De « La troisième Francophonie »...

Deuxième partie...

Samedi 15 mai 2010, par Le Recteur Guillou // Le Monde


Poursuivons ensemble le dense dossier du Recteur Guillou.

Une pièce indispensable aux réflexions qui s’imposent !

Une vision spécifique des relations internationales...

Avec toutefois quelques propos injustes du Recteur Guillou à l’égard du Québec, qui selon lui ne s’investirait pas « assez » dans la Francophonie.

Devons-nous lui rappeler que le Québec n’est pas « souverain » ?

Ne cherchons pas la paille dans l’œil de nos « cousins » : retirons les poutres que nous avons dans nos deux yeux !

III- La troisième Francophonie
A- Le concept de troisième francophonie


Onésime Reclus

La Francophonie dont nous parlons ici n’est pas la francophonie de la fin du 19ème siècle - la première francophonie - liée à l’expansion coloniale, qu’Onésime Reclus (Reclus 1886) définissait comme étant l’ensemble des populations parlant français. Ce n’est pas non plus la seconde francophonie, fille de la décolonisation, proposée dans les années 60 par le Sud pour fonder un Commonwealth à la française dans le cadre plus vaste de la construction, sur les débris des empires coloniaux, de communautés culturelles de métissage et de solidarité. La nouvelle francophonie est celle du dialogue et des échanges mondialisés au sein de l’union géoculturelle de langue française, ce qui fonde sa légitimité.

C’est un acteur stratégique dans la mondialisation. Avec elle, on passe des communautés postcoloniales aux ensembles mondialisés de dialogue interculturel. On cesse de regarder dans le rétroviseur pour se consacrer à l’avenir quittant ainsi définitivement la problématique coloniale. La Communauté organique voulue dès 1983 par Senghor, toujours visionnaire, en était la préfiguration.

Elle porte des valeurs qui fondent son universalisme et met en avant une vision spécifique des relations internationales qu’elle partage, d’ailleurs, avec d’autres organisations.

ou

Communauté ouverte à ceux qui partagent les mêmes missions, la Francophonie s’agrandit tandis que pour d’autres communautés postcoloniales telles le Commonwealth, le cercle est resté fermé. Depuis l’origine en 1986, elle ne cesse d’augmenter le nombre de ses membres. Elle accueille nombre de pays qui n’ont jamais été des colonies et qui en constituent maintenant plus de la moitié ; c’est le cas de ceux d’Europe centrale et orientale. Tous les continents y sont représentés. Cependant, des membres y adhérent non seulement par idéalisme au nom des enjeux identitaires autour de la langue et des valeurs c’est-à-dire de l’identité francophone, mais aussi par réalisme pour défendre leurs intérêts. Les premiers ont eu une forte socialisation à la Francophonie. Ils en défendent les fondamentaux dont la langue française et sont attachés à la coopération culturelle et technique. Il y a ni socialisation ni connaissance des acquis pour les seconds qui voient d’abord dans la Francophonie un forum pour s’exprimer sur la scène internationale.

L’élargissement de la Francophonie pose problème. Des voix s’élèvent, avec raison, pour demander son arrêt au profit d’un approfondissement. La Francophonie court un risque si ses nouveaux membres, de plus en plus nombreux, ne pratiquent pas une forte « socialisation » à la Francophonie. C’est le pari sur l’avenir fait par l’élargissement. Ils doivent à terme faire la démonstration d’une situation satisfaisante par rapport à l’utilisation du français et d’une volonté d’engagement dans la Francophonie au niveau national et international. Ce besoin de socialisation à la Francophonie sous-tend la décision prise au sommet de Québec de proposer aux États et gouvernements membres des « pactes linguistiques », avec des engagements clairs quant à l’enseignement du français et son utilisation dans les relations internationales. Mais l’impact de l’institutionnel francophone risque d’être faible faute de convergence. Jusqu’à présent, il n’y pas eu de francophonisation.

Il reste que c’est l’élargissement qui a opéré le passage de la seconde à la troisième francophonie lui donnant ainsi sa dimension d’avenir.

Cependant, sauf à accepter la dilution et la perte de l’identité francophone, il faut cesser d’admettre des Etats et gouvernements sans engagement francophone réel, arrêter d’élargir à tout va sans prendre en compte l’essence même du projet francophone. Il importe, cependant, de ne pas opposer élargissement et approfondissement. La nouvelle Francophonie est une accélération qui doit s’appuyer sur un double mouvement d’élargissement et d’approfondissement. S’il faut impérativement approfondir, même au risque d’éventuels départs, des adhésions encore à venir sont nécessaires, celles en particulier de l’Algérie, d’Israël et d’États d’Amérique latine car celle-ci, pourtant concernée, n’est pas encore représentée.
 
Ces points justifient le développement de la Francophonie politique dans ses actions de soutien à la démocratie et aux droits de l’Homme, de médiation pour la paix et de promotion de valeurs et de biens communs au niveau mondial. Ils permettent de cerner son rôle, de répondre affirmativement à la question de son utilité géopolitique.

Espace d’échange interculturel mondialisé, de valeurs et de promotion de biens communs de l’humanité, la Francophonie est un pôle humaniste de régulation de la mondialisation multipolaire. C’est une puissance d’influence mondiale impliquant et justifiant la constitution par les francophones de groupes de concertation au sein des instances planétaires et régionales.

Mais la prise en compte de la Francophonie par les politologues est récente. Au niveau scientifique, l’objet francophonie est peu investi par la théorie des relations internationales. Le mouvement s’est toutefois accéléré par la suite avec, pour point de départ à Hanoi en février 2007, la tenue du séminaire consacré à « La Francophonie sous l’angle des théories des relations internationales ».

La Francophonie sous l’angle des théories des Relations internationales Compte-rendu des sixièmes entretiens de la Francophonie - 1er et 2 février 2007.
http://www.univ-lyon3.fr/fr/recherche/actualites/comptes-rendus/2006-2007/la-francophonie-sous-l-angle-des-theories-des-relations-internationales-131999.kjsp?STNAV=71&RH=INS-RECH-cr0607

Par rapport aux autres grandes aires linguistiques, car elle n’est pas la seule, la Francophonie a pris les devants en termes d’organisation et de coopération. A l’issue d’un long cheminement qui a duré plus de trente ans, elle s’est dotée d’institutions politiques cohérentes, a mis en place des opérateurs opérationnels de coopération et dispose de moyens budgétaires. Elle sert de modèle, exerce un « leadership » moral sur les autres aires linguistiques ce qui lui confère une responsabilité particulière. C’est une organisation originale qui continue de se construire.

B- La question de la langue

Le multilinguisme est consubstantiel à la francophonie tout comme à l’édification de la civilisation de l’universel. Il est le garant d’un apport créateur de chaque culture à la mondialisation. La langue unique, surtout si elle est la langue du plus puissant, est au contraire vue comme un facteur de domination avec les risques inhérents de frustration et de rejet. Il porte en germe l’enfermement identitaire. Le multilinguisme est un choix fait par la francophonie non contre une langue mais pour le dialogue des cultures. La promotion de la diversité linguistique est le corollaire inséparable de celle de la diversité culturelle.

Certes, on assiste à une dérive constante vers le seul tout anglais. Cette langue s’installe comme langue unique en Europe. En France, les exemples d’abandon du français se multiplient dans les sciences, l’enseignement, les entreprises, à l’école où l’on veut imposer le seul anglais plutôt que la diversité linguistique avec l’apprentissage à égalité de deux langues étrangères. Pour le linguiste Claude Hagège, « la tradition de la promotion du français est en passe d’être abandonnée (…). » (Hagège 2006).

Aujourd’hui, l’ensemble des pays qui ont subi, d’une façon ou d’une autre, la colonisation britannique ou américaine comprend une soixantaine de nations () comptant au moins 1,6 milliard de personnes. Bien que l’implantation de la langue anglaise dans ces pays soit très inégale, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là de l’ensemble géolinguistique le plus important au monde, et ce, tant par la quantité des locuteurs concernés que par la dispersion de ceux-ci sur la planète.

Pourtant, le multilinguisme est à l’ordre du jour. Le temps n’est pas venu d’une seule langue-monde. De nouvelles langues internationales émergent. La force de l’espagnol, l’importance de l’arabe ainsi que la rapide montée en puissance des langues de futurs géants économiques comme la Chine, l’Inde ou encore le Brésil, ne peuvent être niées.

Dans ce nouveau contexte, l’hypothèse d’une langue internationale unique ayant vocation à devenir la langue du monde n’est plus crédible. La position de ceux qui veulent basculer au plus vite à l’unilinguisme international anglais est une fuite en avant irresponsable. Mais pour que le français demeure une grande langue internationale, il faut augmenter le nombre de parlants français. Doubler leur nombre en dix ans pour atteindre 400 millions d’ici 2020 est la condition du maintien de la place du français.
 
La langue française a été la grande oubliée de ces 20 ans de Francophonie institutionnelle. Nombre de pays membres n’ont pas, faute de socialisation à la Francophonie, fait ce qu’il convenait pour son emploi à l’international et son apprentissage. Un effort sans précédent doit être fait pour son enseignement.
 
Il convient de coucher dans une Charte, les engagements contraignants que doivent prendre les États et gouvernements membres vis-à-vis de la langue partagée : le français. Comme déjà souligné, appartenir à la Francophonie suppose le respect d’un pacte linguistique.

Par ailleurs, une convention internationale pour la protection et la promotion de la diversité des langues s’impose, tout comme, au niveau national, la mise en place de lois linguistiques telle la loi 101 au Québec. En France, il convient d’étoffer la loi Toubon pour qu’elle atteigne ses objectifs.

C- La Francophonie de proximité et la Francophonie utile

La francophonie de proximité, celle des ONG et de la société civile est née dans les années 60 d’une volonté des anciens colonisés et colonisateurs de rester ensemble. Elle avait, à cette époque, largement contribué à l’élaboration du projet francophone.

Dans une « Lettre ouverte aux francophones » parue dans Le Devoir du 20 mars 2007, le Secrétaire général de la Francophonie, le Président Abdou Diouf, rappelait à juste titre que « La Francophonie ne saurait être la seule affaire des États et gouvernements, elle n’y survivrait pas ! ». Le grand mérite de cette lettre est d’avoir interpellé directement les ONG et la société civile pour qu’elle participe à la construction de la Francophonie. La francophonie institutionnelle n’est donc pas le seul moteur de la francophonie. Il y a, à ses côtés, et plus que jamais, le moteur de la francophonie de proximité, c’est-à-dire de la francophonie des peuples. Il faut s’en réjouir. Déjà de grands réseaux se sont organisés ceux des universités, des villes et des régions. Les deux premiers participent à l’institutionnel francophone en tant qu’opérateur. Certes, du fait de la mondialisation, le monde est devenu le grand terrain de jeu, mais les espaces nationaux, régionaux ou géoculturels ne sont toutefois pas caducs. Ce sont des cercles qui offrent des opportunités spécifiques. Il existe ainsi un espace universitaire et un espace économique francophones même si la recherche et l’économie sont mondialisées.
 
Les ONG et les collectivités locales francophones développent une importante coopération décentralisée qui met en jeu d’importants moyens financiers. Les États généraux de la coopération décentralisée francophone, qui vont se tenir à Lyon en février 2010, permettront de réfléchir au rôle de la Francophonie et sur celui des collectivités locales et de la coopération décentralisée en Francophonie. Ce sera l’occasion de décider des coopérations prioritaires à mettre en œuvre, de choisir les outils d’action, de mutualisation et de recherche de financement.

Il est bien évident que la Francophonie parlera d’autant mieux aux Francophones qu’elle leur apportera un plus dans la vie quotidienne. L’avenir de la Francophonie passe aussi par l’affirmation de son utilité au quotidien pour les populations.

Certes, son utilité au niveau géopolitique en tant que pôle de la mondialisation multipolaire est indiscutable ; mais répond-elle aux besoins des peuples ? La Francophonie ne peut être prise en otage par la seule dimension politique de son engagement. Il lui faut tout autant être utile aux peuples et pour cela renforcer et dynamiser son volet coopération.

Le soutien des populations ne sera en effet fort et durable que si la Francophonie constitue pour elles un facteur de mieux-être. Les populations ont besoin d’actions concrètes pour être convaincues. Mettre en œuvre une Francophonie intégrale et au quotidien, c’est faire vivre la Francophonie à la base, dans les peuples. Outre la culture, deux chantiers sont prioritaires : l’économie et l’éducation avec en transversal le numérique et ses applications.

D- La responsabilité de la France et du Québec

Il arrive que l’on critique la France et le Québec quant à la frilosité de leur engagement dans la Francophonie. Veulent-ils que la Francophonie soient une union géoculturelle et le français une langue internationale du monde de demain ? Rien n’est moins certain. Ce point mérite d’être clarifié d’urgence.

Par ailleurs, la pérennité de l’identité de la France et du Québec dans les prochaines décennies sera liée à l’existence ou non d’une Francophonie forte, influente et attractive. Être acteur de la Francophonie-monde élargit en effet le champ d’intérêt et motive à tous les niveaux du fait de la nature même des objectifs à atteindre et de leur ampleur. Détenir une partie de l’universel, participer à un pôle mondial donne envie de garder son identité. Autrement dit, la Francophonie est pour la France et le Québec une opportunité pour renforcer la Nation. Elle conforte leur identité respective dans l’ensemble européen pour l’une et canadien pour l’autre.

Notons que les identités de la France et du Québec n’ont pas été façonnées seulement par le voisinage. L’identité de la France n’est pas seulement d’Europe et l’identité du Québec pas seulement d’Amérique car la France n’est pas que d’Europe et le Québec que d’Amérique. C’est la Francophonie qui permet à ces deux entités de retrouver leur plénitude. La Francophonie appartient à l’histoire de l’une et de l’autre et, là comme ailleurs, elle vient conforter des identités qui ne sont pas d’un même lieu.

Le Québec est né des tentatives d’expansion de la France dans le monde. Il a vu le jour avec la première francophonie. La deuxième, celle des indépendances, ne l’a pas oublié. Il est membre de la Francophonie. Ne faut-il pas souhaiter qu’il soit maintenant un acteur majeur de la construction de la troisième francophonie ? Il est clair, par ailleurs, que la Francophonie sert politiquement le Québec en lui offrant des contacts avec 69 pays et gouvernement dont les nouveaux membres, comme le Ghana ou encore la Thaïlande. Il faut alors que le Québec s’investisse beaucoup plus dans la Francophonie.


Le Recteur Guillou

En France, la Francophonie est boudée, voire malmenée. D’une certaine façon, l’attitude de la France sape le rayonnement de la Francophonie à l’international. On a pu dire avec raison que le plus grand ennemi de la Francophonie sont les élites françaises qui, pour des motivations complexes de recherche d’efficacité mais aussi et peut-être surtout idéologiques, se trompent de combat.

Le Président de la République française a pris, le 20 mars 2008, en présence du Président Diouf, des engagements clairs en faveur d’une francophonie offensive et a réaffirmé qu’elle était une priorité de la diplomatie de la France. Quelques mois plus tard, lors de la dernière révision constitutionnelle de juillet 2008, la Francophonie a été inscrite dans la Constitution française. Mais les élites ne veulent rien entendre. Le trouble français est si profond que le changement est impossible sans un « ça suffit » imposé à tous les partisans de l’abandon au nom de l’efficacité immédiate et d’une modernité tronquée.

La Francophonie est donc dans notre pays, une préoccupation accessoire. Beaucoup la voient non comme une chance mais comme un obstacle. Incertaine face à la mondialisation, la France ne sait plus marcher sur ses deux jambes, l’Europe et le Grand Large (Arnaud 2002 ; Guillou 2002, Salon 2002). Elle assume son engagement européen au détriment de son engagement francophone. Il faut donc réengager la France dans la Francophonie.

Le projet d’Union pour la Méditerranée, la construction de l’Eurafrique, la maîtrise de l’immigration sont largement tributaires, pour être menés à bien, d’une Francophonie debout, forte et confiante en elle-même. La place de la France dans l’Europe relancée en dépend largement. L’intégration des jeunes français issus de l’immigration se fera d’autant mieux qu’ils seront fiers d’être francophones et d’appartenir à une communauté influente. 

Mais le retour à la raison, à une vue plus réaliste des intérêts français suppose, comme dans beaucoup d’autres domaines, une rupture. La France ne peut continuer à avoir d’un côté une attitude frileuse quant au polycentrisme francophone et ne pas avoir de l’autre d’ambition francophone.

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