Contre le garrot de la médiocrité !

Mercredi 23 juin 2010, par Dominique Daguet // L’Europe

C’est entendu ! Nous ne pouvons pas consentir à ce qu’ils trament.

En attendant des jours meilleurs, n’est-il pas urgent de faire renaître la France ? Cette France qui fut le « phare » d’une Europe bien plus grande encore...

Toujours avec passion et talent, Dominique Daguet nous régale d’une « humeur » à méditer : « Faire plus d’Europe ? »...

« Une chose pourtant m’apparaît certaine : si l’Europe se construit sur la disparition des vieilles nations, des états qui témoignent d’elles, elle héritera moins de leur vie que de leurs cadavres. »...

Faire plus d’Europe ?

L’Europe, l’Europe, au son des tam-tams médiatiques : mais toujours au centre des discussions politiques !

J’entends dire par exemple qu’il faut « en faire plus ». Je ne sais pas ce que l’expression veut dire, sinon que peut-être il faudrait toujours aller plus avant sans savoir exactement où l’on va… Personne n’ose dire ce qu’il comprend par « faire plus d’Europe », comme on dit « faire plus de routes, d’avions, de pays au temps des vacances (pourquoi pas) » ou « plus de fromages », quoique ce dernier mot laisserait supposer qu’en Europe, à Bruxelles par exemple, les « fromages » commenceraient à manquer… On n’a pas encore signalé la fuite des rats.

Donc « on » (mais qui ?) n’a pas fait assez d’Europe ! Ce langage m’interloque. Comme si l’Europe était un produit industriel ! La vieille Europe, cette vache qui se laisse engrosser par Jupiter ! Mais parle-t-on de celle-là ? Autrefois, on s’entendait sur plusieurs Europes : l’occidentale, la centrale et l’orientale. On se repérait comme l’on voulait ou pouvait. Maintenant il y a l’Europe de l’Atlantique à l’Oural (selon de Gaulle) ; il y a l’Europe de l’euro (bidouillée par les Britanniques qui se gardent bien d’en faire partie), celle des 27 avec à l’intérieur l’Europe des grands pays et celle des petits, ces derniers tentant de se faire aussi gros que la grenouille de la fable afin d’être aperçus des premiers, dont on sait qu’ils sont myopes. Il y a l’Europe « géantissime » que veut Monsieur de Villepin, qui s’en irait fleureter jusqu’aux glaces de Vladivostok et jusqu’aux sables du Sahara, sabre de bois ! Voilà bien qui « ferait » ce « plus d’Europe » si fort désiré ! Mais est-ce bien de cela que l’on parle ?

Donc, que faut-il faire ? Que dois-je faire, moi qui ne peut rien ne sachant même pas de quelle Europe je suis, afin d’obéir au mot d’ordre d’« en faire plus » ? Je suis d’une bonne volonté à toute épreuve, et donc je cherche comment faire davantage afin qu’il y ait sur la table un peu plus de ce dont je n’ai pour l’instant aucune idée précise. Un plus gros gâteau ? Une langue commune (l’anglaise « of course », puisqu’elle a l’avantage de nous rendre stupides ?

Un TGV transversal de Saint-Malo aux îles des goulags perdus ?

Je commence cependant à entrevoir qu’il faudrait que chacun des gros et chacun des petits donnent un peu plus d’eux-mêmes pour que l’Europe se mette à avoir le poids que l’on désire pour elle. S’il s’agit de poids, c’est simple, ne suffirait-il pas de mettre au régime tous ceux qui forment l’Europe afin que tous s’amaigrissent allègrement afin que grossisse la vache de Jupiter ?

Mais qui sont ces « on » qui veulent que les uns et les autres perdent de leur substance pour que la vache susdite devienne enfin grassouillette à souhait pour ces messieurs nostalgiques des anciens ballets roses ? Et là mes neurones s’agitent avec volupté, il me semble que j’entrevois de quoi il retourne : il suffirait de savoir ce que l’« on » entend par ce mot « Europe ». Donc de réfléchir à ce que devrait être cette Europe puisque l’« on » en question se rend compte qu’il ne le sait pas encore, malgré le temps passé à la « construire » depuis déjà quelques soixante années !

J’ai donc demandé un rendez-vous à ces groupes emblématiques qui « travaillent de l’Europe » et se trouvent réunis sous la bannière du pronominal « on » : « Que nous voulez-vous ? », m’ont-ils demandé. J’ai répondu : « Qu’entendez-vous par Europe ? » Éclat de rire : « Tout le monde sait ce qu’est l’Europe ». J’ai tout de même tenté d’en savoir un peu plus, mais en vain : parce que l’un s’est aussitôt lancé dans un cours de géographie, un autre de géopolitique tandis qu’un certain olibrius a joué les pronostiqueurs en me posant des devinettes. Un dernier m’a parlé de gros sous, le plus convaincant.

Plus tard, on m’a retenu parce que je n’avais pas entendu l’essentiel : « L’Europe est ta seule patrie, cher ami - Tiens donc, c’est du nouveau. – Oui, ta patrie de demain. – Mais ma patrie elle est de toujours, d’hier, d’aujourd’hui etc.. – Oui, mais tu as besoin d’une patrie plus ceci, plus cela, comprends-tu ? – Imparfaitement, à la vérité. » En fait, pourquoi pas, me suis-je dit à part moi, si en plus on me laisse ma vraie patrie ?

C’est un jeu et dans un jeu il est toujours possible de feindre… Après ce vaste effort de l’intellect j’ai conclus qu’en réalité les divers « ils » de « on » ne savaient absolument pas comment « faire plus d’Europe ». Certes, nous avons tâté le problème autant que faire se peut : sans dire qu’ils pensaient à ne faire qu’une copie des Etats-Unis d’Amérique, ils m’ont laissé entendre qu’ils ne pensaient qu’à ça. Et même peut-être ajouter 27 étoiles ou plus encore aux 53 ou 54 qui déjà flottent au-dessus de la Maison Blanche.

Ainsi, m’ont-ils assuré ou rassuré, les problèmes n’existeraient plus puisqu’ils ne se poseraient plus. Des citoyens universels ça ne se discutent plus, c’est eux les gagnants universels.

Mais je suis revenu vers eux à peine la porte passée : « Qu’est-ce que vous faites de la France ? » Ahuris, ils étaient ahuris par ma question, comme si la petite France de rien du tout pouvait encore, par l’intermédiaire de ma personne, une sorte de chiure d’acarien m’a-t-il semblé à voir comment ils me dévisageaient, se permettre d’avoir des prétentions à quelque chose comme une existence séparée. J’ai alors avancé, sans me laisser impressionner par mon invisibilité, la question suprême : « Est-ce que vous avez mis sur le papier tout ce qui touche à sa singularité ? – À sa quoi ? – Excusez-moi, ma langue a fourché, je voulais dire à sa subsidiarité. – Singularité-subsidiarité, subsidiarité-singularité, c’est du pareil au même, ça n’existe que si on met sur la table quelques centaines de millions de citoyens. Soixante, qu’est-ce que c’est, hein ? – Soixante quatre ou cinq… - Rien, presque rien, Malte ou quelque chose du genre, autant dire tout à fait insuffisant devant les milliards et les milliards d’humains qui sont en face de nous. Qu’est-ce ça représente devant trois cent cinquante millions d’états-uniens surarmés, surdollarisés ?

Devant un milliard et d’autres centaines de millions de Chinois surexcités, qui ne nous laisseront que les miettes dont ils ne voudront pas ? Devant presque autant d’indiens affamés, qui se jetteront sur tout ce qui passera à portée de leur fusil ? Vous ne répondez rien et vous avez raison, vous diriez des sottises ! – Mais… - Il n’y a pas de mais, ou l’Europe devient un mastodonte ou elle ne sera plus rien, qu’un ramassis de poussière d’états croupions. » J’ai cru entrevoir le désastre à venir, alors j’ai fui. Lâchement, certes ! Là-dessus, un type enturbanné m’a rattrapé et proposé d’aller prendre un café turc dans un bistrot secret.

« T’as raison, p’tit, de t’inquiéter de savoir quoi faire. J’vais te dire : tous ces types, ce sont des maroufles, des hippopotames hypercondriaques, des saltimbanques de l’hypocrisie, des pantouflards de la trahison ! – Halte-là, cher Monsieur, je vous vois venir, vous avez une salade surdosée à me vendre. – Comment le savez-vous ? – Le nez, j’ai le nez fin. – Pour l’avoir fin, il est fin, parce que je n’ai encore rien dit. – Justement, c’est ça qui m’a mis la puce à l’oreille. Ce que je désire, ce n’est pas d’entendre un énième discours sur le meilleur moyen d’étouffer le citoyen dans l’Europe des zombis fédéraux, c’est de savoir si la liberté existe encore, si ma langue n’est pas déjà réduite au rang des langues mortes, si mon histoire, c’est-à-dire celle de mon pays, n’est pas destinée à fournir des thèmes pour auteurs de berceuses. Je désire qu’on sorte enfin de l’ambigu, de l’à-peu-près, de la course en avant sans qu’ait été précisé l’itinéraire. Sans qu’ait été mis noir sur blanc la liste de ce qu’on donne et de ce qu’on garde. Je veux dire mon mot, je veux des engagements clairs, des votes qu’on respecte, des référendums obligatoires qui ne soient pas bidons !

Il a ri, le niais, comme si j’avais dit des choses inconvenantes. Son turban cachait un serpent. Je l’ai quitté, ou c’est lui qui a pris la poudre d’escampette, je ne sais plus, réfléchissant sur le « plus d’Europe » qu’on finira par nous fourguer sans que personne y ait compris quoi que ce soit.

Une chose pourtant m’apparaît certaine : si l’Europe se construit sur la disparition des vieilles nations, des états qui témoignent d’elles, elle héritera moins de leur vie que de leurs cadavres. Elle deviendra très vite une chose pourrie, une statue de morve. C’est dans l’enthousiasme des peuples qu’une chose vivante peut naître et se développer : mais l’enthousiasme ne dépend pas des billevesées qu’écrivent nos politiques coincés entre les bras de leurs fauteuils à roulettes, il dépend de la vérité comme de la nécessité, et seuls les peuples peuvent ressentir cette nécessité et cette vérité. Les constructions abstraites, les peuples les rejettent d’instinct. Ils sentent la supercherie aussi bien que l’imposture et vomissent les coupables.

Construire l’Europe ? mais laquelle ? Celle du fric ? c’est déjà fait, on en est déjà lassée. Celle de l’esprit ? Lequel ? Il n’y en a qu’un et « ils » savent bien lequel dont ils ne veulent pas, surtout pas, l’esprit de l’évangile puisque c’est lui qui a créé le meilleur de l’Europe. Tout ce qui a foiré chez nous à travers les siècles vient de la trahison sans cesse renaissante de cet esprit de jeunesse absolue. Construire l’Europe signifierait d’abord de la créer, il y a tout ce qu’il faut pour cela, mais de cela ils n’en veulent pas, et c’est pourquoi l’Europe qu’ils « feront » sera toujours une Europe de « merdre », et alors en « faire plus » quel désastre ! Une Europe tyrannique, une Europe liberticide parce qu’elle aura commencé par effacer et par cela même tuer au plus profond l’âme commune de nos peuples très divers, pas fait pour s’uniformiser sous la houlette de conservateurs de fosses à phynances. Cette diversité est celle même de l’homme, mais cet homme ils le veulent à leur botte, électeur docile, citoyen muet, payeur de bonne volonté.

Pour une fois que tous ensemble, j’entends tous les peuples ensemble auraient pu, à cette lumière, unir tout ce qu’ils ont de plus précieux, leur foi, leurs délires mystiques, leurs élans d’amour, leurs capacité à inventer l’union du ciel et de la terre, pour cette fois unique dans l’histoire, les manitous de la désinformation, les querelleurs du disparate, les défenseurs du vice et de la désespérance, les philosophes combinards de l’enfer, les idolâtres de tout ce qui s’oppose à Dieu comme à l’Homme dans sa vision éternelle, se sont unis pour boucler les fenêtres de tir, réduire les phares à de simples lumignons gnostiques, les horizons à des comptes bancaires, les aventures et les prodiges à des combinaisons de techniciens robotisés, l’être à un simple code génétique de chimpanzé astucieux.

Alors faire plus d’Europe ? En vue de quoi ? De quelle percée, de quel combat, de quelle métamorphose dignes d’être chantés par Homère ?

Dans quel journal du matin ou du soir trouverons-nous la nouvelle que nous attendons tous ? Jamais elle n’y sera noir sur blanc, parce que si elle survenait, ils sauraient comment l’étouffer aussitôt, en lui passant au cou le garrot de la médiocrité.

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