Courrier international n°851 du 22 au 28 février 2007

Mercredi 14 mars 2007, par Paul Vaurs // L’Europe

Pourquoi Moscou doit s’opposer à l’indépendance

Pour un ancien ministre slovaque, la Russie a l’obligation historique et morale de dire non au détachement du Kosovo de la Serbie. Et, par conséquent, de faire valoir son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU.

VREMIA NOVOSTEÏ

Moscou

Le Groupe de contact pour l’ex-Yougoslavie (Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Italie et Russie) s’était mis d’accord à une certaine époque, sur les principes directeurs d’un règlement de la question du Kosovo. Le plus important d’entre eux, « les standards démocratiques d’abord, le statut ensuite » s’est vu récemment radicalement inversé : « le statut d’abord, le reste ensuite ». Ce souhait d’accorder l’indépendance le plus vite possible à la province est né d’une idée préoccupante : si la communauté internationale ne reconnaissait pas rapidement la souveraineté des Kosovars, ces derniers pourraient être capables de provoquer une nouvelle explosion de violences.

Le plan présenté par le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU, Martti Ahtisaari, ouvre la voie à une véritable indépendance de la province.
Dans ce contexte, tous les regards se tournent vers la Russie. Moscou n’a jamais approuvé la politique de l’Occident en ce qui concerne le Kosovo, et l’ex-Yougoslavie en général. Concrètement, la question est de savoir si la Russie va user de son droit de veto au Conseil de sécurité pour bloquer une résolution qui permettra au Kosovo d’obtenir son indépendance sans avoir à mettre en ouvre les principes qui faisaient naguère l’objet d’un consensus, en premier lieu le retour des réfugiés et la garantie de leur sécurité.

Mais le problème de la position de Moscou sur le Kosovo dépasse largement le cadre de cet épisode particulier. Dans les faits, la question est de savoir si la Russie est prête à défendre ses liens traditionnels avec les peuples amis des Balkans, surtout les Serbes, à qui elle est unie par une communauté de religion, de culture, d’histoire et d’ethnie. Mais cela n’est qu’une petite partie du problème. Le cas du Kosovo est un indicateur permettant de savoir jusqu’à quel point la Russie, qui annonce son retour sur la scène internationale, est capable de défendre ses sphères d’influence traditionnelles, et ses principes moraux.

En général, la position de Moscou sur la question kosovare consiste à exiger qu’une éventuelle résolution sur le Kosovo réponde aux principes de droit international et soit soutenue par les deux parties concernées, c’est-à-dire aussi par la Serbie. La Russie souligne qu’il ne faut pas appliquer au Kosovo des mesures différentes de celles qui sont employées dans des cas analogues, tels que l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud ou la Transdniestrie. La sécession du Kosovo sans l’accord de Belgrade créerait en effet un précédent pour les autres zones de conflit de l’espace postsoviétique. Un parallèle entre le Kosovo et l’Abkhazie, ainsi que d’autres territoires non reconnus, ne pourra être valable que dans le cas où la Russie opposerait au Conseil de sécurité de l’ONU son veto à une résolution admettant la souveraineté du Kosovo, tandis que la province proclamerait tout de même son indépendance et qu’une des grandes puissances la reconnaîtrait. Un tel déroulement des événements donnerait parfaitement à Moscou le droit moral de reconnaître l’indépendance de formations postsoviétiques.

Si la Russie soutenait une résolution reconnaissant l’indépendance de la province vis-à-vis de Belgrade ou si elle se contentait de s’abstenir lors du vote, cela n’ouvrirait la possibilité d’aucune analogie avec les territoires sécessionnistes de Géorgie et de Moldavie. Imaginons la situation inverse, dans laquelle la Russie n’empêcherait pas la partition du Kosovo, qu’apparaisse ensuite la question de l’indépendance, par exemple, de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, et qu’une résolution soit présentée au Conseil de sécurité. Y aurait-il une chance pour que les pays occidentaux votent pour ou s’abstiennent ? Non, ils se prononceraient résolument en faveur de l’intégrité territoriale de la Géorgie et contre l’indépendance des régions sécessionnistes. Pourquoi devrait-il en être autrement avec la Serbie ?

Dans la politique avec un grand « P », on est souvent contraint de renoncer aux considérations morales au nom de buts concrets ou de l’intérêt supérieur de l’Etat. Mais, dans le cas du Kosovo, la situation est telle que l’intérêt supérieur de la Russie consiste justement à défendre, fermement et logiquement, jusqu’à la menace du veto, le respect rigoureux des principes moraux.

Jan Carnogursky

Ancien Premier ministre slovaque, fondateur du Mouvement des démocrates chrétiens (KDH, opposition), il a représenté son pays au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Il est familier de la problématique de l’ex-Yougoslavie.

Analyse : « L’insoutenable légèreté des Européens »

Les critiques acerbes du président Vladimir Poutine à l’encontre de la politique de sécurité et d’armement des Etats-Unis ont piqué Washington au vif. Robert Gates, le ministre de la Défense américain, est même allé jusqu’à mettre en garde contre une nouvelle « guerre froide ». Or l’UE se comporte comme si cette querelle ne la concernait pas. Les Européens ont cependant toutes les raisons de s’en soucier, car ils sont directement concernés par le projet de bouclier antimissile américain. Mais ce n’est pas la seule source d’inquiétude. Même si l’opinion publique l’ignore, Poutine est tout aussi contrarié par les plans américano-européens sur le Kosovo. Tout porte à croire que cette question - bien plus que le bouclier antimissile - sera à l’origine de la prochaine crise internationale. La Russie brandit la menace d’un veto au Conseil de sécurité des Nations unies. Et les arguments invoqués par Moscou sont tout à fait solides. La question de l’indépendance du Kosovo, même si elle est avancée en termes plus diplomatiques par Martti Ahtisaari, n’est que la partie émergente de l’iceberg. De facto, la province balkanique échappe au contrôle de Belgrade depuis la guerre menée par l’OTAN, en 1999. Moscou en est parfaitement conscient. Le conflit porte en réalité sur la question de savoir si une séparation du Kosovo peut être décidée contre la volonté de la Serbie, et sur les conséquences que cela pourrait avoir pour d’autres régions en crise.

Au Kosovo, le Kremlin veut empêcher la mise en place d’une « solution imposée ». Cela, en effet, créerait un précédent qui serait susceptible de poser des problèmes un peu partout dans le monde, dit-on à Moscou. Le ministre de la Défense russe, Sergueï Ivanov, a même évoqué, lors d’une rencontre avec l’OTAN à Séville, une possible « réaction en chaîne » sur le territoire de l’ex-URSS. Les diplomates russes à Bruxelles vont encore plus loin : la république turque de Chypre du Nord, la province canadienne francophone du Québec ou Taïwan pourraient prendre exemple sur le Kosovo.

Jusqu’à présent, l’UE n’a pas grand-chose à opposer à ces craintes.
Officiellement, les diplomates de l’Union affichent leur sérénité : le Kosovo serait un cas particulier qui ne saurait être appliqué à d’autres pays, assure-t-on de façon lapidaire. Le 12 février dernier, Franz-Walter Steinmeier leurs premier, ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne, qui préside actuellement l’UE, martelait encore une fois que le plan d’Ahtisaari offrait la meilleure garantie d’une solution pacifique. Mais en coulisses, la nervosité est sensible. Tandis que l’Espagne et la Slovaquie, un oil sur leurs propres minorités appellent à la prudence, la Grande-Bretagne, elle, invite à agir rapidement. Les troubles violents qui ont secoué Pristina récemment seraient la preuve qu’il n’est plus possible de reporter la décision. Les avis divergent encore plus nettement lorsqu’on aborde la question des relations futures avec la Serbie. Les Ministres des Affaires étrangères de l’UE sont certes parvenus la semaine dernière à un compromis officiel qui consacre la poursuite du rapprochement entre Belgrade et Bruxelles ; mais cela masque de profonds désaccords sur la forme que doit prendre ce rapprochement. Si certains pays de l’UE préconisent une ouverture immédiate du dialogue avec la Serbie sur un statut de membre associé, d’autres subordonnent toute négociation au fait que les criminels de guerre serbes soient livrés au Tribunal des Nations unies à La Haye. Il en va ainsi depuis des mois, ce qui n’a abouti qu’à une chose : à Belgrade, plus personne ou presque ne prend les Européens au sérieux. Il est vrai que l’UE a d’ores et déjà annoncé qu’elle comptait garantir le futur statut du Kosovo avec la mission de police la plus ambitieuse qu’elle ait jamais mise sur pied. Mais, pour l’heure, elle n’exerce aucune influence réelle sur Belgrade ou Pristina. Le poids des Etats-Unis n’en est donc que davantage ressenti. Les Américains se sont prononcés depuis longtemps en faveur de l’indépendance du Kosovo. Ils sont d’ailleurs prêts à passer outre aux objections de la Russie, même au prix d’une nouvelle crise.

Eric Bonse, Handelsblatt (extraits), Düsseldorf

 

Les Albanais de Macédoine prêts à l’action

L’ancienne UCK, devenue un parti politique, continue de peser sur la scène politique macédonienne en agitant le spectre d’un nouveau conflit. Mais les garde-fous sont là, se rassure un quotidien croate.

JUTARNJI LIST

Zagreb

Alors que la communauté internationale observe Belgrade et Pristina avec intérêt en attendant que soit fixé le statut du Kosovo, de récents événements en Macédoine suscitent l’inquiétude. Surtout depuis que la coalition de deux partis albanais - composée de l’Union démocratique pour l’intégration [UDI, ex-UCK] et du Parti de la prospérité démocratique
(PDP) - a quitté le Parlement début février. Le leader albanais Ali Ahmeti, qui mène la coalition, a soumis son retour au Parlement à la satisfaction de plusieurs exigences, la principale étant l’entrée de l’UDI, le principal parti albanais, dans le gouvernement à la place du Parti démocratique albanais, le partenaire choisi par le VMRO-DPMNE, le parti de la droite modérée macédonienne vainqueur aux élections [le 5 juillet 2006]. Il a également demandé la reconnaissance de la langue albanaise comme langue officielle et le vote d’une loi sur le statut des anciens combattants de l’UCK en Macédoine.

Un contexte de concurrence entre partis albanais

Etant donné que cette initiative des partis albanais a quasiment coïncidé avec la présentation des principaux points du plan Ahtisaari pour le Kosovo, de nombreux observateurs ont conclu qu’il s’agissait, d’une action coordonnée. Car l’UDI, créée après le conflit armé de 2001 [opposant milices albanaises et forces de l’ordre macédoniennes], compte dans ses rangs beaucoup de membres de l’ancienne UCK.

Avec les accords d’Ohrid, qui ont mis fin à ce conflit, les Albanais vivant en Macédoine ont obtenu le droit à l’autonomie culturelle [voir CI n°826, du
31 août 2006]. L’UDI est devenu par la suite un parti de gouvernement, en s’alliant avec les sociaux- démocrates, et ce jusqu’aux élections d’août 2006, remportées par la droite qui lui a préférée, après des négociations infructueuses, le PDA d’Arben Xhaferi. Une décision qu’Ali Mehmeti n’a toujours pas acceptée. Les observateurs craignent désormais qu’il puisse à nouveau passer à l’action en mobilisant son parti et en bloquant les routes du pays, comme il l’a déjà fait plusieurs fois par le passé. Les forces de sécurité sauraient-elles alors répondre aux protestations de manière appropriée et empêcher qu’elles dégénèrent en conflit ouvert ?

Pour la classe politique macédonienne, la question du Kosovo et l’agitation sur la scène politique albanaise en Macédoine sont deux choses bien différentes. Et indépendantes l’une de l’autre. Menduh Thaci, l’un des leaders du DPA, a averti Ahmeti qu’il ne devait pas chercher à répéter le conflit de 2001. Car il risquerait alors de « provoquer une réaction ferme de tous les Albanais de la région ». Il faut aussi lire ces événements dans le contexte de la concurrence entre partis albanais. Le DPA, qui est actuellement au pouvoir, espère cueillir les fruits du succès de la politique menée par le Premier ministre, Nikola Gruevski, dont la popularité bat tous les records. Et l’UDI n’a plus aucune influence sur le travail du gouvernement. De plus, ses chefs craignent de perdre le soutien de la communauté internationale, surtout préoccupée par le Kosovo. Pour beaucoup d’observateurs, ce serait l’une des raisons pour lesquelles ils auraient décidé d’agir de façon plus radicale en espérant obtenir rapidement quelques avantages, mais tout en étant incapables de tenir longtemps une véritable négociation politique. Or le succès de cette stratégie n’est pas assuré. Le statut du Kosovo est devenu la priorité absolue, et il est peu probable qu’Ahmeti ait le soutien des Américains en ce moment. Il a plutôt intérêt à éviter de contrarier la communauté internationale, qui peut à tout moment lui rappeler le passé de miliciens de ses hommes.

Zeljko Trkanjec

 

Réaction :

Kadaré : « Occasion historique »

« Il est en train de se passer quelque chose d’extraordinaire. Un deuxième Etat albanais est en train de naître dans les Balkans ! Une telle occasion, pour un peuple, se présente une fois tous les mille ans ! Dans cette région difficile de l’Europe où, à plusieurs reprises, la nation albanaise a failli disparaître ou être arrachée à ses terres historiques, la voici qui revient, plus forte, debout sur ses deux pieds. Il est facile aujourd’hui de montrer sa méfiance à l’égard des leaders du Kosovo, mais je suis d’avis qu’il est plus courageux de faire confiance que de ne pas faire confiance. Quant au plan d’Ahtisaari, il n’est pas très généreux avec les Albanais. On entend à peine mentionner leur nom ; leur héritage culturel est totalement ignoré ; et leur langue, l’une des plus anciennes d’Europe, persécutée par des moyens barbares pendant soixante-dix ans, est passée sous silence. Tout cela arrive parce que l’attention du monde est restée focalisée sur la minorité serbe, en laissant l’impression que les Albanais, qui ont vécu durant des siècles au Kosovo, n’ont rien - ni signes distinctifs, ni lieux de culte -, comme s’ils étaient des ombres sur la toile de l’Histoire. Lorsqu’il s’agit d’églises, par exemple, on mentionne seulement celles des Serbes, sans dire un mot des églises catholiques albanaises, qui sont parmi les plus anciennes des Balkans occidentaux. »

Propos recueillis par Vehbi Bajrami (extraits), Shekulli, Tirana

 

Polémique : « Des manifestations officiellement gonflées à Pristina »

La majorité des participants aux manifestations du 10 février à Pristina auraient été acheminés en autocar depuis les régions albanophones de Serbie et de Macédoine. Une enquête a été ouverte à ce sujet.

Les affrontements avec les forces de police qui ont suivi les manifestations dans le centre de Pristina, le 10 février, se sont soldés par un terrible bilan : deux morts et près de 80 blessés [voir CI N°850, du 15 février 2007]. Albin Kurti, le leader du mouvement Vetëvendosje (Autodétermination), à l’origine de la protestation contre le plan Ahtisaari, a été arrêté et condamné à trente jours de prison par les juges internationaux de Pristina.
Aujourd’hui, on sait que cette manifestation a réuni quelque 3000 manifestants, dont, détail important, une grande partie étaient venus des régions albanophones du sud de la Serbie (vallée de Presevo) et de la Macédoine voisine. Qui les a fait venir ? Et comment ? Ces questions sont sur toutes les lèvres à Pristina. Et la justice a officiellement ouvert une enquête sur le sujet.

Selon diverses sources d’information, ces manifestants auraient été acheminés en autocars de Macédoine et de Serbie dans la journée du 10 février. Parmi eux figuraient le leader albanais de Macédoine Fazli Veliu, l’un des membres de l’Union pour l’intégration (UDI) d’Ali Ahmeti, qui est par ailleurs l’un des fondateurs de l’Armée de libération nationale (UCK de Macédoine), ainsi que personnalités issues de l’ancienne UCPMB de Serbie (Armée de libération de Presevo, Medvedja et Bujanovac). Selon les premiers indices recueillis par les enquêteurs, des hommes politiques kosovars seraient impliqués dans cette initiative. Une guerre de tranchées a immédiatement commencé au sein des leaders kosovars issus de l’ex-UCK, Hashim Thaci [Parti démocratique du Kosovo, opposition] et Rramush Haradinaj [Alliance pour l’avenir du Kosovo, membre de la coalition au pouvoir], s’accusant mutuellement d’avoir fait venir des Albanais non kosovars pour gonfler les bataillons de manifestants.

Tant que l’enquête est en cours, aucun d’entre eux ne peut être officiellement mis en cause dans cette affaire. En attendant, les diplomates occidentaux en poste à Pristina soulignent que les manifestations organisées par Vetëvendosje ! n’ont pas bénéficié d’un véritable soutien dans la population kosovare, d’où la nécessité de faire venir des Albanais d’ailleurs pour protester dans les rues de Pristina.

A la suite de ces manifestations, les appels au calme se sont multipliés, à commencer par le président du Kosovo, Fatmir Sejdiu. « Nous avons devant nous un projet d’une grande portée, et nous souhaitons la collaboration de tout le peuple du Kosovo pour le réaliser avec succès ! » a-t-il déclaré.
Cette position est partagée par l’administrateur international de la province, Joachim Rücker, qui insiste sur le fait que les Kosovars doivent continuer sur leur lancée sans se laisser influencer par les événements. « Ayez confiance », a dit, de son côté, l’ancien leader de l’UCK Hashim Thaci.

Leonard Kerquki, Express (extraits), Pristina

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