernement de Vichy s’étaient à leurs yeux définitivement délégitimés, tout en acceptant d’être de plus en plus vassalisés. On peut ranger parmi eux un certain nombre d’officiers de l’armée d’armistice, forte de 100 000 hommes, que les Allemands avaient laissé subsister, pour maintenir l’ordre, jusqu’en novembre 1942. François Mitterrand en est l’exemple le plus connu. Ceux qui tenaient le haut du pavé parisien, des militants de l’ultra droite, des journalistes (notamment ceux de Je suis partout), des écrivains ( Drieu La Rochelle, Céline à cause de son antisémitisme obsessionnel, Brasillach, Rebatet...) en bénéficiant de la bienveillance de l’occupant, ceux qui se dénommeront les collaborationnistes n’avaient cessé de critiquer Vichy, eux qui exigeaient une alliance placée sous le signe de la croix gammée et se réclamaient volontiers du nazisme. Les hommes de Vichy avaient réussi, jusqu’à l’automne de 1943, à garder relativement leurs distances avec ces ultras. Mais, à compter de la montée en puissance de la Milice, en 1944, s’instaure, au nom notamment de l’anticommunisme, une solidarité de fait entre les uns et les autres.

La Milice naît, en janvier 1943, de la volonté tenace d’activistes de l’ultra droite, issus de la Légion des combattants, qui se réclamaient alors d’un pétainisme autoritaire et répressif. Elle peut se doter progressivement d’une Franc-Garde encasernée et armée grâce à l’entremise de la SS (à laquelle prêtent serment les principaux chefs miliciens). Sous la pression allemande émerge en janvier 1944 un État milicien, puisque ses responsables contrôlent désormais l’administration pénitentiaire, la propagande (avec Philippe Henriot, qui était un tribun redouté) et surtout l’ensemble des forces de police, placées sous la férule de Joseph Darnand, secrétaire général de la Milice, promu secrétaire d’État au Maintien de l’ordre. Les miliciens allaient symboliser le Vichy répressif et complice de l’occupant. Pétain et Laval avaient cru, au printemps de 1944, pouvoir tirer leur épingle du jeu, en prônant la neutralité, prenant ainsi leurs distances avec les ultras de la collaboration. Mais, en août 1944, le Reich allait les forcer, eux et leurs ministres, à gagner l’Allemagne, où, à Sigmaringen, le château des Hohenzollern abrita les décombres de l’État français. Si Pétain décida de faire la grève de ses fonctions, une partie de ses ministres jouent à la comédie d’un pouvoir de plus en plus fantomatique, tandis que les activistes étaient regroupés dans la division de Waffen-SS Charlemagne, avant d’être balayés par l’Armée rouge. Les survivants comme les autres collaborationnistes et certains responsables vichyssois eurent à affronter la saison des juges.

Les mémoires du régime de Vichy

Le régime de Vichy a bien été jugé, notamment à travers l’épuration légale. Mais les années de l’Occupation demeurent, dans une certaine mesure, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Éric Conan et Henry Rousso « un passé qui ne passe pas », précisément parce qu’avait existé un régime théoriquement souverain, Vichy. Profitant de la guerre froide, les nostalgiques de Vichy ou ceux qui détestaient aussi bien les communistes que les gaullistes, ont bien tenté, dans les années 1950, de réhabiliter le Vichy de Pétain (rejetant celui de Laval dans les poubelles de l’Histoire). Mais ce qui prévalut, sous la pression conjointe des mémoires communiste et gaulliste, fut plutôt la mise entre parenthèses du gouvernement de Vichy. Le film « Le Chagrin et la Pitié », réalisé par Marcel Ophuls en 1971, donna le signal d’une remise en cause des mémoires convenues et, grâce à l’ouverture progressive des archives. Historiens et non-historiens se livrèrent à une relecture tous azimuts de la France vichyssoise. On est passé progressivement de l’étude de la France de Vichy à celle de la France sous Vichy, avant de se mettre à scruter les faits et gestes du Français moyen. Enfin, depuis les années 1990, c’est avant tout la politique répressive de l’État vichyssois qui a été analysée de façon systématique, et notamment celle qui fut menée à l’encontre des Juifs. Les complicités du régime dans la déportation des Juifs de France étant établies, la réhabilitation du régime de Vichy est maintenant improbable.

Né à Paris dans une famille d’origine juive ashkénaze de commerçants aisés, docteur en droit, diplômé de l’École libre des sciences politiques, Mendès Fran ce est le plus jeune avocat de France lorsqu’il s’inscrit au barreau. Le plus jeune député lorsqu’il est élu dans l’Eure en 1932, et le plus jeune membre du gouvernement lorsqu’il entre dans le second cabinet de Léon Blum, en mars 1938, comme sous-secrétaire d’État au Trésor. Il a défendu, jeune étudiant, dans sa thèse de droit, une conception internationaliste des finances. Très vite, il s’est lié au groupe maçonnique Littré-Condorcet et à la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste. En 1928, il s’inscrit à la loge de Paris du Grand Orient et y devient très vite compagnon puis maître en 1930. Candidat radical-socialiste, élu député de l’Eure en 1932, il produit en 1933 un rapport sur « La Réorganisation et la simplification du régime fiscal en France » et participe aux études menées en France sur le fonctionnement d’une banque internationale, en l’occurrence, la Banque des règlements internationaux. Technicien des finances, il préside la commission des douanes à la Chambre et, lors du congrès radical-socialiste de Toulouse en 1932, est rapporteur sur ces questions. Membre du brain trust de conseillers financiers qui entourent Blum, il soutient la demande d’avance de cinq milliards à la Banque de France et de transfert de trois milliards qui seraient retirés du fonds d’égalisation des changes. Le refus des Chambres entraîne la chute du cabinet. Simple député, il approuve les accords de Munich. Mobilisé en 1939 et envoyé au Liban, lors de l’invasion allemande, en juin 1940, il est arrêté par le gouvernement de Vichy ;condamné à six ans de prison pour désertion à l’intérieur en temps de guerre, il s’évade en juin 1941 et en 1942 rejoint le général de Gaulle à Londres. Capitaine d’aviation, il combat avec le groupe Lorraine.

Spécialiste des questions financières, sa thèse de doctorat sur la stabilisation du franc lui aurait valu les félicitations de Poincaré, il est, en 1943, commissaire aux Finances dans le Comité français de libération, à Alger. Après avoir dirigé la mission française à la conférence de Bretton Woods, il est nommé en septembre 1944 Ministre de l’Économie nationale, en avril 1945, faute d’obtenir un contrôle draconien de tout le secteur économique et financier, il démissionne avec éclat : « Nous traversons une crise d’immoralité qui rappelle le Directoire... ». Il est gouverneur du Fonds monétaire international et gouverneur adjoint de la Banque internationale de reconstruction de 1946 à 1958. En juin 1946, il siège au Palais-Bourbon comme député de l’Eure à la seconde Constituante. En mai 1947, il est désigné comme représentant permanent de la France au Conseil économique et social de l’O.N.U. En 1953, il participe à la fondation de L’Express, journal qui se veut très vite l’organe de la bourgeoisie de gauche et du mendésisme militant. Situé alors à la gauche du Parti radical, dont il assume la vice-présidence, Mendès France est investi comme président du Conseil et ministre des Affaires étrangères en juin 1954, après Diên Biên Phu. Il se donne un mois pour conclure la paix en Indochine. Il accorde ensuite l’autonomie interne à la Tunisie. Gouverner, c’est choisir, titre d’un ouvrage écrit en 1953, deviendra sa devise. En 1954, il publie également, en collaboration avec Gabriel Ardant et sous le patronage de l’U.N.E.S.C.O., La Science économique et l’action (une seconde édition paraît en octobre 1973 sous le titre Science économique et lucidité politique).

Diên Biên Phu et accords de Genève, 1954.

Le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours de résistance, les troupes françaises, retranchées dans le camp de Diên Biên Phu, succombent face aux communistes vietnamiens, menés par le général Giap. La bataille, qui restera dans la mémoire française comme une défaite militaire cinglante, marque la fin de la guerre d’Indochine. La délégation du Viêtminh lors de l’ouverture des négociations de cessez-le-feu, pendant la guerre d’Indochine, en 1954. Renversé le 5 février 1955, Mendès France et les radicaux-socialistes fondent, par un accord avec les républicains sociaux de Chaban-Delmas, la S.F.I.O. de Guy Mollet et l’U.D.S.R. de François Mitterrand, le Front républicain. L’Express apparaît comme l’organe de cette alliance. La majorité parlementaire que le Front constitue fait que Mendès France devient ministre d’État dans le cabinet Mollet en février 1956. En désaccord sur la politique suivie en Algérie « où le recours aux armes ne saurait suffire », il démissionne trois mois plus tard. Il abandonne d’autre part la direction du Parti radical, estimant que le contrat signé au congrès de Wagram (redressement et assainissement du parti) a été « foulé aux pieds ».

En 1958, tenant pour une attitude de « facilité » de s’en remettre entièrement à un homme, « certes glorieux et prestigieux, mais dont les intentions sont incertaines », Mendès France opte pour le « non » au général de Gaulle, dont il ne cessera de contester les choix économiques et de dénoncer le « régime ultra présidentiel ». Bientôt, cherchant une nouvelle voie de centre gauche, il rejoint le Parti socialiste autonome (P.S.A., futur P.S.U.) ; il se retrouve exclu du Parti radical en 1959. Opposé à une Algérie française, solution tardive qu’il juge impossible, il continue de faire connaître ses idées en publiant, en octobre 1962, La République moderne, où il définit la « planification démocratique ». Loin d’être une organisation oppressive, celle-ci est pour lui l’axe autour duquel doit se mettre en place toute la construction économique et politique d’un pays. En mars 1965, dans Le Courrier de la République, dont il est le directeur politique, Mendès France critique sévèrement « l’étalon-or de papa » et expose ses conceptions de politique monétaire internationale. Il les défendra, en août de la même année, à la conférence de Rehovoth (Palestine), en présence des délégués de trente-huit pays en voie de développement ; ces conceptions tendent à compléter le système basé sur une seule marchandise, l’or, soumise à d’excessifs aléas, par l’addition de réserves monétaires supplémentaires fondées sur les stocks de matières premières mondiales. Il réaffirmera, à plusieurs reprises, la nécessité de cette réforme, notamment en mars 1974, dans des conversations avec Jean Bothorel publiées sous le titre Choisir.

Les journées de mai 1968 lui inspirent un essai « Pour préparer l’avenir ». Propositions pour l’action (juin 1968) et le trouvent « prêt à accepter les responsabilités qui pourraient lui être confiées par la gauche unie » dans un gouvernement provisoire de gestion, préconisé par Mitterrand. Au cours du mois de juillet, il démissionne du P.S.U. et, dénonçant « l’autoritarisme gaulliste comme responsable du désordre », s’oppose à Grenoble sans succès à J.-M. Jeanneney, candidat U.D.R. aux élections législatives. Opposant au régime, Mendès France persistera dans son hostilité à la prédominance du président de la République, dénoncera la fiscalité injuste, condamnera les ventes d’armes par la France et la force de frappe, manifestera son soutien à Israël et défendra la régionalisation. Au cours de la campagne pour les élections présidentielles d’avril 1974, il soutient la candidature de Mitterrand. En 1981, Pierre Mendès France assiste finalement à la victoire de la gauche. L’opinion retiendra l’accolade que le nouveau président donne à Mendès à l’Élysée lors de la cérémonie d’installation du premier président de gauche de la V° République. Toutefois Pierre Mendès France n’intervient plus dans le débat politique français, réservant ses derniers efforts à tenter de faire aboutir une solution négociée au Proche-Orient.

Ses positions claires et tranchantes, assorties d’avertissements pessimistes mais clairvoyants, ont valu à Mendès France de vives oppositions, toujours accompagnées cependant d’un respect inspiré par sa rigueur intellectuelle et par son intégrité morale.

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