Comprendre le printemps arabe.

Mardi 26 juillet 2011 // Le Monde

Commentaire : Sous la direction éclairée de Jean-Claude Casanova, compte parmi les grandes revues françaises. Son orientation intellectuelle aronienne, ses choix politiques libéraux et centristes ne participent pas d’une fermeture idéologique quelconque, même s’ils provoquent parfois réserves et discussions. Chaque livraison impressionne par sa richesse et sa par profondeur. Celle de cet été offre cette diversité habituelle qui explore le champ culturel pour la satisfaction des plus exigeants. Je recommanderais ainsi la remarquable préface qu’à donnée Mona Ozouf à une réédition de La réforme intellectuelle et morale d’Ernest Renan et encore une présentation par Thierry Gontier d’un texte essentiel du philosophe politique Éric Veegelin. D’une stature comparable à Leo Strauss ou à Hannah Arendt, il est encore trop méconnu chez nous, alors qu’il nous instruirait utilement sur les ressources fécondes d’une pratique clandestine des études classiques. Mais c’est sur le dossier central de ce numéro que je veux insister, à cause de son urgence dans notre actualité. Comment faut-il comprendre ce printemps arabe qui déferle autour du bassin méditerranéen depuis des mois et dont on soupçonne l’importance historique, sans pouvoir encore envisager clairement ce sur quoi il débouchera.

Huit interventions de spécialistes balisent le terrain à partir de différents points de vue, et leur convergence sur l’essentiel permet d’aller au-delà des intuitions sommaires et des approximations hasardeuses. On a souvent mentionné le rôle de la révolution numérique dans le déclenchement des mouvements de révolte. Mais nous en apprenons beaucoup plus avec Pierre Buhler qui montre combien les technologies de l’information ont été décisives : « Huit Tunisiens sur dix sont munis d’un téléphone portable. En Égypte le taux d’équipement est de 50 %, et le nombre d’internautes avoisine les 20 millions, essentiellement dans la jeunesse urbaine. Ces ramifications définissent un réseau, qui s’est avéré être un conduit formidablement efficace d’information et de mobilisation en temps réel, que les autorités sont incapables de contrôler - sauf à interrompre complètement le service, comme elles ont tenté de le faire en Égypte et ailleurs, avant d’y renoncer. » La jeunesse révoltée n’a pu défier la puissance de la répression qu’avec le dispositif de cet appareil technique, sans lequel elle n’aurait pu acquérir sa vitesse d’expansion et son organisation de concert.

La raison première de la révolte est d’évidence psychologique. Elle tient à une énorme frustration, et plus encore à une humiliation insupportable. Jean-Pierre Filiu explique qu’il y a un terme en Algérie « pour désigner l’absence totale de respect, généralement à l’égard des jeunes, c’est la hogra, c’est bien pire que le mépris et le dédain, c’est un mélange d’humiliation et d’abaissement ». Il a fallu avoir le nez sur les événements pour s’en rendre compte. Pourtant, l’évidence aurait dû marquer les imaginations et avertir depuis longtemps que nous étions face à une énorme force explosive. Il faut d’abord avoir en tête que 60 % de la population arabe a moins de 25 ans (ce qui renvoie au fait que la majeure partie de la population n’a connu qu’un seul et même dirigeant durant sa vie). Or toute cette jeunesse est massivement au chômage ou en situation de sous-emploi : « Le chômage de la jeunesse arabe est deux fois supérieur à la moyenne internationale et un chiffre hallucinant de 50 millions d’emplois devrait être créé avant 2020 pour absorber les entrées récentes et prochaines sur le marché du travail. » Était-il@seulement pensable que 100 millions de jeunçs. arabes, depuis l’Océan jusqu’au Golfe, demeurent apathiques dans une situation d’oppression et de misère, alors qu’ils sont avertis par tous les moyens d’information des mutations du monde et qu’ils bénéficient d’un niveau de formation sans équivalent par rapport aux générations précédentes ?

Face à cette force potentielle de déflagration, les pouvoirs politique se sont signalés par leur inertie et les pratiques prédatrices de l’oligarchie qui les entoure. Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte n’ont pu contenir les foules immenses de leurs opposants, lorsqu’elles se sont mises en marche. Les victoires rapidement acquises ne peuvent faire oublier le long tunnel obscur des autres peuples, au Yémen, en Syrie, au Bahreïn, en Algérie, en Arabie à Oman et au Koweït, sans oublier la Libye. Bassma Kodmani estime que dans tous ces pays « le phénomène est le même, mais les scénarios varient en fonction de la riposte du pouvoir et des moyens dont dispose la société. Il y a fort à parier que ce processus ne s’arrêtera pas même s’il est probable qu’il s’étendra sur plusieurs années. Il entraînera in fine une transformation du paysage politique, social, économique et stratégique de la région. »

Que le statu quo ante soit exclu ne souffre pas discussion. Pour autant, il est bien périlleux de supputer ce que vont devenir ces pays : « Les sociétés qui ont renversé les régimes sont face à elles-mêmes. L’ampleur de la tâche est vertigineuse. Les jeunes qui se sont mobilisés pour renverser les régimes disent savoir démolir mais comptent sur leurs aînés pour reconstruire. Les sociétés sont fragilisées voire défigurées et attendent des gouvernants qu’ils jouent le rôle de médecin plutôt que de gendarme. » Oui, le programme est démesuré. Il l’est à tous égards : politique, économique, culturel. Et il l’est plus encore si on mesure la difficulté d’une marche vers des régimes démocratiques qui correspondent sans doute aux aspirations des populations mais ont encore à trouver leur formulation spécifique dans des conditions qui ne sont pas celles des pays occidentaux. Et puis la fin des régimes autoritaires ne risque-t-elle pas de précipiter la fragmentation des États ? Ce n’est pas sûr, mais le chantier de reconstruction devra tenir compte d’une sociologie compliquée. Et puis il y a la question religieuse. Les populations arabes sont irréductiblement attachées à l’islam, et la recomposition sociale sera forcément en tension avec les normes traditionnelles. Denis Bachelot, en conclusion du dossier de Commentaire parle de confrontation vivifiante. Elle nous promet surprises et rebondissements.

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