Partie 5

De Napoléon Bonaparte à Cadoual guillotiné en héroïque Royaliste

Lundi 14 février 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

Napoléon Bonaparte, le plus ignoble imposteur de l’Histoire de France. Ce despote fut un machiavélique affabulateur.

Je souhaiterais apporter quelques clartés sur les comportements et l’identité intérieure de l’aventurier Corse devenu, par des chemins qu’il faut connaître et grâce à des concours indispensables et bien calculés, le maître absolu de la France durant les quinze années qui aboutirent à laisser ce pays exsangue, miné, et réduit à des limites plus étroites même, qu’en 1792. Voyons un peu, d’abord, d’où sortait l’individu, et ce qu’il fit, au juste, jusqu’à sa vingt-quatrième année (1793). Les Bonaparte, ils prononçaient leur nom « Bouonaparté » sont des Italiens installés en Corse depuis le XVII° siècle, le premier étant, semble-t-il, le commis d’une banque génoise auprès de sa succursale d’Ajaccio, et commençons par observer qu’ils sont bien loin, très loin, d’être « ces Bourbons » de l’île en qui l’empereur les métamorphosera, dans une de ses galéjades, innombrables, de Sainte-Hélène.

Car Buonaparté, qui sera le père de Napoléon est un personnage peu sûr, intrigant, débrouillard, escroc sur les bords. Epoux d’une fille de quatorze ans, il a une vilaine histoire, l’année suivante, à Rome, qu’était-il allé y faire ? Avec une jeune personne qu’il a engrossée, puis abandonnée, se repliant en hâte sur Ajaccio, muni de cinquante écus qu’il a emprunté et qu’il oublie de rendre. En 1768, Louis XV achète la Corse aux Génois, ce qui met en fureur la plupart des autochtones. On s’accommodait déjà fort mal de la domination génoise, pourtant relâchée ; la domination française se révèle autrement lourde, et ces occupants ont un dialecte inintelligible. Résistance. Insurrection. Le chef des rebelles se nomme Paoli. Carlo Buonaparté s’est mis fougueusement à son service. Paoli, en 1769, subit une lourde défaite, et doit s’expatrier. Carlo Buonaparté, aussitôt, change de camp, passe du côté du Roi de France, il collabore avec lui, et ferme en souriant les yeux sur la liaison affichée de sa très jeune femme, Letizia, avec le gouverneur français Marbeuf, un homme de plaisir que Paoli traitait

Des années studieuses passées par le jeune Buonaparté à l’Ecole militaire de Brienne, retenons un détail ; c’est là que surgit le premier de ces documents frauduleux dont s’entoure la mémoire de « l’empereur » une lettre qu’il aurait écrite en avril 1781, il a onze ans et demi et dont la perfection « stupéfie » M. Madelin ; une lettre à ses parents, d’une langue et d’une orthographe impeccables ; à neuf ans, quand il avait débarqué sur le continent, il ne savait pas un mot de français ; progrès, comme on voit, foudroyants ; et quelle grandeur dans le ton !! Quelle divination, déjà, de sa supériorité ! Ses condisciples, il les écrase de son mépris « il n’y en a parmi eux pas un seul qui ne me soit très inférieur par les sentiments dont mon âme (son âme de onze ans et demi) est enflammée ». Bornons-nous, pour apprécier l’authenticité de l’épître, à la rapprocher de deux billets, incontestables ceux-là, et du même rédacteur, l’un de juillet 1786 (dix-sept ans), l’autre de février 1793 (vingt-quatre ans). Le premier est adressé à un libraire « J’attends votre réponse pour vous envoyer l’argent à quoi cela montera » ; le second est à son colonel, pour lui faire savoir qu’il se rend de Bonifacio à Ajaccio ainsi, lui explique-t-il, « Je me trouverai le plus près de voir les nouvelles des commissaires, J’entend toujours pour « j’attends » de vos nouvelles. Je vairais de travailler à éclairer l’opinion ». Suffisamment « éclairée », je pense, par ces deux textes, notre « opinion » à nous sur la lettre-miracle de 1781.

A seize ans, Buonaparté (qui cache son prénom inusuel ; ses camarades de Brienne ont été grossiers à ce sujet, traduisant son « Napoléoné » en « La-paille-au-nez » ; il signe donc « C pour Carlo, sans doute de Buonaparte ») est nommé sous-lieutenant au régiment dit « de la Fère », dont une partie tient garnison à Valence. « Dans cette armée Royale, énonce avec majesté M. Jacques Bainville, tout était sérieux ». J’en veux pour preuve, en effet, que, sous Louis XVI, la moitié, je dis bien la moitié, du budget de la guerre était absorbée par la solde des officiers. Quant aux sous-lieutenants de seize ans, je doute un peu de l’ascendant que pouvaient exercer sur la troupe, en dépit de leur particule et de la morgue requise, ces gaminets à épaulettes, et surtout le Carlo-Napoléoné, de taille brève ( 1m 64) et court de pattes. Nouveau congé, de six mois, début septembre 1789. Six mois qui en feront seize. Bonaparte se libère de son service toute l’année 1790 et ne reparaît où il aurait dû être depuis le 1er mars 1790, que le 12 février 1791.

Nommé lieutenant (pour son assiduité, sans doute) en juin 1791, il sollicite, le 1er septembre 1791, un quatrième congé, de trois mois, qu’il étire, de lui-même, jusqu’en mai 1792.Au total, en sept ans (1785-1792), cet officier de fantaisie, n’aura passé que trente-deux mois à faire le métier pour lequel l’Etat le rétribuait. Notons au surplus que la France est en guerre, avec l’Autriche, depuis le 20 avril 1792. Le 6 juillet, le roi annonce que les Prussiens se mettent en marche pour l’invasion, et, le 11 juillet, proclamation de « la Patrie en danger ». Bonaparte s’est rendu à Paris pour enlever sa nomination de capitaine, elle va bon train, sa carrière, en dépit de ses étranges états de service, mais ce qui se déroule du côté de l’Argonne n’intéresse à aucun degré ce capitaine tout neuf qui redemande et réobtient un cinquième congé (et même une avance sur sa solde). Les dispositions réelles du jeune Buonaparté à l’égard de la France sont celles du colonisé de fraîche date qui profite de l’oppresseur, qui s’est fait, pour vivre, et cachant son jeu, mercenaire, à .son service, mais ne songe qu’à tirer parti contre lui des avantages dont il lui est redevable. La lettre à Goubico est explicite ces emplois lucratifs « que la nature destinait » aux Corses, chez eux, il s’agit d’en chasser les odieux détenteurs étrangers. Et l’« emploi qu’il vise, quant à lui, ce n’est pas autre chose, après l’expulsion des Français, que la souveraineté, sous un titre quelconque, l’effective souveraineté, à son profit, sur l’île, ses habitants et ses ressources.

Mais ledit jeune homme est sans patience, et suit son plan. Il dirige contre Buttafuoco, député de Corse à l’Assemblée Nationale, et non-paoliste, une furieuse attaque dans laquelle, ennemi décidé, maintenant, des « brigands à parchemins (c’est-à-dire les nobles), et des « fakirs cloîtrés » (c’est-à-dire les prêtres), il s’écrie, lyrique « O Mirabeau !! O La Fayette !! O Paoli !! » Ce n’est pas sans dessein qu’il nomme Mirabeau le premier. Mirabeau (a-t-il reçu, à son ordinaire, de l’argent pour cette tâche ? Rien n’est moins impossible) travaille à faire amnistier Paoli et à lui rouvrir son île ; et lorsque Paoli est autorisé à regagner la Corse, Buonaparté fait tendre sur la maison paternelle un calicot enthousiaste « Vive la Nation ! Vive Mirabeau ! Vive Paoli ! ».En mars 1792, Buonaparté, qui a reparu dans sa ville natale pour la quatrième fois, essaie quelque chose pour son compte, et non plus dans l’ombre de Joseph. Les Ajacciens doivent élire un « lieutenant-colonel en second » pour leur garde nationale. Carrément, le petit lieutenant d’artillerie se présente pour ce haut grade. Paoli est contre lui ?... Tant pis, on verra bien, et il y a en Corse, pour les élections, des procédés traditionnellement spéciaux. Le clan Buonaparté s’arrange pour séquestrer, de vive force, le commissaire du gouvernement, Muratti. Bagarres pendant le scrutin. Manipulation des urnes.

Le résultat sera remarquable 492 inscrits et 522 voix pour Napoléoné. Il est élu.

Cependant Paoli va se couler, parce qu’il a horreur de la République et qu’il pense du nouveau régime ce qu’en pense La Fayette, lequel, chef d’un corps d’armée, et face à l’ennemi, a déserté le 19 août, plutôt que de servir une France dont la structure ne lui convient plus, et qui s’encanaille avec Robespierre et ses gueux. Les délégués de la Convention en Corse, et notamment Salicetti (prononcer Salichetti) un nom à retenir. Buonaparté va miser sur lui, reconnaissent tout de suite en Paoli un adversaire de l’extrême gauche. Le 11 juin 1793, la tribu s’expatrie. C’est maintenant sur le continent, en France même, que l’aventurier va tenter sa chance, sous son travestissement de sans-culotte. Sa première tentative en direction des grandeurs et de l’opulence n’a abouti qu’à un avortement pitoyable.« La Corse disait Napoléon » est un inconvénient pour la France ; c’est une loupe qu’elle a sur le nez. Choiseul disait que si, d’un coup de trident, on pouvait la mettre sous la mer, il faudrait le faire. Il avait raison ». Ce qu’il faut bien comprendre, lorsque l’on parle de Napoléon Bonaparte, c’est que toute idée largement humaine lui est étrangère ; pas l’ombre, en lui, d’une doctrine ; rien qui ressemble à un système qu’il aurait conçu, quel qu’il soit, de droite » ou de « gauche », pour le bien de la collectivité.

Quand Napoléon Bonaparte débarque à Toulon, le 13 juin 1793, la situation de la France est tragique : la Vendée a pris feu, les Austro Prussiens ont enfoncé nos lignes, Dumouriez a trahi, passant monstrueusement en face de ses propres soldats, et les Girondins sont en train de soulever contre la République les deux tiers du pays. Mais l’affaire de Napoléon Bonaparte n’est pas le service de la France. La France ne sera jamais pour lui autre chose qu’un champ d’exploitation. Le seul souci du capitaine Bonaparte, en juin 1793, est de se procurer des ressources, et il a son thème : il se pose en victime ; montagnard (de fraîche date ; mais Salicetti est là pour masquer, en haut lieu, son tout récent passé de séparatiste corse), il a tout sacrifié à son idéal ; ses biens ont été confisqués par les réactionnaires Paolistes, ces malfaiteurs, ces antipatriotes ; en conséquence, martyr de sa foi, il a droit, et sa famille a droit comme lui, à une indemnisation substantielle. C’est à Nice qu’est son régiment ; mais il ne se hâte pas de le rejoindre. Il sait qui commande à présent, qui décide de tout, aux armées comme ailleurs : les représentants en mission, les commissaires de la Convention. Il dira, à ce sujet et pour une fois la vérité, à Sainte-Hélène :

Que diable a-t-il pu faire au juste, le capitaine Napoléon Bonaparte, au cours du mois d’août 1793 Il a certainement appris avec intérêt que Robespierre est entré au pouvoir, le 27 juillet, et doute est-ce Rovère qui a bien voulu le chargez de telles ou telles démarches, ou l’autoriser à un voyage à Paris. A quel titre, et avec quel mandat (jamais il ne s’expliquera là-dessus), le capitaine Napoléon Bonaparte se trouve-t-il successivement, en août 1793, à Montpellier, puis à Lyon, puis à Auxonne, puis à Paris ?. Circuler à travers la France déchirée par la guerre civile, cela comportait des risques. Aussi bien, dira Napoléon à Bertrand, « Je changeais de langage à chaque poste pour ne pas être arrêté ». Ce souvenir lui plaît d’ailleurs, car tromper était, sera toujours, pour lui un délice ; et il était ravi de duper tout le monde, fédéraliste avec les uns, conventionnel avec les autres, aristocrate corse auprès des royalistes, capitaine sans-culotte avec les plébéiens. Autre certitude, parmi tant d’ombres le 28 août, il écrit carrément, lui simple capitaine, et au mépris de la voie hiérarchique, au ministre de la Guerre Bouchotte. C’est son usage d’écrire aux « grands » ; Chateaubriand l’avait noté : « Il s’adressait avec assurance aux personnes puissantes qu’il ne connaissait pas » ; il avait écrit naguère ainsi à Raynal, à Necker. Il s’adresse donc de même au ministre pour appeler sur lui son attention, exalter ses propres et coûteuses vertus républicaines, et réclamer de l’avancement ; or il y a à peine plus d’un an qu’il est capitaine.

Ce qu’il faut bien comprendre, lorsque l’on parle de Napoléon Bonaparte, c’est que toute idée largement humaine lui est étrangère ; pas l’ombre, en lui, d’une doctrine ; rien qui ressemble à un système qu’il aurait conçu, quel qu’il soit, de droite » ou de « gauche », pour le bien de la collectivité. Jean-Jacques Rousseau, avait une doctrine, Joseph de Maistre, Bonald, La Mennais, et Lamartine, et bien d’autres. Lui, non. Napoléon Bonaparte n’a qu’un seul dessein : son avancement à tout prix et par n’importe quel moyen. Il veut parvenir ; il veut la richesse et toutes les jouissances qu’elle procure. Le sort l’a fait officier ? C’est bon ; et il a la chance d’être entré, à vingt ans, dans une époque qui bouge. Eau trouble, bonne pêche. D’abord s’élever, le plus vite possible (et il s’y entend), de grade en grade. Avoir à sa disposition des soldats et des armes, l’Histoire ne cesse de prouver que c’est là une condition avantageuse, privilégiée, pour faire l’important, pour être important, et happer de la sorte, si l’on a la technique, où la ruse entre comme premier élément du pouvoir et de l’or. Pas d’âme ; surtout pas d’âme ; ce que les niais baptisent « la conscience » est un handicap pour les réalistes, et Napoléon Bonaparte est un réaliste exemplaire. L’ « âme » ? Un mot creux, qui le fait rire.

Quand Napoléon Bonaparte débarque à Toulon, le 13 juin 1793, la situation de la France est tragique : la Vendée a pris feu, les Austro-Prussiens ont enfoncé nos lignes, Dumouriez a trahi, passant monstrueusement en face de ses propres soldats, et les Girondins sont en train de soulever contre la République les deux tiers du pays. Mais l’affaire de Napoléon Bonaparte n’est pas le service de la France. La France ne sera jamais pour lui autre chose qu’un champ d’exploitation. Le seul souci du capitaine Bonaparte, en juin 1793, est de se procurer des ressources, et il a son thème : il se pose en victime ; montagnard (de fraîche date ; mais Salicetti est là pour masquer, en haut lieu, son tout récent passé de séparatiste corse), il a tout sacrifié à son idéal ; ses biens ont été confisqués par les réactionnaires Paolistes, ces malfaiteurs, ces antipatriotes ; en conséquence, martyr de sa foi, il a droit, et sa famille a droit comme lui, à une indemnisation substantielle. C’est à Nice qu’est son régiment ; mais il ne se hâte pas de le rejoindre. Il sait qui commande à présent, qui décide de tout, aux armées comme ailleurs : les représentants en mission, les commissaires de la Convention. Il dira, à ce sujet et pour une fois la vérité, à Sainte-Hélène :

Ce qu’il faut bien comprendre, lorsque l’on parle de Napoléon Bonaparte, c’est que toute idée largement humaine lui est étrangère ; pas l’ombre, en lui, d’une doctrine ; rien qui ressemble à un système qu’il aurait conçu, quel qu’il soit, de droite » ou de « gauche », pour le bien de la collectivité. Le tyran Corse, trouve plus commode de faire exterminer, dans les dunes, à l’arme blanche, afin d’économiser les munitions ; et il y aura, au retour, encore à Jaffa, l’autre incident les pestiférés. Les dévots de Napoléon ont longtemps maintenu la légende, et la peinture officielle s’en est mêlée, du général au grand cœur, touchant sans effroi les bubons de ses soldats mourants. Et que de cris pour protester contre l’infamie calomniatrice de la rumeur : mais non, Bonaparte n’a pas « touché les bubons » ; il les a fait tuer, ses malades ! Depuis la publication des Cahiers de Bertrant, la cause est entendue. Le 5 juillet 1817, à Sainte-Hélène, Napoléon a dit la vérité à Bertrand mais oui, il les a liquidés, ces hommes ; pour qu’ils ne tombent pas, dira-t-il, aux mains des Turcs qui eussent torturés... Par humanité, en somme. Ajoutons que le Sultan ne doit point pouvoir se targuer d’avoir fait des prisonniers français ; on lui retire donc cette joie. L’opium, puis le « sublimé corrosif », règlent la question. C’est manqué. Par la faute des Anglais. En 1815, au capitaine Maitland du Bellerophon, il le dira tout net : « Sans vous, Anglais j’aurais été empereur d’Orient », et il répétera la chose à Gourgaud, le 15 octobre de la même année j’ai mal joué ; même après Saint-Jean-d’Acre, j’aurais dû « rester en Egypte ; le serais à présent empereur de tout l’Orient ». Empereur français déchu, le truand se mordait les doigts. Mauvais cheval, la France ; il aurait dû miser sur une cavale arabe. A la fin de mai 1799, il ne reste plus à Bonaparte qu’à revenir piteusement sur Le Caire. Piteusement ? Jamais !! Il expédie d’avance des messagers au Caire pour travestir sa déroute en triomphe et préparer les ovations. Et à l’adresse de la France, un bulletin menteur déclarant que, le Sultan ayant prétendu montrer les griffes, le général invincible a poussé au nord jusqu’à Saint-Jean-d’Acre et rasé cette forteresse. Il faut bien s’occuper de la France, de nouveau, puisque c’est de ce côté-ci que doivent se rabattre, pis-aller !, les avidités du mangeur. Et les nouvelles qui arrivent de France sont mauvaises ; bien entendu, la guerre a repris ; le « diktat » de Campo Formio impliquait, à brève échéance ce recommencement des combats ; la Russie, cette fois, est de la partie, et l’envahisseur français a dû lâcher toute l’Italie du Nord, c’est-à-dire ces territoires même que Bonaparte considérait comme « en réserve » (on ne sait jamais) pour ses propres avantages et ceux de sa famille. Par surcroît, ce qui est pire, Joseph est parvenu à faire savoir à son frère que la conduite de Joséphine est alarmante ; non seulement elle le trompe, et de manière publique, affichée (toujours avec son industrieux plaisantin), mais elle a acheté, la voleuse ! un magnifique domaine, la Malmaison, où elle vit avec son Jules (je veux dire son Charles) aux frais de son mari, lequel, angoissé, confie à son frère « Je n’ai plus de quoi vivre ! » Encore un de ces mots savoureux que l’Histoire bienséante néglige, mais qui sont, pour l’Histoire vraie, d’un grand prix.

Regagner Paris, absolument, et au plus vite. « Ce départ était pour moi de la première importance avouera Bonaparte à Bertrand, le 31 août 1816, tous égards, en effet, pour lui, capital. Ses affaires étaient compromises ; son aventure d’Egypte, grisante, hier, l’avait conduit, en fait, à une impasse. Sa « vertueuse épouse » était en train de lui croquer son magot. Et s’il ne s’hâtait pas, le Trésor français pouvait très bien lui échapper. Il s’en moquait, l’avant-veille, lorsqu’il se croyait pour une rafle autrement prodigieuse « sur les pas d’Alexandre ». Plus d’Alexandre au répertoire ; un sort injuste l’a privé de ce rôle. Reste César, du moins. Mais il y a sûrement d’autres candidatures, et tel ou tel, à Paris, profitant de son absence, pourrait très bien s’octroyer l’emploi. Bonaparte a pris maintenant l’Egypte en exécration. Un vrai piège !! Et si, décevante en elle-même au-delà de tout ce qu’il avait imaginé, cette contrée se muait en champ de glu pour lui bloquer les pieds, l’immobiliser, sur de place de manière odieuse, l’empêcher de reprendre en France son jeu d’arriviste absolu, l’épisode tournait à l’horreur ! Sans doute, c’est entendu, il est chef responsable du corps expéditionnaire, « Aile gauche de l’Armée d’Angleterre ». Et s’il s’évade, plante là les hommes que la France lui a confiés, rentre, aussi sec, et de sa propre initiative, c’est un abandon de poste, il est passible du Conseil de guerre et du poteau d’exécution.

Il avait besoin, également, d’informations, avant d’aborder le continent. Elles ne sont pas excellentes, ces informations : Masséna a battu les Russes à Zurich ; Brune a repris les Pays-Bas ; Ney a dégagé Mayence. Autrement dit, la situation militaire est rétablie, et sans qu’on ait eu besoin de lui. Fâcheux, cela, mais une bonne nouvelle, du moins le 15 août, Joubert a été tué à Novi . Joubert le suspect ! là, un élément positif. Bonaparte débarque dans la baie de Saint Raphaël, le 9 octobre 1799. Dans un mois, jour pour jour, ce sera le 18 Brumaire, 9 novembre 1799. A Paris, Robespierre anime toujours ces malfaiteurs. Jourdan, sous le prétexte de « la patrie en danger », a prononcé, comme du temps de Saint Just, l’abolition du remplacement militaire. Ainsi fils de riches iraient se faire tuer comme les pauvres ?. C’est insensé, et les néo jacobins sont venus à faire voter, pour la défense nationale, un emprunt forcé de cent millions, qui frappera « la classe aisée » ; puis l’emprunt a été transformé un impôt progressif, les nantis étant astreints à un taux d’imposition plus élevé que les « économiquement faibles », ce qui est inadmissible, et contraire à l’« égalité » (mais cette sainte « égalité » où est-elle, entre citoyens « actifs et citoyens « passifs » ??.

Dès le soir du 19 Brumaire, un soldat « jailli des entrailles de la France », déclare Louis Madelin. (Bonaparte) « apportait avec lui deux prodigieuses nouveautés : l’ordre et la confiance » L’ordre, c’est-à-dire le retour absolu au système d’exploitation. La confiance de qui ?? Des affairistes. Quant à Jacques Bainville qui, contrairement aux affirmations les moins équivoques de Napoléon lui-même, soutient : « la situation avait déterminé l’appel au soldat », il évoque avec nostalgie le « trop bref âge d’or » qui s’inaugurait en Brumaire. Les Constituants s’étaient montrés très forts à ce jeu-là, avec Déclaration des Droits de l’Homme proclamant que tous les individus « naissent et demeurent libres et égaux en droits », déclaration suivie des dispositions pratiques dont nous avons rappelé l’essentiel ; silence aux pauvres ; pour eux, pas de bulletins de vote (et voilà pour l’égalité). Maintien l’esclavage dans les colonies et de la traite des noirs ; interdiction aux travailleurs de s’unir contre l’arbitraire patronal, en matière de salaire (et voilà pour la liberté).

C’est la disparition radicale de la République, le régime républicain étant celui, spécifiquement, où la nation gère ses affaires. La nation n’a plus désormais qu’à se taire, exception faite des quelques « notables » autorisés à exprimer des voeux concernant, sans plus, le choix des serviteurs que désignera le maître pour l’approbation officielle de ses actes. De la Constitution issue de la fête de la Fédération à la Constitution Bonaparte, abolition de la démocratie. C’est le couvercle qui retombe, avec un poids accru, sur le « Quatrième Etat », la masse des Français, travailleurs des champs et des manufactures dont le destin, confirmé, est de poursuivre sa mission : « nourrir », dans le mutisme et le labeur, les privilégiés de ce « petit nombre » béni par Voltaire. « Despotisme éclairé « à la mode consulaire.

Le groupe de banquiers qui a voulu, préparé, obtenu le coup d’État du 18 brumaire s’empresse de réaliser l’affaire, l’affaire « énorme » (comme écrit très bien Vandal) qui constituait, pour ces faiseurs d’or, le sens même et la raison d’être de l’opération. Le 6 février 1800 a lieu, dans le bureau du Premier Consul, une réunion des « principaux financiers » de la place, et c’est de cette entrevue historique que va sortir cette merveille baptisée « Banque de France ». La Banque de France ! Respect. Tenons-nous bien. Nul n’a le droit de badiner à propos d’une telle, et aussi noble, institution nationale. C’est bien aussi pourquoi je me garderai de badiner, et mettrai toute mon attention à bien voir de quoi il retourne. Sur les négociations préliminaires, sur la véritable nature des choses, sur la charte de l’établissement, il y a intérêt, pour l’historien, à consulter un ouvrage qui n’est pas, certes, d’un plaisantin, puisque je parle des Mémoires, pesants et vastes, du trésorier Mollien, un homme grave. Je suis même surpris, je l’avoue, de voir un document de cette importance si rarement et si timidement utilisé par les chantres de « l’empereur ».

Bonaparte, a autorisé que la banque ait un nom « Nationale », il fallait faire croire aux Français que cet établissement de finance était leur Banque. La Banque au service de la France. Or il s’agissait d’une maison privée, pareille aux autres, doté, par sa grâce, d’une enseigne frauduleuse ; il s’agissait d’une association d’affairistes qui, sous la banderole dont l’ornait un gouvernement suscité en secret par eux-mêmes, allaient pouvoir se procurer ainsi des bénéfices sans précédent. Bonaparte l’ignorait moins que personne. Aussi est-il d’une docilité exemplaire à l’égard des Perregaux, Delessert, Mallet, Fulchiron, Le Couteulx, qui viennent non pas lui soumettre un projet, mais réclamer leur dû, c’est-à-dire obtenir le geste qu’ils exigent, le geste officiel mais obligatoire d’un individu payé d’avance, et qui n’est assis dans ce fauteuil suprême que parce que ces messieurs l’y ont mis. L’historiographe de la maison, M. Gabriel Ramon, qui publia, sur papier de luxe, en 1929, son travail en forme d’hymne, après avoir, selon l’usage, salué Napoléon-le-Grand et célébré la Banque de France comme l’une des « institutions fondamentales de son prodigieux empire », ne manque pas de signaler toutefois que l’établissement, de par ses statuts, était entièrement « hors de la dépendance du gouvernement.

De plus, cette banque se voit chargée (et non pas gratuitement, bien entendu) d’un travail d’État : le paiement des rentes et pensions. Et Perregaux ne dit même pas merci. Au contraire, il insiste avec lourdeur et âpreté sur l’indépendance farouche que sa maison entend conserver à l’égard des pouvoirs publics, lesquels ne doivent jamais, en aucun cas, c’est bien compris ? Intervenir dans ses affaires. Avec un incroyable cynisme, il l’a fait savoir au Consul « toute intervention du gouvernement dans l’administration de la Banque devenue une cause de discrédit pour elle » ; on ne saurait être plus explicite sur l’estime qu’on porte à l’Etat. Entre Napoléon et les financiers, « la lutte n’était pas égale. S’il est tout petit garçon, Napoléon Bonaparte, devant les banquiers, il se rattrape devant « la prêtraille ». Napoléon déteste le clergé.

Des prêtres qui enseigneraient l’Evangile, rien de plus dangereux pour l’ordre tel que le conçoivent lui-même et employeurs, les banquiers. Il s’en est ouvert, au mois d’août 1800, à Roederer « S’il n’est pas le maître des prêtres, le gouvernement a tout à tout à craindre d’eux. Grosse erreur, celle des gens qui disent les prêtres ? Il n’y a pas à s’en occuper. C’est comme si l’on disait : « Voilà des individus, avec des torches allumées, qui rôdent autour de la maison, laissez-les faire... » Absurde ! Fouché va faire connaître aux évêques, par une circulaire, ce qu’il attend d’eux : : « Il y a un rapport, Messieurs, entre mes fonctions (lui, c’est la police) et les vôtres. « Notre but commun est la sécurité du pays au sein de l’ordre et des vertus ». Et l’abbé Maury l’un des ténors de l’extrême droite à la Constituante, cet abbé qui ne sortait jamais sans ses pistolets (il les appelait « mes burettes »), et qui se vantait, en riant, de ne jamais mentir, « sauf en chaire » Maury, que Napoléon fera cardinal, pensait tout à fait comme Fouché et déclarait en propres termes : « Une bonne police et un bon clergé, avec ça, on a la tranquillité publique ».

Les jacobins sont éliminés (des gens à pisser dessus », disait « l’empereur » dans ce langage élégant qui lui était ordinaire), mais le matériel humain, producteur de son opulence, n’en doit pas moins être constamment surveillé. Un document de grande valeur nous a été livré en 1913, par Alfred Marquiset, sous le titre de Napoléon sténographié ; ce sont des notes prises, à la volée, par un membre du Conseil d’Etat ; pas de procès-verbal de ces séances, qui se tenaient à huis clos. Napoléon pouvait s’y déboutonner. On entend donc là directement sa voix. Il est toujours en alerte ; il se méfie toujours de ce peuple qu’il a dupé et dont il craint que les yeux ne s’ouvrent. Mais enfin, Sire, lui dit un conseiller, de quoi vous inquiétez-vous ? Il n’y a pas d’opposition ; et lui : « Je crois bien ! Il ne peut pas y en avoir ! » Tout est tranquille, lui répète-t-on ; et lui « Bien sûr ! Parce qu’on ne peut pas bouger ! ».

Au lendemain de Brumaire, il avait réduit à treize, y compris le Moniteur, les journaux autorisés. Insuffisant. En 1803, il a ramené leur nombre à huit ; ces huit journaux totalisent 18 630 abonnés, sur 27 à 28 millions de Français. Telle est la diffusion de la presse, sous le Maître. Encore, cette vaste presse, convient-il de la contrôler de très près. Note de « l’empereur » à Fouché, le 18 avril 1805 « Il n’y a plus en France qu’un seul parti (le mien) et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts ». L’imprimé même, tout ce qui peut s’imprimer sans que le texte en ait été dicté, ou revu, par lui-même ou ses sbires, lui est suspect. Et c’est à propos d’un innocent bulletin de la Chambre de Commerce de Paris que Napoléon aura, le 26 mars 1806, cette phrase remarquable.

« Une chose imprimée (sans mon ordre ou mon visa), par le seul fait qu’elle est imprimée et qu’elle constitue un appel à l’opinion, n’en est plus un à mon autorité ».

Des cadeaux, cependant, sont de convenance, après un aussi grand événement religieux que le Sacre de Sa Majesté. L’empereur offre au pape un autel en or massif (massif ? Pour les travaux de son métier !!!, Et il fait porter aux chanoines de Notre-dame un carton bourré de merveilles ; pas autre chose, à l’intérieur, que l’authentique couronne d’épines du Christ, un morceau de la vraie croix, et une fiole toute pleine du sang même de Notre Seigneur. N’était-ce pas au Saint Père, plutôt, qu’il aurait dû remettre des reliques à ce point inestimables ? Mais l’empereur avait pensé que le pape, le pape-roi, devait préférer, comme lui, de l’or. Le budget des cultes, toutefois, sera vigoureusement renforcé. Il n’était que d’un million et deux cent mille francs en 1803 ; il s’élèvera à dix-sept millions en 1807. Quant au 15 août, il remplacera, pour les Français, la fête nationale du 14 juillet. Le fait est que Napoléon, avec cette parade permanente organisée autour de sa personne, rencontrait un franc succès. Sa parade quotidienne, son carnaval quotidien (plus de huit cents articles, minutés par ses propres soins, pour régler le protocole et l’étiquette) se peuplait de noms prestigieux le baron de Breteuil. L’ancien confident de Louis XVI, se dépensait dans le racolage « impérial » ; la duchesse de La Rochefoucauld était « première dame d’honneur » de l’ex-prostituée Joséphine ; parmi les dames du Palais, Madame de Bouillé, de Ségur, de Chevreuse, de Montmorency, de Mortemart ; et Mgr Ferdinand de Rohan, ancien archevêque de Cambrai, a brigué le poste de « premier aumônier » sous l’ex-garde magasin Fesch, devenu, lui, « Grand Aumônier ».

Il est vrai que les « mangeurs » ont de quoi être satisfaits quant au dressage des « mangés ». On la mène dur, la canaille travailleuse, sous le Protecteur Bonaparte. Ce Code civil que Napoléon Bonaparte s’attribue pour avoir seulement modifié et cravaché la Commission depuis des années, et bien avant lui, à l’œuvre. Ce Code dont il ne s’est personnellement occupé que pour le divorce et l’adoption, d’une part (des sujets sur lesquels il nourrit des arrière-pensées concernant sa propre carrière), d’autre part et surtout pour l’affaire essentielle, celle des remparts, jamais assez hauts, jamais assez puissants, autour de la fortune « mal » acquise, deux articles y sont inclus, dans la ligne bourgeoise de la loi.

« L’aventurier » a besoin de la guerre pour son prestige. Il n’en fait pas mystère, dans l’intimité, et Thibaudeau a recueilli de lui ces mots explicites « Un Premier Consul ne ressemble pas à ces Rois par la grâce de Dieu » qui ont leur lit tout fait ; « Il a besoin d’actions d’éclat ».

Bonaparte est l’envahisseur type. Il transforme la France en une pieuvre. Il tient déjà « trop de choses » ? Mais observez-le. La paix de Lunéville a été signée le 9 février 1801 et, le 18 mars, Bonaparte oblige le royaume de Naples à subir l’occupation de trois de ses ports par des garnisons françaises. Le 11 avril, le Piémont est brusquement mué en « division militaire », prélude à l’annexion, qui aura lieu l’année suivante. Le 27 mai 1802, Bonaparte, à l’improviste, fait main basse sur l’île d’Elbe. La « République cisalpine a, au surplus, dont il s’est institué lui-même « président », voici qu’il l’intitule « République italienne », ce qui implique qu’elle ne s’en tiendra point à ses présentes limites, et qu’elle convoite toute la péninsule. Absorption en fait, de l’Italie du Nord, et ce n’est qu’un début, par la France. La Hollande ? Le traité de Lunéville garantissait « l’indépendance des républiques cisalpine, helvétique et batave », on vient de voir ce qui se passait pour la première ; la troisième, Bonaparte en bouleverse, de son chef, le gouvernement et les Hollandais devront entretenir chez eux un corps français d’occupation. Quant aux Suisses, Bonaparte leur a imposé sa « médiation » ; et ses instructions à Talleyrand ont été éloquentes. Que ces Helvètes s’en persuadent bien il n’y a pas de milieu « entre une Suisse amie de la France » autrement dit, une Suisse satellite.

Le fier-à-bras avait clamé, le 29 octobre 1803 « Je planterai mon drapeau sur la tour de Londres, ou je périrai ». Il ne plantera jamais son drapeau sur la tour de Londres et mourra dans son lit à « Saint Hélène ».Mais un million d’hommes, par sa grâce, mourront d’une autre manière, dans les carnages de sa « gloire ». Et le malheur de mon pays fut que ce forban (incomparable météore, dit Jacques Bainville), pour ses interminables razzias, s’était procuré, comme tueurs, les conscrits français. Napoléon Bonaparte, a beaucoup grossi depuis 1800, et il en est très satisfait. C’est un monsieur replet, bien nourri, qui passe des heures, chaque jour, dans son bain. lui si jeune autrefois, quand il s’appelait Buonaparté, il a maintenant le teint rose. Il continue à ne pas savoir très bien le Français, confondant « session » avec « section » et « amnistie » avec « armistice ». Chateaubriand observera qu’on ne saurait parler sans prudence de son style, car il dicte, la plupart du temps, et prodigieusement vite, laissant le soin à ses secrétaires de mettre en forme ce qu’il débite ; quant à ses fameux bulletins de guerre, ils sont rédigés par des scribes ; tout au plus leur adjoint-il quelques formules de sa façon, d’un genre grandiose et prudhommesque.

Dans une « Notice » officielle de 1810, intitulée « Sur les mesures adoptées par le gouvernement pour le rétablissement de la balancedu commerce », se lit cette sentence, d’une limpidité parfaite : « La guerre est la source de la richesse nationale ». Ce principe-là, tout à fait girondin, et fondamental chez Carnot, Bonaparte en fera sans cesse, vastement, l’application. Le 5 octobre 1809, après Wagram, il écrivait à son trésorier, Mollien : « Cette campagne ne m’a pas rendu autant que la précédente ; par les articles secrets du traité, je recevrai quelque 100 millions ». Il n’en pourra malheureusement, arracher que 85, à l’Autriche (En Prusse, ç’avait été une bien autre fiesta ; les millions par centaines). Mais, à Hambourg, il va rafler 34 millions d’un seul coup ; et lorsqu’il saisit lui-même la Hollande, à la place de ce Louis piteux qui ne savait pas faire « rendre » le pays, il impose, sur le champ, aux Bataves une contribution de 50 millions ; présent qu’ils sont invités à lui remettre en témoignage du bonheur qu’ils éprouvent à l’avoir désormais pour souverain. Il avale les États du Pape ? Immédiatement main basse sur les « biens d’Eglise » ; soit, à peu près, 150 millions.

Napoléon, en mars 1811, se félicite, devant les délégués du commerce et de l’industrie, d’avoir « dans ses caves des Tuileries », 300 millions d’ors. Il ne parle pas de 400 millions supplémentaires qui sont là, aussi, dans ses coffres, en papiers divers. C’est sa cassette privée, indépendante de sa liste civile, laquelle s’élève déjà, comme on sait, à 25 millions annuels. Le « régime tonifiant » se perfectionne. Le nombre des journaux autorisés, ramené à treize en 1800 et à huit en 1803, descend à quatre en 1811. Si la presse s’étiole, les prisons, en revanche, prolifèrent. Quatre de plus, dites ouvertement « prisons d’État », apparaissent en 1810 ; ce sont des « internements administratifs » qui les peuplent, sans explication ni jugement. Ainsi décide le tyran.

La France est régie, sous l’Empire, par une loi des suspects non écrite ; et Napoléon Bonaparte utilise également les maisons d’aliénés pour y faire disparaître sans bruit ceux qui le gênent ou l’inquiètent. Le « catéchisme impérial » reste en vigueur ; le légat Caprara l’a déclaré conforme à la doctrine catholique, et tous les enfants de France doivent en savoir par coeur les articles essentiels que voici. Quels sont nos devoirs envers Napoléon 1er notre empereur ? Nous devons à Napoléon notre empereur, l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire et les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l’Empire et du trône. Mais n’y a-t-il pas de motifs particuliers qui doivent nous attacher plus spécialement à Napoléon, notre empereur ? Oui, car il est celui que Dieu a suscité dans des circonstances difficiles pour rétablir la religion sainte de nos pères et pour en être le protecteur ; et, par la consécration qu’il a reçue du Saint Pontife, il est devenu l’Oint du Seigneur. Comblant notre empereur de ses dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, Dieu l’a rendu ministre de sa puissance et son image sur la terre.

.Lorsque l’on remuait sous sa botte, il donnait des coups de talon ; le 26 août 1806, il a fait fusiller un libraire de Nuremberg, Palm, coupable de diffuser des brochures en faveur de la résistance ; et, quinze jours après avoir nommé Joseph roi de Naples, il lui écrivait (2 mars 1806) Mettez bien ceci dans vos calculs que (d’un moment à l’autre) vous aurez une insurrection ; cela se produit toujours en pays conquis. Mais, quand on sait s’y prendre, les émeutes de mécontents, cela s’écrase sans peine ; quelques exemples, des représailles, deux ou trois Oradour et c’est réglé.

« L’épopée » napoléonienne, gluante de sang, ne revêt toute sa dimension que si des chiffres l’accompagnent. Austerlitz ?? 23 000 morts ; Mais, quand on a le cœur bien placé, les cadavres d’Austerlitz disparaissent dans le soleil du même nom. Eylau ?? 50 000 hommes tombent. Wagram ? , Napoléon y bat son propre record (55 000 tués), qu’il surpassera à Borodino, gala qui coûte aux deux armées quelque 80 000 soldats. Sur les services sanitaires dans l’armée impériale, il faut lire le journal du chirurgien Percy le matériel est dérisoire, le personnel presque inexistant ; les amputations se pratiquent sans anesthésie ; la gangrène s’installe ; le blessé grave, dans la Grande Armée, est un condamné à mort ; Napoléon a interdit, du reste, de relever, pendant l’action, les hommes qui s’écroulent ; il se méfie des déserteurs, dont le nombre se multiplie. Mais ne ternissons pas avec d’aussi misérables détails la « Chanson de geste » chère à M. Louis Madelin, lequel déclarait, dans son grand ouvrage « La France de l’Empire », réédité en 1960 par le Cercle Historia :

« Mêlées, blessures, pour le soldat de l’empereur, tout cela n’est rien, la bataille est une fête. »

Une fâcheuse affaire pour Napoléon, mais qu’il ignore, et qu’il ignorera toujours, se produit en janvier 1809. Talleyrand retire son épingle du jeu. En secret, dans l’ombre, Talleyrand passe la ligne et travaille maintenant (comme avait fait jadis Dumouriez) contre son pays, mais avec plus de savoir-faire. Talleyrand avait toujours su que la politique de Bonaparte conduisait la France au désastre, mais il lui a été utile, d’abord, de flagorner, fructueusement, l’individu qu’il avait aidé à se hisser au pouvoir ; et il abondait en déclarations passionnées : « Ne pas vous voir laisse mon esprit sans guide. Je voudrais que vous fussiez contraint de faire de votre santé l’affaire principale. Je vous assure, que vous ne vous en occupez pas assez. Je vous aime ; je suis à vous à la vie, à la mort ».

Le drame qui s’annonce, pour Bonaparte, vient de ce Blocus qu’il a imaginé contre l’Angleterre pour lui fermer tout le marché continental et jeter sur l’Europe ce que M. Bainville appelle, avec une religieuse grandeur, la « tunique sans coutures. « Autrement dit une camisole de force. Des guerres nouvelles en sortiront, pour contraindre les récalcitrants ? Et après ? Ce fut, l’occasion, de nouveaux pillages, et de belles « rentrées » dans le Domaine Extraordinaire. Quant aux combattants, pas de problème. La France, dit Napoléon Bonaparte, est « un nid de soldats », de soldats gratuits. Que pèse la vie de ces « Cons ». (encore un mot, du vocabulaire de l’empereur) ? L’Angleterre, il l’a déclaré à Mollien « sera plus vite à son dernier écu que la France à son dernier soldat. « .

Bonaparte ayant voué au saccage et au feu les objets de consommation, d’origine anglaise, qu’il avait pu saisir à Francfort et à Leipzig, les industriels et négociants français ont d’abord été remplis d’enthousiasme devant ces brimades à la concurrence. La Chambre de Commerce d’Agen en devenait lyrique « Les cendres de ces bûchers, disait-elle fertiliseront, le sol français. ». Mais bientôt les effets du Blocus et le manque de matières premières auront de cruelles incidences sur les bénéfices habituels de ces honnêtes gens, et les rapports des préfets deviennent fâcheux. A Marseille, l’activité du port est nulle », à Bordeaux, agitation, placards dans les rues basses. « Du pain ou la mort !. Les suicides sont fréquents, signale la préfecture. Bulletin de police, Lyon, 14 décembre 1810 « Cinq à six mille ouvriers canuts sont dans le plus grand dénuement ». Le Conseil Général des Manufactures, quelque chose comme la Confédération Générale du Patronat, réclame un Code Manufacturier portant des stipulations précises et énergiques « pour maintenir l’ordre et la subordination, et garantir les fabricants des manœuvres coupables » auxquelles pourraient songer leurs ouvriers.

Les prix s’élèvent dans de telles proportions que les marges bénéficiaires s’en ressentent ; et beaucoup d’industriels trouvent odieuses ces taxes à l’importation qu’impose à l’empereur sa vaine politique anti-anglaise d’asphyxie commerciale. Napoléon vend bien des « licences entorses officielles au Blocus », mais il les vend à prix d’or. Cette « contrebande officielle » qu’organise Napoléon lui-même, à son profit, se double d’une énorme contrebande cachée dont tels généraux tirent, privément, des bénéfices notables ainsi Brune, à Hambourg, Bernadotte en Poméranie et Masséna en Italie. Il dévie. Il se coule. Comme écrit Mollien « celui qu’on avait légitimement proclamé le réparateur de la Révolution, » se conduit d’étrange manière, avec ces cruelles « entraves », à l’égard de ceux-là même auxquels il doit son ascension. Ce n’est plus de jeu. Il n’est pas là pour de pareils comportements. Il oublie tous ses devoirs, et pas autre chose que sa raison d’être. Si l’Argent s’écarte, l’Argent qui l’a créé, c’en est fait de l’Oint du Seigneur.

Dehors le Tyran. Le retour des Capétiens, le retour à la paix. Le Peuple de France acclame avec récurrence sa légitime institution, celle qui est la sienne depuis plus de mille ans, sa Monarchie avec en moins, les pouvoirs du Roi. Désormais, il faudra compter sur le suffrage universel, et ce n’est que justice. Le Roi Chef de l’Etat. Le Peuple souverain, dirige la Nation par l’intermédiaire de ses Députés.

Le 3 avril 1813, Napoléon réclame 180 000 hommes de plus, et, le 9 octobre, il va lever par anticipation la classe de 1815, avec une ponction nouvelle, qui suscite l’indignation, sur les exemptés et remplacés de toutes les classes depuis 1808. Les insoumis foisonnent. Fin 1808 déjà, le rapport Lacuée, a évalué leur nombre à 377 000. Parmi ces réfractaires, un nommé J B Vianney à qui l’enfer dont le menace le catéchisme n’a pas fait suffisamment peur, et qui deviendra le curé d’Ars. Et ce Blocus !!! Et le commerce qui ne va plus ! Et les impôts qui vont sûrement augmenter ! Mollien constate que la hargne grandit chez les personnes distinguées : « Propriétaires et négociants ne voyaient pour eux que la perspective de charges nouvelles ». Déjà 226 faillites en 1810, « sur la place de Paris ».

Napoléon, « tenait peu à l’existence ». Avis que pouvaient difficilement confirmer les commissaires alliés qui escortèrent, au mois d’avril 1814, jusqu’à la côte, l’ex-empereur en route vers l’île d’Elbe. Le cortège comprend quinze voitures ; Bonaparte est dans une « dormeuse », berline de luxe, avec un lit. Il n’est pas de mauvaise humeur, car il emporte plusieurs millions ; et Hortense lui a remis, discrètement, une écharpe où elle a cousu tout un petit stock de diamants ; il s’en est fait une ceinture qu’il dissimule sous sa redingote. Une incommodité, néanmoins un nouvel accident vénérien, suite d’un divertissement mal choisi, ces jours-ci, à Fontainebleau. Tout va bien jusqu’à la Provence ; mais, à Orgon, le 25 avril, Bonaparte aperçoit un mannequin à sa ressemblance qu’on a pendu là. Attroupement ; hurlements ; les commissaires sont bousculés ; un paysan, nommé Durel, l’attrape par le devant de son habit et lui crie dans la figure. « Dis Vive le Roi ! » et Napoléon, livide, crie « Vive le Roi ! » Il est saisi d’épouvante. Quatre lieues plus loin, il décide de se déguiser en postillon, pour tromper la foule dans les bourgades qu’on traversera.

En vain, à l’île d’Elbe, Drouot tentera de le retenir, car il veut remettre ça, reparaître en France, refaire la capture du pays. Il n’a que quarante-cinq ans, la pleine force de l’âge. Comme dira Hortense à son fils, (Louis Bonaparte, lequel ne demandera qu’à se laisser convaincre) « La France peut bien être prise deux fois au même lacet ». Après tout, pourquoi pas, en effet, une récidive ? Après juin 1793, les choses avaient fort bien marché pour lui. Il a de la ressource, des trésors d’astuce, et beaucoup plus d’atouts aujourd’hui qu’autrefois. S’il exécute un second débarquement, pourquoi l’opération numéro deux ne réussirait-elle pas comme la première ? Drouot s’exténue à lui dire Folie ! L’Europe s’ébranlera de nouveau, et à l’instant. Vous lui en avez trop fait voir, jamais elle ne vous laissera à Paris, en admettant que vous y renversiez Louis XVIII, l’issue n’en est pas moins certaine, vous n’aboutirez qu’à une nouvelle invasion de la France, avec un million d’hommes contre vous, l’écrasement est inévitable et les conditions de paix ne seront plus celles du traité de Paris ; autrement lourdes, c’est forcé... Qu’il est bête, ce pauvre Drouot soupire le Dictateur déchu.! Le langage qu’il parle est inintelligible à Bonaparte, il fait appel à des raisons que la raison du petit chacal, devenu un fauve gras, a toujours tenues pour grotesques et faites pour les niais. L’important, pour lui, c’est de rebondir aux Tuileries, et vite (l’Europe qui rie, lui paie même pas les deux millions promis, cette misère ne peut pas durer). Une fois recostumé en empereur, il trouvera bien le moyen de rouler, au moins, un moment, tout le monde y compris les puissances, et, en attendant, il retrouvera sa liste civile aux 25 millions.

En l’espace d’une guerre de quatre jours, 15-18 juin 1815, et c’est la déroute. Napoléon s’enfuit à cheval, sans même pouvoir sauver cette berline qui l’avait amené à Waterloo et dans laquelle il avait caché, à toutes fins utiles, des sacs d’or et pour 800 000 F de diamants. Il aura le temps, néanmoins, avant de quitter son palais, de se faire remettre 180 actions de 10 000 francs sur les canaux d’Orléans et du Loing, et de placer, chez Laffitte, 5 300 000 francs.

Il se voit déjà, avec satisfaction, doté de quelque demeure seigneuriale dans la campagne anglaise, non loin de Londres, et, de la part des insulaires, voire du monde entier, l’objet d’une curiosité inlassable et déférente. Pour gagner l’embarcation qui du rivage, doit le conduire au Bellérophon, il a dû se tenir à califourchon sur le dos d’un marin, ce qui n’a pas été facile du fait de sa rotondité. Témoignage direct, tiré du journal d’un des officiers du navire anglais qui guettait, le coeur battant, l’arrivée du personnage de loin, dans sa barque, « on eût dit un gros oeuf », de près, il a l’air d’ un moine espagnol pas de cou, des mains dodues, la chair flasque ».

Vinrent les années de Sainte-Hélène où, sous les travestissements de la légende, les humeurs réelles, la conduite réelle et les vrais propos du Sire en chômage, sont, dit très bien Audiberti, « à faire pitié ». L’Angleterre avait rendu un service immense à son prestige en lui fournissant un cadre d’exil propre à frapper les imaginations cette île, tout là-bas, de l’autre côté de la terre, et lui, sans doute, « En redingote grise et petit chapeau, » qui regarde avec une longue-vue, en direction de cette France que lui cache la courbure du globe, c’est l’aigle qui bat des ailes, désespérément, à la pointe d’un roc, ou l’oiseau formidable, immobile, qui attend la mort dans un silence pathétique, plein de souvenirs et de rêves.

La réalité n’a rien à voir avec cette fiction. Longwood ne ressemble guère à ce cachot noir et glacé où Bonaparte a fait mourir, en quelques mois, Toussaint Louverture. A Longwood, trente domestiques, et les autorités britanniques y font porter, quotidiennement, cent livres de viande, six poulets, du sucre, du beurre et des fruits à profusion, et mensuellement 1 200 bouteilles de vin fin choisi par le « prisonnier », plus 14 bouteilles de champagne. Il dévore et engraisse encore signe de santé. Mais Napoléon s’obstine à trouver les Anglais sordides, « des gens qui ne savent pas vivre », qui n’ont pas « le geste ». Si seulement, dit-il à Gourgaud, le 2 avril 1819, ils m’envoyaient « un million par an pour ce qui pourrait m’être agréable ! » et, la même année, le 16 janvier 1819, il a chargé Moritholon de faire comprendre au gouverneur « qu’après avoir commandé au monde, c’était bien le moins qu’il reçût, non pas cette ridicule villa coloniale, mais, un château ».

On en reste stupéfié, comme, déjà, du cadeau de l’île d’Elbe, car, en vérité, et à regarder les choses telles qu’elles furent, à quel titre, voyons, à quel titre, je me le demande, ce ravageur. cet assassin, ce pur gangster, lui devait-on de pareilles prévenances, quand sa place normale eût été derrière des barreaux, sabots aux pieds, avec une miche par jour et une cruche d’eau ?. Quant à ses propos d’exil, Bainville reconnaît lui-même que, dans sa résidence production littéraire compliquée d’une « fabrique atlantique, Napoléon avait établi une usine de faux ». « Je suis aussi indépendant qu’un homme puisse l’être » (19 novembre 1817) ; nul être au monde qui lui soit cher ; à Bertrand, peu de jours avant sa mort (26 avril 1821) Je ne connais ni femme, ni enfant ; il faut qu’on me soit attaché, c’est tout ; et il précisait ; Tenez, Montholon, je sais très bien qu’il n’est ici qu’en vue d’une dotation testamentaire ; mais quand on veut une part dans le testament de quelqu’un, on le sert, on lui obéit, on rampe ; je n’en demande pas davantage. Et à Gourgaud « Je n’apprécie les gens que dans la mesure où ils me sont utiles, et pendant qu’ils le sont « .

Son estomac commença à le faire beaucoup souffrir au début de l’année 1821 et ses derniers mois furent cruels. Il se lamentait ; il accusait sa mère de ladrerie : elle aurait dû lui envoyer des médecins d’Italie, il y en a de bons, à Rome ; mais il lui eût fallu pour cela débourser « cinq à six mille francs », alors, telle qu’elle est, n’est-ce pas. ! Il s’émeut sur lui-même, il gémit, le 9 avril, il dit à Bertrand : « Je suis un pauvre homme, je suis malade, vous n’avez jamais été malade, vous Bertrand, vous ne savez pas ce que c’est ». « Tuer les autres, dira Chateaubriand, apparemment cela n’apprend pas à mourir ». Son testament du 15 avril sera son dernier numéro d’histrion : « ... Que mon fils adopte ma devise Tout pour le peuple français ! ». Et ceci : « Je désire que mes cendres reposent au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé » comme il le lui avait prouvé sans cesse.

La France a vu sa jeunesse fauchée, et les cadavres de ses enfants en pyramides monstrueuses, elle est amputée maintenant de la Sarre et de la Savoie, elle a 700 000 millions d’indemnité à verser aux envahisseurs qui l’occuperont pendant trois ans. Mais « Napoléon » a tout de même joliment bien réussi pour son clan. La Mamma a un palais à Rome, et tous et toutes sont grassement pourvus. La France a payé très cher leur raid, chez elle, de vingt ans et leur pluie de sauterelles, mais quand ils évoquent leur taudis d’autrefois, rue de la Mauvaise Herbe, à Ajaccio, ils ont de quoi jubiler et se frotter les mains. Beaucoup d’esprits droits, à leur insu conditionné, en sont encore à redire ce que professait Monsieur Hanotaux (les successeurs ne lui ont pas manqué) quant aux mérites de « l’empereur « , à la reconnaissance que lui doivent les Français « On n’avait jamais vu, on ne verra sans doute jamais, de la main d’un seul homme, et en un temps si court, pareille accumulation de bienfaits. » Vous pensez, le Code civil, les préfets, le Concordat, l’Université, la Madeleine, la colonne Vendôme, les « prisons d’État », et tout le reste...

Voyons les choses en face, et telles qu’elles furent dans leur vérité, telles qu’elles demeurent encore. L’immense mérite de Bonaparte, c’est celui que lui reconnaissaient, très justement, Necker le banquier et sa fille. Il avait fermé, une bonne fois, l’épouvantable parenthèse ouverte par le 10 août, quand, écrira Mme de Staël, « la révolution changea d’objet », quand « les gens de la classe ouvrière s’imaginèrent que le joug de la disparité des fortunes allait cesser de peser sur eux ». Il avait ramené la canaille au chenil et même, coup d’éclat, en lui inspirant, sous l’uniforme, un « bienfait », sans nom, ce déguisement perpétuel des prolétaires en soldats ! de l’enthousiasme, de la passion. Quel repos pour les gens de bien ! Ce qui se traduit, dans la langue de M. Madelin, par cette haute phrase « Le destin amena Bonaparte à son heure pour refaire la France ». « J’ai rétabli la propriété et la religion », prononce Bonaparte, résumant son oeuvre, à Sainte-Hélène, le 13 août 1817. Mollien avait articulé, lui aussi, l’exacte sentence « Il a renversé le gouvernement populaire, il a assis la bourgeoisie au pouvoir » M. Bainville était encore plus explicite Il a fait cesser la lutte des classes. D’où, l’adjectif, sous sa plume « bénie », oui, bénie, la superbe époque consulaire. Des guerres, sans doute, à l’extérieur ; mais le bienfait suprême de la paix sociale ; la tranquillité pour les « honnêtes gens ». Quant aux menus détails que j’ai jugé bon de rapporter sur Monsieur Bonaparte, sa personne et son « âme », si ce n’est pas très beau, ce n’est pas à moi qu’il faut s’en prendre ; « c’est la vérité qui est coupable ». Mais quand elle déplaît à certains, elle perd pour eux le droit d’exister.

L’un des traits les plus marquant de la personnalité de Bonaparte est, sans nul doute, son opportunisme. Mais Napoléon était, si l’on peut dire, un opportuniste actif, c’est à dire qu’il savait guetter et même rechercher, avec succès, les opportunités favorables. Nous avons maintenant réuni suffisamment de faits, de documents et de témoignages pour nous faire une idée du personnage de Napoléon Bonaparte une idée sinon exacte, du moins plus proche de la réalité que le portrait légendaire et dithyrambique qu’en ont tracé ses fanatiques et thuriféraires, (avec le Mémorial de Saint Hélène) comme bible, ou les historiens qui s’en sont inspirés, au mépris des règles les plus élémentaires de la méthode historique.

En Italie, Bonaparte ne s’est pas révélé comme un grand capitaine, mais comme un excellent exécutant le Grand Capitaine se fut CARNOT. Il n’a pas agi en maître dès ses premiers succès, bien au contraire. Il a obéi systématiquement aux ordres stratégiques du Directoire. Il n’était pas « sans instructions », le Directoire l’en inondait, et l’armistice de Cherasco, demandé par les Piémontais, était dans ses attributions de général en chef ( le traité de paix avec le roi de Piémont Sardaigne fut négocié et signé à Paris le 15 mai 1796). Napoléon Bonaparte laissa libre court à « son » armée, qui massacra des milliers d’Italiens, ( hommes, femmes et enfants), et s’empara d’œuvres d’une valeur incalculable. Le Directoire avait compris, mais un peu tard, que la paix, comme la guerre, était une chose trop sérieuse pour être laissée entre les mains d’un militaire. Campo Formio, rimait avec fiasco. Quel que fût le prestige de Bonaparte auprès du peuple, il ne pouvait rien faire sans l’appui de Barras . L’époque, où les Montagnards appelaient les sans-culottes parisiens à la rescousse est révolue. Un régime, une constitution, un pouvoir politique, cela implique en 1797, une énorme logistique politique, militaire, financière qui ne s’écroule pas du fait d’un simple coup de force. La révolution française n’a pas été une révolution politique, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Elle a simplement substitué à l’autorité Royale, une tyrannie de l’Etat. Le pouvoir du Roi était loin d’être absolu, il était confronté à plusieurs contre-pouvoirs : Ceux des lois fondamentales du Royaume de France. Quant à la tyrannie de l’Etat, elle s’exprime par des lois votées par les représentants du peuple et par des règlements d’administration.

Durant la période révolutionnaire, aucune loi ne fut respectée. La répression, la terreur, la mort de centaine de milliers de citoyens, sont l’œuvre de cette misérable tragédie.

Le 18 Brumaire, les (Anciens) sont convoqués au Palais des Tuilerie par Lucien Bonaparte, le frère de Napoléon. Le conseil, décide par décret de transférer les deux Conseils du Corps législatif au Palais de St Cloud, et charge Bonaparte de prendre toutes les mesures nécessaires à l’exécution du décret. Bonaparte après avoir convoqué ses généraux, débouche sur les boulevards, à la tête d’un cortège de 1 500 cavaliers. La foule acclame Bonaparte, le cortège se dirige vers les Tuileries. Le Corse prononce une courte allocution qui se termine par « Nous voulons une république fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale ». Au Tuilerie, après avoir passé les troupes en revue, Bonaparte décide de supprimes le Directoire. Pour cela, il est aidé par son frère Lucien, et le député Gaudin, favorable au coup d’état. Un peu avant 16 heures, Bonaparte pénètre dans la salle du Conseil des Anciens, il prononce un discours maladroit pour justifier son action , puis il se retire.

A 19 heures les Anciens, votent (inconstitutionnellement) le décret nommant Bonaparte, Sieyès, et Roger Ducos consuls provisoire. Vers 2 heures du matin les Consuls prêtent serment, ils recommencent la même cérémonie dans la salle des Anciens, puis les deux Conseils nomment les douze commissaires chargés de rédiger la Constitution prévue par la loi du 19 Brumaire. Tout est terminé. Le Consulat est une dictature officiellement affirmée, conscient et organisée. Bonaparte, prend possession de son appartement du Palais du Luxembourg. Il a maintenant tous les pouvoirs, il n’a plus besoin de faire le joli cœur auprès des puissants, car le puissant, c’est lui. La France va s’en rendre « tristement compte ». Il est plus puissant que tous les Rois de France qui ont régné depuis Clovis. Il ne lui reste qu’à se poser une couronne sur la tête. L’on peut citer parmi les « gestes » du Premier Consul, il y a le décret pour favoriser la guerre génocide qui fit rage à Saint Domingue jusqu’en 1809, les Martiniquais restèrent esclaves et les Guadeloupéens le redevinrent. L’esclavage aboli par Louis XVI, rétabli par Bonaparte, sera à nouveau aboli dans les colonies Françaises par le Roi Louis Philippe et Victor Schoelcher en 1848.

La révolution française a utilisé systématiquement tous les moyens de propagande qui étaient à sa disposition en 1789 : :les proclamations, la diffusion de brochures, les manifestations de masse, les slogans, les fêtes nationales, les serments solennels, les journaux, les modes vestimentaires même (les sans-culottes, les Incroyables et les Merveilleuses), les coiffures ( l’abandon des perruques, les cheveux longs et flottants des sans-culottes et de Bonaparte jeune par exemple ), Etc En matière de propagande, Bonaparte se savait l’héritier de la Révolution ; il connaissait son importance et su utiliser le façonnement de l’opinion publique comme soutien de son action. Déjà, lors de la campagne d’Italie, il avait fondé ses propres journaux, qui vantaient ses mérites et le présentaient comme un surhomme. Napoléon, avec deux siècles d’avance applique une consigne de l’ignoble Goebbels au parti nazi dans son discours du 6 septembre 1934, à Nuremberg. Napoléon était presque l’égal d’un Roi, mais, avant de le devenir vraiment, avec un Trône, une couronne et une consécration pontificale, il lui fallait régler le conflit latent qui l’opposait encore à l’Angleterre depuis le traité d’Amiens. Pauvre France, après avoir subit la sanguinaire révolution, c’est l’apocalypse impériale qui arrive le 4 août 1802. Il s’y ajouta toutefois une ultime ignominie, en 1808 : Les premières lois antijuives de l’histoire de la France moderne, avant celles du gouvernement de Vichy. La généreuse Révolution vota, le 26 août 1789, les droits de l’homme pour tous. Ces lois, avaient été signés par le Roi Louis XVI. La révolution, mis un bémol sur les droits des hommes à vivre libre et égaux........sauf pour les Juifs, séfarades ou ashkénases. La Constituante ne leur accorda, après beaucoup d’hésitation, que trois jours avant de se séparer, le 27 septembre 1791. À partir de cette date, les Juifs devenaient des citoyens français comme les autres, uniques en Europe à cette époque et, hors d’Europe.

Mais Napoléon, de même qu’il avait rétabli l’esclavage aux Antilles, où il avait pourtant disparu, rétablit des lois discriminatoires contre les Juifs qui, sans avoir eu les conséquences funestes des lois de Vichy du 3 octobre 1940 et du 14 juin 1941, sur le statut des Juifs en France, en sont déjà les annonciatrices. Les trois décrets du 17 mars 1808 ( le décret 1808 ( autre décret « infâme ». La France de Napoléon, comme en 1945 l’Allemagne de Hitler, fut envahie de toutes parts par les Alliés : Wellington franchissait la Bidassoa, puis les Pyrénées, les Prussiens, les Autrichiens, les Suédois et les Russes franchissaient le Rhin et une campagne de France, suite naturelle de la campagne de 1813 en Allemagne, commençait en janvier 1814. Napoléon n’avait plus qu’à abdiquer, ce qu’il fit à Fontainebleau le 6 avril 1814. Le jour même, le Sénat impérial proclamait Roi de France le Comte de Provence, sous le nom de Louis XVIII. Napoléon qui était « surveillé » à l’île d’Elbe, réussi à s’enfuir, mais sa fuite fut de courte durée, ce qui était à prévoir, mais nous commençons à comprendre, que, quoi qu’il en ait dit, Napoléon ne prévoyait jamais qu’il puisse perdre car il ne dura que cent jours. L’ex empereur retourna à ses rêves guerriers : : il crut sincèrement qu’il allait encore pouvoir vaincre ce qui était un pur délire, et reconstitua une armée de 124 000 hommes, qu’il conduisit en Belgique pour aller au-devant de l’armée de Wellington qui avait débarqué à Anvers et à celle de Blücher qui avait franchi le Rhin ( 210 000 hommes au total). La lutte finale eut lieu près de Bruxelles, au sud du village de Waterloo, sur le plateau du Mont-Saint-Jean. L’armée française fut mise en déroute. Même si les 30 000 hommes de Grouchy avaient pu arriver à temps, la bataille était perdue.

Voilà comment s’est bâtie l’imposture. Et comment les plus belles avenues de Paris portent les noms des lieux où des centaines de milliers de Français ont été massacrés pour contribuer à la légende d’un dictateur génois apatride qui se nommait Napoléone Buonaparte.

Georges Cadoudal un Héroïque Royaliste.

Lorsque, en 1800, l’échec ab­surde de la troisième chouan­nerie a conduit Georges Ca­doudal à signer, le 14 février, le traité de paix de Beauregard, il pensait simplement à gagner du temps. Celui, nécessaire à obtenir l’appui anglais, des armes, et la venue d’un Prince. Ces conditions réunies, la quatrième chouanne­rie aurait éclaté, et triomphé peut­-être, l’ouverture d’un front intérieur, alors que Bonaparte se trouvait en Italie, s’avérant fatal au pouvoir consulaire. Enlever le Premier consul Bonaparte afin de permettre la restauration de Louis XVIII. Tel, est le plan imaginé par Georges Cadoudal en 1803. La victoire de Marengo, le 14 juin, a mis un terme définitif à ce rêve la Grande-Bretagne, en ef­fet, a préféré couper les crédits à Georges Cadoudal et le prier d’attendre un meilleur moment. Conscient que le recul britannique risquait d’être durable, Georges, incapable de renoncer au combat, a songé à changer de méthode.

L’apaisement religieux voulu par le Premier consul démobilisait la base populaire de la chouan­nerie lassée des éternelles dé­robades des Princes, les gars étaient prêts à se contenter du ré­tablissement du catholicisme. Cadoudal savait que, très vite, il ne disposerait plus que d’une élite militante, fortement politisée et mo­tivée, certes, mais qui n’aurait pas les moyens d’une action d’enver­gure. Mais avait-il encore besoin de beaucoup de soldats ? Les temps changeaient, la Ré­volution, de monstre protéiforme, s’incarnait, se réduisait à un seul homme. Que celui-là disparût, le chaos qui suivrait, menaçant de replonger la France dans la crise qui avait entraîné la chute du Di­rectoire, pouvait suffire à amener le recours au Roi. Ainsi avait germé l’idée d’enlever Bonaparte et de le livrer aux Anglais. Malheureuse­ment, les officiers que Georges avait envoyés à Paris tâter le ter­rain avaient pris des initiatives mal­encontreuses, et recouru à l’at­tentat à la voiture piégée. Le drame de la rue Saint-Nicaise avait porté un coup terrible à l’image de la chouannerie, et ancré Bonaparte dans la certitude que Cadoudal était un terroriste prêt à tout.

Ralliés et provocateurs.

Au terme d’une traque impi­toyable, Georges, qui voyait ses proches succomber un à un sous les coups du pouvoir, avait choisi, au printemps 1801, de passer en Angleterre. Il s’y était morfondu deux années pleines, avant que la rupture, au printemps 1803, de la paix d’Amiens, ne refît de lui un homme utile aux intérêts anglais. On avait réactivé le plan de 1800, non sans lui apporter quelques améliorations. Enlever Bonaparte ne suffisait pas, en effet, si rien n était prévu pour contrôler Paris et les administrations, et, les te­nant sous contrôle, permettre à Louis XVIII de rentrer. Cette transition, les royalistes ne pouvaient pas l’assumer, le risque d’échec était trop grand, leur image trop mauvaise dans la capitale.

Le général Piche­gru, qui avait été, vers 1797, la coqueluche des Parisiens, avant d’être « fructidorisé » et expédié au bagne de Sin­namary, d’où il s’était évadé, représentait la carte politique que Georges voulait jouer. Pi­chegru, crypto ­royaliste, assu­rerait l’intérim et rassurerait. Restait l’ar­mée. Par con­victions républi­caines ou, plus prosaïquement, parce qu’ils en­viaient Bonaparte, certains officiers supérieurs prêteraient probable­ment l’oreille aux propositions des Blancs, pourvu que cette collusion contre-nature servît à abattre l’en­nemi commun. Dans ce rôle, Cadoudal voyait Victor Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, et le seul rival militaire encore suscep­tible de faire de l’ombre au Pre­mier consul. Pourquoi Moreau. ? Un peu par esprit de clocher, le général étant breton, lui aussi, de Morlaix. Un peu par sentimentalisme, parce que, en 1788, Georges, encore collégien, s’était enthousiasmé pour Moreau, alors étudiant, et ses prises de position en faveur des libertés bretonnes malmenées par les ordonnances Lamoignon.

Les officines de Fouché.

Une autre raison s’avérait plus valable. Lajolais, un ami de Pi­chegru, avait approché Moreau, et prétendait que son ralliement au « coup essentiel » était acquis. La­jolais s’avançait beaucoup, en toute bonne foi. Les services se­crets français, en effet, avaient déjà commencé une superbe opération d’intoxication de l’adversaire, des­tinée à perdre du même coup Mo­reau et Cadoudal. Bien qu’averti, Georges, s’il avait vu à peu près clair dans les manoeuvres des agents provocateurs expédiés à Londres, s’était laissé abuser en ce qui concernait Moreau. Ce détail-là, il avait envie d’y croire.

Au demeurant, sans Moreau, la partie n’était pas jouable ; il était le seul capable d’en imposer à l’armée. Confiant dans le rallie­ment de son compatriote, Georges, accompagné du premier échelon, soit sept hommes, avait débarqué le 23 août 1803 à Biville, en Pays de Caux. Le 1 er septembre, em­pruntant une ligne de passeurs sé­curisée, il était à Paris. Confiant, il lui restait à attendre les arrivées, prévues en décembre et janvier, des deuxième et troisième éche­lons, puis, quand tout serait prêt, à recevoir le Prince, sans doute le duc de Berry, au mois de février. Alors seulement, on passerait à l’action. On a cru longtemps que le coup essentiel s’était mis en place sans difficulté et que, sans la tra­hison d’un des affidés, le docteur Quérelle, emprisonné et qui parla pour sauver sa peau, les conjurés auraient agi. Les recherches d’Oli­vier Blanc dans les archives de la police et des services de renseignement ont modifié, il y a quelques années, cette vision de l’histoire. Il se peut, en effet, que Cadoudal et ses amis n’aient eu à aucun moment le moindre es­poir de réussite, ce pour la bonne raison qu’ils furent dès le début sous la surveillance du contre-es­pionnage et de certaines officines plus discrètes encore, travaillant au bénéfice de Fouché, l’ancien ministre de la Police décidé à ré­cupérer son portefeuille.

Le fait que la dernière étape de la fameuse ligne empruntée par les conjurés entre la côte nor­mande et Paris, celle-là même par laquelle devait arriver le Prince et partir Bonaparte enlevé, se fût si­tuée à Saint-Leu, sur la propriété de Madame de Bonneuil, ouvre des perspectives intéressantes. Cousine de l’un des conjurés, Bou­vet de Lozier, et vieille amie d’un autre, le marquis de Rivière, à ce titre plus ou moins mise dans la confidence, Madame de Bonneuil était aussi un agent extrêmement actif du Renseignement français, et la belle-mère du conseiller d’É­tat Régnaud de Saint-Jean d’An­gely, très proche du pouvoir. La coïncidence, et la facilité avec la­quelle, finalement, on arrêta, le 9 février, Bouvet de Lozier, tout en évitant soigneusement de compromettre sa famille, sont, il faut l’avouer, assez troublantes. Dans ce cas, on laissa Ca­doudal et les autres se promener librement dans Paris, en dépit du portrait-robot très caractéristique du chef chouan affiché dans tous les commissariats de la capitale depuis trois ans, pour une seule raison, il fallait attendre que le contact avec Moreau eût été éta­bli, et que sa participation au com­plot fût facile à prouver.

Rien à attendre de Moreau.

Or, malgré les affirmations de Lajolais, Moreau ne marchait pas. Approché par Pichegru, il avait vo­lontiers confessé son immense aversion du Corse, mais affirmé que, républicain, il n’oeuvrerait pour rien au monde en faveur d’une res­tauration. En eût-il eu l’occasion, il eût pris le pouvoir, et ne l’aurait, certes, pas rendu. Les yeux sou­dain dessillés, Cadoudal comprit que Moreau ne les aiderait pas.

Cependant, il devenait de plus en plus évident que Bonaparte s’apprêtait à transformer son pou­voir à vie en monarchie héréditaire et à substituer sa propre dynastie à celle des Bourbons. C’est pour­quoi Georges estima qu’il fallait continuer. D’ailleurs Pichegru ne désespérait pas encore de re­tourner Moreau. La preuve en fut apportée lorsque celui-ci accepta une rencontre avec Cadoudal, le 26 janvier 1804, non chez lui mais dans un fiacre. Malgré tout, c’était un premier pas franchi. La rencontre eut lieu, et se solda par un échec total. Seule la détestation de Moreau envers Bo­naparte garantissait qu’il n’irait pas tout raconter à la police. Si Georges avait conservé jusque-là quelques illusions, elles s’évanouirent. Comme si le refus de Mo­reau ne suffisait pas, il apprit du même coup l’arrestation, long­temps gardée secrète, de Qué­relIe, sa condamnation à mort, et sa grâce de dernière minute, la­quelle ne pouvait signifier qu’une chose ; le malheureux avait parlé.

La souricière se resserre.

Dès lors, Georges fut foi ce d’admettre que, sauf miracle, la partie était perdue. Le miracle qu’il attendait, c’était l’arrivée du Prince qu’il imaginait encore capable de tout sauver. Il s’obstinait, accroché à cet espoir dérisoire. Il fallut les arrestations rapprochées, entre le 7 et le 9 février, de cinq de ses compagnons, pour qu’il modifiât ses consignes du 3, qui étaient de se cacher et d’attendre, et admît l’abandon du coup essentiel. En­core Cadoudal attendit-il le dernier moment avant de dépêcher à Biville le chevalier de Cacqueray, afin d’empêcher le débarquement du quatrième échelon, celui dont Berry devait faire partie. Le garçon mena sa mission à bien, sans se douter que le Prince n’était pas à bord de la corvette anglaise. L’opération annulée, il n’y avait plus qu’à quitterlacapitale par pe­tits groupes. Dès que la police au­rait un peu relâché sa surveillance. Elle ne la relâcha pas. Torturé, l’un des premiers chouans arrêtés, Bouvet de Lozier, avait impliqué Moreau, non sans préciser, d’ailleurs, que le général, en se dérobant, avait tout fait rater. Ses déclarations avaient entraîné l’interpellation du Morlaisien le 14 fé­vrier, et une recrudescence de la surveillance aux portes de la ca­pitale.

Georges ? C’est bien moi !.

Les conjurés ne s’étaient pas encore mis d’accord sur l’itinéraire à emprunter, les Bretons en tenant pour le re­pli vers l’Ouest, les routes les mieux surveillées ... et l’équipe Pichegru pour un départ vers la Suisse, via la Bourgogne et le Jura, lorsque, le 28 février, Pichegru, trahi par son hôte, fut arrêté. Partir s’avé­rait de plus en plus difficile et seuls deux des conjurés bretons y étaient parvenus lorsque, le 4 mars, le duc de Polignac se fit bêtement prendre à la sortie du rendez-vous qu’il s’oc­troyait chaque soir avec sa ravis­sante épouse ; il avait suffi de suivre la duchesse... Son arrestation en­traîna celle de son jeune frère, le prince Jules qui, ne sachant où al­ler et filé, conduisit la police, droit à la planque du marquis de Rivière.

Ces trois hommes étaient les intimes du comte d’Artois. Georges estima impossible de re­paraître sans eux devant le Prince et décida de rester à Paris. Tou­tefois, sa cache de la Montagne­ Sainte-Geneviève étant presque éventée, il accepta d’en changer et de se réfugier dans l’enseigne truquée de la parfumerie Caron, rue du Four. Tout fut organisé pour la soirée du 9 mars. Le colocataire, étran­ger au coup essentiel, d’un des conjurés, surprit les préparatifs et les dénonça à la police. Quand la voiture qui devait emmener Georges, parvint place du Panthéon à sept heures du soir, le 9, elle donna dans une souricière. L’intervention brutale de ses lieutenants permet à Cadoudal de s’engouffrer dans le fiacre, qui part au galop et se perd dans le dé­dale du Quartier latin. Mais les au­torités ont pris leurs précautions, le secteur est bouclé. Rue Mon­sieur-le-Prince, l’inspecteur Buffet se jette à la bride du cheval. Cadoudal tue Buffet, assomme son collègue, l’inspecteur Caniolle, qui tente de le ceinturer, s’échappe. Et va donner, carrefour des Quatre­ Vents, dans un autre barrage de police ... À l’inspecteur Caniolle, qui lui met la main au collet en hur­lant « C’est Georges !! »,Ca­doudal réplique calmement : « Oui, c’est bien moi. »

Vers l’Empire.

Une espèce de fatalisme s’est emparé de lui ; s’y ajoute la certi­tude que son arrestation, l’échec complet du coup essentiel, s’ils constituent une défaite militaire, peuvent encore servir la Cause. Un procès à grand spectacle, comme celui que le pouvoir ne manquera pas d’organiser, offrira une tribune inespérée, et l’occa­sion de prouver à l’opinion publique aveuglée par la propagande, que les royalistes ne sont pas des ter­roristes. C’est vrai. Toutefois, Georges ne saurait deviner à quel point ces événements vont d’abord servir les intérêts du régime.

Même s’il faut admettre assez vite que la personnalité de Ca­doudal ne colle pas avec l’image « du monstre breton », « du terroriste fanatique qui voulait faire sauter le Premier consul et la moitié de Paris », même s’il est impossible de lui faire reconnaître la compli­cité de Moreau dans sa conspira­tion, on peut exploiter d’autres façons la situation. Le choc, abon­damment exploité avec le concours de la presse, provoqué dans l’opi­nion publique par la révélation du complot, la pensée que la France aurait pu perdre son homme providentiel puisque, dans la version officielle, il n’est jamais question d’enlèvement mais toujours d’as­sassinat, vont favoriser la transi­tion, préparée de longue date, entre le Consulat et l’Empire. L’idée d’un pouvoir héréditaire, d’une dy­nastie Bonaparte, est soudain moins incongrue, voire hautement souhaitable. Cadoudal, quand il compren­dra l’opération de récupération, dira avec un humour amer à ses amis « Nous voulions rendre un roi à la France ; eh bien, fi­nalement, nous avons fait mieux nous lui donnons un empereur. » Or, c’est exactement la raison qui l’avait poussé à agir, afin d’é­viter cette usurpation qui lui pa­raissait sans remède…………L’autre avantage que Bona­parte retire des événements, ré­side dans l’exécution du duc d’En­ghien, abusivement présenté comme le prince qu’attendaient les conjurés, association tardive au régicide du 21 janvier 1793, des­tinée à lui rallier « la queue de Ro­bespierre », l’opposition de gauche.

Juridiction d’exception.

La tribune du procès peut-elle en quoi que ce soit contrebalan­cer ces conséquences-là ? Certes, un courant d’opinion se dessine, hostile à Bonaparte et à la promulgation, le 18 mai 1804, de l’empire. Certes, on ricane de voir Cadoudal et ses amis inculpés « d’atteinte à la sûreté de la Répu­blique » alors même que Napoléon vient de supprimer la République. Et après’ ? Il s’agit d’une fronde mondaine qui s’exprime en épi­grammes anonymes et ne repré­sente aucun danger pour l’ordre actuel des choses. C’est tout juste si ces gens, qui se pressent aux quatorze audiences du procès ou­vert le 28 mai comme au spec­tacle, pourront influencer, un peu, le verdict, leurs manifestations de compassion incitant les juges à épargner au petit Polignac, âgé de vingt-deux ans, la peine de mort. Du reste, si la sympathie du public envers les inculpés incom­mode le presque empereur comme un début de désaveu, elle ne doit pas avoir de conséquences. Na­poléon s’est précautionné. En place d’une cour martiale, ce qui eût été la procédure normale, il a nommé une juridiction d’exception, civile, sans jury populaire, com­posée de magistrats du siège sou­cieux de leur carrière, donc malléables. L’avantage d’un tribu­nal criminel sur une juridiction mi­litaire est d’envoyer les condamnés à l’échafaud et non au peloton, dans le but de rendre leur mémoire infâme. La bonne volonté des juges à satisfaire Napoléon est indé­cente. Seul Lecourbe, frère du général, se démarque, décidé à sauver Moreau dont l’innocence est évidente.

Il y quarante-six prévenus sur le banc des accusés, moins Pi­chegru, retrouvé « suicidé » dans sa cellule le 7 avril, dans des condi­tions si bizarres qu’elles ouvrent la porte à tous les doutes. Le pro­cureur réclamera quarante-deux peines de mort, y compris pour des gens manifestement étrangers à l’affaire, telles Mme Lemoine et sa fille de quinze ans qui ont logé Cadoudal et son ami Joyaux sans savoir qui ils étaient. Au terme de débats bâclés où l’on aura empêché les témoins à décharge de venir à la barre et les avocats de la défense de s’expri­mer librement, le procureur ob­tiendra vingt sentences capitales. Quant à Moreau, que Lecourbe était parvenu à faire acquitter, à l’instar de vingt-deux prévenus, le président Thuriot exigea un nou­veau vote, arguant de la colère prévisible de l’empereur, et obtint contre lui un verdict grotesque, deux ans de prison, qui ferait dire à Napoléon suffoqué de rage ; « Ils me l’ont condamné comme un voleur de mouchoirs ! ».

Mourir dans l’honneur.

Cependant, vingt têtes sur les marches du nouveau trône ris­quaient de produire un effet dé­plorable, ce que Murat, qui plaidait généreusement en faveur d’une grâce générale, ne put faire com­prendre à son impérial beau-frère. Les huit commutations de peine fi­nalement accordées aux supplications de Joséphine, de sa fille, de Caroline Murat et d’Élisa-Bacciocchi, relevèrent moins, dans l’esprit de l’empereur, de la miséricorde que du calcul politique. Il gracia en effet tous les condamnés nobles, à l’exception de Jean-Baptiste Cos­ter de Saint-Victor contre lequel il nourrissait une vieille rancune per­sonnelle, afin de s’attirer la gratitude de la haute aristocratie. Il épargna les amis de Piche­gru pour ne point relancer les rumeurs qui entouraient sa mort, mais aussi pour ménager l’armée et les banques suisses. Et, s’il gra­cia un chouan roturier, Armand Gaillard, ce fut parce que l’im­pératrice mit en avant un point de procédure : l’instruction avait confondu le jeune homme avec son frère, abattu lors de leur arrestation, ce qui donnait mo­tif à un pourvoi en cassation géné­ral. Napoléon craignit un nouveau procès, et un verdict qui ne l’eût pas satisfait. Douze hommes demeuraient promis au bourreau : Cadoudal, Coster de Saint-Victor, Michet Roger, Aimé Joyaux, Louis Burban, Jean Deville, Jean Mérille, Louis Ducorps, Joseph Picot, Guillaume Le Mercier, Pierre-Jean Cadoudal, Jean le Lan.

Hormis, Georges et Coster, ceux-là, officiers chouans ou sol­dats de la base de modeste origine, n’intéressaient en rien les nouvelles Altesses impériales. À moins que Cadoudal s’abaissât à supplier... Le conseiller d’État Réal l’appro­cha, lui fit comprendre qu’en signant son recours en grâce, il s’humiliait mais sauvait les onze autres. Georges prit l’imprimé, lut : « Supplie Sa Majesté l’empereur et roi », poussa un cri de colère et, jetant la feuille, commenta : « Le bougre ! Non content de nous assassiner, il veut encore nous avilir ! », puis ajouta à l’intention de RéaI : « Me promettez-vous plus belle occasion de mourir ? » Qu’y avait-il à ajouter à cela. ?

Place de Grève, onze heures du matin.

Le 25 juin, à onze heures du matin, les charrettes, en prove­nance de la Conciergerie, arrivent place de Grève (l’actuelle place de l’Hôtel de Ville), se frayant dif­ficilement un passage dans une foule énorme de curieux. Le premier, Georges en descend, marche vers le bourreau, lui dit : « C’est à moi de donner l’exemple. Quand vous aurez terminé votre office, n’oubliez pas de montrer ma tête à mes compagnons, afin de leur ôter toute idée que j’aie pu leur sur­vivre. » En fait, le général redoute une manoeuvre de dernière se­conde du pouvoir, une grâce ac­cordée sans qu’il l’ait demandée, et qui n’épargnerait, pensée in­supportable, que lui... Il prend les devants. En se dirigeant vers la guillotine, il récite l’Ave Maria, s’arrête au verset « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant... » son confesseur lui murmure : « continuez. » Ca­doudal a un sourire, hausse les épaules : « A quoi bon, mon­sieur l’abbé ? Et à l’heure de notre mort, n’est-ce pas main­tenant ? ».Douze fois, le couperet s’abat­tit ; douze fois, les derniers cris « Vive le Roi ».

Lire la suite ...

Répondre à cet article