Conjonction : Monarchie ET démocratie.

Mercredi 23 juillet 2008 // L’Histoire

La conjonction est évidente et il suffit de regarder autour de soi pour en vérifier la réalité. Autour de soi, c’est-à-dire en Europe occidentale où l’institution monarchique est largement représentée. En Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Hollande, en Norvège, en Suède, au Danemark, rois et reines ne sont pas des vestiges du passé, conservés par nostalgie ou en raison des fonctions décoratives qu’ils exerceraient. Si la monarchie demeure vivante en Europe, c’est qu’elle symbolise l’unité historique, c’est qu’elle garantit l’unité politique, tout en donnant au pouvoir une humanité que les systèmes idéologiques, les règles constitutionnelles et les procédures électives sont bien en peine d’offrir.

La monarchie est un lien entre les citoyens, parce qu’ils peuvent tous se reconnaître dans ce pouvoir à visage humain, c’est aussi un lien entre les citoyens et leur nation, immédiatement ressentie dans la famille royale qui incarne le passé, la vie présente et l’avenir du pays. Entre le peuple et le pouvoir existe une relation essentielle, qui se situe au-delà des idéologies, des partis et des intérêts tel est le premier fait. Le second est que cette relation est vécue dans la liberté. En Europe, les monarchies accomplissent et à proprement parler couronnent des gouvernements démocratiques le suffrage universel, l’existence de partis politiques et l’alternance

Le Prince en 1948, par son approbation de la Constitution de 1958 - dont il a montré l’esprit monarchique - et par sa volonté d’élargir la démocratie dans notre pays, en résolvant ses actuelles contradictions.

Ainsi libéré de l’idéologie, le projet monarchique a retrouvé son sens profond et se situe au coeur de la question politique qui, toujours, se pose dans les mêmes termes comment garantir la liberté de chacun tout en posant les conditions de la justice dans la société, comment développer la participation des citoyens aux affaires publiques et la représentation des tendances tout en préservant une unité essentielle. Unité, justice, liberté ne sont pas seulement affaire de bonne volonté ou de compétence elles dépendent, avant tout, de la nature du pouvoir politique et de sa situation par rapport à la société. En affirmant être la condition première de l’unité, de la justice et de la liberté, le projet monarchique n’est pas utopique. D’abord parce qu’il existe concrètement, sous nos yeux, dans nombre de pays européens. Ensuite parce que la monarchie, en France, a présidé à la naissance de la démocratie moderne avant d’assurer les conditions initiales de son fonctionnement.

L’INVENTION DE LA DÉMOCRATIE.

1789. Malgré les travaux des historiens contemporains, demeure, associée à cette date, l’idée d’une Révolution libératrice. Mais de quoi ? De façon automatique, viennent à l’esprit, les mots par lesquels on a longtemps traduit l’enjeu de 1789 et la grandeur de la Révolution française, l’avènement de la Liberté et de l’Égalité se serait fait contre un ancien Régime archaïque dans sa structure féodale, injuste en raison des privilèges des aristocrates exploiteurs d’un peuple misérable, ennemi naturel de toute liberté du fait de son absolutisme. Les termes du débat étant ainsi posés, la cause est vite entendue...

Il faut y regarder de plus près, sans pour autant chercher à justifier tous les actes de l’ancienne monarchie qui avait ses faiblesses, et sans idéaliser la société dite d’Ancien Régime. Car il existe tout de même des faits, établis par des historiens qui ne sont pas royalistes. Ils donnent de la monarchie une tout autre image, et aux mots utilisés pour la qualifier un sens tout différent.

Ainsi l’absolutisme. Depuis la Révolution, ce mot a pris un sens péjoratif et évoque communément la dictature. Tel n’était pas le cas pour les légistes de l’ancienne monarchie. Pour eux, le pouvoir absolu était, étymologiquement, un pouvoir sans lien, c’est-à-dire indépendant des groupes sociaux, de l’Église, etc. Cette indépendance du pouvoir ne lui permettait pas de faire n’importe quoi. La monarchie française était un pouvoir juridiquement limité par des lois fondamentales d’autant plus contraignantes qu’elles ne sont pas écrites. Ce pouvoir était également limité dans la pratique par les libertés dont disposaient les provinces, les villes, les villages et les corporations ; Là résidaient les véritables privilèges, qui n’étaient pas des passe-droits réservés à la noblesse mais des lois privées définissant les statuts des différentes communautés sociales. Ainsi, la monarchie couronne une société composée de groupes largement autonomes, respecte une liberté qui est vécue dans le cadre d’un statut précis.

Cette société est-elle féodale. ? Un regard rapide sur l’histoire de la France montre que la monarchie a elle-même détruit la féodalité, et cela bien avant la Révolution. En 1789, les seigneurs n’ont plus guère de pouvoirs sur le plan local (la France est déjà un pays de petite propriété) et, dans le domaine politique, il n’y a jamais eu d’aristocratie, de gouvernement de la noblesse. D’ailleurs, c’est bien ce que la noblesse reproche à la monarchie dans ses révoltes (la Fronde) ou dans ses écrits (les Mémoires de Saint-Simon).

Quant au thème de la misère du peuple, il doit être sérieusement contesté au XVIII° siècle, la France est démographiquement forte, prospère dans son économie et l’État, loin d’être archaïque, se dote d’une administration efficace. C’est aussi un Etat qui est entrain de se réformer et de réformer la société ; Amélioration des finances publiques, projet dc réforme fiscale plus égalitaire et, surtout, grande réforme administrative. Celle-ci prévoit des assemblées représentatives à tous les niveaux, de la paroisse à la province. Ces assemblées, démocratiquement élues, ont des pouvoirs étendus (assistance publique, grands travaux, répartition et perception de l’impôt) qui se substitueront à ceux des représentants du pouvoir central. Avec Louis XVI, c’est donc une démocratie locale et régionale moderne qui se met en place. Elle devait être complétée par une représentations démocratique nationale, dans le cadre d’une Assemblée générale de tout le royaume  ».

L’année 1789 doit être replacée dans ce grand courant de réformes, qui avait pour but de donner à la société française des structures représentatives répondant aux nécessités du temps. Ainsi pouvons-nous mieux comprendre la signification réelle d’une année devenue mythique.

Il ne s’agit pas de sous-estimer l’importance des événements politiques Grande peur dans les campagnes, prise de la Bastille (sans que l’on puisse trouver un seul héros révolutionnaire, une seule victime « de la soi-disant tyrannie » parmi les sept prisonniers), rédaction des cahiers de doléances et convocation des États généraux. Mais il est dangereux de regarder ces événements à la seule lumière de ce qui s’est déroulé par la suite. S’ils constituent, chronologiquement, l’amorce de la révolution républicaine, ils auraient pu s’inscrire dans une révolution monarchique et démocratique.

Comment cela ? Tout simplement parce que, en 1789, c’est la monarchie qui invente, à l’échelle de la nation, une démocratie représentative. Louis XVI a depuis des années l’idée d’une « assemblée vraiment nationale  » et, de fait, le système qui est inventé pour la convocation des Etats généraux est déjà très démocratique : Le droit de vote est universel (il suffit d’avoir plus de 25 ans), il n’y a pas de suffrage censitaire et, dans certain cas, à Paris notamment, le système électoral est très moderne puisque l’élection se fait sur la base d’une circonscription. Ces différents éléments permettent de dire que l’Ancien Régime invente la démocratie et que, après 1789, il faudra attendre 1848 pour connaître une élection aussi démocratique. Bien sûr, cette invention d’une représentation démocratique s’effectue dans un cadre social qui interdit toute comparaison avec les élections t’elles que nous les connaissons aujourd’hui il n’y a pas encore de compétition électorale, le mandat est impératif et l’élection se fait dans le cadre des ordres (noblesse, clergé, tiers-état). Il n’en demeure pas moins que la révolution accomplie en 1789 par la monarchie dans le système de représentation est très moderne dans son esprit et, souvent, dans la pratique.

Mais alors, pourquoi l’échec de la monarchie ? Trois raisons majeures peuvent être retenues.

La première est d’ordre juridique dans un régime de stricte séparation des pouvoirs, tout conflit entre le législatif et l’exécutif tourne à l’épreuve de force entre les deux pouvoirs et se termine par la victoire totale de l’un ou de l’autre. En 1792, ce fut l’exécutif- le roi -qui fut vaincu.

La seconde est d’ordre politique, les clubs, sociétés et sections, phénomènes radicalement nouveaux non encore inscrits dans la représentation, forment un autre pouvoir, celui de la rue, qui est à l’origine des grandes journées révolutionnaires. Trop neuves, les institutions ne devaient pas y résister.

La troisième est d’ordre idéologique. Clubs, sociétés de pensée et nombre de députés trouvent leur inspiration dans une philosophie politique qui exclut le principe même d’un pouvoir politique extérieur au peuple théorique. Alors qu’il n’y a pas dix républicains en 1789, comme le reconnaîtra plus tard Camille Desmoulins ; L’idée de la République progresse et s’impose moins par les circonstances que par l’action de groupes qui utilisent des méthodes d’agitation et de propagande nouvelles et très efficaces.

La monarchie fut donc renversée sans grande peine, et le roi exécuté au terme d’un procès qui préfigure ceux des pays totalitaires. Mais la proclamation de la République annonce l’effondrement de la démocratie naissance. Cruel paradoxe, qu’il faut maintenant tenter d’expliquer.

LES IMPASSES DE LA MODERNITE

La Révolution française exprime, dans son déroulement mais aussi pour la pensée politique un immense paradoxe. Comment, pourquoi, après avoir proclamé à la face du monde le caractère imprescriptible des droits de l’homme en vient-elle à les nier radicalement ? Comment, pourquoi, en voulant instaurer le règne de la Liberté, de l’Égalité et la Fraternité, la Révolution aboutit-elle à la Dictature et à la Terreur par lesquelles le gouvernement du peuple s’abolit avant même d’avoir commencé d’exister.?

Les admirateurs de la Révolution, ceux qui, jacobins ou marxistes, la défendent en bloc (« la Révolution est un bloc » dira Clemenceau) tentent d’éviter ces questions en invoquant les circonstances. La menace extérieure, l’insurrection intérieure, les complots ourdis par la réaction (prêtres, aristocrates) expliqueraient des mesures d’exception. Cette thèse ne résiste pas à l’épreuve des faits. La radicalisation de la Révolution commence avant la guerre et les insurrections intérieures la révolte intérieure, loin d’être le fruit d’un complot réactionnaire, est un mouvement spontané et populaire contre l’oppression exercée par le pouvoir central, la phase extrême de la Terreur, en 1794 se déroule à un moment où la situation militaire se redresse. La théorie des circonstances est donc une simple habileté, qui prend argument de données de fait (mais il y a toujours des circonstances) pour éviter de poser les véritables questions. Cette théorie servira d’ailleurs à la justification de toutes les révolutions totalitaires, en U.R.S.S. notamment où des complots de toute nature ne cesseront de menacer la Révolution...

Le rapprochement entre la Révolution française et les révolutions du XX0 siècle n’est pas fortuit. Dans les méthodes, et plus profondément dans sa logique, la révolution du XVIII° siècle annonce celles de notre temps. Sous les formes diverses qu’elles ont prises, les révolutions du monde moderne procèdent toutes d’une même intention philosophique en finir avec toute forme de transcendance religieuse, faire en sorte que le pouvoir politique perde son autonomie, son indépendance propre par rapport à la société, pour être réintégré dans celle-ci. Pour comprendre la logique implacable qui, selon Dostoïevski, mène de la liberté illimitée au despotisme illimité, il faut interroger la philosophie politique qui précède et annonce la Révolution française.

Cette philosophie est celle des Lumières. Ses représentants croient à la bonté de la nature (Rousseau), à la Raison et au Progrès (Condorcet), à la possibilité d’une société débarrassée du mal (Diderot) lorsque les hommes auront secoué le joug des tyrans et des prêtres. Saint-Just se situe dans ce courant lorsqu’il proclame que « le bonheur est une idée neuve en Europe  ». Tel est l’état d’esprit que répandent les Lumières (celles de la Raison) dans une société qui serait en proie à l’oppression ou, comme Marx le dira plus tard, à l’aliénation. La volonté de nier la transcendance religieuse est nette chez ces philosophes qui sont souvent partisans d’un « despotisme éclairé ». Avec Rousseau, c’est en outre l’autonomie du pouvoir politique qui est remise en cause par le biais de la théorie du Contrat social. Cette théorie est capitale, puisque les hommes de la Révolution la reprendront à leur compte et éprouveront toutes ses contradictions.

Quel est le projet de Jean-Jacqucs Rousseau ? Fonder une liberté sans limites et une égalité rigoureuse dans une société qui, pour aboutir à cet idéal, doit logiquement exclure toute loi extérieure - quelle soit divine ou humaine. Contre la conception classique de l’homme animal social, contre la conception chrétienne d’un pouvoir politique existant librement mais par la grâce divine ; Rousseau suppose un état de nature dont les hommes seraient sortis en instituant entre eux un pacte, librement conclu. Aux termes de ce contrat, chaque homme se place sous la direction d’une volonté générale qui garantit désormais sa liberté. Donc plus besoin de Dieu, de prêtres, ni de Rois. Comme la société elle même, a le droit procède de la volonté d’un peuple libre. Cette conception a inspiré toute l’idéologie républicaine et semble, à première vue fonder une véritable doctrine de la liberté. Mais il faut faire attention aux implications de la philosophie de la volonté générale, et lire Rousseau jusqu’au bout.

Cette volonté générale, qui crée le droit et garantit la liberté, ne signifie pas la confrontation des intérêts et des idées à travers une diversité de partis. Au contraire, Rousseau donne à la volonté générale tous les attributs de la puissance divine elle est une, inaliénable, toute-puissante, infaillible - donc implicitement totalitaire. En effet si la volonté générale est inaliénable, c’est l’ensemble des citoyens qui doit détenir le pouvoir. Comme il y a là une impossibilité pratique, la volonté générale aura des représentants. Ici, pas de consultation démocratique, mais l’incarnation directe de cette volonté par des citoyens vertueux - comme Robespierre l’incorruptible, comme les bolcheviks qui expriment la volonté du Prolétariat

Si la volonté générale est indivisible, aucune société particulière ne peut être tolérée, aucune opinion personnelle non plus. Ce qui conduit à proscrire tout parti politique - il diviserait la volonté générale, tout corps intermédiaire. La loi Le Chapelier interdira toutes les associations professionnelles - et à considérer toute pensée divergente comme séditieuse - ce que fera la Terreur. Si la volonté générale est infaillible, si elle est droite et tend toujours à l’utilité publique, aucune opposition ne peut subsister et rien ne peut s’opposer à la toute-puissance de la loi.

Sans doute Rousseau prendra-t-il soin d’indiquer que le pouvoir souverain trouve en lui-même des limites, du fait de son caractère raisonnable puisque sous la loi de la raison rien ne se fait sans cause, le pouvoir ne peut même pas envisager de charger les sujets de chaînes inutiles. Belle pétition de principes, mais bel aveuglement aussi devant la volonté de puissance toujours plus grande des pouvoirs modernes. Mais Rousseau ne croit pas à la démocratie (« Seul un peuple de dieux pourrait se gouverner démocratiquement  », dit-il) et envisage une dictature à la romaine, limitée dans le temps...

La philosophie de Rousseau n’est donc pas démocratique ou alors au sens très particulier de la dictature populaire qui sera pratiquée sous la Révolution par les jacobins. Il y a bien une relation entre une certaine métaphysique de la liberté et le despotisme illimité. Relation logique puisque, à chaque étape de sa construction théorique, Rousseau est obligé de dépasser les paradoxes qui sont inscrits en elle. Alors que son projet est d’instituer une société sans transcendance et un pouvoir sans autonomie, Rousseau est toujours contraint de réinsérer dans son raisonnement l’extériorité qu’il prétendait abolir. Ainsi, le contrat initial suppose que les hommes qui le passent aient une idée préexistante de la société, donc qu’ils aient lu le Contrat social. Ainsi le pouvoir politique, qui appartient à tous, doit cependant poser des règles permanentes respectées par tous. Il faut par conséquent qu’il y ait une stabilité, et surtout une autonomie par rapport à la volonté générale. Tel est le paradoxe du législateur, dont Rousseau ne peut sortir qu’en étant lui-même législateur extérieur à la société. De même la volonté générale contient des attributs (infaillibilité, indivisibilité, etc.) qui lui permettent théoriquement d’exister, mais qui la nient dans la pratique.

C’est cette logique paradoxale qui va animer les hommes de la Révolution, et ce sont sur les mêmes contradictions qu’ils vont buter. La Terreur sera la seule réponse possible, qui est le produit d’un enchaînement rigoureux. Au début de la Révolution, après avoir proclamé la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, c’est la volonté générale que l’on tente d’instituer. Contre Mirabeau, qui défend l’idée d’une représentation du peuple dans sa diversité, Sieyès fait prévaloir la conception d’une Assemblée qui représente indivisément la volonté de toute la nation. L’interdiction des associations et la dénonciation des factions, est donc logique, de même que la lutte contre les Girondins. La République, proclamée « une et indivisible » deviendra rapidement la propriété de citoyens infaillibles, qui imposeront le règne de la vertu et de la raison avant de célébrer retour de la transcendance, et le culte de l’Être suprême. Discuter les décisions du Comité de Salut public est donc, très logiquement, un crime, puisque c’est mettre en question une volonté générale infaillible, puisque c’est créer une division dans la République indivisible. Les contestataires, qui menacent le peuple à travers ses représentants, doivent donc être éliminés... Comme Rousseau dans ses livres, ses disciples au pouvoir inventent, dans le sang, les maux qu’ils prétendaient exclure. Un pouvoir absolu, d’où le peuple est totalement absent, une tyrannie vraie, sous le mot de République, et un culte religieux, donc une nouvelle forme de transcendance.

À la suite de Rousseau et des jacobins, tous les révolutionnaires de l’époque moderne s’enfonceront dans les mêmes impasses, dont ils essaieront de sortir par le même discours et par la même pratique terroriste. Cette histoire est maintenant trop connue pour qu’on y revienne. Retenons simplement la leçon de la Révolution française, qui inaugure une modernité dont nous ne sommes pas encore sortis. La République en France, fondée sur une philosophie de la liberté absolue, a détruit la démocratie naissante.

RÉPUBLIQUE ET DÉMOCRATIE.

L’analyse des contradictions de la philosophie politique au XVIII0 siècle, et de la logique totalitaire qu’elle portait en elle, ne doit pas conduire à une condamnation radicale dc la Révolution française. D’abord parce qu’elle est monarchique et démocratique à l’origine. Ensuite parce que l’héritage révolutionnaire est un fait qui doit être assumé, comme le comte de Paris l’a montré dans sa Lettre aux Français : « La sombre grandeur de la Révolution ne peut être niée, ni la fascination durable quelle a exercée sur tant de peuples en 1789 n ‘est pas un moment historique mais un mythe fondateur (L’événement symbolisé par la prise de la Bastille est d’une dimension telle qu’il ne sert à rien de le condamner, ni même de le regretter, encore moins de vouer aux gémonies les hommes de ce temps qui, pour certains, furent aussi grands que l’oeuvre qui finissait par les détruire aussi vertueux que leur immense combat l’exigeait.

La France n’a pas cessé d’exister en 1789 ou en 1793. La Révolution française fait partie de son histoire, elle a exprimé l’un des aspects - terrible du génie de notre pays. C’est en effet une aventure immense que d’essayer de donner à la société de nouveaux fondements. C’est aussi une tâche indispensable que de juger l’entreprise et d’en souligner l’échec.

Il ne s’agit pas non plus de professer un anti-républicanisme sommaire, en ne voulant retenir, dans le mot de République, que son contenu idéologique moderne. Dans son sens originel, la République n’est autre chose que la res publica - le bien commun qui est l’objet du souci politique. Jean Bodin, célèbre théoricien du XVI° siècle, intitule République l’oeuvre majeure qu’il consacre à la monarchie. De même Rousseau, dans le Contrat social, donne un sens non idéologique à ce mot : « J’appelle donc République tout État régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ; car alors seulement l’intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain  ».

C’est seulement sous la Révolution que la République est devenue un concept idéologique précis, signifiant l’absence ou le contraire de la monarchie et portant en lui une doctrine particulière. C’est cette doctrine de la « République des républicains », héritiers des Lumières et de Robespierre qu’il faut examiner, en s’interrogeant sur son caractère démocratique.

Au catalogue des idées reçues, République et Démocratie se trouvent indissolublement mêlées. Si l’on prend le concept de démocratie en un sens rousseauiste, il est vrai que le « gouvernement du peuple par le peuple » porte en lui l’idée française et moderne de la République absence d’autonomie du pouvoir, souveraineté exercée par les représentants de la volonté générale. Mais nous avons vu que cette conception contient unelogique totalitaire et conduit à la dictature de fait (le mot de dictature a été réintroduit dans le langage politique sous la Révolution, avec une signification positive, dans le souvenir de la Rome antique). Si l’on prend le mot de démocratie dans son sens actuel (représentation pluraliste, liberté des groupes politiques et sociaux, Justice sociale) il est clair que la « République des républicains  » en est la négation. Négation pratique sous la Révolution. Négation idéologique pendant tout le XIX° siècle, avec des conséquences politiques significatives.

Pour comprendre cette opposition entre l’idée moderne de République et notre conception de la démocratie, un rapide survol de la doctrine républicaine s’impose. Loin d’aboutir à une conception tolérante des relations politiques et intellectuelles loin de professer un idéal de représentation parlementaire pluraliste, la doctrine républicaine est une conception globale de l’homme et de la société, qui a des implications rigoureuses et qui conduit à une nouvelle forme de sacré.

L’idée républicaine repose sur une philosophie positiviste, qui évacue la question religieuse seul compte le réel, accessible par la Raison. Tel est le point de départ de l’attitude laïque, qui prétend dépasser et englober, dans une société éclairée par la Raison et mue par le Progrès infini de la conscience, toutes les préférences métaphysiques individuelles.

Cette philosophie est militante. Les républicains, qui possèdent les principes de la Raison et qui marchent dans le sens du Progrès, ne peuvent laisser l’humanité végéter dans l’obscurantisme religieux et politique. L’école laïque aura donc pour tâche de libérer les hommes, en les faisant accéder à la Science. Comme le proclame Jules Ferry, il faut « organiser l’humanité sans roi et sans Dieu ».

Cette philosophie rationaliste, scientiste, progressiste est cependant vécue, dans la rivalité avec ce quelle prétend abolir, comme un nouveau sacré. Caractère sacré des Droits de l’Homme (ce qui n’empêche pas qu’ils aient été immédiatement violés) qui donne naissance, selon les termes couramment utilisés par les théoriciens républicains, à une Religion républicaine, à un Catéchisme républicain, à une Église républicaine, avec ses dogmes et ses rites, tels qu’ils sont vénérés et pratiqués dans les loges maçonniques.

Cette philosophie est aujourd’hui bien désuète ; Ni le rationalisme, ni le positivisme, ni le scientisme n’ont résisté à la critique des philosophes contemporains. Mais il était important d’évoquer cette religion républicaine car elle a eu, à la fin du XIX° et au début du XX° siècle, des conséquences importantes.

Fidèle â la doctrine de Rousseau et à Robespierre, la République des républicains est hostile aux associations professionnelles. Il faudra attendre 1884 pour que les syndicats aient une existence légale et, jusqu’en 1914, la III° République combattra, parfois très violemment, l’action syndicale. La répression ouvrière (parfois sanglante comme à Fourmies en 1891 ou à Draveil en 1908) est dans le sens du Progrès, ne peuvent laisser l’humanité végéter dans l’obscurantisme religieux et politique. L’école laïque aura donc pour tâche de libérer les hommes, en les faisant accéder à la Science. Comme le proclame Jules Ferry, il faut « organiser l’humanité sans roi et sans Dieu  ».

Cette philosophie rationaliste, scientiste, progressiste est cependant vécue, dans la rivalité avec ce qu’elle prétend abolir, comme un nouveau sacre. Caractère sacré des Droits de l’Homme (ce qui n’empêche pas qu’ils aient été immédiatement violés) qui donne naissance, selon les termes couramment utilisés par les théoriciens républicains, à une religion républicaine, à un catéchisme républicain, à une Église républicaine, avec ses dogmes et ses rites, tels qu’ils sont vénérés et pratiqués dans les loges maçonniques.

Cette philosophie est aujourd’hui bien désuète ni le rationalisme, ni le positivisme, ni le scientisme n’ont résisté à la critique des philosophes contemporains. Mais il était important d’évoquer cette religion républicaine car elle a eu, à la fin du XIX0 et au début du XX° siècle, des conséquences importantes. Fidèle à la doctrine de Rousseau et à Robespierre, la République des républicains est hostile aux associations professionnelles. Il faudra attendre 1884 pour que les syndicats aient une existence légale et, jusqu’en 1914, la III° République combattra, parfois très violemment, l’action syndicale. La répression ouvrière (parfois sanglante comme à Fourmies en 1891, ou à Draveil en 1908) est décidée par des gouvernements qui, loin de représenter le peuple, incarnent en fait les intérêts de la bourgeoisie. C’est dans le même esprit jacobin que la III° République s opposera à toute autonomie régionale, au nom de l’unité de la République. Jusqu’en 1981, la politique centralisatrice prévaudra, malgré une très constante aspiration à la décentralisation. Dans le domaine social comme sur le plan régional, la Répub1ique des républicains, au lieu de promouvoir la liberté, en restreint l’usage concret.

Fidèles à la doctrine jacobine, les vrais républicains (Gambetta, Clemenceau) manifesteront longtemps une vive hostilité à l’égard du parlementarisme, qui n’est pas dans la tradition républicaine mais, comme nous le verrons, dans la tradition monarchique. Nul n’ignore, d’ailleurs, que la Constitution de la III° République fut l’oeuvre de députés monarchistes qui organisèrent les pouvoirs de telle façon qu’une restauration fût possible.

Fidèle à son idéal laïque, à sa religion positiviste, la République des républicains mène, au nom de la liberté de conscience, un long combat contre la liberté de l’enseignement. C’est la politique de Jules Ferry qui aboutit, au terme d’une bataille passionnée, à l’expulsion de l’enseignement des membres des congrégations religieuses non autorisées. Plus de cinq mille religieux furent expulsés. C’est la politique du petit père Combes qui, s’attaquant aux congrégations autorisées, fait fermer plus de deux mille écoles congréganistes. L’école laïque, dont l’oeuvre ne doit pas être méprisée, est conçue comme un instrument de combat anticlérical. La religion républicaine, tolérante en apparence, est en fait attentatoire à la liberté.

Fidèle à la logique de Robespierre, la République des républicains n’est pas le régime qui permet de maintenir l’unité entre les Français. Ce qui est vrai sur le plan social et dans le domaine scolaire l’est aussi dans la conception générale de la vie politique. Le parti républicain ne trouve son existence que dans la lutte contre les complots complot des monarchistes, complot des cléricaux. Cette prétendue menace permet de souder le parti, de lui donner sa cohérence doctrinale et une apparence de rigueur politique. D’où la persistance d’une guerre civile froide, qui a l’avantage d’éviter que soient posées les véritables questions politiques.

Ces questions politiques concernent l’État. Pour les vrais républicains la notion de pouvoir exécutif doit être comprise en son sens littéral le gouvernement doit exécuter les décisions des représentants de la volonté générale. D’où la faiblesse du pouvoir politique sous la III° et la IV° République. L’instabilité ministérielle, l’absence de continuité dans l’action, le paralysent face aux problèmes cruciaux, la dictature des groupes de pression, les combinaisons politiciennes qui font des électeurs les simples spectateurs du jeu parlementaire seront les principales conséquences, parfois tragiques, de ce système parlementaire très vite dégradé en régime d’Assemblée.

Plongé dans les poisons et les délices d’un tel régime, le parti républicain éclatera, perdra de sa vigueur intellectuelle et beaucoup de son ardeur militante, évoluant vers le centre ou vers la droite sous la poussée de forces nouvelles, socialistes sous la III°, communistes sous la IV° République. Le Parti radical maintiendra longtemps la vraie tradition républicaine, avant de s’effriter lui aussi. Après la Première Guerre mondiale, l’idéologie républicaine connaîtra un lent déclin, qui s’achève aujourd’hui dans la revendication d’une laïcité bien désuète. Les enjeux se transforment, les rapports de force se modifient, et la République accepte la démocratie qu’elle rejetait en pratique, mais sans parvenir à lui donner la forme d’État qui lui était nécessaire.

Par la Constitution qu’il fait adopter en 1958, le général de Gaulle fera disparaître cette faiblesse, en restaurant l’État dans une indépendance relative, en donnant au pouvoir exécutif les moyens de la stabilité et de la continuité, en, assignant au chef de l’État un rôle d’arbitre et en élargissant ses prérogatives. Le référendum de 1958 (procédure contraire à la doctrine républicaine) marque la fin de la République des républicains. La V° République devient, nous y reviendrons, monarchique dans son esprit et plus démocratique dans sa pratique puisque le peuple peut être directement consulté.

Concluons ce rapide survol : La doctrine républicaine française ne fait pas nécessairement bon ménage avec l’idée démocratique : Sa pente est dictatoriale, liberticide sur des points cruciaux. Comment expliquer, dès lors, que la III° et la IV° République soient devenues parlementaires, pluralistes et, finalement, tolérantes ? C’est que la pure tradition républicaine s’est mélangée à une autre tradition, représentative et démocratique, qui vit le jour avec la Restauration de 1814 et qui, au moment où naissait la III° République, était solidement installée dans les institutions de notre pays.

LA DÉMOCRATIE REPENSÉE

L’histoire des idées et l’histoire politique le disent clairement : ni dans sa théorie, ni dans sa pratique, la République des républicains ne fut, à l’origine, un régime représentatif et libéral. La Terreur jette son ombre sur la Révolution, et l’idée d’une dictature positive - celle du salut public - hanta longtemps les purs républicains. De fait, ni les assemblées terrorisées de la période révolutionnaire, ni celles, muselées, du Premier Empire, ne pouvaient exprimer la représentation nationale qui était désormais nécessaire à la France. Force est donc de constater que, par deux fois, le régime représentatif a été fondé par la monarchie. La première fois sous le règne de Louis XVI qui eut, avant Sieyès, l’idée d’une assemblée vraiment nationale. La seconde avec Louis XVIII, pendant la période de la Restauration.

Restauration est d’ailleurs un terme ambigu. Malgré quelques formules à l’ancienne qui figurent dans la Charte, ce n’est pas l’Ancien Régime qui est restauré au grand dam des ultraroyalistes et des théoriciens de la contre-révolution. La monarchie selon la Charte est une monarchie moderne, qui assume l’héritage de la Révolution et qui prend en compte le bouleversement social et moral qui en est résulté. Certes, aux yeux des Français du XX° siècle, le nouveau régime n’est pas parfait,- aucun régime ne peut l’être, et nombre de contemporains ont souligné ses carences. La presse n’est libre que sous conditions, le suffrage est censitaire (grave erreur car le suffrage universel aurait permis d’asseoir la monarchie sur des bases plus solides et plus durables) et la politique réactionnaire des ultras - malheureusement soutenus par Charles X conduira la monarchie restaurée à l’échec. De même, la monarchie de Juillet, celle de Louis-Philippe - malgré une oeuvre importante, n’eut pas suffisamment de force (faute là encore du suffrage universel) pour résister à la bourgeoisie montante. Comme le montre le comte de Paris, le roi-bourgeois ne lui suffisait plus, il lui fallait le bourgeois-roi..

Il n’en demeure pas moins que c’est après 1814 que la théorie du libéralisme politique prend forme, en dehors de l’idéologie républicaine et contre elle. Il n’en demeure pas moins que c’est après 1814 qu’un régime représentatif s’ébauche, se rôde et s’installe de façon suffisamment solide pour marquer les institutions politiques de la nation jusqu’à nos jours.

Entre 1814 et 1848, c’est avec la monarchie restauréeque s’organise la représentation parlementaire. Sans nier l’importance des théoriciens politiques de l’époque il faut souligner le rôle de Louis XVIII. Après une longue période de guerres civiles et de divisions profondes, celui-ci ne veut pas être l’homme de la revanche et prolonger l’affrontement : « Je ne veux pas, dit-il, être le roi de deux peuples ». Tel est l’esprit du règne, tourné vers la réconciliation. C’est en fonction de ce souci d’unité que Louis XVIII conçoit son pouvoir comme un arbitrage actif entre les différentes tendances représentées. Peu à peu, par les dispositions prévues dans la Charte et par une évolution empirique, l’institution représentative prend forme : A l’Adresse au roi, au droit de recevoir des pétitions, à la discussion des lois et au vote du budget, prévus dans la Charte, s’ajoutent progressivement les questions aux ministres, les enquêtes parlementaires et la responsabilité du ministère devant la Chambre. Le roi règne effectivement, choisit ses ministres - fort intelligemment - mais sait tenir compte de l’avis des députés.

Ce régime souple, dans lequel le pouvoir royal joue un rôle prépondérant, est celui où les droits du Parlement sont reconnus et ne cessent de se développer sous Louis XVIII et, après le durcissement ultra qui conduisit Charles X à sa perte, sous Louis-Philippe. C’est en effet sous la monarchie de Juillet qu’apparaît la procédure d’interpellation, par le biais de l’Adresse en réponse au discours du Trône, qui permet un contrôle de l’action gouvernementale par les députés. Il ne fait donc aucun doute que la monarchie a créé en France un régime représentatif, encore faible en raison du suffrage censitaire, et fondé la tradition parlementaire moderne.

En 1848, la bourgeoisie estima que le temps était venu de se passer du pouvoir royal, sans comprendre qu’il était la clef de voûte d’un régime représentatif. Mal lui en prit. La II° République ne durera que trois ans. Fondée dans l’illusion lyrique, elle glisse dans la répression sanglante du peuple de Paris lors des journées de juin et fabrique une mauvaise constitution. Celle-ci établit une rivalité entre le Président élu au suffrage universel et une Assemblée élue de même : conflit de légitimité, conflit de pouvoirs, insolubles en raison de l’absence de tout arbitre. Elu président de la République, Louis-Napoléon tranchera à sa manière la contradiction... De la République plébiscitaire à la dictature bonapartiste, le pas fut vite franchi.

Dans le domaine des institutions, la leçon du XIX° siècle est claire l’existence de la démocratie représentative, esquissée sous la Restauration, repose sur la présence, à la tête de l’État, d’un arbitre indépendant. Quand le chef de l’Etat abandonne son rôle d’arbitre pour s’allier à une faction (Charles X et les ultras) l’échec ne se fait pas attendre. Quand l’arbitrage n’est pas prévu dans les institutions, (cas de la II° République) ceux-ci sombrent dans l’incohérence et sont menacés par les coups de force.

Les théoriciens du libéralisme, que l’on redécouvre aujourd’hui, avaient compris cette loi du pouvoir politique. Ainsi Benjamin Constant, qui montre que la liberté dans la société ne peut être garantie sans l’existence d’un pouvoir arbitral, n’est pas un partisan de l’Ancien Régime, un ultra comme Bonald ou de Maistre, mais un monarchiste de raison. Loin d’être un adversaire de la Révolution française, il la juge heureuse quant à ses résultats puisqu’elle est à l’origine du gouvernement représentatif. Mais il dénonce sa logique terroriste qui provient, selon lui, d’une gigantesque erreur de perspective. Les révolutionnaires ont voulu imiter une Antiquité rêvée, sans se rendre compte que la liberté des Anciens est fondamentalement différente de la liberté des Modernes. Faute d’avoir compris ce fait majeur, et parce qu’ils n’avaient pas résolu la question de la souveraineté et de sa délégation, les hommes de la Révolution ont créé, en toute bonne foi, un régime despotique.

Pour éviter le retour de telles erreurs, Constant construit la théorie d’un pouvoir limité dans sa souveraineté, afin que soit garantie la liberté des individus. A cette théorie correspond l’exigence pratique du gouvernement représentatif, de la séparation des pouvoirs et du fédéralisme dont B. Constant est un intelligent défenseur. Mais cette théorie ne se ramène pas aux seules maximes du libéralisme classique. Malgré sa défiance à l’égard du pouvoir, malgré ses préférences personnelles, Benjamin Constant ne nie par la nécessité d’un pouvoir vrai, et ne peut se satisfaire d’une république bienveillante. Constant se méfie trop du despotisme de la liberté, des tyrannies démocratiques qu’il a vues à l’oeuvre. C’est pourquoi la simple distinction du pouvoir législatif du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire ne saurait constituer, à ses yeux, une garantie suffisante. Ces pouvoirs, écrit-il, « sont de trois ressorts qui doivent coopérer, chacun dans sa partie au mouvement général : mais quand ces ressorts dérangés se croisent, s’entrechoquent et s’entravent, il faut une force qui les remette à leur place. Cette force ne peut pas être dans l’un des ressorts, car elle lui servirait à détruire les autres. Il faut qu’elle soit en dehors, qu’elle soit neutre, en quelque sorte, pour que son action s’applique partout où il est nécessaire qu’elle soit appliquée, et pour qu’elle soit préservatrice, réparatrice, sans être hostile »,

Aussi Constant se déclare-t-il partisan, malgré ses sympathies républicaines, de la monarchie constitutionnelle. Celle-ci « nous offre (...) ce pouvoir neutre, si indispensable à toute liberté régulière. Le ROI dans un pays libre, est un être à part supérieur aux diversités des opinions, n’ayant d’autre intérêt que le maintien de l’ordre, et le maintien de la liberté, ne pouvant jamais rentrer dans la condition commune, inaccessible en conséquence à toutes les passions que cette condition fait naître, et à toutes celles que la perspective de s’y retrouver nourrit nécessairement dans le coeur des agents investis d’une puissance momentanée. »

Ainsi repensée, théoriquement et pratiquement, la démocratie suppose une monarchie limitée dans son pouvoir, mais indépendante dans son ordre. Cette conclusion sera contestée, entre 1848 et 1958, par les purs républicains - et aussi par le mouvement royaliste, trop marqué par I’ultracisme pour accepter le fait démocratique. Il faudra la dure expérience de la disparition du pouvoir arbitral sous la III° et la IV° République pour que l’exigence monarchique soit retrouvée, et marque à nouveau les institutions. Il faudra attendre le comte de Paris pour que monarchie et démocratie soient associées dans un même projet, et le général de Gaulle pour que, dans le dépassement de l’opposition classique entre une Monarchie abstraite et une République idéologique, une synthèse entre les traditions politiques françaises soit tentée, clairement dans l’esprit de la Constitution, et encore imparfaitement dans sa lettre.

COURONNER LA DÉMOCRATIE.

Alors que, malgré des fautes qui lui furent mortelles, la monarchie selon la Charte avait inventé un régime représentatif, ni la II° République, ni la III° et la IV° ne purent assurer le fonctionnement normal d’un tel régime, en raison de l’absence de tout pouvoir arbitral réel.

Très vite, à la fin du XIX° siècle, le régime installé par une assemblée monarchiste dans l’attente d’une nouvelle restauration se dégrade. Du régime parlementaire, on passe au régime d’Assemblée, c’est-à-dire à une situation où le président de la République n’exerce plus ses pouvoirs (la célèbre crise du 16mai 1877 est décisive en ce qui concerne l’abandon du droit de dissolution) et où l’Assemblée est maîtresse du jeu. Cette évolution est le produit des circonstances (l’échec de Mac-Mahon en 1877) mais elle résulte aussi de la doctrine républicaine. L’Assemblée exprime la volonté générale et le gouvernement exécute ses décisions. Malheureusement, la théorie républicaine du pouvoir est un échec total, qui se manifestera par une crise permanente et par deux effondrements dramatiques, en 1940 et en 1958.

Parce que le président de la République doit se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes, parce qu’il ne dispose plus, on fait, de l’arme à double tranchant de la dissolution, celui-ci n’est ni un arbitre, ni un recours.

Parce que les gouvernements successifs investis par la Chambre des députés, puis par l’Assemblée nationale, reposent sur des coalitions toujours fragiles, l’instabilité ministérielle ne cesse de s’aggraver sous la III° et sous la IV° République. Ces gouvernements éphémères ne peuvent ni s’occuper sérieusement des affaires de la nation, ni la représenter ; ils sont composés de ministres qui se considèrent comme les délégués de leur parti politique. Ces gouvernements sont donc sans autonomie, sans autorité vraie, et assurent l’expédition des affaires avec une irresponsabilité évidente.

L’Assemblée, qui exerce le pouvoir réel, ne peut évidemment gouverner. Le gouvernement d’un pays exige des décisions, des choix, qui doivent se faire dans le souci du bien commun, par-delà les intérêts des partis et des groupes de pression. Or, une Assemblée, composée de partis, ne peut prendre les décisions qui sont conformes à l’intérêt général. Chaque parti, chaque coalition, suivra son intérêt à court terme, cédera à la pression des intérêts privés, agira en fonction de la prochaine échéance électorale. Parce qu’elles confondaient la représentation et le gouvernement, la III° et la IV° République se condamnaient à l’impuissance.

Le caractère représentatif d’un tel système peut également être mis en doute. Une fois élus, les députés sont libres de faire toutes les combinaisons possibles, même celles qui sont contraires à la volonté exprimée par leurs électeurs. Commencées avec une majorité donnée, toutes les législatures se terminent sous le signe d’une alliance différente. Pensons, en particulier, à l’exemple célèbre de la Chambre élue en 1936 avec une majorité de Front populaire et qui vota en 1940 les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain.

« Un régime moral, social, politique, économique a abdiqué dans la défaite, après s’être lui-même paralysé dans la licence », disait à ce propos le général de Gaulle. Malgré la leçon de 1940, la IV° République allait vivre dans la même irresponsabilité, et mourir de la même paralysie.

Ce fut le général de Gaulle qui tira, en 1958, toutes les leçons de l’échec de la théorie républicaine du pouvoir. Contre la conception d’un exécutif qui n’est que le commis de l’Assemblée, contre la conception décorative du président de la République, il restaure l’État dans son pouvoir arbitral. Contre la pure doctrine républicaine, il donne à la Constitution de la V° République un esprit monarchique. C’est en effet avec le général de Gaulle que l’idée monarchique est réintroduite dans la pratique politique, tandis que le comte dc Paris démontre l’actualité d’une monarchie pleine et entière, située dans la logique des institutions voulues par le général de Gaulle.

L’esprit monarchique de notre actuelle constitution se vérifie d’abord par la renaissance de l’idée de légitimité. « L’histoire, la Constitution, le suffrage du peuple, m’attribuent la mission de garantir le destin national, l’obligation de maintenir la continuité de l’État, la charge d’assurer le fonctionnement régulier des pouvoirs publics » déclare le général de Gaulle en 1967. Et dans ses Mémoires d’espoir l’homme du 18-juin écrit que « pour un pouvoir, la légitimité procède du sentiment qu’il inspire et qu’il a d’incorporer l’unité et la continuité nationale quand la patrie est en danger  ». Ainsi, pour le général de Gaulle, la légitimité du chef de l’État s’inscrit dans la continuité de l’histoire d’une nation dont l’indépendance doit être défendue ; Ce souci de la nation historique se situe dans le cadre d’un État de droit, qui doit être respecté ; cette mission de liberté et de justice doit enfin recevoir le consentement populaire qui, pour le général de Gaulle, n’est pas la cause mais la preuve de la légitimité. C’est manifestement se situer dans la tradition capétienne.

L’idée gaullienne de la légitimité porte en elle une conception monarchique du pouvoir. Avec la Constitution de la V° République il y a retour à l’unité de décision ce n’est plus une assemblée, ni un gouvernement composé de représentants de partis, qui décide, mais le chef de l’État, dont l’autorité est rétablie. Le Président assume la responsabilité suprême dans le domaine de la défense (ce qui est capital pour un pays qui possède une force de dissuasion nucléaire). Il dirige en fait la politique étrangère, il dispose de prérogatives constitutionnelles étendues ; droit - réel - de dissolution droit de référendum, nomination du Premier ministre et, en fait, renvoi de celui-ci, article 16. Ainsi le Président a la possibilité d’exercer son arbitrage et peut assurer la continuité de l’action des pouvoirs publies. Cela ne signifie pas que la V° République soit une dictature plébiscitaire comme la gauche l’a souvent dit avant de reconnaître les qualités de l’actuelle constitution. D’abord parce que les partis politiques sont reconnus (article 4). Ensuite parce qu’un régime parlementaire existe (responsabilité gouvernementale, vote des lois) mais sans qu’il puisse dégénérer en régime d’Assemblée grâce à une série de dispositions techniques (définition des domaines de la loi et du règlement, conditions précises pour la mise enjeu de la responsabilité du gouvernement).

Unité de la décision, arbitrage actif continuité dans l’action, liberté des partis, système représentatif pluraliste, souci fondamental de la légitimité : nous avons là les éléments essentiels de la monarchie, et le général de Gaulle ne se cachait pas d’y avoir fait partiellement retour.

Partiellement en effet. Si l’esprit de la Constitution est monarchique, si la politique gaullienne se situe dans la tradition capétienne, il est vrai que le général de Gaulle n’a pas pu aller jusqu’au bout de son projet, qui était de faire du comte de Paris son successeur. Le régime actuel est donc une oeuvre inachevée. Comme tel, il a présenté après le départ du général de Gaulle et même dès le ballottage de 1963, de très graves défauts.

Le premier tient à l’origine élective du chef de l’État. Si l’élection au suffrage universel a renforcé le pouvoir (= rendre possible) du général de Gaulle, elle a l’inconvénient majeur de porter aujourd’hui à la Présidence l’homme d’un parti ou d’un camp, ce qui rend très difficile l’arbitrage et l’unité entre les Français.

Le second tient à la règle du septennat, qui interdit une véritable continuité de la politique du chef de l’Etat. Parvient-il à se dégager de son camp, ce qui prend du temps, qu’il lui faut déjà surmonter l’épreuve des législatives et envisager la prochaine échéance présidentielle. La continuité se trouve réduite et l’indépendance du pouvoir est souvent menacée et parfois inexistante en raison des luttes de partis ou des liens avec les groupes d’intérêts.

Le troisième est que la logique majoritaire voulue par certains ministres du général de Gaulle crée dans le pays une menace constante d’instabilité (obsession de la conquêteou dc la revanche) et un état permanent de guerre civile froide entre la droite et la gauche.

Parce que l’unité ne peut être préservée, parce que l’arbitrage est souvent inexistant, parce que la continuité est trop brève, parce que la légitimité ne repose plus que sur des majorités éphémères, il importe que la Constitution évolue jusqu’à son terme logique et que l’esprit monarchique des institutions devienne, avec l’accord de la nation, une pratique consciente et cohérente. Tel est le souci qu’exprime le comte dc Paris dans Sa Lettre aux Français.

Il faut d’abord, selon le Prince, « Penser autrement la politique » « Telle est bien la question fondamentale, qui aboutit à une nécessaire remise en cause. Depuis deux siècles, le pouvoir politique a été immergé dans la société, afin qu’il appartienne au peuple et ne soit pas différent de lui. L’histoire moderne a démontré la vanité de cette théorie et l’échec de cette ambition. Le pouvoir n’a jamais appartenu au peuple, mais a de petites fractions de celui-ci, que l’on nomme partis. Or, le mot le dit ; un parti ne peut devenir le tout, à moins de détruire la liberté de pensée et d’action de ceux qui ne sont pas de son avis. Là se situe le paradoxe fondamental de notre vie publique, qui rend insoluble la question du pouvoir politique selon le vieil adage de notre droit, nul ne saurait être à la fois juge et partie ou, en termes politiques, arbitre et partie prenante aux conflits de la société (...). »

Il faut ensuite aller jusqu’au bout des principes de l’actuelle constitution, afin que le pouvoir soit le lieu de l’unité et la condition de la justice « pour rendre au peuple la justice que le pouvoir lui doit, le chef de l’État ne peut manquer d’être un arbitre, c’est-à-dire un homme indépendant de tous les partis, pleinement libre à l’égard des groupes de pression. Sinon, il sera dans l’incapacité de poser les conditions de la justice. Cette indépendance du chef de l’État est inscrite dans notre loi constitutionnelle encore faut-il qu’elle ne puisse être contestée, ce qui est toujours le cas lorsque le chef de l’État est l’élu des uns contre les autres. Pour que la justice existe, pour que l’unité soit rétablie, il faut donc placer le pouvoir en dehors des rivalités politiques et des conflits d’intérêts afin que, n’appartenant à personne, il puisse agir uniquement pour le bien commun, sans préférence ni allégeance  ». « Dès lors, poursuit le comte de Paris, l’unité devient possible et la justice, qui découle de l’arbitrage vrai exercé par un roi qui a pour fonction d’être le serviteur de tous  ».

Le comte de Paris montre enfin que « fonder ainsi le pouvoir sur une légitimité à la fois historique » (donc reçue par la naissance) « et populaire n’est (...) pas une exigence théorique, mais le moyen d’une renaissance qui concernera la société tout entière et chacun de ses citoyens  ». L’existence d’un pouvoir indépendant et arbitral permettrait en effet « l’alternance paisible des hommes et des équipes », un dialogue vrai entre le pouvoir et le peuple, notamment par la création de « délégués du peuple » et une « auto-organisation de la société ».

Il faudrait commenter longuement ce projet, qu’il est préférable de connaître en lisant le texte lui-même. Retenons simplement que le comte de Paris fait de la monarchie la condition première de la démocratie. Il faudrait commenter longuement ce projet, qu’il est préférable de connaître en lisant le texte lui-même. Retenons simplement que le comte de Paris fait de la monarchie la condition première de la démocratie. Soulignons aussi que le projet du Prince est de dépasser la longue querelle entre la monarchie abstraite et la république théorique (comme le général de Gaulle avait déjà tenté de le faire) en réconciliant les deux traditions qui se sont affrontées au cours des deux derniers siècles. Faire de la monarchie le lieu de l’unité nationale et l’appuyer sur le consentement populaire faire de la monarchie la condition première de la justice et de la liberté, en élargissant la démocratie et en permettant à la société de s’organiser elle-même. Dans cette synthèse, la monarchie serait effectivement républicaine, par son souci permanent de la chose publique, du bien commun, et viendrait couronner une démocratie mieux assurée par la présence d’un pouvoir indépendant et arbitral.

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