Contre toutes nos génuflexions devant la novlangue…

Lundi 1er juin 2009, par Didier GOUX // Le Monde

Une belle « humeur » de Didier Goux.

Rappel des temps où 55 jours se comptaient à Pékin, l’aventure prenait le chemin de Tamatave à Tananarive, Stamboule respirait bon Constantinople… Et dans la foulée on s’en allait écouter du Mahler à Venise…

Ne pas abdiquer notre langue.. London ? Beijing ? Atananarivo ?

Mauvaises cartes du « Tendre » ! Mettons le cap sur Saint-Pétersbourg…

De la fierté de parler français

Un peuple qui abdique sa langue est un peuple en état d’agonie : nous en sommes là. Nous avons renoncé notre langue ; nous la renonçons chaque jour davantage, sans même le voir, sans plus que cela l’entendre. Nous génuflexons devant une sorte de jargon international, qui ne signifie plus rien pour personne : c’est l’avenir radieux du futur, tel que l’appellent de leurs voeux nos mémés citoyennes et nos fiotes progressistes, que j’évoquais hier : elles gagnerons, soyons-en assurés.

Il n’empêche : à quel moment – et pourquoi ? – avons-nous décidé de renoncer à notre propre langue ? Certes, il paraît difficile de revenir au siècle triomphant de Louis XIV, lorsque ce roi appelait Bouquinquan le duc de Buckingham ; ou lorsque, à partir du bowling green anglais, on formait notre merveilleux boulingrin.

Néanmoins... Qui nous a obligé à adopter l’horrible Taïwan à la place du si doux et harmonieux Formose ? À remplacer le classique Ceylan par l’imprononçable Sri-Lanka ? Je ne parle même pas de ces journaux imbéciles (Le Monde notamment) qui ont eu à coeur – dès qu’on leur en a intimé l’ordre –d’appeler Pékin Beijing. Quel fonctionnaire imbécile, et de quel pays, a un jour décidé que Pékin devait disparaître de notre langue ? Et, du même élan, que le tortionnaire Mao Tsé-toung se nommerait désormais Mao Zedong ? Et pourquoi nous sommes-nous prosternés devant ces diktats ?

Dans son Royaume de Sobrarbe (journal 2005), Renaud Camus déplore que l’on ait supprimé les accents aigus sur les "e" de Leopardi, Oregon, Nevada, etc. Il a entièrement raison – excusez-moi de vous le dire : cette appropriation par la langue signifiait une intimité – et c’est elle que, peut-être, nous rejetons. Est-ce que, demain, nous irons passer notre week-end à London plutôt qu’à Londres ? Irons-nous faire un tour de gondole pré-coïtal à Venezia au lieu d’à Venise ? Il semblerait que oui, hélas. Or, si la ville demeure, il se trouve que, pour un palais et une oreille français, Venezia ne sera jamais exactement Venise : il y manquera Chateaubriand, Proust, Monet, Barrès, Morand – il y manquera la France.

Paul Morand

Les Espagnols ont pour coutume (ils l’avaient dans ma jeunesse, je ne sais ce qu’il en est aujourd’hui) d’hispaniser les prénoms des étrangers qui les intéressaient. Dans les années quatre-vingt, on trouvait dans les librairies de Madrid, Barcelone, Salamanque, etc. des livres de Carlos Marx, Juan Pablo Sartre, Emilio Zola, et ainsi de suite. J’aime les Espagnols au moins pour cela. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que j’avoue préférer Constantinople à Istanbul (orthographié Stamboule jusqu’au mitan du siècle terminé : voir les romans de Simenon). Pourquoi cédons-nous chaque jour un terrain que personne, finalement, ne nous dispute ? Pourquoi, tout récemment, dans nos journaux de merde, Tananarive a-t-il brusquement muté en ce grotesque Antananarivo ?

Seul motif de réjouissance – parce qu’il en faut bien un : le répugnant Leningrad est redevenu le magnifique Saint-Pétersbourg. Hélas, nous n’y sommes pour rien.

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