Dans la tourmente du monde...

Mercredi 5 mai 2010, par Natalia Narotchnitskaïa // La Religion

Natalia Narotchnitskaïa, présidente de l’Institut de la démocratie et de la coopération, et politologue réputée, nous rappelle quelques vérités.

Des vérités à entendre bien au-delà des frontières de la Russie. « La mission de l’Eglise est au-dessus de la conjoncture politique du moment »...

Une mission portée par la forte « figure » du patriarche Cyrille... qui fait pendant au Saint Père Benoît XVI.

A lire et relire...

En Russie, Natalia Narotchnitskaïa rappelle : « durant les dernières décennies, toutes les forces politiques sérieuses ont clairement compris l’intérêt qu’elles avaient à se trouver aux côtés de l’Église et à obtenir sa bienveillance et son approbation. Cela s’est fait naturellement au sein de la société elle-même, il eût été impossible de le faire de manière artificielle.

Je rappellerai que sa Sainteté le Patriarche Cyrille a demandé dans le discours qu’il a prononcé, au moment de son élection par le Concile, avec une émotion naturelle chez tout être vivant, l’aide de tous les croyants. Et c’est un appel à nous tous, pas seulement aux prêtres mais à tous les membres de l’Église, un appel pour être tous ses compagnons d’armes. »

Las, que n’entendons-nous pas en France ?...

La mission de l’Église est au-dessus de la conjoncture politique du moment

« Natalia Alexeïevna, pourriez-vous nous faire part de votre premier sentiment sur l’évolution de l’Église russe avec le patriarche Cyrille ? »

« Nous sommes témoins que l’Église est administrée de manière très éclairée. L’orthodoxie, la foi, l’Église peuvent aujourd’hui démontrer clairement à quel point leur interprétation de la vie, de l’histoire et de l’avenir est actuelle et contemporaine. Notre orthodoxie est réellement très moderne et très jeune. Elle s’adresse en particulier à l’individu et renvoie la responsabilité du choix spirituel à l’homme lui-même en confirmant la liberté de son esprit, en lui donnant une élévation, car l’être humain ne se situe pas là où est l’esclavage de la chair et de l’orgueil mais là où l’esprit demeure plus élevé que la chair. La foi donne la capacité de faire une nette distinction entre le bien et le mal, entre le péché et la vertu même lorsque tout est confusion dans la société, et que la conscience de l’homme commence à agir seule car elle nous est donnée par Dieu. Nous sommes libres par notre esprit, nous établissons un choix en nous référant à la distinction entre le bien et le mal. Je nourris de grands espoirs, je suis enthousiasmée par la manière dont évolue notre Église et par le retentissement qu’elle a sur la société.


Le président Medvedev et Sa Béatitude le Patriarche de Moscou et de toutes les Russies Cyrille 1er.

Ceux qui disent que l’Église est de nouveau soumise à l’Etat se trompent. Au contraire, durant les dernières décennies, toutes les forces politiques sérieuses ont clairement compris l’intérêt qu’elles avaient à se trouver aux côtés de l’Église et à obtenir sa bienveillance et son approbation. Cela s’est fait naturellement au sein de la société elle-même, il eût été impossible de le faire de manière artificielle.


Le Premier ministre Vladimir Poutine aux funérailles, le 9 décembre 2008, de Sa Béatitude le Patriarche Alexis II.

Je rappellerai que sa Sainteté le Patriarche Cyrille a demandé dans le discours qu’il a prononcé, au moment de son élection par le Concile, avec une émotion naturelle chez tout être vivant, l’aide de tous les croyants. Et c’est un appel à nous tous, pas seulement aux prêtres mais à tous les membres de l’Église, un appel pour être tous ses compagnons d’armes. »

- »Vous avez déjà évoqué le thème de la visite du Patriarche Cyrille en Ukraine. Peut-elle apporter une réelle contribution au renforcement des liens entre les Etats et les peuples ? Est-ce que l’on peut attendre des résultats tangibles en particulier sur le plan politico-diplomatique ? »

« Bien évidemment, l’influence de l’Église sur la résolution des questions interétatiques dans le monde n’est pas aussi grande qu’elle l’était aux XVII et XVIII siècles. L’Église est séparée de l’Etat. Mais elle n’est pas séparée de la société car elle cesserait d’être une église si la voix de la conscience religieuse ne se faisait pas entendre pour toutes sortes de questions. C’est très bien que cette voix retentisse de plus en plus fort et qu’elle le fasse avec fierté, sans prescrire comment il faut agir mais en expliquant quels repères doit avoir en vue un chrétien en adoptant toute loi, y compris toute décision politique. Je pense que l’influence va aller en augmentant quels que soient les cris d’orfraie des détracteurs qui souhaitent la mutation de l’esprit russe comme l’a dit un jour Marc Deitch sur l’antenne de la radio Liberty. Mais des fractures existent dans les relations entre Etats. On ne peut même plus appeler cela des fractures car il s’agit d’une politique délibérée du gouvernement ukrainien qui actuellement, ne s’attendant pas au soutien de la part de la population neutre et prorusse, s’efforce de se faire passer pour irremplaçable et pour leader du mouvement antirusse. La visite de sa Sainteté le Patriarche et sa rencontre avec le peuple ont été comme un révélateur pour les autorités ukrainiennes, montrant que celles-ci ne pouvaient pas agir au mépris de la volonté et de l’opinion d’une fraction importante des citoyens ukrainiens. Ces évènements devraient leur redonner un peu de lucidité. Ce n’est pas par hasard qu’au cours de toutes les années d’indépendance, cet Etat a soutenu toutes les tendances schismatiques. Mais la démonstration a été faite que l’orthodoxie universelle est une immense force. Malheureusement, les dirigeants ukrainiens sont prêts, pour en récompense d’un petit geste d’amitié de l’Ouest, à détruire les intérêts historiques et stratégiques à long terme de l’Ukraine elle-même. Cette tentative pour extirper son âme à un peuple, pour trahir sa conception du monde et l’idée qu’il se fait de sa place dans l’histoire, pour chercher à lui inculquer des points d’appui de sa conscience totalement fabriqués artificiellement, ne conduiront qu’à la dissolution et au gâchis sans rien construire. La nation risque de se transformer en une population aux aspirations toutes simples : acheter, voyager, manger, gagner de l’argent. Avec un tel peuple, on peut faire ce que l’on veut. Alors que l’Ukraine, c’est 50 millions d’habitants. C’est
un complexe militaro-industriel et une science de pointe en particulier dans le domaine cosmique. C’est une
culture, un folklore, une légende, un mystère mais lié à l’histoire de la Vieille Russie et avec sa lutte pour sa foi, pour la Russie métaphysique et orthodoxe. Il suffit de lire Gogol. Et tout cela s’est édifié sur des fondements orthodoxes. C’est une légende historique : un peuple qui vit en Dieu, dans la foi orthodoxe. Si l’on lui enlève ce terrain, sur lequel reposent ses pieds, si l’on coupe les racines qui le nourrissent jusqu’à aujourd’hui de sucs invisibles, il va se dessécher et se laisser emporter par le vent.


Le monastère Saint Michel-Kiev

Il semble que Kiev, je veux dire les dirigeants de l’Ukraine, veuille entrer dans l’Europe comme une fiancée spirituelle et culturelle sans dot, en écoutant en plus avec soumission les leçons de la Pologne… De telles nations sont les premières victimes du scalpel de la stérilisation culturelle. Alors qu’elle pourrait y entrer la tête haute, comme la représentante du grand héritage byzantin et, chargée fièrement de sa propre histoire et de sa culture, avoir une initiative et affirmer que l’unité de l’Europe c’est l’unité de toutes les composantes ethniques, culturelles et religieuses de l’Europe latine et de l’Europe orthodoxe, de l’Église romano-germanique et slave. Et c’est bien que nous ayons deux voix plutôt qu’une.

L’Église peut jouer et joue un rôle très important par le fait que la majorité de la population ne se laisse pas, pour le moment, appâter par les tentations malgré les moyens considérables déployés et les technologies de pointe mises en oeuvre pour remodeler les consciences. Bien qu’il y ait des hésitations, une majorité écrasante se déclare contre l’entrée dans l’OTAN. Bien sûr, on ne peut apporter aucun argument pour. On assisterait à la destruction totale du complexe militaro-industriel, à la désindustrialisation, à la désintellectualisation et à la complète provincialisation de l’Ukraine.


Commission OTAN/Ukraine...

Autant dire que pour l’Ouest, le seul avantage de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN se résume au tort qui serait porté dans ce cas à la Russie ! L’Église, l’unité orthodoxe, quels que soient les efforts déployés pour l’ébranler, quels que soient les tendances négatives qui s’y développent, reste pour l’instant l’ancrage qui permet d’éviter les décisions et les mouvements d’humeur irresponsables et inconsidérés, soigneusement et intentionnellement entretenus. Ce n’est pas par hasard que les USA et l’OTAN ont relâché leur pression sur l’Ukraine à propos de son entrée dans l’OTAN car ils savent bien que s’ils faisaient un référendum maintenant, le résultat leur serait défavorable et ils ne pourraient pas le refaire de si tôt. Ils veulent attendre quelques années l’effet de leurs technologies de communication grâce aux sommes énormes allouées à la propagande par le budget de l’OTAN et pour qu’apparaisse une nouvelle génération à qui ont aura inculqué dès l’école que Mazepa est un héros, que Bandera est aussi un héros, et qu’il y a eu, non pas une Grande Guerre Patriotique, mais une guerre « nazi-bolchevique ». C’est terrible. Il n’y a aucune préoccupation nationale dans cette manière d’extirper l’âme.

Et pourtant, on considérait, il y a quelques temps, que seul un parti nationaliste pouvait exprimer les espoirs
nationaux ! N. Oulianov, un historien étranger, a établi un diagnostic foudroyant de cette version russophobe de l’idée nationale ukrainienne : « Le sécessionnisme ukrainien actuel est un modèle de haine démesurée envers les traditions ancestrales profondément respectées et les valeurs culturelles du peuple de la « petite Russie »* : il fait la chasse à la langue slavonne qui s’est développée en Russie depuis sa conversion au christianisme …ainsi qu’à la langue littéraire russe qui, depuis mille ans, forme le fondement de la littérature dans toutes les parties de l’État de Kiev.
Tout cela signifie non pas l’expression mais le déracinement de l’âme nationale. »


Carte de la Rous’ de Kiev, au septième siècle. Durant l’âge d’or de Kiev le territoire de la Rous’ de Kiev s’étendait du nord de l’Ukraine et couvrait l’ouest de l’actuelle Russie et la Biélorussie

Ce n’est pas une renaissance mais une impasse que ce projet historique national. Cela m’est particulièrement douloureux car mes ancêtres reposent en Ukraine, mon grand-père Fiodor Narotchnitski était prêtre à l’église de l’Archange Michel dans le district de Sosnitsk, gouvernement de Tchernigov.

- »Cela fait deux ans que l’attention se porte sur le conflit en Géorgie et en Ossétie du Sud. Le problème comporte un facteur religieux reconnu. Les croyants orthodoxes de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie veulent dans leur majorité entrer dans la juridiction du Patriarcat de Moscou. Cependant, l’Église russe ne peut pas prendre cette décision pour l’instant pour ne pas détériorer ses liens avec le Patriarcat de Géorgie et respecter l’unité entre les orthodoxes. Comment voyez-vous la résolution de ce problème ? »

« Une décision hâtive ne servirait, sans aucun doute, que des objectifs politiques du moment. Or l’Église a des objectifs plus larges et moins liés à la conjoncture. L’Église géorgienne, c’est l’Église orthodoxe où nous sommes dans l’unité canonique. Cette unité, c’est le fil qui relie les Géorgiens et les Russes quand
les relations diplomatiques sont rompues et que se trouvent au pouvoir en Géorgie des hommes politiques déséquilibrés, pro-occidentaux effrénés. C’est la raison pour laquelle il ne sert à rien de se presser actuellement pour ne pas rompre ces liens ténus. »


Élie II de Tbilissi catholicos-patriarche de Géorgie

- « A quel stade, d’après vos observations, se trouve le processus de retour vers l’Église de la société russe après le regain du début des années 90 ? Est-ce que les gens poursuivent ce retour, même si c’est à un moindre rythme, mais volontairement, ou bien subsiste-t-il une menace de sécularisation de la société russe comme c’est le cas pour la société de l’Ouest où les valeurs religieuses cèdent la place aux voluptés de la consommation ? »

On observe simultanément un processus de construction, de lucidité et d’approfondissement et en même temps un processus de sécularisation et de matérialisme bestial. « Prendre tout de la vie » en face de « Manger pour vivre et non pas vivre pour manger ». Mais de plus en plus de personnes se tournent vers l’Eglise. En chaque individu, dans chaque nation, depuis la nuit des temps, luttent deux tendances : l’attrait du péché et l’idéal de vie placé en nous par Dieu. D’après mes observations, les fidèles d’aujourd’hui ne sont pas simplement un regroupement de gens qui s’accrochent à des rituels par curiosité ou avec le romantisme des néophytes. Dans chaque église, il y a une communauté unie, volontaire et permanente qui se confesse et qui communie. C’est un retour vers l’église. L’afflux vers l’église continue. Durant ces dernières années, les croyants sont nombreux aussi bien dans les classes des affaires, dans celui de la culture, et de l’enseignement, et des savants. L’Église devient très représentative de la société. Il y a aujourd’hui autant d’hommes que de femmes, de plus en plus de jeunes et pas seulement des personnes âgées.

- »Pensez-vous qu’il puisse apparaître, en Russie, une classe politique liée à la religion ? Ou bien la foi pour l’élite politique d’aujourd’hui est-elle indispensable pour faire carrière ? »

« C’est peut-être le cas pour quelques personnes, mais certainement pas pour l’ensemble.

Que signifie « classe politique liée à la religion » ? Dans le spectre politique et dans les programmes de nombreuses formations politiques on fait référence presque partout aux valeurs chrétiennes, à l’orthodoxie.
Selon la Constitution, les partis politiques portant des noms religieux sont interdits. A la différence de l’Allemagne, où il y a des chrétiens démocrates, chez nous, étant donné que nous sommes dans un pays multiconfessionnel, il a été décidé – je ne dirai pas si cela a été sage on pas – qu’une telle pratique inciterait la création de partis religieux à tendance extrémiste. C’est pour cela que le terme « chrétien », hélas, est interdit dans l’appellation des partis. Mais cela n’empêche pas de remplir les programmes de valeurs chrétiennes même si on ne les désigne pas comme telles.

- »Quelle place la religion va-t-elle occuper dans la Russie de demain ? »

« Il y a en russe deux mots : religion et foi. Quand nous disons « religion », cela signifie reflet dans la vie sociale, structuration des pensées. La foi est appelée à occuper une place de plus en plus grande. Il y aura toujours des gens pour protester, pour réfuter. Mais l’autorité de l’Église, je pense, va grandir et cela entraînera plus d’égard et envers elle ainsi que la nécessité objective de tenir compte de la conception religieuse du monde comme composante essentielle de la conscience sociale. On ne pourra pas l’ignorer au moment d’adopter des lois ou des décisions. »

* « Ukraine » est un terme polonais datant de l’époque où l’Ukraine faisait partie de l’empire polonais à la fin du Moyen-âge.

Les Russes, eux, distinguaient grande Russie, petite Russie et Russie blanche. Quant aux Ukrainiens, ils se considéraient comme seuls vraiment Russes, tandis que les autres Russes ils les appelaient « Moscovites » (NDLR)

Entretien publié dans :

LA GAZETTE
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