Partie 7

De la Guerre de 1870 à Edouard Daladier

Lundi 14 février 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

La guerre de 1870.

Telle est la situation lorsque, le maréchal Prim ayant, en 1869, après la chute de la reine Isabelle, offert la couronne d’Espagne au prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, parent éloigné du roi de Prusse Guillaume Ier, Bismarck, malgré le refus de l’intéressé, a poursuivi le projet, sans toutefois compromettre la Prusse. Le prince Léopold a fini par poser sa candidature. La réaction est très vive en France. Le prince Antoine, père du prince Léopold alors en voyage, retire la candidature de son fils. L’affaire semble terminée lorsque la droite du Corps législatif demande des garanties pour l’avenir. L’opinion publique, très montée, veut sinon la guerre, au moins une éclatante victoire diplomatique ; l’impératrice et les bonapartistes autoritaires aussi. Sans doute sous ces influences, l’empereur, malade, se laisse entraîner par le ministre des Affaires étrangères, Gramont, à demander à la Prusse des garanties pour l’avenir. Émile Ollivier, mis devant le fait accompli, se rallie à cette politique. Le 13 juillet, à Ems, notre ambassadeur, Benedetti, demande au roi « l’assurance qu’il n’autoriserait pas de nouveau cette candidature ». Le roi n’accepte pas de prendre cet engagement et Bismarck, mis au courant par un télégramme, publie un résumé de la conversation qui transforme le refus courtois en refus cassant. Bien que la France ait obtenu satisfaction sur le fond, malgré la protestation de Thiers et de Gambetta, et sans attendre le rapport de Benedetti, le gouvernement, par manque de sang-froid, déclare la guerre à la Prusse (19 juillet). Comme il était prévisible, les États de l’Allemagne du Sud se rangent aux côtés de la Prusse et l’Italie se dérobe à une médiation armée conjointement avec l’Autriche.

Les empires coloniaux atteignent leur apogée à la charnière des XIX° et XX° siècles. L’ensemble de l’Afrique ainsi qu’une grande partie de l’Asie sont alors sous la domination d’une Europe... L’armée française est moins nombreuse que l’armée allemande. Elle possède un meilleur fusil et des mitrailleuses en petit nombre, mais des canons de bronze se chargeant par la gueule alors que les canons Krupp en acier se chargent par la culasse. Les Français bivouaquent, les Prussiens cantonnent chez l’habitant et se procurent une partie de leur approvisionnement par réquisition, d’où une plus grande mobilité. Surtout, les généraux prussiens, imprégnés d’esprit offensif, sont très supérieurs aux généraux Français, peu instruits et routiniers. Mac-Mahon commande les corps situés en Alsace et Bazaine ceux qui sont rassemblés en Lorraine. Les Prussiens prennent l’offensive à Wissembourg le 4 août ; le 6, ils battent Mac-Mahon à Froeschwiller ; l’Alsace est perdue. Le même jour, le corps de Frossard est battu en Lorraine. À l’annonce de ces revers, le ministère Ollivier est renversé et l’impératrice régente forme avec le général de Palikao un ministère de droite. Tandis que Mac-Mahon bat en retraite jusqu’à Châlons, Napoléon III cède le commandement à Bazaine, qui se laisse tourner et enfermer dans Metz au cours de trois batailles successives, le 14 à Borny, le 16 à Rezonville, le 18 à Saint-Privat. Le bon sens commande à Mac-Mahon de couvrir Paris. Mais Eugénie est hostile au retour de l’empereur vaincu dans sa capitale, et Palikao donne l’ordre à Mac-Mahon de tendre la main à Bazaine, ce qui le conduit à Sedan.

 L’empereur prisonnier, l’Empire, régime militaire appuyé sur la paysannerie, n’a plus rien à opposer à la révolution parisienne. La question est de savoir qui s’emparera du pouvoir, des républicains modérés ou des socialistes. Les socialistes sont handicapés par une tentative malheureuse d’insurrection de Blanqui, le 15 août, à La Villette. D’autre part, il semble que, depuis le début de la guerre, le gouvernement a surtout armé les bataillons bourgeois de la garde nationale. Quoi qu’il en soit, le 4 septembre, les socialistes ne dominent pas dans la foule qui, conformément au précédent de 1848, envahit le Corps législatif et se porte à l’Hôtel de Ville où est proclamée la République et constitué un gouvernement bourgeois, dit de la Défense nationale, composé de députés de Paris. L’impératrice a pu s’échapper des Tuileries. Elle se réfugie en Angleterre. À l’issue de sa captivité en Allemagne, Napoléon III la rejoindra. Il mourra au cours d’une opération le 9 janvier 1873. Un régime autoritaire était l’aboutissement normal de la II° République. Prématuré, le suffrage universel avait besoin d’un guide. Peut-être Louis-Napoléon eût-il créé des institutions durables s’il s’était contenté d’obtenir par les voies légales un mandat présidentiel renouvelable. En s’emparant du pouvoir par la force, puis en ressuscitant l’hérédité, il s’opposa brutalement au grand courant libéral du siècle et souleva une haine dont l’Empire finit par périr, car elle créa une atmosphère telle que son chef ne disposa plus de l’autorité nécessaire pour donner au pays les moyens de résister à la Prusse.

Comme sa politique extérieure, bien qu’elle valût à la France Nice et la Savoie, sa politique intérieure se solda par un échec malgré son effort, le premier de l’histoire du pays, pour édifier une véritable législation sociale. Mais son gouvernement permit un essor économique tel que la France n’en a connu aucun autre jusqu’à celui dont elle bénéficie depuis la Seconde Guerre mondiale.


Jean Jaurès, homme mystique et politique. À lui seul, Jean Jaurès, incarne ce qu’il y a de plus positif dans une Démocratie. La Troisième république aurait du, être le « chantre » de Jean Jaurès.

Depuis la naissance de l’univers, « tel que nous le concevions depuis des millénaires », les hommes ont eu pour chef un Monarque, une autorité morale. En général, cette autorité royale permettait que l’union, et la confiance des peuples soient incarnés par une dynastie défendant l’opprimé face à son oppresseur. Lorsque Louis XIV fit construire Versailles, sont but essentiel, était de pouvoir contrôler des despotes locaux qui faisaient main basse sur les maigres revenus d’une paysannerie, qui à son époque et dans d’autres, était considéré comme des esclaves.

À Versailles le Roi, pouvait retirer de leurs terres ces « seigneurs », qui outrageaient les populations. La France révolutionnaire a été un phare tout autant bénéfique que malfaisant, pour tous les dictateurs, qui à la fin du XIX° et tout au long du XX° ont commis des atrocités inimaginables. Notre Pays a vécu la TERREUR républicaine, puis la dictature sanglante de Napoléon 1 er, puis la politique despotique, de Napoléon III. Le rétablissement de la république autorisa la France à connaître des heures glorieuses. Dommage, qu’immédiatement ce régime se lança dans des guerres coloniales qui firent des milliers de morts, notamment parmi les populations opprimées. L’oppression coloniale Française, s’étala surtout sur le continent Africain.

À l’aube du XXI° siècle, nous constatons que les Royaumes d’aujourd’hui, sont tout plus démocratiques que les républiques, et que l’immense majorité des Pays qui ont un siège aux Nations unies, sont dirigées par des sanguinaires dictateurs républicains. Valeurs Républicaines, « OUI », mais mettre en opposition « Monarchie et République », est une déviation permissive, et contraire à la vérité. Q’aurait, pensé Jean Jaurès, des fautes commises par les responsables politiques Français qui se sont succédés à la tête de la France, depuis le jour horrible où il fut assassiner. ? La « Grande guerre », et ses millions de morts, la victoire de 1918, le traité de Versailles, et la façon, dont il fut remis en cause par les Prussiens et le triste Dictateur Nazi Adolf Hitler. La passivité de la France et du Royaume uni, qui contre toutes les humiliations, et le non-respect des accords signés à Versailles, permirent à l’Allemagne de se réarmer, au point de redevenir la plus puissante nation du monde. Une nation revancharde, raciste, antisémite, au point d’avoir tenté de faire disparaître de la surface de la terre toutes les personnes de religion ou de pensée Juive. Rien que sur ce « point de détail », la France porte une immense responsabilité. Il est inutile que la « classe politique » d’avant 1940 ou d’aujourd’hui accuse le Maréchal Pétain d’avoir été l’homme d’un déshonneur qui condamne la France et ses dirigeants d’avant 1939 de s’être comporté comme des lâches, des incapables, et qui ont déserté face à des « Boches », subjugués par le Dictateur Nazi qu’ils suivirent aveuglements dans leur immense majorité. Si Jaurès avait été présent dans « l’arène politique », les évènements auraient été différents.

Heureusement que le peuple des Etats-unis d’Amérique, nous aida à vaincre l’apocalypse, en venant nous délivrer des Prussiens, et qu’une aide financière « gratuite », nous permis, de redresser notre économie. Suite à la débâcle de 1940 un Général de Brigade « Charles de Gaulle », redonna vie au patriotisme, et voulu donner à notre pays des institutions lui permettant d’oublier la troisième république, et ses gouvernements changeant de titulaires tous les quatre mois. Face à l’opposition d’une multitude de partis politiques qui ne voulant pas une Constitution permettant aux élus du peuple gouverner dans la durée, le Général, sans retourna chez lui à « Colombey les deux églises. » Ainsi, fut proclamer, la quatrième république. Jean Jaurès, n’aurait jamais admis qu’un Ministre de l’intérieur fasse tirer sur des ouvriers comme ce fut le cas avec le Socialiste « Jules Moch », il n’aurait jamais souscrit à la politique d’apartheid en Algérie, ce qui conduisit à une sanglante guerre qui fit deux millions de morts chez les arabes et des milliers de morts parmi les soldats Français, notamment des jeunes du contingent.

Entre 1946 et 1958, la France connue des dizaines de gouvernements, les politiciens de gauche, pratiquaient une politique de droite, une politique réactionnaire. Guy Mollet ou François Mitterrand furent les premiers à refuser les propositions des responsables musulmans qui demandaient d’avoir les mêmes droits que leurs compatriotes de métropole. La politique coloniale de la France + l’attitude déplorable de certains pieds noirs qui considéraient « les Arabes comme une sous race , juste bonne à être exploité », déclanchèrent les évènements de novembre 1954. La suite est une triste péripétie. Jean Jaurès, n’aurait jamais admis notre guerre coloniale en Indochine, une guerre qui fit des millions de morts, qui coûta à la France des sommes d’argent considérables, dès lors que le peuple dans son immense majorité aurait eu besoin de toutes ces subsistes. Heureusement qu’un homme de bon sens, « Pierre Mendes France, eu l’intelligence politique de mettre un terme à la guerre en Indochine et accorda l’indépendance à la Tunisie. L’ensemble des conquêtes puis des guerres coloniales, « Si elles n’avaient pas eu lieu » aurait permis aux populations Française de profiter d’une manne qui « comme toujours en pareil cas » ne profite qu’aux classes déjà pourvues d’un maximum de ressources financières. Jean Jaurès un homme pour qui le mot « démocratie » avait un sens quant au respect et à la dignité que l’on doit à tout être humain.

Ce n’est pas la Monarchie, qui a eu une politique colonialiste, c’est la république, pas celle de Jaurès, mais celle, de tous nos responsables politiques d’avant 1940. Seule la conquête de « l’Algérie », fut l’œuvre de la Monarchie. Cette conquête commença en 1830 avec le Roi Charles X, et se termina sous le règne de Louis Philippe. Le territoire nommé « ALGERIE », était un vaste terrain, qui s’étendait des frontières du Royaume de Tunisie, au Royaume du Maroc. Il n’y avait pas d’État Algérien, seulement, dans l’algérois, un Dey ou Roi, avait un pouvoir tout à fait relatif. Suite à une gifle infligée au représentant du Roi de France « Charles X », notre pays décida d’envoyer des militaires, et de rattacher toutes ces terres au Royaume. En 2004, on peut tout à fait imaginer, sans crainte de se tromper, qu’une autre politique, plus responsable, plus démocratique, plus humaine, en prenant pour référence les idées de Jean Jaurès, aurait été bénéfique pour les deux communautés. La perte de l’Algérie aurait pu avoir des conséquences positives, elle aurait pu rester dans un Commonwealth Français et le désert du Sahara serait resté Français, car il n’y avait aucune raison géographique pour attribuer cette terre désertique à l’Algérie. Suite aux dramatiques évènements d’Algérie, et à la politique d’apartheid de la métropole, l’armée s’est soulevée et a pris le pouvoir à Alger. Dans son ensemble la population de la métropole était d’accord avec les généraux, et les Français d’Algérie pour mettre un terme à la quatrième république qui avait « édifié sa réputation, sur des crises politiques incessantes et sur son incapacité à prendre des décisions. Seul, Pierre Mendes-France, et Antoine Pinay, furent à la hauteur de leurs lourdes responsabilités.

La chute de la quatrième république, fut acclamée par les populations de métropole et d’Algérie. Il devenait urgent de trouver une solution à cette nouvelle interruption du pouvoir, la France pouvait basculer dans une dictature militaire. Le Président René Coty, « un brave homme » se montra efficace dans cette épreuve. À Alger, les partisans du Général de Gaulle, parmi lesquels se trouvait Georges Bidaud, Jacques Soustelle, et Léon Delbèque, souhaitaient que le Général en Chef de l’armée en AFN « Raoul Salan », appelle le Chef de la France libre pour qu’il accepte de prendre légalement le pouvoir à Paris. Salan, qui connaissait les convictions de « de Gaulle » hésitait. Au forum d’Alger, devant une foule composée, tout autant, de Français de métropole et d’Algérie, le Général Salan s’adressa à la foule, et à un moment précis, Delbèque souffla à Salan : » Hurler vive de Gaulle ». En ce moment précis, une page de l’histoire de France était tournée. René Coty fit donc appel au Général, et lui demanda de former un gouvernement et de demander son investiture à l’assemblée Nationale. De Gaulle l’obtint sans grandes difficultés, et, devint ainsi le nouveau Président du Conseil. La suite nous la connaissons. Il me semblait important d’écrire cette page de l’histoire de mon Pays, car je m’efforce de penser à ce qu’aurait fait Jean Jaurès, s’il avait été confronté à cette catastrophique page de notre démocratie. Jean Jaurès, n’aurait pas supporté la façon dont notre pays, avec toutes ses richesses, soit gouverné par des incapables, des inconscients, des êtres nuisibles, qui privilégient le chômage, plutôt que de donner du travail à cinq millions de citoyens. Oui, que cela plaise ou non à ces hommes et à ces femmes que l’on dit de droite, un demandeur d’emploi, coûte, plus cher en pointant au chômage que s’il avait un travail. Le chômage revient à mille milliards de francs par an, et un chômeur à près de 9 000 francs par mois. Martine Aubry avait raison de fixer à 35 heures le travail hebdomadaire, son tort, c’est d’avoir promulgué une Loi, alors qu’il aurait été préférable de négocier branche par branche. Patrons, ou Chefs d’entreprises, avec les divers représentants syndicaux. Jean Jaurès, n’aurait jamais admis le processus qui « condamne » des entreprises à délocaliser, et par là même à mettre au chômage des milliers de braves gens. N’étant qu’un petit politicien, je refuse de me placer aux côtés du grand homme, mais j’ai l’intime conviction, que comme il le fit à Carmaux au début du XX° siècle, il aurait trouvé une solution à cette mondialisation de l’économie. Jaurès aurait trouvé une solution pour que les pays riches se partagent équitablement les richesses, et que les pays pauvres ne soient pas des nations perdues, où la pauvreté et indigne d’un univers où l’abondance n’est que d’un minuscule coté.

Avant de lancer la vague des privatisations, on a fait croire à l’opinion que les services publics n’étaient pas rentables en raison de leur Fonction­nement archaïque. Leur modernisation, leur adaptation au système écono­mique concurrentiel imposaient, notamment, l’augmentation de la produc­tivité. En privilégiant le système indemnitaire et la généralisation des primes par au rapport aux salaires, « le ver fut introduit dans le Fruit ». Les primes de rendement récompensèrent les efforts des agents, des cadres surtout. Des taux variables modulés en fonction des « mérites » créèrent des fractures irréparables dans la cohésion des services. L’individualisme fut encore encouragé par des promotions, des titres pompeux, des gardes sans signification, avec des « directeurs » importants, soit-disant, bien que quelquefois sans responsabilité de personnel, uniquement récompensés pour leur soumission voire leur servilité.

C’est ainsi que les cadres et les agents qui avaient été choisis par les ser­vices publics pour servir les idéaux démocratiques, en acceptant d’être moins payés que dans le privé, soit se découragèrent, soit se résignèrent, soit s’adaptèrent en se disant qu’ ils « seraient bien bêtes de ne pas profiter du système corrompu » car « après nous le déluge » C’est ainsi que la « désorganisation s’organisa ». Parallèlement, une autre solution, fort efficace, fut adoptée pour rendre inopérants tous les systèmes rationnels les changements intempestifs de lieux de responsabilité, des responsables de moins en moins visibles, de moins en moins connus, de plus en plus lointains, tant est si bien, qu’on arrivait plus à déceler « qui était responsable de quoi ». Démotivation insti­tutionnalisée, philosophiquement et volontairement le plus souvent, lézardes de plus en plus larges dans les compartiments des domaines d’activité, cohésion salariale détruite, syndicats incompréhensiblement passifs ou si présents, budgets de plus en plus déficitaires malgré les « efforts de modernisation » considérables... Face à ces constatations, pour désagréables qu’elles fussent, il ne fallait pas que le secteur privé se charge de « sauver les services publics. » Ainsi fut sonné l’hallali de la fonction publique et que commen­cèrent « les dégraissages des mammouths »... aux Télécoms, à Air France, à EDF, à la Poste, bientôt à l’éducation Nationale et partout ailleurs, là, où travaille ces fonctionnaires qui font dans leur immense majorité, un travail consciencieux, au service des populations. N’oublions pas que dans le secteur public, les agents privilégient le qualitatif, mais que, dans le secteur privé, les actionnaires privilégient la rentabilité au détriment du matériel et des services. Jean Jaurès, n’aurait pas été un partisan d’un capitalisme outrageant, et d’un, ultra libéralisme qui ne profite qu’à une minorité de citoyens.

Jaurès, l’homme à « l’arrière-pensée », mais pour qui l’action, voie de connaissance, était plus qu’une loi intérieure, était un besoin vital, suivons-le des yeux, maintenant, dans son combat. Mauriac l’accuse ; « Dès que la question religieuse, écrit-il, était en jeu », « le mystique, en lui, le cédait au politique ». Vraiment ? Et d’abord peut-être serait-il prudent de savoir, une bonne fois, ce que l’on dit lorsqu’on se réfère à la si fameuse, et si fumeuse, antithèse de Péguy Mystique, Poli­tique. D’un côté, n’est-ce pas ? la pureté ; de l’autre, les souillures. Autant dire l’opposition du Bien et du Mal. Et, certes, Péguy est intelligible et même excellent lorsqu’il s’écrie « La mystique démocratique, c’était quand on mourait pour elle ; la politique démocratique, c’est à présent qu’on en vit ».

Mais oui, mais oui, je comprends très bien. Dommage seulement que Péguy n’ait pas toujours été aussi clair. Et s’il est très beau de « mourir pour une idée, » si cette immolation offre un grand spectacle et l’occasion pour l’écrivain d’un effet littéraire infaillible, je pense aussi que vivre pour »et non point de Démocratie » peut avoir et son utilité et sa grandeur. Car enfin de quoi s’agit-il, pour l’homme qui croit à une idée, comme celle de la Démocratie ? J’imagine, puisque la « Démocratie » c’est la « chose publique », j’imagine que nous sommes là dans le concret ; pas dans les cons­tructions livresques, mais dans la réalité de la vie ; et que l’affaire est de donner corps à l’idée que l’on aime et dont on veut qu’elle prenne existence, positivement existence, au sein de la cité. Il est noble, à coup sûr, et il peut être nécessaire de se faire tuer pour la Démocratie (et précisément il se trouve que Jaurès n’y manquera pas) ; mais travailler, jour par jour, travailler au service de l’idée que l’on porte en soi et qu’il faut incarner, est-ce que ce n’est pas noble aussi, et tellement nécessaire, en outre, que c’est indispensable ? Eh bien, c’est cela, la « politique », du moins telle que Jaurès la concevait.

Je n’aime pas beaucoup ces façons souveraines de jouer à l’in compromis, au sans tache, au « mys­tique », surtout de la part d’un qui, se proclamant démocrate et même un des « héros » de cette démocratie, maudit, en même temps, le suf­frage universel (alors, où est-elle, la Démocratie ?, crache sur la démocratie et propose la petite barque où il s’est logé, afin qu’elle avance, au souffle bien­ et champion de l’ordre établi. Mais Millerand deviendra à son tour, enfin ! Ministre, et ministre de la Guerre, un ministre qui pense bien et qu’apprécie Raymond Poincaré, en attendant la « présidence de la République ». Mais Hervé, autre Saint Paul et miraculé de la grand-route, se retrouvera sonnant à tue-tête du clairon. Ils sont admirables, ces rigoristes, ces doctri­naires, qui taxent Jaurès de faiblesse et d’infidélité à l’Esprit Lagardelle, qui, dans le Mouvement socialiste, déplore le « racornissement » de Jau­rès, atteint, dit-il, de « crétinisme parlementaire » ; Hervé, qui le tient pour un traître dans la lutte contre le militarisme. Millerand qui, le 17 mars 1904, lui fait honte, à la tribune, d’oublier les impératifs socialistes. Briand, le théoricien de la grève générale et révolutionnaire, et qui affecte de voir en lui un trembleur. Téry qui, en février 1905, le soupçonne douloureusement de n’être « qu’un politicien pareil aux autres » et qui, l’année sui­vante (octobre 1906), va le supplier de « redevenir Jauressiste ». Mais Téry, trop vite, se démasque. Ce qu’il reproche à Jaurès, au vrai, c’est de ne pas savoir faire carrière et de démentir ainsi les espoirs que les voraces avaient placés sur sa réussite, capable d’assurer la leur. Le Temps, les Débats, qui donnaient « à Jaurès une leçon de socialisme » et voulaient à toute force qu’il rougît devant la loyauté, la droiture, la « fidélité à ses principes « dont Jules Guesde était le symbole. « Ils marquent si bruyamment leur préférence pour la solution rouge, écrivait Téry, qu’on voit tout de suite à quel point, Jaurès leur fait une peur bleue.

Plus que quiconque, Péguy était mal venu à feindre d’ignorer ce que peut-être, ce que doit être, sur terre, « l’incarnation » d’une idée, et à pratiquer, contre Jaurès, cette honteuse « déma­gogie des apparences » , lui qui, si justement d’ailleurs, savait le prix du mot charnel, lui qui, dans son sixième Cahier (20 mars 1900), déclarait ne croire qu’au « travail social modeste, lent, molé­culaire, et qui se gaussait (contre quelqu’un encore ; cette fois c’est Romain Rolland, mais les contradictions ne le gênent pas, pourvu qu’il morde qui le gêne) de ce « kantisme » aux mains pures, lequel, disait-il, est en effet d’autant plus pur que, par malheur, il n’a pas de mains . Dans sa thèse même de 1892, Jaurès avait écrit : « Il ne nous est possible de dire moi que parce que nous avons un corps, et, dans la petite Démocratie, ceci, en 1901 : (Le socialisme n’est pas une construction abstraite et utopique. Il se meut et se développe en pleine réalité. Il est une force de vie, mêlé à toute la vie.

Autre texte encore, sur le même sujet : « Nous sommes un parti vivant. Nous comprenons la complexité de la vie et nous poursuivons notre oeuvre de justice non dans le vide mais au travers des réalités.. Jaurès n’est pas de ceux qui se contentent de tirer des flèches aux nuages ; « il ne faut pas se borner, disait-il, à la contemplation de l’idéal ; il faut faire pénétrer tous les jours dans les lois, dans les moeurs, dans les institutions, un peu de la pensée socialiste ; l’action, et c’est d’action qu’il s’agit, d’authen­ticité concrète, l’action doit être une « combinaison » perpétuellement renouvelée, et s’ajustant sans cesse au réel qui bouge, « d’idéalisme et de tech­nicité ». Fonder, élever la cité socialiste demande « une longue suite d’oeuvres » et Barrès, plus honnête (quand il s’adresse à ses seuls Cahiers) que ses collègues de la Droite, reconnaît que « la tache vivante » que Jaurès se donne est plus difficile, de moindre repos, que la tache toute simple d’un Guesde, qui s’en tient à la proclamation de la doctrine.

« On s’imagine, disait Jaurès, en décembre 1894, aux étudiants collectivistes, qu’une chose, parce qu’elle est, est une dérogation à l’idéal, que l’idéal, dès qu’il se réalise, se diminue » Je sais. Cette distance, fatale, entre la totalité dont on rêve et ce peu, toujours, qu’on parvient à en vivre. L’inévitable dégradation du parfait que l’on souhaite dans l’imparfait qu’on réalise. Les mains sales. La condition humaine. Mais lequel vaut mieux, « d’ériger la majuscule comme une idole » de lui chanter l’hymne et de se nourrir de néant, ou de s’acharner, dans l’obstination du courage, à faire que la vie des hommes, lentement, res­semble un peu moins mal à ce que l’on voudrait qu’elle fût ? L’important est de ne pas trahir. L’important est de ne pas « perdre son âme » dans les insuffisances de l’action. Je ne parle pas de cette trahison d’arrivisme usuelle, banale sous l’effet des convoitises, si puissantes, des gloires et de l’argent. Pour buter du pied, dans la boue, contre une telle incrimination à l’égard de Jaurès, il faut descendre jusqu’à Sorel, Maurras, Gohier, et Péguy, hélas, je parle de ces compro­missions tactiques à quoi Jaurès aurait pu consen­tir, la fin justifiant les moyens. Mais je ne les aperçois chez lui nulle part, et il est difficile de ne pas sourire devant les gros yeux que tel, dans le culte qu’il voue à Péguy, croit bon de rouler sur ce qu’il baptise « la carrière politicienne de Jaurès. » Ni homme de couloirs » ni « retors (comme dit, sans savoir, quelqu’un pourtant de grand format), Jaurès est un député, seulement, qui, soucieux d’efficacité et non dénué d’intelligence, a étudié la mécanique parlementaire et en use au mieux de sa politique. Un praticien, écrit, avec jus­tesse, Barrès qui pas une seconde ne songe à l’en blâmer. C’est vertu, dit-il, « nécessaire », que la passion d’agir s’accompagne de l’appréciation du possible. Barrès atteste que Jaurès n’est pas de ceux « qui sacrifient leurs idées pour conquérir le pouvoir », chacun le sait, et Maurras et Péguy comme les autres. Mais l’apostasie graduelle, inconsciente, à quoi s’expose l’homme qui, pour inscrire au coeur de la vie telle quelle un progrès, même infime, un progrès tout de même, en vient à oublier le but vers lequel il s’est mis en marche.? Jaurès, lit-on dans la Bibliothèque marxiste, a « réduit le Prométhée prolétarien à la taille de l’épicier radical ».

Je ne suis pas sûr que Marx en eût jugé de même, car le Jaurès, le plus attaqué sur sa gauche, le Jaurès du soutien à Waldeck-Rousseau et à Combes, est quelqu’un, exactement, qui pratique la méthode conseillée par Marx en personne, dis­joindre les forces adverses. « Nous, socialistes révo­lutionnaires, disait Marx, nous sommes avec le pro­létariat contre la bourgeoisie, et avec la bourgeoisie contre les hobereaux, et si Marx se retire du Comité central de Londres, c’est en déclarant, le 15 septembre 1850, qu’il n’entend point « substituer à l’évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire. » Babeuf, sans la moindre illu­sion sur l’égoïsme conservateur des thermidoriens, n’avait pas hésité à faire avec eux cause commune, au 13 Vendémiaire, devant l’assaut royaliste, et il expliquait pourquoi « dans ce grand danger de la Démocratie les extrémistes se devaient de défendre ces hommes même dont ils avaient subi la persé­cution, qui avaient « trahi », et « tant trahi, la Démocratie, mais qui, malgré tout, « ne pouvaient périr sans qu’elle succombât » Jaurès connaît le péril des alliances et des accommodements.

Il n’y a là, dit-il, aucune abdication, même partielle, du socialisme. « Pas de compromis pour l’idée. » Cette réforme obtenue, ce pas en avant vers la démocratie sociale, « ce n’est pas une borne que l’idée se pose à elle-même, « elle ne paye sa conquête d’aucun abandon, et sa victoire d’aucune rançon ». « Dans chacune des revendi­cations partielles retentit la revendication totale, toutes les questions ne sont qu’un moment du grand problème ; tous les combats, qu’un épisode du grand combat ». La méthode de Jaurès est celle des mutations révolutionnaires, il cherche à « introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent » et qui « hâtent sa dissolution, le véritable esprit réformiste , dit-il, est celui que dirige une philo­sophie révolutionnaire ». Il ne s’en tient pas là. A ses yeux, une structure sociale quelle qu’elle soit, et répondrait-elle même pleinement à ce que réclame la justice, n’a de valeur que si l’homme sait à quoi elle sert, et s’il veut, s’il aime, le but à quoi elle tend. A la tribune de la Chambre, le 10 mai 1907, Jaurès demande au prolétariat, dans sa bataille, de se rappeler « sans cesse que ses revendications ont une fin d’idéal ». Il faut, disait-il le 10 février 1900, dans sa conférence des Sociétés savantes, il faut que le militant socialiste sache « vivre tou­jours en état de grâce. » Ainsi sera conjuré le risque auquel est offerte toute réalisation humaine dans ce passage, toujours incomplet, de l’idée pure à sa traduction matérielle. Le Droit, incarné, passe par le juridique, mais le juridique échappe à la sclérose et à la mort si le Droit sait y subsister, comme une flamme.

Vivre la « mystique » , c’est cela. Autrement elle n’est que littérature et tricherie. Tout l’effort de Jaurès est de donner sa chance à la mystique placée par lui en prise directe sur le monde.

Jules Renard notait, le 25 juin 1902, une re­marque de Blum qui l’avait frappé. Jaurès, disait Léon Blum, veut « habituer la Chambre et le pays à entendre des paroles qui ne sonnent pas faux. » Il est vrai que la politique des politiciens a pour règle un emploi systématique du mensonge. La ges­tion de l’État impliquant, dans tous les domaines, des questions d’argent sur lesquelles il n’est pas opportun que le public ait des clartés trop vives, les gérants, ou candidats gérants, pratiquent le recours aux fictions. Ainsi s’est établi tout un langage de convention dont les initiés ont la clé et qu’eux-mêmes, traduisent à mesure et sans effort, tandis que la foule, du moins l’espèrent-ils, donne à plein dans les sornettes qu’on débite à son intention. Existent un arsenal de références, un magasin des oripeaux.

La « loi divine » a beaucoup servi, mais ce costume-là est éculé. Restent le « sens commun », la « sagesse des nations ». la « stabilité du pouvoir », toutes formules équiva­lentes à « perpétuation de nos profits ». Des géné­rations de jeunes Français ont répété, à propos de « l’Empire colonial, expansion métropolitaine, grandeur et richesse du pays, jusqu’au jour où, l’Empire » ayant éclaté, il n’y eut plus d’incon­vénients à faire savoir que si les colonies rapportaient, et merveilleusement, à telles compagnies privées, elles pesaient lourd, en revanche, sur les finances de la nation. Un « libéral », façon Jacques Piou, était, en 1905, un ami de l’autorité ; « pro­gressiste », à la même époque, il était synonyme de réactionnaire, et Jaurès réclamait (24 octobre 1895) qu’on en finît « avec la légende de la modération des modérés », ces « modérés » qu’on avait vus à l’oeuvre, au grand jour, rue Transnonain en 1834, faubourg Saint-Antoine en 1848 et à Belleville en 1871. Jaurès nomme les choses par leur nom. S’il se trompe, par exemple lorsqu’en 1906, il croit pouvoir prédire que le socialisme, avant « dix ans », aura partout triomphé dans le monde, il se trompe, voilà tout, mais il est de bonne foi, il ne cherche pas à tromper. Il a horreur de ceux qui mentent, la même horreur qu’éprouvait Marx pour ces historiens de bonne compagnie qui « jettent sur la réalité de l’Histoire » un voile brodé de fleurs de rhétorique et trempé de rosée sentimentale . Il déteste ces mystificateurs doctrinaires, ces « idéa­listes, à la Jules Simon, inspirés, solennels, musi­caux, et tandis que l’idéalisme occupe la scène et orchestre le choeur des harpes, les maîtres, dans la coulisse, développent en toute quiétude leurs entre­prises de domination. Une répulsion le cabre devant l’hypocrisie dont se complique, dans l’entourage du Temps, du Journal des Débats et de l’Alliance démocratique (avec les Jonnard et les Siegfried), « un monstrueux égoïsme de classe ». C’est là qu’on fait profession de ce mépris des biens matériels et de ce grand souci de la vie idéale, qui sont, dit-il, le propre des « bons apôtres rassa­siés de confort ». C’est là aussi, autre méthode que se déploient ces compétences aux yeux fins, au calme sourire entendu, qui soulignent la difficulté des problèmes et déplorent avec pitié le simplisme des réformateurs. C’est là encore que les voix tremblent d’une émotion patriotique pour convier périodiquement les Français à l’unanimité nationale, « car ceux qui sont en possession du privi­lège se plaisent à l’harmonie du statu quo univer­sellement accepté » dans cette « stagnation bénie de la vie politique », le champ libre, et du consen­tement même des victimes, aux « forces capita­listes ». Déjà, dans sa thèse, en 1892, Jaurès s’impatien­tait devant ces esthètes pour qui « ce que les mots ont de plus fâcheux, c’est d’avoir un sens ».

Que Jaurès ait évolué, politiquement, c’est un fait, et il ne le conteste point. Je ne me calomnie point assez moi-même, écrit-il en 1904 dans la pré­face de ses Discours parlementaires, pour prétendre que la vie ne m’a rien appris. » A quelle date, cette évolution ? Et dans quelles limites ? En 1893, la pensée politique et sociale de Jaurès, il a trente-quatre ans, est ce, qu’elle sera jusqu’à ce qu’il meure, et dans ses soubassements et dans son extension. Il n’est pas « socialiste » en effet lors­qu’il entre à la Chambre en 1885, mais sa procla­mation électorale le situe parmi ceux qui tiennent, et de manière irréductible, à la Démocratie, laquelle est « en danger » devant une « coalition » qui médite un « Coup d’état ». Et ce non socialiste, le 8 avril 1886 (il a été élu au mois d’octobre 1885, on voit qu’il ne perd pas de temps pour agir), dans les considérants de la proposition de loi qu’il dépose afin que soient créées des caisses de retraite ouvrières, déclare qu’il faut aller vers « l’abolition du salariat » et « la remise graduelle des moyens de production aux mains des travailleurs ». Il arrive, dira très bien Léon Blum, que la pensée agisse avant d’être exactement formulée. Ce fut l’histoire de Hugo et, ajoutait-il, celle de Jaurès. Dès le départ, un présocialisme, chez lui, un socialisme virtuel, latent, déjà vivant, qui croît et qui s’organise.

Jaurès indiquera franchement, en 1893, « l’er­reur » qu’il avait d’abord commise, « illusion un peu naïve de la première jeunesse », lorsqu’il écri­vait, par exemple, en 1890 « Il y a en France un immense parti socialiste qui s’appelle le parti démocratique. La Révolution contient le socia­lisme tout entier. J’ai la conviction que les démocrates les plus modérés, si ce sont des hommes de principe, arriveront forcément au socialisme. Le voici mieux éclairé, le 11 janvier 1893. Je me suis aperçu, que la force de résistance des privilèges était formi­dable et que quantité de démocrates qui se donnent, électoralement, pour tels, ont en fait pour premier souci l’immobilisation du système économique avec lequel ils ont partie liée. Importantes, certes, pour le désaveugler, sa rencontre et sa longue conversation avec Guesde, le 27 mars 1892. Beaucoup plus important encore, ce qu’il a eu sous les yeux, la même année 1892, avec la grève de Carmaux. Il le voit, désormais, « l’ordre à l’état flagrant » (comme avait dit Victor Hugo), il les regarde, exemplaires, dans leurs opérations de proie, ce baron Reille, Président du conseil d’administration des mines de Carmaux, et son gendre, le marquis de Solages, l’administrateur délégué. Il connaît maintenant, de cette triste affaire par contact dont rien ne tient jamais lieu, la condition ouvrière, et la vie, si l’on peut dire de ces êtres, hommes, femmes, enfants, sous l’écrasement du pressoir qui permet au baron Reille la gracieuse fantaisie (entre autres) d’avoir dans sa demeure, puissante bâtisse carrée, à pelouses et ombrages, une pièce entière dallée d’écus.

La première fois que Jaurès nomme Karl Marx, c’est le 25 février 1890, dans La Dépêche de Tou­louse. Selon Andler, sa découverte de Marx ne daterait que de l’année précédente et ce serait Herr, Lucien Herr, qui lui aurait conseillé cette lecture. Possible !.Jamais Jaurès n’aura la superstition marxiste. Pour être un partisan de l’évolution révolutionnaire, (la formule est de Marx lui-même définis­sant sa tactique), Jaurès ne se croit nullement tenu à un marxisme révérencieux et prosterné. Il y a là, écrit-il gentiment, « des élégances de charité » dans l’exégèse qui font penser aux efforts des théologiens pour « mettre d’accord » cer­tains textes de la Bible avec la réalité scienti­fique. Mais il porte respect à Marx, respect et gratitude, pour l’apport énorme qu’il a fourni à la pensée économique et sociale. Aussi Jaurès n’est-il pas de ceux qui mènent à Karl Marx une querelle incessante. Ce qu’il ne pouvait pas ne pas dire au sujet de ses erreurs ou de ses insuffisances, il l’a dit avec simplicité. Il ne s’est point complu à y revenir et n’a point enflé ses griefs. Jaurès sait trop bien ce qui se dissimule, chez les antimarxistes, de féroces rancunes, et de haine à l’égard de la vérité, pour rejoindre leur camp ou alimenter leur moulin.

Le « coeur du problème », Jaurès n’a pas eu besoin d’étudier Marx pour le localiser et s’y établir. C’est au cours de sa première législature, et dans son discours du 24 mai 1889, qu’il a employé ces mots justes. Le coeur du problème réside en ceci que, les relations économiques jusqu’ici, sont réglées par le hasard et la force, et qu’à cette anarchie profitable aux affairistes et aux exploiteurs, le bon sens, l’équité, la loi même d’un ordre qui soit autre chose qu’un désordre établi, demandent, exigent que soit substituée une organisation rai­sonnable et humaine du travail et de la production des richesses. Continuité, solidité de sa doctrine. IL a saisi, désormais, ce qu’il tient pour la vérité, et rien ne le fera lâcher prise. De ces paroles prononcées en 1889 à ce qu’il écrira, vingt ans plus tard, dans l’Armée nouvelle, une ligue droite se poursuit. La transformation fondamentale qu’il s’agit de réaliser, la révolution qu’il faut accomplir, c’est, dit-il en 1910, « que les hommes passent de l’état de concurrence brutale et de conflit à l’état de coopération, que la masse s’élève de la passivité à de l’armée nouvelle. C’est là qu’il aura, cette définition remarquable un vigoureux esprit, travaille d’ailleurs, malgré son habitude tranchante, par d’insolubles contradictions ».

La Revue de Paris, fin 1898, a consenti à lui donner la parole, et il en profite pour être énergiquement clair. Le capitalisme, écrit-il là, fera, un jour figure de « plésiosaure ». Et ce que les bénéficiaires de la jungle s’appliquent aujourd’hui à dénoncer comme une folie, comme le monde renversé, « ils ont raison, c’est leur monde ». L’appropriation col­lective, des biens du sol et du sous-sol, qui sont ceux, effectivement, de la collectivité, ce transfert, cette « restitution » apparaîtront demain comme allant de soi au point que c’est l’anarchie actuelle qui semblera inconcevable et dont on se demandera comment elle a pu, sinon par les moyens d’une oppression tyrannique, s’imposer un temps. Jaurès multiplie les déclarations les plus précises et les plus pertinentes sur le défi à la raison, et le pro­dige d’iniquité qu’est un régime où le capital est aux mains de quelques particuliers qui s’en servent pour faire peiner à leur profit la masse humaine, où le salaire n’est qu’une rémunération tronquée du travail, par suite du « prélèvement » indu exercé sur lui, où les prolétaires doivent constituer aux « oligarchies souveraines, sur leur travail » et par un détournement qui est le noeud du système, une « liste civile » colossale. Qu’est-ce que le pro­létariat ? C’est la classe maintenue dans l’entière « dépendance » de ceux qui possèdent, et qui ne procurent à l’ouvrier, l’employé, l’ingénieur, un travail pour lui vital, et pour la collectivité néces­saire que dans la mesure où ce travail nourrit l’opu­lence des privilégiés.

La tâche initiale du socialisme est d’ouvrir les yeux des victimes sur leur condition de victimes dont la conjuration des adroits, les maîtres et leurs complices soldés, est parvenu, à leur ôter le sentiment. Dénuder le mécanisme. En révéler à tous le fonctionnement. Donner connaissance aux exploités de l’engin de capture combiné pour eux et dont ils sont, à leur insu, le principal rouage. « Que le peuple apprenne et comprenne. ». Il importe de « démêler », pour pou­voir les « combattre », ces groupes occultes d’inté­rêts qui s’emparent de la substance sociale et qui s’emploient à happer, au profit de telle ou telle section du capitalisme, la puis­sance et les deniers de l’État. Pour la République de 1900, tous les pouvoirs publics, toutes les franchises, toutes les prérogatives, le gouvernement tout entier se trouvaient renfermés et comme entassés dans les limites de cette seule classe « la grande bourgeoisie possédante ». Elle vivait presque autant du Trésor que de sa propre industrie, La technique de cette classe, est d’user du mot « liberté » en se l’appropriant. Elle interdit à l’État de s’ingérer, comme le décla­rait avec force, et à la tribune même de la Chambre, le ministre Duchâtel (28 juin 1845) dans la ques­tion si délicate des salaires. Mais en même temps, cet État dont les industriels et les hommes de banque rejettent hautement le contrôle, ils s’em­pressent de recourir à lui, autrement dit de le plier à leurs desseins, et pour l’octroi de « concessions » sur ce qui appartient à tous, et pour ces subsides qu’ils sollicitent, et obtiennent infailliblement, les ressources qu’ils captent ainsi étant prises sur le bien d’autrui.

Jaurès admire, le 11 mars 1907, le raisonnement de la Droite à propos de la grève des électriciens. On réclame du Pouvoir qu’il la brise, cette grève, de par son autorité légale, parce que, disent les gens de bien, l’électricité est un service public. « Les ouvriers, demande Jaurès, vont-ils être privés du droit de grève parce que leur travail est indispensable. » Alors, plus ils seront nécessaires, plus ils seront exposés à être asservis.? Paradoxale, pour le moins, l’attitude de la bour­geoisie dirigeante, qui veut, qui exige, que l’in­dustrie reste entreprise privée mais qui, à l’heure, où l’ouvrier proteste contre l’exiguïté de son salaire, se récrie Pardon ! Vous n’avez pas le droit, de cesser le travail, vous êtes, un service public ! « Ainsi la production industrielle est une entre­prise privée, pour permettre à la bourgeoisie, la libre recherche du profit, mais elle devient en même temps un service public pour interdire aux ouvriers la libre défense du salaire. La liberté économique, dont « Le Temps » est le porte-drapeau n’est au vrai que la liberté d’exploiter sans mesure le travail des pauvres, et, dès 1894, Jaurès priait les rédacteurs du Temps de vouloir bien lui indiquer « le casuiste assez expérimente » pour discerner nettement, dans la société capitaliste, les opérations financières qui mènent au bagne de celles qui conduisent aux hon­neurs et au pouvoir ».

Les « conservateurs », nom qui désigne les satisfaits, savent bien, dit Jaurès, sentent bien, « quoi qu’ils fassent, que l’avenir est leur ennemi ». Ils révèrent, proclament-ils « la propriété individuelle », elle est sainte, elle est intouchable. Mais où est la propriété individuelle du mineur, du verrier, du tisserand, du métayer. De la part des accapareurs, c’est une « singulière audace » que de parler, avec tant de religieux égards, de cette propriété individuelle incessamment confisquée par eux. Ils poussent des cris à la seule idée de « propriété collective « , mais le capitalisme est aujourd’hui contraint, pour prolonger sa vie, à des cartels qui réglementent la chasse au profit, ce qui équivaut, et par le capitalisme même, à la substitution de l’action collective à l’action des individus, de telle sorte que le capi­talisme ne se sauve qu’en se contredisant lui même, en affirmant un principe nouveau d’organisa­tion qui se retournera nécessairement contre lui.

Jaurès dénonce la feinte craintive et sournoise du paternalisme, les classes privilégiées ont peur, et leur charité est un calcul d’assurance, ainsi que le trompe-l’oeil des « nationalisations » dans un État bourgeois, car l’État-patron, tant que les « grands moyens de production » demeurent aux mains de sociétés privées et que la machine gouvernemen­tale reste contrôlée par les banques, ne peut que subir, il ne demande d’ailleurs que cela, « les fatalités économique » d’un régime dont la loi est la concurrence et dont la fin est le profit, non de tous, mais des maîtres, mais de l’argent roi.. Quant à la Démocratie, il est bien certain qu’elle n’est pas en soi suffisante pour l’instauration du socialisme, et qu’il faut encore, dans la démocratie, que s’abolisse la contradiction « entre la souveraineté politique du citoyen et la sujétion économique du salarié ». Tant qu’un clan de privi­légiés, est là, les noms sont connus, fera peiner à son service des millions de prolétaires, l’égalité démocratique, ne sera qu’un mot . Tant qu’un marquis de Solages a le pouvoir de se débar­rasser des travailleurs qui le gênent, en obtenant contre eux, pour leurs opinions, « des poursuites et des condamnations qui les récusent comme mineurs » (un mineur n’est admis au travail que si son casier judiciaire est vierge), tant que le capitalisme, dans les luttes électorales, peut user de procédés tels que celui-ci (affiche électorale apposée par la Droite sur les murs de Carmaux en août 1893) : Mineurs, ne votez pas pour le candidat socialiste car, « en vous rendant suspects à vos Patrons, il empêche qu’on embauche vos enfants », la République ne sera pas autre chose qu’un « manteau dérisoire » jeté sur des haillons de misère et de servitude.

Mais si la forme démocratique de l’État n’est pas, en effet, suffisante, elle n’en est pas moins rigou­reusement nécessaire. Le système démocratique est le seul où « tous les citoyens » sont à même, s’ils savent penser, s’unir, agir, de forger eux-mêmes leur destin. Quand bien même, disait Jaurès à ses camarades socialistes d’Allemagne (Congrès d’Amsterdam, 1904), vous seriez la majorité au Reichstag, le socialisme ne l’emporterait pas, parce que vous êtes les citoyens d’un dictateur, et non les citoyens d’une démocratie. Oui, « la Démocratie est incomplète sans le socialisme, mais, « le socialisme est impuissant sans la Démocratie. » D’où la nécessité, l’absolue nécessité, de la « défense de la démocratie » que le cadre, au moins, de l’émancipation existe. Que soit, à tout prix défendu, contre ses ennemis cette possibilité de libération et de justice qu’ouvre au peuple la possibilité de s’exprimer grâce au suffrage universel. La volonté des peuples est la virtua­lité du socialisme. D’où le soutien fourni par Jau­rès en 1899 à ce même Waldeck-Rousseau qui avait personnellement mené campagne contre le socialisme. Mais Waldeck-Rousseau représente, en 1899, le pouvoir civil qui barre la route au pouvoir militaire menaçant, autant qu’à son allié, le cléri­calisme. Ainsi déjà, douze ans plus tôt, Jaurès, qui savait trop combien les Opportunistes haïssaient le collectivisme, les avait cependant appuyés de ses votes, des votes parfois coûteux, comme plu­sieurs de ceux qu’il donnera à Waldeck, notamment après la tragédie sociale de Chalon-sur-Saône parce que déjà se dressait, avec Boulanger, le péril césarien. Le temps ne travaille pas pour les Ferry et les Waldeck-Rousseau. L’important, quels que soient leurs secrets desseins, est qu’ils protègent la liberté démocratique, contre les « moines ligueurs » et les généraux factieux. Pour Jaurès, tout ce qui est gagné en faveur du prolétariat est gagné, et le moindre pas en avant compte. « Il ne faut point dédaigner les ébauches ». Le « praticien » qu’il est, veille à utiliser « tous les dissentiments de la bourgeoisie », à saisir « toutes les chances de moindre oppression », et il juge que les socialistes ont bien fait, durant la législature 1893-1898, de pratiquer, quand Léon Bourgeois détint, passa­gèrement, le pouvoir, le « ministérialisme » le plus délibéré, le plus constant, je dirai presque le plus intransigeant. Le cabinet Waldeck-Rous­seau a contre lui le pape, les congrégations, les coteries militaires, et tous les « affamés de servi­tude, et, grâce à nous, socialistes, il dure », écrit Jaurès, le 8 janvier 1901. « C’est le signe qu’avec une organisation plus puissante du prolétariat « l’unité ! l’unité socialiste ! vite ! » des gouvernements de gauche plus hardis seront possibles », et voilà pourquoi je reste « dit-il aux doctri­naires de l’abstraction. Certes, « l’outil » est encore informe, et souvent réfractaire à notre vouloir, mais « en connaissez-vous, maintenant, un meilleur.? »

Sa tactique ne varie pas lorsque Waldeck-Rous­seau se retire et Jaurès l’expose en toute clarté dans son allocution, à la Porte Dorée, du 28 mai 1902 « Le parti radical va prendre le pouvoir. Nous surveillerons ses actes, sans qu’aucun membre, cette fois, de notre groupe parlementaire parti­cipe au nouveau cabinet, ne pas nous laisser confondre ». Le socialisme se fera « l’aiguillon »du radicalisme, jusqu’à ce que celui-ci, manquant de souffle, abandonne. Le programme de Combes comporte la démocratisation de l’armée, la défense de la liberté contre l’offensive cléricale, l’éta­blissement des retraites ouvrières et paysannes, la réforme du système fiscal ; ce programme moyen de la nouvelle majorité (la Chambre de 1902 comp­tait 320 républicains, dont 244 radicaux et radi­caux-socialistes), nous sommes décidés, écrit Jaurès le 14 mai, à « seconder » tout « effort précis et loyal » qui serait fait par un ministère radical pour en remplir les articles. A Vandervelde qui reproche au Bloc des gauches, en 1903, ses timidités, ses lenteurs, Jaurès répondra « Le Bloc fait ce qu’il peut, et, si les socialistes ne l’aidaient pas, il ferait moins encore. » Une forte preuve que la méthode est bonne, ce sont les colères des Débats et du Temps, du Temps surtout qui la trouve plus encombrante que l’ancienne, la­quelle, se contentait d’un portefeuille » (13 mai 1902). Le parti socialiste avance sur son chemin, sous Combes, plus qu’il ne l’a fait sous Waldeck-Rous­seau, et si le Bloc se lézarde, en 1904, c’est que la « Gauche » des Leygues et des Barthou s’effraie de ce que les socialistes obtiennent du gouverne­ment.

A dater, du départ de Combes, Jaurès n’aura plus devant lui que ces radicaux, augmentés de socialistes déserteurs, qui, sous un vocabulaire captieux, se font les serviteurs du système écono­mique régnant. Il les met en demeure, les uns après les autres, d’être fidèles, au moins, au programme qu’ils arborent, mais il se souvient de Ferry, leur précurseur, leur modèle, qui naguère allait répétant aux socialistes « l’heure n’est pas venue », ce qui signifiait sur ses lèvres tant que je serai là, mes gaillards, soyez sûrs qu’elle ne viendra jamais. Dès 1901, Jaurès avait déclaré « la honte intellectuelle du parti radical » est de n’avoir répondu à l’immense problème politique et social que par la piteuse formule « maintien de la pro­priété individuelle. ». En 1904, il félicite Guesde d’avoir, de longue date, prévu ce que feraient, au gouvernement, ces républicains dévoués aux nantis. Quand vous aurez, leur disait Guesde, renversé et remplacé ceux qui sont vos rivaux sans être vos ennemis, vous continuerez, avec quelques changements de surface, le même système de fond, la même exploitation de tous par quelques-uns ». Et lui-même, en 1906 les radicaux, sont virulents contre le « dogmatisme » clérical et la superstition » religieuse ; mais, en même temps, quel zèle, chez eux, à la rescousse du dogmatisme économique et de la « superstition sociale. » « Dis­cours au Parlement, 10mai 1907 ». Entre nous, socia­listes, et le parti radical il y a conflit, sur la ques­tion, fondamentale, de la propriété ; « et à mesure que le progrès démocrate, déblayant toutes les questions d’approche, nous conduit à la question essentielle, ce conflit s’aggrave. Un interrupteur habituel, ce que nous pourrions appeler, si notre langage s’octroyait de ces licences, une grande gueule de la Droite (mais plus pittoresque et plus drôle que les de Dion et les Baudry d’Asson), le nommé Lassies, avait eu, à la Chambre, en 1906, tandis que Jaurès parlait précisément des complai­sances radicales à l’égard de l’argent, un mot bien venu « Les porte-monnaie se défendront mieux que les curés ! » Saine prédiction.

Jaurès indiquera, le 15 avril 1910, dans la Revue de Paris, comment le projet d’impôt sur le revenu, à contrecœur voté par les radicaux à la Chambre, a été comme « emmené à la dérive par d’insensibles courants », afin que le soin fût laissé au Sénat de le couler bas. La bourgeoisie radicale, dira-t-il dans l’ar­mée nouvelle, prise de peur, s’arrête. Elle imite ce Ferry qui travaillait à « refroidir et figer » la Révolution pour s’opposer à ceux qui voulaient lui garder « la fluidité de la flamme ». La démocratie, aujourd’hui, « est plus qu’à demi paralysée encore », et du fait même des radi­caux, par les « influences » du grand capitalisme. Le destin est scellé. Plus s’affirme, l’organisation de la classe ouvrière, leur dit Jaurès, plus nom­breux sont chez vous ceux qui « s’inquiètent et s’émeuvent » et vous vous associez contre nous à une campagne de panique qui ne vous ramènera pas le suffrage universel et achèvera de vous précipiter dans la réaction.

Certains, qui nous acceptèrent pour alliés, hier, nous reprochent de les vouloir entraîner trop loin, mais nous n’avons pas un instant dissimulé notre pensée, qui est d’arra­cher au régime, « heure par heure, minute par minute, toutes les réformes que nous pouvons conqué­rir, sans « jamais voiler notre objectif d’entière transformation sociale ». « Personne n’a le droit de prétendre que j’ai surpris la bonne foi de personne » Nous sommes des révolutionnaires, et si vous avez fait semblant de n’y pas croire, c’est votre faute, non la nôtre, car nous avons toujours marché à visage découvert. On n’en saurait dire autant, la chose est sûre, de ces « nationalistes » chez qui tant de radicaux eux-mêmes allaient chercher, contre la vague mon­tante du socialisme, des arguments de bonne mine et de précieuses complicités. L’histoire est à écrire du si bizarre « natio­nalisme » français dans les dernières années du XIX° siècle et les premières du XX°. Et ce n’est pas au moyen des manuels scolaires, ni des historio­graphes bienséants, du type Albert Sorel ou du genre Gabriel Hanotaux, que l’on peut connaître, ou seulement deviner, l’instruc­tive, et lugubrement cocasse, réalité des faits.

Le 4 septembre 1870 marqua le tournant de la guerre franco-allemande. De ce jour, la classe bour­geoise, en France, renversa, et du tout au tout, ses dispositions à l’égard du combat. La République, à l’improviste, venait de reparaître, dans ce Paris déjà très mal vu de la province pour avoir, lors du plébiscite du mois de mai, seul dans tout le pays, mis en minorité l’Empire. Paris donnait aux notables l’impression d’être peuplé de « rouges ». « Bellevillois » était synonyme de bandit et de communiste, deux mots interchangeables. Or Paris proclamait la République, et un Gouvernement de la Défense Nationale s’y constituait, avec des gens suspects, comme Jules Favre, ou redoutables, comme Gambetta, ou franchement atroces, comme Rochefort. Autant, jusqu’au 4 septembre, les « hon­nêtes gens » avaient soutenu de leurs voeux l’Em­pire dans son duel avec la Prusse, ils ne s’y sentaient concernés que dans la mesure de leur atta­chement à la patrie, et cette guerre, au surplus, où l’Empire ne pouvait manquer de se couvrir de gloire, leur semblait socialement et politiquement bénéfique, autant tout changeait dès lors que la patrie n’avait plus le visage rassurant d’un prince par la grâce de qui, depuis dix-huit ans, l’argent s’était senti merveilleusement protégé.

Dans sa quasi-totalité, la classe possédante avait donc, à l’instant, opté pour la paix, la paix immédiate, la paix à tout prix. La Prusse exigeait deux de nos provinces. Il était triste, assurément, de voir l’Alsace et la Lorraine quitter la communauté nationale, mais enfin cette amputation, si cruelle qu’elle fût, n’avait pas d’incidence sur l’affaire majeure, l’affaire unique l’ordre, la sécurité des fortunes, la permanence du système économique et social. Il n’en allait plus du tout de même, et tant s’en fallait, avec la République dans Paris, et une République qui prétendait se battre, résis­ter, vaincre. Agréable victoire, dont les effets n’étaient que trop faciles à prévoir. Les « rouges » triomphants, Belleville au pouvoir, les « pauvres » déchaînés, autrement dit la fin du monde.

La province ignorait à quel point les hommes qui, à Paris, s’étaient emparés du pouvoir, à l’exception de deux d’entre eux (deux sur onze) pensaient comme elle. Jules Trochu, président, Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, aidés, du financier Ernest Picard, n’avaient hissé au-dessus de leur tête la banderole « Défense nationale » que pour se faire admettre d’une population résolue, parfaitement, et violemment résolue, à résister, alors qu’eux-mêmes n’y songeaient pas, et se refu­saient à y songer. Des sauveteurs, au vrai. Les sauveteurs de l’ordre établi. Leur sigle G. D. N. s’entendait, dans leur esprit, avec la modification d’une lettre S au lieu de N. Ils étaient, sous leur faux emblème, le Gouvernement de la Défense Sociale, et ne s’étaient précipités, le 4 septembre, à l’Hôtel de Ville que pour en interdire l’accès à « la subversion ». Eussent-ils d’ailleurs souhaité poursuivre la guerre à l’envahisseur, organiser la résistance de Paris et préparer une contre-offensive (mais Dieu sait s’ils en avaient peu le goût, tout occupé, de leurs effrois, de leur épouvante, touchant l’intérieur, que toute possibilité leur en était reti­rée par la détermination des chefs de l’armée.)

Des hommes d’ordre, eux aussi, et avant tout les géné­raux. Défendre la France impériale, la France des riches, la France « honnête », soit, c’était leur métier. Mais la France des « bandits jamais ». L’ennemi, pour eux, avait changé d’identité. Il n’était plus en face, mais au-dedans. L’ennemi des généraux était à Belleville, et non pas chez Bismarck.

Si bien que l’on assista, de septembre 1870 à janvier 1871, à ce spectacle assez inouï « et que l’His­toire officielle est parvenue à nous dérober, » d’une collusion active et permanente entre l’Etat-major français, le gouvernement français et toutes les « forces saines » du pays, d’une part (grands pro­priétaires, grandes compagnies industrielles. Haut commerce, banque et clergé, Thiers le voltairien, Renan l’installé et George Sand, la châtelaine fra­ternellement unie, dans la même passion conser­vatrice, avec Louis Veuillot et les archevêques), et l’envahisseur occupant, d’autre part, contre le seul gouvernant, le seul, car Rochefort le prudent s’était esquivé. Qui tentait avec fougue d’assurer la défense et si possible la victoire de son pays. Après leur deux essais manqués de capitulation en tapinois, (à Ferrières, dès le 19 septembre, par les soins de Jules Favre ; à Versailles, le 31 octobre, par ceux de Thiers), l’Etat Major et les Jules en avaient été réduits à attendre l’instant bienheureux où l’on pourrait enfin, sans risque d’émeute, annoncer a ces odieux »résistants » parisiens que l’épuisement complet des vivres, et la famine imminente, contrai­gnaient à se rendre un Pouvoir héroïque. Le coup de Metz renouvelé. Vérité, aujourd’hui éclatante, que Bazaine, est un « nom collectif », et que le maréchal, qui, en octobre, avait cyniquement offert aux Prussiens de tourner contre Paris les cent quatre-vingt mille hommes de son armée, trou­vait en la personne des Ducrot, des Vinoy, des Blanchard des camarades du même esprit. Collaborateurs, comme lui, de Bismarck, et aussi ardents que les Favre, les Ferry, les Simon, les Picard contre les scélérats de la résistance répu­blicaine. Et il fallut voir, à l’Assemblée de Bor­deaux, la hâte fébrile (jointe à un agacement visible devant les protestataires d’Alsace et de Lorraine) avec laquelle cette Chambre introuvable, cette Chambre des seigneurs, on ne s’y retrou­vait plus entre les ducs, les marquis, les comtes, vicomtes et barons, consentit sans barguigner à Bismarck tout ce qu’il voulait de notre sol (allez, ouste !) pour qu’enfin sonnât l’heure de passer aux choses sérieuses. Le « rétablissement de la société sur ses bases , « la liquidation des rouges » et le châtiment de Paris. Et ces généraux qui avaient accompli la mort dans l’âme, et pleins de dégoût, les simulacres assourdissants, que Trochu, de temps à autre, les suppliait d’exécuter pour faire croire aux Parisiens que la « défense » n’était pas ce qu’elle était, la « comédie » affreuse dénoncée dès le 11 octobre par Blanqui, ces organisateurs, hier, de la déroute qui favorisaient hier les désertions et faisaient crier à leurs régiments « Vive la paix. ».

Leur métamorphose, à la minute, est miraculeuse. Mornes et languides durant le Siège, les voici effervescents et incomparables d’allant, d’entrain, de mordant, de fureur martiale, parce qu’ils sont maintenant à leur affaire, que l’ennemi, cette fois, est le bon, et que c’est le second Siège, le siège de Paris par l’armée française. Par quelle incroyable transfiguration, les mêmes hommes, la même Droite, le même parti conser­vateur qui ricanait, en 1871, des « patriotes » et qui écrasait de sarcasmes et de haine les malheu­reux gardes nationaux parisiens dont les généraux, à Buzenval, organisèrent le massacre, par quel miracle tous ces « honnêtes gens s’étaient ils deve­nus, lors de l’affaire Dreyfus, les paladins du « nationalisme ». Ferry leur allié de la veille contre Gambetta avait, le premier, et par une voltige coquette lorsqu’on se souvenait de ses comportements pendant la guerre, inauguré la méthode de l’exaltation patriotique. Elle avait pour lui un double avantage. Elle lui servait à mieux combattre le socialisme, sa hantise, en détournant du côté de la frontière « la ligne bleue des Vosges) les regards du prolétariat. Elle lui était utile aussi pour le bien de sa politique scolaire dont l’une des raisons, et non la moindre, était d’ordre social aussi, et qu’il badigeonnait de tri­colore (ses fameux « bataillons scolaires », la militarisation de la jeunesse) pour la rendre moins vulnérable à l’hostilité cléricale. La Droite alors commence à saisir l’intérêt que peut présenter, pour sa politique, cette « religion de la patrie » inventée par Ferry auprès d’un peuple où l’incroyance fait des progrès considérables et que l’on peut ainsi pourvoir d’une ferveur de rem­placement. L’une, du reste, n’empêche pas l’autre et le brandissement du drapeau n’exclut pas celui de l’ostensoir, par malheur un peu dédoré. Si l’on avait livré allégrement l’Alsace-Lorraine à la Prusse, pour couvrir la Propriété, ce détail d’avant-hier, maquillé avec art (Thiers n’était-il pas devenu le libérateur du territoire ), s’effaçait dans l’incandescence d’un chauvinisme nouveau-né.

Depuis 1871 et la répression de la Commune, l’armée a pris un visage inédit. Elle est désormais le bouclier des possédants, leur instrument de dissuasion. Vive l’Armée ! Étant entendu, comme le dit, trop haut, ce Déroulède un peu brouillon et qui gouverne mal ses transports, que « si nous nourrissons une armée, c’est pour qu’elle nous rende service, à l’intérieur ou à l’extérieur, l’ intérieur premier nommé.. ». Ce coefficient de dignité, qu’une crédulité répandue octroie, de soi, aux militaires, est d’une utilité insigne pour faire croire à la plèbe qu’elle acclame les « défenseurs de la patrie, quand elle applaudit au défilé des troupes dont l’emploi principal, pour les sages, est de la mitrailler, le cas échéant ». Et Péguy d’enseigner à présent que l’armée est faite pour sauver la « culture » trahie, c’est l’évidence, par l’École normale et la Sorbonne, au besoin, comme il faut, par la force. Et Mgr Baudrillart, préfaçant l’appel des armes, de féliciter Psichari. En voilà un qui sait comprendre l’efficacité rédemp­trice de l’armée dans les plus redoutables crises nationales. 

Fénelon, sous Louis XIV, importunait la cour, et grièvement, avec ses idées de réforme (n’allait-il pas jusqu’à parler d’un droit de regard qu’il dési­rait pour la nation sur les dépenses du souverain ?). La meilleure manière de supprimer ce gêneur était de lui intenter, un procès d’hérésie, et Bossuet s’en chargea. La même opération, chez les protestants, s’effectua, au siècle suivant, contre Rousseau que les pasteurs de Genève, sur l’ami­cale injonction du Petit Conseil (fort ami de Voltaire et qui trouvait Jean-Jacques, politiquement, très dangereux), dénoncèrent comme impie. Jaurès alarme au plus haut point la grande bourgeoisie d’affaires. Maintenant que, dans ces hauts lieux, l’on est « national » à outrance, pour déshonorer cet intrus, l’imputation est toute trouvée à l’égard de la « religion » nouvelle, celle où s’unissent tous les bons Français, Jaurès est un mécréant, un apostat, un traître. Jaurès, pourtant, a pris parti, ouvertement, contre l’aphorisme de Marx dans son Manifeste de 1847 « Les ouvriers n’ont pas de patrie. » « Bou­tade » que Jaurès déplore, réplique, dit-il, malen­contreuse. Le 11 juin 1893, dans sa lettre au Parti Ouvrier de Roubaix, il déclarait que la patrie française était deux fois sacrée, comme telle d’abord, et parce qu’elle est, en outre, le foyer de « la liberté » et, dix-sept ans plus tard, dans l’armée nouvelle, le jour où réellement l’indépendance de la nation serait en péril, qu’on n’en doute pas, le prolétariat se lève­rait tout entier.

Ses adversaires, lui jettent à la tête les propos et les écrits antimi­litaristes d’Hervé ; mais ils se gardent de dire que Jaurès n’approuve point Hervé, qu’au Congrès de Limoges (novembre 1906) la motion Hervé, combattue par celle de Jaurès, n’a réuni que 31 voix (motion Jaurès, 153), et qu’au Congrès de Nancy (août 1907) Hervé doit se contenter de 41 voix sur 304. N’importe. Pour la propagande de la Droite, le socialisme insulte la patrie, crache sur le drapeau, et Jaurès égale Hervé. Dommage seulement que l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, Münster, puisse écrire, navré, le 4 décembre 1899, à son gouvernement, « Les socialistes d’ici restent toujours Français ». La preuve en sera faite, une fois de plus, au mois de juin 1905. La guerre semble imminente, et dans l’humanité du 24 juin, Jaurès publie un article d’un tel « accent » que Jules Renard en frémit alors, ça y est.? Jaurès dit « S’il le faut... » Soit. Si c’est vrai. Si, l’Allemagne attaque, on marcherait, et bien, je vous le jure. » L’inexpiable péché de Jaurès est d’avoir percé à jour les impostures. Il veut, arracher les patries aux castes de militarisme et aux bandes de finance ».

Lise félicite de ce que l’affaire Dreyfus, avec son entassement, désormais révélé, de faux en écritures publiques, de bassesses et de félonies, ait porté en plein éclat solaire tout ce qu’avait de « pourri » l’idole militaire « si glorieu­sement peinte et si superbe ». Il rappellera, en 1910, le scandale de Boisdeffre, lors du procès Zola, « menaçant le jury des pires catastrophes et de la ruine de la patrie, s’il osait dire la vérité ou seulement la voir, et comment l’État Major et ses journaux essayaient de noyer la République, sous un flot énorme et sale, sous un déluge de mensonges et d’injures ». C’était lui, Jaurès, qui avait publié, dans « La Lanterne » (d’où les tumultes, à la Chambre, des 22 et 24 janvier 1898). Cet appel trop justifié « Soldats du peuple de France, ceux-là sont des criminels et des insensés qui comptent sur vous pour confisquer la République », et il repro­duisait dans la Petite République ces mots qui n’ont rien perdu de leur valeur « L’insubordination des généraux est la pire, dans une Démocratie. Dans un État libre, c’est le pouvoir militaire qui doit être le plus astreint. »

La censure, avec « expulsion temporaire », est prononcée contre lui, au Parlement, le 24 décembre 1894, lorsque Barthou lui ayant crié « Vous men­tez » (à propos des panamistes sauvés par le Pou­voir). Jaurès a répondu « Le mensonge, il est chez ceux qui, se sentant menacés dans leur influence sociale, essaient de jouer du patriotisme »...(il n’a pu poursuivre sa phrase, des hurlements ont couvert sa voix). Quelques jours plus tôt, le 1 er décembre, il avait déjà souligné le singulier revirement dont la Droite offrait le spectacle, elle qui, naguère, n’avait « pas assez de railleries contre ceux qui à l’entendre, exagéraient le sentiment patriotique » et que voilà maintenant tout occupée à « surexciter le chauvinisme ». Pourquoi ? Parce qu’elle tremble, parce qu’elle est terrifiée par « la croissance » du socialisme. Parce que « les gouvernements bourgeois cherchent dans le patriotisme verbal et dans l’exalta­tion du militarisme, une diversion à la poussée ouvrière et à la question sociale. » Parce que « les classes possédantes », et de plus en plus, voient en l’Armée leur armée et un « appareil de répression ». Jaurès a tout de suite saisi ce que cela signifiait. En 1901, la proposition de service d’un an présenté par M. de Montebello, il y était spécifié que les emplois civils de fac­teurs, cantonniers, etc., se trouveraient dès lors réservés aux sous-officiers ayant quinze ans de ser­vice, et surtout que l’artillerie et la cavalerie seraient « exclusivement » recrutées par des engagements à long terme. Autrement dit, « sous l’imprudente enseigne du service d’un an, la plus menaçante manoeuvre prétorienne qu’ait tentée depuis longtemps la réaction, et si l’on a condamné le recrutement régional, c’est qu’il offrait aux yeux des Maîtres le terrible danger de voir se confondre l’armée et le peuple. »

Lorsque Jaurès s’élève contre « les trois ans » (le baron Guillaume, Ambassadeur de Belgique à Paris, écrivait en souriant, le 12 juin 1913 « Il est aujourd’hui détendu (en France), sous peine de passer pour un traître, d’émettre un simple doute sur la nécessité d’adopter le service de trois ans ». C’est qu’il ne voit pas comment cette mesure peut, en rien, corriger la disproportion des forces mili­taires entre l’Allemagne et la France, attendu qu’il suffit au Reichstag de prendre la même déci­sion pour que reparaisse le même déséquilibre numérique entre l’armée française et l’armée alle­mande. Les chiffres étant là, quoi qu’on fasse. D’un côté, soixante-cinq millions d’Allemands. De l’autre, moins de quarante millions de Français. La solution militaire, pour la défense du territoire, n’est donc point là où feignent de la situer ceux qui ne pensent qu’à l’avantage de garder plus longtemps sous l’obéissance passive un plus grand nombre de jeunes plébéiens autant de force ôtée à « la révolution ». Ce que cherche, dans l’an­goisse, l’auteur de l’armée nouvelle, et il l’in­dique en toutes lettres au début de son travail, ce sont les vrais moyens, les moyens solides, de porter au maximum nos « chances de vaincre », si la patrie est attaquée. Son idée est triple viser, d’abord, par « un incessant progrès de la justice sociale », à l’édification d’un régime où « les plus démunis » ne se sentiront pas abandonnés, où ils éprouveront « la solidarité réelle de tous les citoyens », où l’armée, constituée de « milices nationales » du type suisse avec instruction permanente, leur appa­raîtra comme le symbole non plus trompeur mais authentique de « l’unité substantielle de la patrie ». Puis, dans l’immédiat, deux choses, une ligne de for­teresses de Sedan à Dunkerque, comme il en existe une, déjà, sur notre frontière de l’Est. Ne sentez-vous pas, disait Jaurès, à quel point, nous demeu­rons vulnérables sur notre frontière du Nord ? Et croyez-vous vraiment qu’en cas de guerre, l’Alle­magne hésiterait, pour prendre à revers nos forti­fications de l’Est, à passer sur le corps de la Belgique ?, et un plan stratégique tenant compte de la réalité. La supériorité numérique des Alle­mands est telle que nous ne pouvons pas songer (et si l’on y songe, c’est courir au-devant de la catastrophe) à résister efficacement sur l’immense arc de cercle qui va de Calais à Belfort. Retarder l’envahisseur, oui, nous le pouvons, mais l’essentiel de nos forces, il faut prévoir de le concentrer sur un arc plus court, au nord-est de Paris, l’armée d’invasion étant alors éloignée, et, si l’on peut, coupée de ses bases, et, là, nous serions, en mesure, lançant au combat les profondes réserves de l’arrière, de briser l’offensive ennemie et de la muer en déroute. Tout se passe comme si Jaurès avait en vain supplié, les responsables de notre défense de fairecequ’ils ne firent ni avant 1914 ni avant 1939 quant au rempart septentrional de béton et d’acier, et d’épargner à notre pays le désastre de Charleroi. Mais parce que Jaurès démontrait que notre organisation défensive était « inconsistante et débile », parce qu’il reprochait à Messimy de ne proposer, pour l’armée, qu’une « contrefaçon germanique » sans efficacité chez nous, il était entendu, chez les gens de bien, que cet homme était « à la solde du Kaiser ».

Et si, pour porter au maximum « les chances de la paix », Jaurès envisage, en dernier recours, une « grève générale simultanée » des pro­létariats français et allemand (les trains s’immobilisent, les usines s’arrêtent, la bataille est para­lysée), la Droite fait semblant de n’avoir point perçu le mot « simultané », sans cesse redit par Jaurès, et foudroie l’infâme qui veut qu’en cas de guerre l’ouvrier français se croise les bras afin de mieux permettre, comme dit le marquis de Solages, la ruée allemande. Un « crime », demandait Jaurès, notre projet de grève générale simultanée ? Étrange crime que de tout tenter pour empêcher un massacre !.Les hommes qui poussent la volonté de paix jusqu’à menacer d’un mouvement révolutionnaire tous les fauteurs de conflit sont les serviteurs les plus clair­voyants de l’évolution humaine. Ce qu’il réclame l’organisation d’un arbitrage inter­national et l’entrée dans la voie d’un « désarme­ment concerté », c’est le programme même auquel des gouvernements, sous l’égide de la Société des Nations, affecteront de se rallier. Mais pour lui ces mots-là ne sont pas des engins de duperie. La vocation de la France, dit-il, n’est-elle pas de don­ner l’exemple et le signal de la justice » ?. Sa véritable grandeur, conforme à son génie, ne serait-elle pas de prendre la tête d’une croisade du désarmement.? « S’élèvera-t-il enfin une génération d’hommes pour conseiller à la France d’oser, de vouloir.? ».

La lumière n’est pas faite, aujourd’hui encore, sur l’origine de cette fièvre de carnage dont fut prise, avec ensemble, la presse bourgeoise autour de 1912. Jamais encore en France, pareils déchaî­nements lyriques sur le thème des vertus de la Tuerie. Un choeur prodigieux. Paul Bourget, dans L’Écho de Paris, célèbre la guerre, chose « sainte » et « régénératrice ». Abel Bonnard, dans Le Figaro (29 octobre 1912) « C’est dans la guerre que tout se refait. Il faut savoir l’embrasser dans toute sa sauvage poésie, et Henri Massis (qui signe « Agathon » et dont l’Académie va couronner, de son prix Monthyon, les extases) s’écrie la guerre. « un mot jeune, tout neuf, paré de cette séduction que l’éternel instinct belliqueux a ranimée au coeur des hommes ». Un historien aussi pondéré que Jules Isaac tient qu’il faut faire une part large, pour expliquer ces frénésies, à l’argent russe. Le régime, chez les Tsars, a besoin de la guerre pour survivre. Du moins, s’imagine-t-il que là est son salut. Et nous connaissons, pièces en main, ce que ses agents ont versé à la presse parisienne « honnête » (l’austérité du Temps s’ac­commodant elle-même, avec appétit, de ces oboles) pour créer en France le climat propice à un cha­leureux accueil, par la foule, de la poudre et du sang. Jaurès contemple avec honte, et horreur, la montée du vertige. Désespérément, il se dépense pour lutter contre cette folie. A Bâle, le 24novembre 1912, il parle, pour la paix, dans la cathédrale, tandis que les cloches, avant et après son appel, versent sur trente mille hommes ce tocsin déjà presque un glas .Affreux de voir l’usage que font littérateurs et « moralistes » de ce qu’ils nomment les « instincts » profonds de l’être, et la corruption, la prostitution à laquelle ils se livrent, de l’idée noble, de courage. Le courage, dit Jaurès, c’est de ne pas subir la loi du mensonge, et c’est à pleurer d’entendre les « forces de la barbarie » et toutes les passions inférieures, se donner à présent, « par une insolence inouïe, et dans une parade foraine, mais élégante, mais bénie par les corps constitués », pour les gardiennes de la civilisation française.

Si Jaurès adopta le matérialisme économique et la théorie de l’antagonisme des classes de Karl Marx, son socialisme fut libéral et démocratique. Sans écarter totalement la possibilité pour le prolétariat de « recourir à la force insurrectionnelle », il crut en une évolution révolutionnaire d’une démocratie socialiste par le renforcement de la classe ouvrière. Cependant, il n’était pas partisan de la dictature du prolétariat. Son internationalisme et son pacifisme, sont liés à un patriotisme démocratique. Jean Jaurès fut assassiné en 1914, et en 1924, ces cendres ont été transférées au Panthéon.

Issu d’une famille de la bourgeoisie vendéenne de tradition républicaine, Georges Clemenceau fait des études de médecine, séjourne de 1865 à 1869 aux États-Unis avant d’entrer véritablement dans la carrière politique. Maire de Montmartre en septembre 1870, puis du XVIII° arrondissement, il est élu le 8 février 1871 député à l’Assemblée nationale, y siège à l’extrême gauche et en démissionne pendant la Commune. La même année, il devient conseiller municipal, puis Président du conseil municipal de Paris en 1875. Il est élu député dans le XVIII° arrondissement en 1876 sur un programme comportant : Suppression de l’état de siège, instruction primaire obligatoire et laïque, séparation des Églises et de l’État. Après 1877, il se sépare des opportunistes et dirige le petit groupe d’extrême gauche d’où sortira le Parti radical. La violence de ses discours et l’adresse de son intelligence font de lui un « tombeur de ministères ». Celui de Gambetta, puis celui de Ferry, au nom du patriotisme intégral contre la politique coloniale. Il fonde un journal « La Justice. » À partir de 1885, il représente le Var à l’Assemblée. Il soutient la carrière politique du général Boulanger à ses débuts.

À la fois autocrate et libertaire, il multiplie les mots et les duels. En 1893, il est battu aux élections après avoir été impliqué dans le scandale de Panamá. Éditorialiste à L’Aurore, le 13 janvier 1898 il y publie la lettre de Zola « J’accuse », à propos de l’affaire Dreyfus. En 1902, le Var l’envoie au Sénat, qu’il a violemment combattu : « Le Sénat, c’est la résistance au mouvement, l’immobilité, la réaction. » Dans le cabinet Sarrien (1906), il est ministre de l’Intérieur. La même année, le « Jacobin » Clemenceau accède à la présidence du Conseil et appelle à son gouvernement le socialiste indépendant Viviani pour qui il crée le ministère du Travail chargé d’appliquer une série de réformes dans le sens de la justice sociale (limitation du temps de travail, assurance vieillesse). Le nouveau président a un vaste plan de réformes pour tous les secteurs de la vie nationale, et il est appuyé par une écrasante majorité du Bloc des gauches à la Chambre. Mais la C.G.T., où les « révolutionnaires » viennent de triompher des « réformistes », suscite contre lui une vague de grèves. Celui qui s’est proclamé le « premier des flics » ne supporte pas cette agitation et la réprime durement. Vignerons du Midi, instituteurs, fonctionnaires, armée protestent à leur tour, et les socialistes se désolidarisent des radicaux qui rendent leur chef responsable de cette cassure. Ne voulant ni se rapprocher de la droite, ni pratiquer la politique demandée par la gauche, et brouillé avec Jaurès qui est devenu le porte-parole de celle-ci, Clemenceau, muré dans son intransigeance, est renversé en juillet 1909 par ceux qu’il appelait avec mépris les « muets du sérail » (radicaux). Il entre en 1909 dans l’opposition, aux côtés de Caillaux et de Briand. Il fonde un nouveau journal, L’Homme libre, qui devient bientôt L’Homme enchaîné, et dans lequel il combat tous les gouvernements qui se succèdent jusqu’en 1917. Mais, le 16 novembre 1917, il prend la direction du gouvernement et « fait la guerre ». Sa popularité est immense et, pour une génération d’hommes, il incarne l’histoire même de notre pays. À la chute du cabinet Painlevé, Poincaré fait le « choix inévitable » de celui dont le programme se résume en une phrase : « Je fais la guerre ». Churchill, qui était présent le jour de la présentation de son gouvernement à la Chambre, écrira : « Tout autour de lui était une assemblée qui eût tout fait pour éviter de l’avoir là, mais qui, l’ayant mis là, sentait qu’elle devait obéir. »

L’Action française soutient celui qui est maintenant, pour elle, le vieux chouan. La S.F.I.O. le redoute depuis qu’elle l’a connu ministre de l’Intérieur et briseur de grèves. Monarque pour les uns, comité de salut public pour les autres, Clemenceau entreprend la lutte sur le front de l’intérieur comme de l’extérieur. Malvy qui, comme ministre de l’Intérieur dans les précédents cabinets, s’était solidarisé avec les manifestations défaitistes, est banni sous l’accusation de forfaiture. Caillaux, est lui aussi emprisonné pour avoir « parlé » avec les Allemands. Clemenceau visite le front, soutient le moral des troupes, se bat avec les Alliés pour imposer aux armées le commandement unique de Foch, défend encore celui-ci devant la Chambre lors de la dernière contre-offensive en été 1918. La suprématie du civil sur le militaire, c’est lui et lui tout seul et, s’il a des comptes à régler avec ses généraux, il le fait loin des oreilles parlementaires. Le « Tigre » est devenu le « Père la Victoire ». Le 11 novembre 1918, il donne lecture à la Chambre de la convention d’armistice. Il y est acclamé, et les députés proclament qu’il a « bien mérité de la patrie ». Président de la Conférence de la paix, il s’oppose souvent à Wilson et à Lloyd George. Pour Clemenceau, l’Allemagne doit payer, réparer, restituer. Il faut démanteler cet ennemi héréditaire. Mais, si Clemenceau obtient la restitution de l’Alsace-Lorraine, il échoue pour la rive gauche du Rhin, ne reçoit pour la Sarre qu’une concession provisoire. Et si le principe des « réparations » est retenu, le montant n’en est pas fixé. Le traité qui conclut la Première Guerre mondiale, est signé à Versailles, le 28 juin 1919, dans la galerie des Glaces. Préparé par la conférence de la Paix, qui réunit Clemenceau, Lloyd George, Orlando et Wilson, le traité de Versailles est précédé du pacte constitutif de la Société des Nations, la S.D.N. pour cette organisation internationale,Clemenceau semble avoir compté sur la garantie américaine pour maintenir le nouvel équilibre européen imposé par le traité de Versailles. Sa renommée est alors universelle. En 1920, la coalition des habiles et des inquiets, autour de Briand, l’écartent de la présidence de la République. Clemenceau présente la démission de son gouvernement le 18 janvier 1920. Il quitte la scène politique et se retire dans son village de Vendée, après une présence politique qui a marqué un demi-siècle. La principale erreur de Georges Clemenceau est d’avoir « Contre l’avis des alliés et de la classe politique Français », voulu supprimer l’Empire Austro Hongrois, et cela, parce que, elle il était catholique. Cette disparition est la cause principale de l’envahissement de l’Est de l’Europe par les armées Nazis. Le donjon qui séparait la Prusse de la Russie, avait disparu.

Resté dans l’histoire comme « l’homme de Munich » Édouard Daladier a été mêlé à d’autres graves événements. Maire de Carpentras en 1911, puis député en 1919, il le reste jusqu’en 1940 et le redevient de 1946 à 1958. En 1924, il rédige la partie consacrée à la Défense nationale du programme du Cartel des gauches. Ministre des Colonies puis de la Guerre en 1925, puis de l’Instruction publique en 1926, il devient président du Parti radical en 1927. De 1930 à 1932, il est, par trois fois, ministre des Travaux publics. À partir de décembre 1932, il s’attache à la Défense nationale dont il sera le ministre au cours de neuf cabinets, entre 1933 et 1940. Son premier gouvernement est constitué le 30 janvier 1933, jour où Hitler prend en main les destinées de l’Allemagne. Confronté au problème difficile du déficit budgétaire, le gouvernement Daladier propose des économies par prélèvements exceptionnels sur le traitement des fonctionnaires qui dépassent les vingt mille francs, et des ressources fiscales nouvelles sans majoration de l’impôt sur le revenu, avec un renforcement général du contrôle fiscal. Cherchant à asseoir son autorité, Daladier prend l’initiative d’un pacte à quatre avec l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne, le 7 juin 1933, pacte qui se révélera inefficace dès la fin de l’année, Hitler s’étant retiré de la Société des nations et de la Conférence du désarmement. Daladier est mis en minorité à propos de ses réformes budgétaires (oct. 1933). Il revient à la tête du gouvernement le 30 janvier 1934, en pleine période d’effervescence politique et de scandale financier (Stavisky).

Le déplacement du Préfet de police Jean Chiappe provoque l’émeute du 6 février. Le gouvernement tombe sous la pression de la rue. Éloigné des premiers rôles pendant deux ans, Daladier participe à la préparation de la victoire du Front populaire de 1936. Léon Blum, au pouvoir, lui confie le Ministère de la Défense nationale avec le titre de vice-président du Conseil. Blum tombant pour la deuxième fois, et devant la montée des périls, Lebrun fait de nouveau appel à Daladier. Le 9 avril 1938, à sa présentation, le troisième gouvernement Daladier obtient l’unanimité des voix ; l’extrême droite n’a pas voté. Sa politique va marquer l’échec du Front populaire. En août 1938, Daladier demande au pays de « remettre la France au travail » ; cette demande heurte ceux pour qui les conquêtes sociales récentes ne peuvent être touchées.

Accords de Munich.

Benito Mussolini (1883-1945), à gauche, serre la main du ministre de la Défense français Édouard Daladier (1884-1970), en présence du chancelier allemand Adolf Hitler (1889-1945) et du Premier ministre britannique Neville Chamberlain (1869-1940), le 29 septembre 1938.

En 1934, le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez, change de stratégie. À la suite de la violente manifestation des ligues, le 6 février 1934, la gauche française identifie les anciens combattants Croix-de-Feu du colonel de La Rocque au fascisme, et se mobilise. Poing levé, socialistes et communistes réclament une alliance... Le 29 septembre 1938, la crise tchécoslovaque met l’Europe au bord de la guerre, conjurée apparemment à Munich. Daladier reçoit un accueil triomphal à son retour à Paris. Sceptique, il savait seulement que l’Angleterre et la France avaient livré la Tchécoslovaquie. Le Parlement approuve par un vote massif les accords de Munich. À l’automne de 1938, après ratification des accords de Munich qui ont superposé de nouvelles divisions aux divisions traditionnelles au sein des formations politiques et dans l’opinion publique, le gouvernement obtient de l’Assemblée nationale un vote des pleins pouvoirs. Mais la majorité s’est rétrécie et la gauche du gouvernement se trouve désormais au centre du Parlement. En octobre de la même année, sur proposition de Daladier, le congrès radical rompt les relations avec le Parti communiste. Le 30 novembre 1938, enfin, la C.G.T. réunifiée, décrète une grève générale pour protester contre les accords de Munich et les décrets-lois économiques. C’est un échec dû à la fermeté du gouvernement et au caractère politique que revêt la grève aux yeux de beaucoup. Daladier gouverne par décrets-lois avec l’appui des radicaux et des modérés. Le gouvernement s’attaque aux deux maux de l’économie française : stagnation de la production et dépréciation monétaire, donc agitation sociale. Il réalise une stabilisation de fait de la monnaie par action du fonds d’égalisation des changes. La guerre va modifier le déroulement de la vie politique normale : censure, comités secrets. Le dépècement de la Tchécoslovaquie avait déchaîné les passions et les discussions ; l’invasion de la Pologne se développera devant un Parlement muet, reflet d’une opinion politique résignée. Le 26 septembre 1939, le gouvernement décide la dissolution du Parti communiste en raison du pacte germano-soviétique ; le 16 janvier 1940, une loi prononcera même la déchéance du mandat parlementaire de tous les députés communistes.

Ce sera la drôle de guerre. À la France qui avait tenté un simulacre d’attaque de la Sarre, Hitler offrait la paix, ainsi qu’à l’Angleterre, sur la base du fait accompli. Daladier refuse. Le 13 septembre 1939, il remanie son cabinet et se charge du portefeuille des Affaires étrangères. La France offre son aide à la Finlande attaquée par la Russie le 30 novembre 1939 ; le 12 mars 1940 la Finlande capitule et met le gouvernement en mauvaise posture. Les silences de Daladier devant les événements inquiètent l’opinion. Le 20 mars 1940, la confiance au gouvernement est votée par 239 députés : il y a 300 abstentionnistes. On fait appel à Paul Reynaud. Daladier reste Ministre de la Défense Nationale. Le 10 mai, la guerre éclair, déferle sur la France, la Belgique et la Hollande. Le 18 mai, Reynaud prend le portefeuille de la Défense nationale (et remplace Gamelin par Weygand). Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, les accords de Munich sont signés par Hitler, Mussolini, Édouard Daladier, chef du gouvernement français, et le Premier ministre britannique Arthur Neville Chamberlain. Commentaires...Bombardement d’Helsinki. Les dégâts provoqués à Helsinki, capitale de la Finlande, par les bombardements soviétiques, en 1939. Daladier hérite de celui des Affaires étrangères pour dix-sept jours. Lors de l’ultime remaniement ministériel du 5 juin 1940, il est éliminé. Il devra comparaître au procès de Riom en février 1942. Les occupants le déportent en Allemagne en avril 1943, il en reviendra en 1945, jusqu’en 1958, il poursuivra son activité politique : député, président du Rassemblement des gauches républicaines.

Entre juillet 1940 et août 1944, les Français eurent à supporter à la fois la sujétion de l’occupant allemand et les contraintes de plus en plus lourdes, au fil des ans, du régime le plus autoritaire et le plus répressif que la France ait connu au XX° siècle. Si la grande majorité des Français firent d’abord confiance au maréchal Pétain pour faire face à la grave crise d’identité nationale provoquée par la déroute de Mai Juin 1940, ils se détachèrent progressivement du régime de « l’État français » qui s’était installé bon gré mal gré dans la ville de Vichy. À la fois parce qu’il devenait un régime de plus en plus policier et parce qu’il se faisait le complice de l’occupant, notamment dans la persécution des Juifs de France. L’Occupation a sans doute profondément marqué la génération des Français des années noires, mais c’est Vichy qui continue de susciter les enjeux de mémoires les plus vivaces, dans lesquels on doit inclure l’ambivalence des attitudes du Français moyen.

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