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Partie 9

De Georges Pompidou à Jacques Chirac

Lundi 14 février 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

Né à Montboudif (Cantal) de parents instituteurs, Georges Pompidou fréquente les lycées d’Albi et de Toulouse puis, à Paris, le lycée Louis-le-Grand et l’École normale supérieure. Agrégé de lettres, diplômé de l’École libre des sciences politiques, il est professeur, de 1935 à 1944, à Marseille puis à Paris. Il commence sa carrière politique en 1944 comme chargé de mission au cabinet du général de Gaulle. Lorsque ce dernier quitte le pouvoir, Pompidou est adjoint général au Tourisme (1946-1948) et Maître des requêtes au Conseil d’État (1946-1954).

De 1956 à 1962, les frères Rothschild s’attachent ses services comme administrateur de nombreuses sociétés du groupe et comme directeur général. Pompidou interrompt ces activités du 1er juin 1958 au 7 janvier 1959 pour être directeur du cabinet du général de Gaulle ; il revient ensuite chez les Rothschild. À la même époque, il devient membre du Conseil constitutionnel (1959) et accomplit en 1961 une importante mission de négociation avec le chef du F.L.N. en Suisse.

Le 16 avril 1962, de Gaulle en fait son Premier Ministre en remplacement de Michel Debré. Démissionnaire le 5 octobre suivant après un vote de censure de l’Assemblée nationale, il est néanmoins nommé de nouveau Premier ministre par le président de la République le 28 novembre 1962 en même temps que chef de la majorité ; il le restera jusqu’au 10 juillet 1968, quand, à la suite des événements de mai et juin, il sera remplacé par Maurice Couve de Murville et placé « en réserve de la République ».

L’année 1968, s’ouvre avec l’offensive du Têt, déclenchée par les Nord-Vietnamiens. Dans les mois qui suivent, une vague de contestation déferle sur presque tous les pays, Mexique, États-Unis, Grande-Bretagne. En France, étudiants et policiers s’affrontent violemment de part et d’autre des barricades. Le pays est paralysé par la grève générale et... Il se consacre alors à ses tâches plus modestes d’élu local dans son département natal : conseiller municipal de Cajarc (1965-1969), député V° République (mars mai 1967), puis U.D.R. (juin 1968-juin 1969) de la circonscription Saint-Flour Mauriac.

Après la démission du général de Gaulle (référendum du 27 avril 1969 sur le Sénat et les régions), le bureau politique de l’U.D.R. approuve la candidature de Georges Pompidou à la présidence de la République. Il est élu le 15 juin, au deuxième tour de scrutin, avec 11 064 371 voix (58, 21% des suffrages exprimés) contre 7 943 118 voix à Alain Poher, président du Sénat. En tant que « dauphin » du général de Gaulle, Georges Pompidou s’efforce de sauvegarder l’héritage du gaullisme. Il se veut un homme de « continuité » et d’ouverture, tout en soulignant son rôle prééminent en tant qu’élu du peuple tout entier. Il s’emploie en particulier à préserver la cohésion des partis de la majorité gouvernementale, poursuit la politique sociale de participation et relance l’organisation régionale de la France, parallèlement à des initiatives tendant à faire amorcer la coopération politique européenne en même temps que la réalisation sur ce plan de l’union économique et monétaire. En matière de défense, il développe la force atomique de dissuasion autour de laquelle s’articule, dans le domaine des affaires étrangères et selon le projet gaullien, une volonté d’indépendance nationale et le rejet des « blocs ». Dans cette perspective, Pompidou effectue des voyages officiels aux États-Unis, en U.R.S.S., en Afrique noire. En septembre 1973, il est le premier chef d’État occidental à être reçu officiellement à Pékin où il s’entretient avec le chef du Parti communiste chinois, Mao Zedong. Au cours de l’année 1973 et au début de 1974, des incidents répétés de santé créent autour de la présidence de la République un climat d’incertitude politique et suscitent de nombreuses spéculations, notamment au sein des partis de l’opposition. Annoncé en octobre 1973, un projet de réforme constitutionnelle tendant à réduire à cinq ans la durée du mandat présidentiel était l’indice d’un souci d’honorer la durée de ce mandat. Les signes irrécusables de maladie grave apparus à Reykjavik en mai 1973 et en Géorgie en mars 1974 se multiplient sans que Pompidou consente à abandonner son poste. Cette lutte acharnée contre le destin lui vaudra à sa mort, survenue le 2 avril 1974, l’hommage de toutes les familles politiques de France et de nombreux dirigeants étrangers.

Giscard d’Estaing, est Né à Coblence (Allemagne occidentale) dans une famille de la haute bourgeoisie d’origine auvergnate, ancien élève de l’École polytechnique et de l’École nationale d’administration, Giscard d’Estaing est nommé inspecteur des Finances en 1954 puis directeur adjoint au cabinet d’Edgar Faure, président du Conseil. Membre du Centre national des indépendants et paysans, il est élu à partir de 1956 député du Puy-de-Dôme, succédant à son grand-père maternel Jacques Bardoux. Trois ans plus tard, il est secrétaire d’État aux Finances, puis ministre des Finances et des Affaires économiques à partir de 1962 dans les cabinets Debré et Pompidou. La même année, pour les élections législatives, il anime le nouveau groupe politique des Républicains indépendants, allié à la majorité gaulliste. Libéré de ses fonctions ministérielles en décembre 1965, il s’attache dès lors à consolider son parti tout en le démarquant quelque peu de la majorité ; il ira jusqu’à faire voter non au référendum d’avril 1969, dont l’échec marquera la fin politique du général de Gaulle. Il n’en retrouve pas moins, en juin de la même année, après l’élection de Georges Pompidou à la présidence de la République, le portefeuille de l’Économie et des Finances (1969-1974).

Giscard d’Estaing et Chirac.

Valéry Giscard d’Estaing, ministre français de l’Économie et des Finances, et Jacques Chirac, son secrétaire d’État, en 1969.

Candidat à l’élection présidentielle d’avril 1974, Giscard d’Estaing fait campagne sur le thème d’une « société libérale avancée ». Il obtient au premier tour près de 33% des voix contre 43,3% à François Mitterrand et 14,5% à Jacques Chaban-Delmas ; au second tour, il l’emporte avec 50,8% des suffrages exprimés contre 49,2% à François Mitterrand. Sa présidence s’ouvre avec un ministère dirigé par Jacques Chirac (1974-1976) et au sein duquel on retrouve à l’Intérieur Michel Poniatowski, qui fut longtemps secrétaire du groupe des Républicains indépendants qu’avait présidé Giscard d’Estaing.

Son septennat débute sous le signe des réformes. Jean-Jacques Servan-Schreiber aura même (brièvement) le titre de ministre des Réformes dans le premier gouvernement. Ces réformes touchent plus aux mœurs qu’aux structures économiques de la société française : ainsi l’âge de la majorité est abaissé à dix-huit ans, l’avortement est autorisé, tout comme le divorce par consentement mutuel. Et elles sont parfois mieux accueillies à gauche que dans l’électorat giscardien et plus encore chiraquien. Les tensions traditionnelles dans la V° République entre le président et son Premier ministre culminent pendant l’été de 1976. Jacques Chirac souhaite des élections anticipées pour éviter la victoire de la gauche qui se profile. Valéry Giscard d’Estaing s’y oppose et, pour la première fois, on voit un Premier ministre de la V° République annoncer sa démission devant les caméras de télévision.

Avec l’arrivée de Raymond Barre et la défaite de la gauche aux élections législatives de 1978 s’ouvre une nouvelle phase du septennat. Les difficultés viennent des alliés néo-gaullistes qui défient le président : aux élections municipales à Paris, en 1977, Jacques Chirac bat le candidat giscardien ; à l’élection présidentielle de 1981, Valéry Giscard d’Estaing est bien en tête au premier tour, avec 28,31 % des voix, mais le R.P.R. ne le soutient que du bout des lèvres au second. La défaite s’ensuivra (48,24 %).

Raymond Barre, Premier ministre de 1976 à 1981.

Pour Valéry Giscard d’Estaing il faut se couler dans un habit neuf : celui d’ancien président. Il voit certains de ses amis s’éloigner de lui. Il préfère ne pas siéger au Conseil constitutionnel et rester présent dans le débat politique. Il lance un appel aux « déçus du socialisme » et aspire à réunir Deux Français sur trois, selon le titre du livre qu’il publie en 1984. Mais il est trop tôt, ou trop tard. Les occasions d’un retour au premier plan ne se représenteront plus. En 1977, les Républicains indépendants ont fusionné avec d’autres formations d’inspiration libérale pour constituer le Parti républicain. Celui-ci, en 1979, deviendra la composante majeure de l’U.D.F., qui compte encore les clubs Perspectives et réalités dont Valéry Giscard d’Estaing est le Président fondateur. Mais l’U.D.F., en 1988, choisira de soutenir la candidature de Raymond Barre et, en 1995, l’affrontement entre Édouard Balladur et Jacques Chirac ne laisse aucun espace raisonnable à une troisième candidature au sein de la droite. La même année, Valéry Giscard d’Estaing échoue à conquérir la mairie de Clermont-Ferrand.

De 1993 à 1997, il est président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, fonction qu’il avait déjà occupée de 1987 à 1989. Au sommet européen de Laeken (Belgique), en décembre 2001, il est désigné président de la Convention sur l’avenir de l’Europe, qui, à partir de mars 2002, doit réfléchir à l’architecture d’une Europe élargie.

Pendant son septennat, Valéry Giscard d’Estaing avait exposé ses idées dans un ouvrage intitulé Démocratie française (1976), qui avait connu un grand succès. On lui doit encore, notamment, deux très intéressants tomes de Mémoires (Le Pouvoir et la vie, 1988 ; L’Affrontement, 1992) et, dans un registre différent, un roman, Le Passage (1994).

Jacques Chirac. L’élection présidentielle de 2002 fut atypique. Les grandes surprises en furent l’élimination au premier tour du candidat socialiste et la présence au second du dirigeant d’extrême droite - une situation qui paraissait inimaginable aux états-majors et que seuls les sondages secrets des derniers jours laissaient entrevoir, empêchant une mobilisation pour un « vote utile ». Mais le taux record d’abstentions au premier tour et encore très élevé au second - en partie dû au calendrier des vacances scolaires dans certaines zones -, le nombre inédit de candidats à la magistrature suprême, la montée de l’extrême gauche constituent aussi des événements qui dérangent les analyses classiques. Cette élection est grosse de multiples conséquences et l’onde de choc du 21 avril 2002 exerce des effets durables. L’enracinement d’une ultra-gauche combinée avec la débâcle du Parti communiste, la crise d’identité et de leadership du Parti socialiste au sein de la gauche plurielle, la faveur témoignée à l’extrême droite par près d’un cinquième du corps électoral, la situation unique d’un président de la République élu non pas contre son adversaire socialiste, mais contre une vision opposée aux valeurs de la République n’ont pas simplifié la donne politique et accréditent l’idée de son « exceptionnalité ».

Une campagne atone dans un contexte nouveau.

La campagne pour l’élection présidentielle de 2002 n’a que peu intéressé les Français et les commentateurs l’ont souvent jugée terne, sans ligne de fracture apparente majeure entre ceux qui étaient considérés comme les deux principaux candidats : leurs conceptions sont estimées assez proches par 43 % des votants et assez différentes par 40 %, le sentiment de proximité étant plus élevé quand l’électeur vote pour l’extrême gauche et l’extrême droite, et appartient à une catégorie moins élevée ou moins éduquée (sondage sortie des urnes, S.S.U.-C.S.A.). Alors que 45 % des votants s’étaient « beaucoup » ou « assez » intéressés à la campagne électorale précédant le premier tour de l’élection de 1995, ils ne sont plus que 28 % en 2002, tandis que 61 % (contre 52 % en 1995) déclarent ne s’y être que « peu » ou « pas du tout » intéressés (C.S.A.). Ce manque d’intérêt tient à plusieurs facteurs. D’abord, l’absence d’effet de surprise : lorsque, le 11 février 2002, en Avignon, Jacques Chirac, et, le 20 février, Lionel Jospin, par un texte écrit, annoncent respectivement leur candidature, ils confirment ce que chacun attendait.

Ensuite, le caractère peu différencié des programmes : certes, Jacques Chirac insiste sur la sécurité, la diminution de la pression fiscale et la modernisation des armées, et Lionel Jospin défend un bilan - contesté par le chef de l’État - sur les trente-cinq heures, les emplois-jeunes ou la couverture maladie universelle ; mais le premier prend garde de ne pas heurter l’électorat centriste et le second déclare, lors de sa première intervention en tant que candidat, le 21 février, que son projet « n’est pas un projet socialiste » - avant toutefois de tenter, à la fin de la campagne, une réorientation à gauche. Enfin, le sentiment diffus d’une élection à quatre tours avec session de rattrapage (les élections législatives se déroulent les 9 et 16 juin) : l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont modifié la nature de l’élection présidentielle.

À partir du moment où le président est élu pour la même durée que les députés, la perception de la nature de son mandat change : lui-même n’est plus tout à fait le symbole de la France, sans devenir pour autant le porteur d’un projet concret dont la définition incombe aux élections législatives. Le résultat est que 39 % des votants (contre 28 % en 1995) n’ont effectué leur choix que quelques jours avant l’élection, voire le jour même, et que seuls 39 % des votants (contre 46 % en 1995) affirment avoir toujours su pour qui ils voteraient (C.S.A.).

Le paradoxe de cette campagne jugée peu intéressante est le nombre record de candidatures. Les seize candidats se répartissent ainsi : trois pour l’extrême gauche, quatre pour la gauche plurielle (auxquels il faut ajouter Jean-Pierre Chevènement), cinq pour la droite dite classique, un pour Chasse pêche nature et traditions (C.P.N.T.) et deux pour l’extrême droite. Ce seul état de fait, en l’absence de dramatisation des enjeux avant le premier tour, devait conduire à une forte dispersion des voix, à un comportement de contestation plus que d’approbation et, finalement, à l’élection d’un président recueillant au premier tour un nombre étriqué de suffrages (19,9 % pour Jacques Chirac en 2002, score encore plus faible qu’en 1995 où il avait obtenu 20,8 % des suffrages, à comparer aux 44,6 % du général de Gaulle en 1965, aux 44,5 % de Georges Pompidou en 1969, aux 32,5 % de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 et aux 28,3 % et 33,9 % de François Mitterrand en 1981 et 1988).

France : résultats de l’élection présidentielle de 2002. Les résultats de l’élection présidentielle des 21 avril et 5 mai 2002. Source : Conseil constitutionnel.

Cette multiplication des candidatures a au mieux contribué à éroder le nombre de bulletins blancs et nuls par rapport à 1995. Elle n’a pas été efficace contre le désintérêt et son effet logique, l’abstention. Celle-ci atteint un taux record pour un premier tour d’élection présidentielle, même si ses caractéristiques ne changent pas : elle est plus marquée chez les plus jeunes, les moins diplômés, les employés, les revenus modestes et les chômeurs. Elle progresse chez les agriculteurs.

L’évolution des rapports de forces politiques.

La première nouveauté de cette élection présidentielle de 2002 est constituée par le score de l’extrême gauche, qui double pratiquement par rapport à 1995 et amplifie les bons résultats déjà obtenus lors des élections municipales et européennes. Le résultat, nettement supérieur à celui qui avait été obtenu lors de l’élection de 1995, du candidat écologiste (près de 500 000 voix en plus), et celui, honorable, de Jean-Pierre Chevènement permettent à la gauche classique de limiter ses pertes (environ 1,5 million de voix) dans le total des suffrages par rapport à 1995. Mais à l’instar de la droite classique, sa représentation dans l’électorat a diminué de 15 points par rapport à 1981. Quant au candidat socialiste, il perd près de 2,5 millions de suffrages par rapport à 1995, où il n’avait pas à pâtir de candidatures radicale (Christiane Taubira) et chevènementiste, lesquelles ont réuni près de 2,2 millions de voix. Le phénomène majeur de ce côté de l’échiquier politique est l’effondrement du Parti communiste, qui réalise son plus mauvais score (960 000 voix contre 2,6 millions en 1995), de nombreux électeurs communistes ayant reporté leurs suffrages sur les candidats d’extrême gauche.

 Le deuxième élément majeur est la montée de l’extrême droite qui atteint plus de 19 % et progresse de manière uniforme dans presque toutes les régions françaises. Si Jean-Marie Le Pen consacre sa domination sur son ancien lieutenant devenu son rival, Bruno Mégret, il montre surtout qu’il a surmonté la scission entre le Front national et le Mouvement national républicain (M.N.R.) et qu’il s’est enraciné. Malgré un taux d’abstentions plus élevé qu’en 1995, le président du Front national améliore son score de plus de 230 000 voix. Au total, l’extrême droite a conquis plus de 900 000 voix supplémentaires.

Le troisième élément, passé relativement inaperçu en raison de la victoire finale de Jacques Chirac, est l’érosion de la droite de gouvernement. Alors qu’en 1995 Jacques Chirac, Édouard Balladur et Philippe de Villiers avaient réuni 13,45 millions de suffrages, en 2002, Jacques Chirac, François Bayrou, Alain Madelin, Corinne Lepage et Christine Boutin n’en totalisent que 9,6 millions. Ensemble, droite et gauche classiques passent de 24,2 millions de suffrages en 1995 à 18,8 millions en 2002, soit de 80 % environ des suffrages exprimés à 66 %, au profit des votes extrêmes et de C.P.N.T. Si l’on tient compte des abstentions, (28,40 % des inscrits) et des Français non inscrits (estimés à 7 % du corps électoral potentiel), on mesure combien s’est rétrécie la représentativité des candidats des partis dits « de gouvernement ».

Jacques Chirac, élu Président de la République française en mai 1995 face au candidat socialiste Lionel Jospin, gagne de nouveau l’élection présidentielle en mai 2002, contre le président du Front national, Jean-Marie Le Pen. L’augmentation des votes en faveur de Jean-Marie Le Pen est manifeste sur tout le territoire national. S’il continue à progresser dans les régions et départements où il était bien enraciné et où, en 1995 déjà, il obtenait des scores souvent supérieurs à 20 % (Lorraine, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Alsace, où il confirme ses positions sans atteindre toutefois le score de 1995 -, Loire, Haute-Marne, Oise, Gard, Nord et Hérault), il améliore ses positions là où il demeurait en retrait (Tarn-et-Garonne, Ariège, Haute-Saône, Orne). Le Front national dépasse 20 % dans vingt-cinq départements. Il ne fait moins de 10 % des voix que dans trois départements métropolitains (Paris, Corrèze, Deux-Sèvres) et moins de 11 % que dans cinq autres (Finistère, Lot, Landes, Ille-et-Vilaine et Pyrénées-Atlantiques). Au premier tour, il arrive en tête dans trente-cinq départements (contre sept en 1995). Au second, il obtient plus de 25 % dans sept départements (Alpes-Maritimes, Bouches-du-Rhône, Gard, Oise, Pyrénées-Orientales, Var, Vaucluse) et vingt-sept autres lui accordent encore entre 20 et 25 %. Il progresse entre les deux tours dans les départements où le candidat de C.P.N.T. avait réalisé de bons scores, malgré les consignes de vote contraires donnés par celui-ci. Si des zones de résistance demeurent dans le Massif central, la Bretagne ou le Sud-Ouest, il y accroîttoujours ses positions et certains départements atypiques dans ces régions (Lot-et-Garonne, Haute-Loire, Tarn-et-Garonne) témoignent d’un grignotage. Les zones rurales ne sont plus épargnées par le phénomène.

Par rapport à leur part dans la population active, les employés et surtout les ouvriers, les petits commerçants et les artisans sont nombreux à voter en faveur de l’extrême droite qui capte une part importante des voix des chômeurs et, de manière générale, des personnes sans diplôme ou faiblement diplômées. Elle progresse aussi chez les agriculteurs. Cette sociologie rencontre le discours de Jean-Marie Le Pen, le soir du premier tour, où il en avait appelé aux « petits », aux « sans-grade », aux « exclus », et avait cité « les mineurs, les métallos, les ouvrières et les ouvriers, les agriculteurs aux retraites de misère et acculés à la ruine et à la disparition ». Il recueille, au moins au premier tour, une part proportionnellement plus importante de l’électorat des jeunes de dix-huit à vingt-quatre ans (malgré une mobilisation contraire au second tour, liée sans doute à la diminution de l’abstention, particulièrement forte dans cette catégorie d’âge), mais aussi, ce qui est plus récent, des adultes de quarante-cinq à soixante ans.

Certes, le vote d’extrême droite reste un vote d’opposition, comme pour l’extrême gauche et pour C.P.N.T. : 49 % des électeurs de Jean-Marie Le Pen, selon le C.S.A., déclarent que leur vote est plutôt « en opposition aux autres candidats » (14 % pour les électeurs de Lionel Jospin, 17 % pour ceux de Jacques Chirac, 24 % pour ceux de François Bayrou). Il est aussi idéologique et vise, pour la moitié de ses électeurs, à ce que le leader du Front national ait une influence plus grande sur les thèmes qu’ils privilégient (sécurité, immigration). La stabilité des intentions de vote, mûries longtemps à l’avance, en faveur de l’extrême droite se confirme. Le second tour, où Jean-Marie Le Pen ne gagne que 50 000 voix par rapport au total des voix d’extrême droite du premier, témoigne de cette stabilité en même temps que des limites actuelles de son potentiel. S’il a bénéficié de certains suffrages d’électeurs de C.P.N.T. et, semble-t-il, de quelques voix d’extrême gauche, il a aussi subi quelques défections d’électeurs du premier tour.

L’élection de 2002 accentue des tendances déjà constatées en 1995. Ainsi, les employés, qui avaient voté à raison de 37 % pour François Mitterrand au premier tour de 1988 et à 25 % pour Lionel Jospin en 1995, n’ont plus été que 19 % à choisir le candidat socialiste en 2002 selon C.S.A. (15 % selon Ipsos). Les ouvriers avaient voté au premier tour à hauteur de 40 % pour François Mitterrand en 1988 et de 20 % pour Lionel Jospin en 1995 ; en 2002, ils ne votent socialiste qu’à raison de 11 % selon C.S.A. (15 % selon Ipsos). Jacques Chirac semble reconquérir leurs faveurs : après lui avoir accordé 7 % de leur vote en 1988 et 14 % en 1995, ils l’ont choisi à hauteur de 16 % en 2002 (15 % selon Ipsos). Le vote ouvrier en faveur du Front national se maintient : de 16 % en 1988, il était monté à 27 % en 1995 et s’élève à 24 % selon C.S.A. et à 30 % selon Ipsos en 2002. Chez eux, le Parti communiste s’effondre : alors que 17 % avaient choisi Robert Hue en 1995, ils ne sont plus que 4 % selon C.S.A. (3 % selon Ipsos) à voter communiste, alors que le vote d’extrême gauche passe à 17 % selon Ipsos (16 % selon C.S.A.). Le vote des chômeurs traduit aussi une crise profonde de confiance. Alors que 27 % avaient porté leurs voix sur Jean-Marie Le Pen en 1995, ils sont 40 % selon Ipsos et 36 % selon C.S.A. à choisir l’extrême droite. Alors que Jacques Chirac représentait en 1995 un espoir pour 19 % d’entre eux et que 17 % avaient voté pour Lionel Jospin et 10 % pour Robert Hue, en 2002, ces candidats recueillent respectivement 18, 14 et 2 % selon C.S.A. (12, 13 et 0 % selon Ipsos), l’effondrement du Parti communiste profitant principalement à l’extrême droite et l’extrême gauche stagnant dans cette catégorie.

Des conséquences incertaines.

Le séisme du 21 avril 2002 engendre des interrogations dont tous les partis doivent se saisir. La première est la distance manifeste, qu’ont montrée depuis longtemps les enquêtes d’opinion, entre les Français et la politique : s’ils continuent à en attendre beaucoup, leur défiance envers la classe politique est persistante. La deuxième concerne les lendemains de la mobilisation, accompagnée d’imposantes manifestations surtout conduites par les mouvements de gauche, qui s’est opérée entre les deux tours, pour faire barrage à l’extrême droite. Si la quasi-totalité des candidats ont appelé à voter pour le président sortant, Lionel Jospin s’exprimant à cette occasion avec une timidité et un retard que son propre camp lui a reprochés, si les intellectuels, la presse, les milieux économiques et syndicaux se sont engagés en faveur de la République, il n’est pas aisé de donner corps à ce mouvement hétérogène. Enfin, les conséquences les plus notables concernent la gauche, privée d’un second tour et d’un leader, qui est portée à s’interroger sur les causes de cette défaite sans précédent. Au-delà des erreurs de la campagne et de la personnalité du candidat socialiste, elle est appelée, devant l’échec de la gauche plurielle et l’incertitude de son aggiornamento, à revoir l’organisation des forces qui la composent et son propre positionnement.

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