Relations internationales

Construire le XXI° Siècle.

Lundi 30 juin 2008 // L’Histoire

Nous entretenons régulièrement avec Sacques Sapir, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, professeur à I’Ecole économique de Moscou et auteur de nombreux ouvrages consacrés à la science économique, à la stratégie militaire, à l’Union soviétique, à la Russie...

Dans un nouveau livre, Jacques Sapir examine les rapports internationaux en ce début de siècle marqué par l’échec de la politique américaine et par des transformations profondes dans les rapports de force (que les oligarques de l’Ouest européen refusent de prendre en considération). Or toutes les crises que nous vivons annoncent un rôle croissant des nations...

Jacques Sapir Mon livre procède de l’idée que chaque siècle politique - différent du siècle calendaire - s’identifie par sa cohérence et que celle-ci donne une certaine forme d’explication aux événements qui se déroulent en son sein. Il nous faut alors nous demander quand commence le XXI° siècle politique.

En réalité il débute comme le précédent, par un échec. Le XX° siècle se construit à partir de l’échec d’une prorogation du siècle britannique. Le XXI° siècle procède de l’avortement du siècle américain qui paraissait tout à fait possible en 1991 lorsque l’Union soviétique s’est effondrée. Les raisons en sont politiques, économiques et financières et aussi, on a tendance à ignorer, à une nouvelle révolution dans l’art de la guerre.

Le XX° siècle politique se caractérise par des affrontements bloc contre bloc (les Alliés contre Empires centraux puis contre le III° Reich, le Monde libre contre l’union soviétique). La fin de l’union soviétique fait disparaître cette logique du bloc contre bloc, ce que l’on constate en fait dès l’opération Desert Storm au moment de l’invasion du Koweït par l’Irak.

La Guerre du Golfe de 1991 est aussi exemplaire par la Capacité à utiliser les infrastructures prévues pour la guerre nucléaire dans une guerre à objectifs limités. Les forces armées irakiennes, sont détruites par une combinaison de feu et de manoeuvre engendrée par un dispositif global commandé à travers des systèmes conçus pour affrontement nucléaire. Comme pendant la Seconde Guerre mondiale, le global domine le local, à l’inverse de la Première Guerre mondiale où le local déterminait le global sans capacité à percer les lignes des tranchées adverses, aucun résultat stratégique n’était possible. Cependant, on ne prend pas Bagdad, on ne détruit pas le régime irakien afin de conserver un interlocuteur.

Ainsi, la guerre du Golfe consacre les États-unis comme puissance dirigeante du monde, comme l’hyperpuissance qui dispose de la maîtrise militaire, politique et économique et qui impose la déréglementation financière.

Dès lors, les États-Unis sont dans une contradiction stratégique ils veulent empêcher la Russie de redevenir une puissance mondiale, mais ils veulent aussi l’intégrer à leur modèle politique. Les deux objectifs sont incompatibles. Par ailleurs, ils sont dans une contradiction économique. Si le capitalisme est dominant les Etats-Unis ne parviennent pas à gérer l’ordre mondial. Ils sont porteurs d’un modèle de capitalisme qui s’avère incohérent et aboutit à la crise financière de 1997-1999, bientôt suivie de la bulle internet, et aujourd’hui de la crise dite des subprimes.

S’ajoute l’incapacité américaine à reproduire son hégémonie telle qu’elle l’avait construite en 1991. Dans les Balkans Washington reconnaît Milosevic comme interlocuteur, à Dayton puis s’ingénie à le détruire par le biais de l’intervention au Kosovo. Mais celle-ci se fait à la fois contre la Russie et la Chine. Même chose en Afghanistan. Madeleine Albright soutient les Talibans et rencontre l’opposition des Russes, des Iraniens, des Chinois, des Indiens - avant de se préparer à une confrontation avec ces mêmes Talibans quelques mois après leur entrée dans Kaboul. La politique du fils Bush est en germe dans les deux dernières années de la présidence Clinton en 1999-2000, le bon Clinton a déjà largement dérivé vers l’interventionnisme et l’unilatéralisme que Bush reprendra et poussera plus en avant. C’est aussi sous Clinton en 1999, que l’on finit de démanteler la réglementation bancaire, ouvrant la voie aux pratiques qui conduiront à la crise actuelle.

Cependant, l’invasion de l’irak ou 2003 produit bien un tournant qualitatif. Elle dresse une partie de l’opinion publique mondiale contre les États-Unis. Ces derniers, après leur entrée dans Bagdad, entrent dans un cauchemar militaire dont ils ne sont toujours pas sortis. Les conséquences financières de cette opération contribuent à déséquilibrer massivement l’économie américaine en son coeur. Les Iraniens observent que Saddam Hussein, a renoncé aux armes de destructions massives et qu’il a tout de même été éliminé ils observent que les alliés des Etats-Unis dans la région (Israël et le Pakistan) disposent de l’arme nucléaire. Ils s’estiment fondés, du point de vue de leurs stricts intérêts nationaux, à disposer des mêmes amies. Je ne dis pas que c’est une bonne chose Car si les Iraniens ont l’arme nucléaire, les Saoudiens voudront l’avoir aussi. Mais, la volonté nucléaire de l’iran peut se comprendre comme une réaction. On constate que la politique américaine est la fois dangereuse et inefficace. Comme auparavant en Afghanistan et en Somalie, expériences cruelles dont les Américains n’ont pas tiré les leçons. Si on détruit le pouvoir politique et si l’on fait du même coup exploser la structure étatique du pays attaqué., on ne peut sortir de cette guerre qu’en reconstruisant de l’État - pour avoir un interlocuteur capable de conclure la paix. Mais pour construire l’Etat, il faut être dans une autre logique économique que celle du néolibéralisme.

En Afghanistan, il aurait fallu faire une politique de développement des infrastructures publiques et établir un pouvoir politique solide. Quand les Soviétiques ont quitté l’Afghanistan le pouvoir qu’ils avaient installé a tenu encore trois ans. Si les Américains quittaient aujourd’hui le pays Karzaï ne leur survivrait pas car il n’y a pas eu de politique de soutien aux paysans et pas de politique d’équipement. Même chose en Irak. A Bagdad, les adductions d’eau n’ont été remises en état qu’à l’automne 2006. Pour gagner une population, il faut lui assurer un minimum de stabilité et des conditions de vie acceptables.

D’où cette observation générale ; l’action globale ne peut plus gagner le local parce quelle n’a pas de relais avec le local. A nouveau, c’est la capacité de gagner la partie sur le terrain local qui permet la victoire stratégique globale. C’est un nouveau tournant, une nouvelle révolution dans les affaires militaires, Il faut partir d’une tactique, instituer un Etat, recréer des services publics... Les nouvelles technologies militaires jouent un faible rôle dans les conflits. Si les dépenses militaires inutiles étaient affectées à la construction de l’État et à la reconstruction du lien social, on pourrait obtenir, en concordance avec une action militaire, des résultats très positifs. Autrement dit pour gagner une guerre, il faut savoir produire de l’Etat.

Ce n’est certes pas la crise de 1929 car les autorités financières tiennent compte des erreurs commises en 1929 ; elles ont approvisionné les banques avant qu’elles ne fassent faillite. Nous avons donc évité le pire. Mais la crise est loin d’être finie.

Elle tire son origine de deux points. D’abord, les politiques néolibérales ont écrasé les classes moyennes. Depuis huit ans, si le revenu moyen a augmenté de 3 % et le revenu médian a stagné. Il en résulte que les 0,1 % les plus riches détiennent 9% du revenu national et les 1 % environ 20%. La répartition de la richesse est la même que celle qui existait à la veille de la crise dc 1929. La croissance américaine n’a fonctionné que grâce au crédit, et on a donc atteint des taux d’endettement des ménages effrayants : 94% du PIB aux Etats-Unis. Ensuite, il faut mesurer l’impact d’une concurrence déréglementée dans la finance les hypothèques dangereuses (subprimes) existaient depuis longtemps mais les vendeurs d’hypothèques ont pu emprunter de l’argent dans des conditions telles grâce aux techniques de titrisation qu’ils sont devenus de grands acteurs financiers qui ont concurrencé d’autres acteurs financiers.., qui se sont mis à les imiter, En 2006, ces fameuses hypothèques représentaient 17 % du stock total contre 3,5% en 1999.

C’est parfois pire en Europe !

Jacques Sapir Oui, et il s’agit de pays qu’on nous donne en exemple ! Les ménages britanniques sont endettés à 130% ; les ménages espagnols à 124%, les ménages irlandais à 119%, En France, en Allemagne, les Etats sont plus endettés, mais les ménages le sont beaucoup moins. Or l’endettement publie est plus facile à gérer que l’endettement des ménages car l’État peut jouer avec la monnaie -ce que ne peuvent pas faire les ménages. Il faudra donc qu’un jour ou l’autre certains Etats rachètent la dette des ménages ce qui la transformera en dette publique. La charge d’intérêts des ménages espagnols représente 45 % du revenu net moyen de ces ménages et atteindra 50% fin 2008. L’Espagne est dans une situation délicate et les banques allemandes qui sont très engagées dans le pays risquent d’en supporter les conséquences.

Si les États-Unis n’ont pas réussi à construire une hégémonie, ils conservent un poids suffisant pour empêcher une autre organisation du monde. Nous sommes dans le chaos, alors qu’il existe une solution ; la composition de blocs de nations au niveau continental. Nous sommes aussi dans une crise morale : les Occidentaux qui ne cessent de parler de démocratie ont dévalué cette notion de même que tout le discours sur les droits de l’homme. Je crois en l’existence de valeurs universelles mais ces valeurs ne sont plus acceptées tel est le résultat de l’action américaine et de l’action occidentale pendant la période 1991-2003.

Il va nous falloir repenser l’organisation économique du monde, mais aussi celle de la France et de l’Europe. Il va falloir repenser notre organisation politique et militaire. Mais il va surtout falloir trouver les valeurs universelles sur lesquelles nous pourrons nous rassembler. Aujourd’hui ces valeurs universelles ne s’imposent plus avec l’évidence qu’elles avaient en 1945. Point par point, nous avons galvaudé la Charte des Nations unies et nous ne pouvons pas dire que c’est uniquement la faute des Américains et de leurs séides nationaux.

La redéfinition de principes universels, collectivement élaborés, sera une question centrale pour la construction du nouveau XXI°siècle.

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