David Servan-Schreiber révèle qu’il a eu une tumeur au cerveau.

« Comment je combats le cancer. »

Jeudi 18 octobre 2007, par Paul Vaurs // Santé

Le professeur de psychiatrie s’était fait connaître en 2003 avec « Guérir », best-seller mondial. Mais seuls ses proches savaient que quinze ans auparavant, il avait failli être emporté par un cancer. Aujourd’hui il témoigne de cette « expérience » dans un livre à la fois personnel et très didactique. Pour l’écrire, il a rencontré les plus grands cancérologues ou scientifiques, écumé les conférences, épluché la littérature scientifique. Il a voulu comprendre « comment naissent les tumeurs » et surtout comment on peut leur résister. Sa conclusion ? Le cancer est plus une « affaire de style de vie que de gènes. Et si nous avons tous des cellules cancéreuses en nous, nous avons aussi un corps fait pour les détecter et les contenir. Encore faut -il apprendre à s’en servir » Sans jamais remettre en question la médecine conventionnelle, qui lui a sauvé la vie, et après avoir testé sur lui-même les recommandations issues de la recherche de pointe, David Servan-Schreiber a explique comment nous pouvons stimuler nos défenses naturelles contre ce fléau qui est devenu en France la première cause de mortalité.

David Servan-Schreiber : J’ai beaucoup hésité à faire ce livre, parce que j’aime mon métier de psychiatre et je redoutais que mes patients ne se sentent obligés de se préoccuper de moi, Et en tant qu’universitaire spécialisé depuis longtemps dans la médecine intégrée, je ne voulais pas qu’on attribue mes prises de position à mon cas personnel. Mais un soir, je dînais avec mon frère Franklin dans un petit restaurant italien, nous parlions de nos plans d’avenir et comme les miens étaient plutôt stagnants, il m’a dit qu’il était temps que je raconte comment j’avais traversé ma maladie « Tu dois en parler, d’autres personnes peuvent en bénéficier aussi.

Il avait raison. Ce livre est donc avant tout un témoignage personnel. Un récit de tout ce que j’ai appris sur le cancer, de ce que j’ai vécu dans mon esprit et dans mon corps. En tant que médecin et scientifique, j’ai eu accès des informations extrêmement utiles. J’ai envie maintenant de les mettre au service de tous ceux qui pourraient en avoir besoin. J’ai été soigné par les méthodes classiques - chirurgie et chimiothérapie. Il faut être clair là-dessus il n’existe pour l’instant pas d’autres moyens pour éradiquer un cancer déclaré. J’ai eu la chance d’avoir d’excellents médecins et chirurgiens, qui m’ont sauvé la vie,

Dans un premier temps, quand j’ai cru en être sorti, j’ai fait comme tous ceux qui ont échappé au cancer je n’ai plus voulu penser à ma maladie. J’ai recommencé à travailler, J’ai repris le cours de ma vie. Je n’y ai repensé que lorsqu’on m’a dit « Vous faites une rechute. » Curieusement, avoir été frôlé par la mort donne parfois à la vie une saveur, une intensité jusque-là inconnue qui relativise toutes les difficultés. Mais l’annonce d’une rechute est terrible. Je me suis demandé avec angoisse pourquoi ce cancer revenait. Que s’était-il passé ? Qu’une tumeur cancéreuse se développe dans notre corps n’est pas un phénomène normal. Nous avons tous des milliers de petites cellules cancéreuses inactives. Qu’est-ce qui les fait se réveiller ? On ne le sait pas. Mais en ce cas le corps habituellement mobilise ses défenses naturelles, nettoie le terrain et bloque le développement des cellules malignes. Mon corps n’avait pas fait son travail. Pourquoi ? j’ai cherché des explications. La recherche médicale conventionnelle s’intéresse d’abord à la tumeur, il faut la détecter, puis la détruire par tous les moyens - chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie. C’est incontournable. Il faut le faire. Mais il existe aussi une autre attitude qui consiste à partir de ce qui entoure la tumeur, le « terrain » qui influence son évolution. On sait que pour se développer une tumeur a besoin d’un milieu inflammatoire, qu’il lui faut ensuite résister aux défenses que lui oppose notre système immunitaire (dont le rôle, assez mal connu, est pourtant essentiel), et enfin qu’elle doit, pour survivre, créer des vaisseaux sanguins qui lui apporteront le sang et l’oxygène dont elle a besoin. D’un simple point de vue logique, on ne peut ignorer ces paramètres. Il faut donc comprendre comment fonctionnent nos moyens naturels de défense afin de les utiliser, de les stimuler. De les amplifier si possible. En somme agir en amont sur ce qui favorise le développement de la tumeur, au lieu d’attendre qu’elle soit là pour l’attaquer de front.

Il n’existe pas de coupure entre prévention et traitement. Le cancer, c’est à la fois la tumeur et son terrain. Il s’agit d’un tout. Je précise que cette vision de l’importance du terrain n’est pas que la mienne, je me réfère dans ce livre aux récents travaux de très grands scientifiques qui ont confirmé la valeur de cette approche et reconnue qu’elle constitue une percée majeure en cancérologie. Mon but était de m’aider moi-même. Alors j’ai navigué dans les banques de données, épluché la presse scientifique, vérifié chaque hypothèse Toutes les informations scientifiques étaient disponibles mais dispersées... Il m’a fallu aller les chercher avec les dents pour élaborer une sorte de corpus, de doctrine.

J’en ai conclus qu’il est essentiel d’étudier, préparer, si possible d’améliorer le terrain où s’installe le cancer. Parce que, contrairement à certaines idées reçues, le cancer n’est pas une affaire de gènes. C’est une affaire de style de vie. Je m’exprime peut-être un peu brutalement. Mais en réalité, la génétique joue très peu. On estime seulement 15% le rôle des gênes.

Pour faire bref, l’alimentation est l’inverse du régime occidental typique. Elle est constituée surtout de légumes (et légumes secs) accompagnés d’huile d’olive (ou d’huile de lin, ou de beurre bio ou de beurre Bleu-Blanc-Cœur, d’ail, d’herbes et d’épices. La viande et les oeufs sont optionnels et servent d’accompagnement pour le goût.

Notre alimentation se caractérise en effet par un déséquilibre considérable en faveur des oméga 6, présents dans la viande, les produits laitiers, les oeufs non bio ainsi que les huiles végétales (maïs, tournesol, etc.). Leur excès favorise l’inflammation et la croissance des cellules adipeuses et cancéreuses. Alors que les oméga 3, présents dans les légumes verts, l’huile de lin, le poisson et les produits Bleu-Blanc-Coeur ont pour effet de contrôler l’inflammation et la croissance des tumeurs. Les sucres raffinés et les farines blanches favorisent la croissance des tumeurs. « Préférer donc les aliments à index glycémique bas » remplacer le sucre par du sirop d’agave et les farines blanches par du pain multicéréales (ou au levain traditionnel), du riz complet ou basmati, etc, qui ont pour effet de ralentir l’absorption des sucres rapides. Les fruits à l’état naturel, particulièrement les fruits rouges, aident à réguler la glycémie, ainsi que l’ail, les oignons, les échalotes mélangés aux autres aliments.

Certains légumes inhibent spécifiquement la croissance de certains cancers-comme le démontrent les recherches du docteur Béliveau, ce qui permet de dresser une liste d’aliments à privilégier contre tel cancer particulier. A noter que les alliacés (ail, poireau, oignon) et les choux (frisé, vert, de Bruxelles ou chou-fleur) figurent dans le peloton de tête des aliments les plus efficaces pour beaucoup de cancers. De nombreux aliments fonctionnent comme des médicaments. Le thé vert, le soja, le curcuma, les champignons, les fruits rouges, les épices et les herbes, recèlent de précieuses molécules anticancer, au-delà des traditionnels minéraux, vitamines ou antioxydants à 85% l’influence de l’environnement des habitudes alimentaires, des stress psychologiques. Des preuves ? Les enfants adoptés à la naissance ont les mêmes risques de cancer que leurs parents adoptifs, pas de leurs parents biologiques. Ce sont donc bien les habitudes de vie qui sont déterminantes. Autre exemple : on trouve en Chine des régions entières sans cas de cancers du sein. Est-ce dû à un gêne asiatique ? Non, puisque, lorsque des Chinoises émigrent à San Francisco, leur taux de cancer du sein rejoint celui (très élevé) des Américaines. Des études montrent aussi que les femmes porteuses des gênes BRCA 1 et 2 (facteurs de certains cancers du sein) et qui sont nées avant 1940 ont trois lois moins de cancers du sein que celles portant les mêmes gênes mais qui sont nées après 1940. Même chose pour d’autres cancers comme ceux de la prostate, du côlon, du cerveau...

Le style de vie occidental change du tout au tout et devient le plus cancérigène qui soit. Notre environnement se charge de produits chimiques synthétiques notoirement cancérigènes -l’amiante, le benzène, les pesticides, entre autres. La France est le premier consommateur européen de pesticides et le troisième consommateur mondial derrière les Etats-Unis et le japon. Or les milliers de produits toxiques recensés aujourd’hui n’existaient pratiquement pas avant 1930. A partir de 1963, nous avons largement utilisé en agriculture l’atrazine, un pesticide plus économique que DDT considéré comme comportant un risque acceptable. Or l’atrazine est un xénoestrogène (associe à certains cancers) si puissant qu’il est capable de changer le sexe des poissons dans les rivières où il finit par se déverser. Il n’a été interdit qu’en 2003...

Deuxième facteur, l’alimentation, qui comporte désormais beaucoup trop de graisses, de sucre, de viande, d’aliments industriels, source de déséquilibres désastreux pour notre santé. La consommation de sucre ( facteur de croissance du cancer), qui était de 5 kilos par personne et par an en 1830, est passée à 70 kilos par personne et par an en 2000. Les graisses partiellement hydrogénées (par exemple la margarine),qui n existaient pas avant 1940, sont maintenant utilisées dans toute l’alimentation industrielle bien qu’elles soient bourrées d’oméga 6, particulièrement nocifs. De même après 1950, la demande de viande bovine et de produits laitiers a littéralement explosé. Pour y répondre, on a nourri les vaches non plus avec
l’herbe des champs, riche en acides gras-oméga 3, mais en batterie, avec du maïs, du soja et du blé qui en sont dépourvus. Il en résulte un dramatique déséquilibre en faveur des « mauvaises graisses » (en particulier les oméga 6), qui va se transmettre à tous les produits laitiers, au fromage, à la viande de bœuf, et même aux oeufs puisque les poules ne picorent plus de fourrage. En 2000, les oeufs contiennent vingt fois plus d’oméga 6 qu’en 1970.

 Dans mon livre j’en donne toutes les preuves, que je ne peux pas énumérer ici. Je citerai un
seul exemple récent, très intéressant, de la dégradation de notre chaîne alimentaire c’est celui du rôle du lait, maternel ou non, dans la survenue inexplicable de l’obésité chez, les enfants aux Etats-Unis, la masse de tissu gras des enfants de moins de 1 an a doublé entre 1970 et 1990. Pourquoi ? McDo ? Grignotage devant la télé ? Manque d’exercice physique ? Pas pour des nourrissons. Non. Le lait. Un changement dans la nature du lait dû à l’alimentation maïs-soja des bovins. Il y a d’ailleurs un parallélisme étonnant entre la diffusion épidémique de l’obésité et celle du cancer dans les pays occidentaux industrialisés. On a cru longtemps cette fausse vérité, mais on ne peut plus tenir ce discours aujourd’hui. Parce que l’une des populations où le cancer augmente notablement est celle des enfants et des adolescents, qui par définition ne sont concernés ni par le vieillissement général ni par le dépistage. Pourtant, on constate une augmentation de 1,3% par an des cancers entre O et 15 ans. Et le cancer du cerveau, pourtant non détectable, sauf par hasard, a triplé en France chez les personnes
nées entre 1930 et 1950.

Heureusement, il y a aussi des éléments positifs. La cancérologie a fait des progrès foudroyants. Elle a pris un tournant décisif en 1971 lorsqu’un certain docteur Judah Folkman, chirurgien de son état, remarque que les tumeurs cancéreuses qu’il opère sont toutes massivement irriguées par des petits vaisseaux sanguins nombreux mais fragiles, comme créés à la va-vite. Il en conclut que le cancer a besoin, pour grossir, de l’inflammation mais aussi de vaisseaux sanguins l’alimentant en oxygène et en sang. Si on bloque ces vaisseaux, on pourra assécher la tumeur.

Pendant vingt ans, Folkman a dû subir humiliations et sarcasmes de ses confrères scientifiques, avant que sa découverte ne soit enfin reconnue comme l’une des plus grandes de la cancérologie moderne. Aujourd’hui, tous les Laboratoires essaient de trouver des médicaments pour réaliser ce blocage de la formation des vaisseaux sanguins (l’angiogenèse) alimentant les tumeurs malignes. On avance prudemment à cause des effets secondaires possibles. Mais, moi, il y a une chose qui me fascine, c’est de constater qu’il existe dans la nature des plantes qui ont un effet anti-angiogénique comparable. Mais sans effets secondaires et en se combinant parfaitement avec les traitement conventionnels, qu’ils peuvent parfois rendre plus efficaces. Ainsi les molécules actives du thé vert augmentent l’effet de la radiothérapie sur des cellules de tumeur cérébrale.

Le curcuma (mentionné depuis 2000 ans dans les traités médicaux de l’inde, de la Chine, du Tibet et du Moyen-Orient) est un puissant anti-inflammatoire qui inhibe la croissance de nombreux cancers : côlon, foie, estomac, sein, ovaire, sang... Cc qui explique que les Indiens, malgré un environnement très pollué, aient huit fois moins de cancers du poumon, neuf fois moins de cancers du sein, dix fois moins de cancers du rein que les Occidentaux. (Il faut cuisiner le curcuma : en poudre, non en, gélules, et en y joignant du poivre.) L’acide ellagique de la framboise, testé en laboratoire dans les conditions d’un médicament, s’est révélé aussi actif que les médicaments connus pour bloquer l’angiogenèse des cellules cancéreuses. Il est maintenant scientifiquement prouvé que beaucoup d’aliments agissent sur les différents cancers, sans avoir évidemment aucun effet secondaire. Qui n’a pas mangé des framboises ? une raison très simple les produits naturels ne peuvent pas faire l’objet de brevets. Sans brevets, pas de profits pour les labos. Donc pas de production de masse, pas de recherches, pas de prescription, pas de remboursement par la sècu, bref, ce n’est pas rentable, Personne ne mettra un sou dans une recherche sur les framboises, le bio c’est très bien, mais il ne faut pas en faire une religion. Il est plus important de manger des brocolis ou des fruits rouges même s’ils ne sont pas bio que de s’en abstenir.

Il ne pas croire aux recettes miracles, qui n’existent pas. Ne pas attendre que l’Etat, les industriels de l’alimentaire ou les laboratoires pharmaceutiques fassent leur révolution. Agir soi-même, se prendre en main, jouer sur tous les tableaux, ne renoncer ni aux avancées formidables de la médecine conventionnelle ni aux bienfaits des défenses naturelles du corps. et de l’esprit Ce dernier point, doit nous n’avons pas assez parlé, est pourtant fondamental. On connaît maintenant le poids des traumatismes psychologiques, des deuils et du stress, ou au contraire l’effet parfois étonnant d’une technique de relaxation ou de méditation, sur l’évolution des tumeurs.

Aucun facteur psychologique ne peut être à lui seul la cause d’un cancer. Le plus important est de garder son élan vital, son désir de vivre.
Ne pas être solitaire, il faut, que les Etats se mobilisent, et vite, pour stopper la montée inquiétante du cancer dans le monde. En France, il faut avant tout mener une réflexion de fond sur l’agriculture. Parce que là tout devrait - ou pourrait- changer. Par exemple, nourrir les vaches au maïs est une double aberration les produits laitiers et la viande bovine y perdent leurs qualités naturelles. De plus les vaches digèrent mal le maïs (Leur estomac est fait pour l’herbe) et leur bouse dégage du méthane qui contribue autant au réchauffement climatique par l’effet de serre que toute l’industrie du transport. Or ce maïs utilisé pour nourrir (mal) le bétail et dont la culture absorbe beaucoup trop d’eau (les deux tiers des réserves de la planète) pourrait être remplacé par du pâturage et un ajout de graines de lin, facile à cultiver, qui ne coûte rien et dont la France est le deuxième producteur mondial. La France pourrait être un pays leader d’une agriculture à la fois saine et rentable. Ce serait un exemple fantastique. Pour cela, il manque une volonté politique. Mais je suis optimiste, je pense que le mouvement est engagé et que la prise de conscience se généralisera.

De nombreuses études ont démontré que les mécanismes de régulation et de défense du corps qui luttent contre le cancer peuvent être stimulés directement par l’activité physique.
Jacqueline avait 54 ans quand elle apprit qu’elle avait un cancer rare de la trompe de Fallope. Ses chances étaient minces. Après l’opération, elle avait entamé six mois de chimiothérapie afin de limiter au maximum le risque de métastases. Mais son cancérologue, pas tout à fait comme les autres, ne s’en était pas tenu là. Directeur médical de l’institut de radiothérapie au sein du centre hospitalier universitaire Avicenne de Paris-XIII, le docteur Thierry Bouillet, qui est aussi ceinture noire, a longtemps été le médecin dc l’équipe de France de karaté, il connaissait les mécanismes multiples par lesquels l’activité physique transforme toute la physiologie : d’abord, elle réduit la quantité de tissu adipeux - principal site de stockage des toxines cancérigènes, les excès d’oestrogènes et de testostérone qui stimulent la croissance des cancers, le taux de sucre dans le sang, et par conséquent la sécrétion d’insuline et d’IGF qui contribuent si dramatiquement à l’inflammation des tissus - et à travers elle à la dissémination des tumeurs.

Le docteur Bouillet savait que ce qu’il allait dire ferait sursauter sa patiente ; Il lui commanda un club de karaté spécialisé dans l’accompagnement des patients atteints d’un cancer. Arrivée au dojo, à la porte de Paris, sa patiente fut d’abord frappée par la jeunesse des gens en kimono qui l’accueillaient en souriant. Plusieurs avaient tout juste 40 ans. En percevant la sereine détermination de chacun de ces êtres qui avaient tous souffert comme elle, tous choisi de se battre comme elle, qui étaient tous animés d’espoir comme elle, la « patiente » ( Jacqueline ) sentit sa gorge se serrer. Le jeune maître lui fit remarquer qu’elle se tenait courbée, le regard au sol. En se regardant dans le miroir, Jacqueline voyait qu’effectivement depuis ses deux opérations elle avait pris l’apparence d’une « petite vieille ». Intérieurement aussi, elle se sentait vieillie.

Il se plaça à côté d’elle, lui montra les gestes de frappe. A la fin de la première séance, elle était en sueur. Elle avait poussé et tiré sur son corps comme elle ne savait pas qu’elle pouvait le faire. Elle avait frappé l’air de ses mains et de ses pieds. Elle avait crié. Elle avait senti sa.. force. Jacqueline était tout étonnée de ce qui s’était passé, de cette énergie qu’elle avait découverte tout au fond de son corps et dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence. Elle en était toute ragaillardie, jusqu’à la fin des six cycles de chimiothérapie qu’elle devait subir, elle vint religieuse, deux fois par semaine. Pourtant, l’épuisement était tel parfois qu’elle avait des idées de mort. Quand elle allait en métro au club de sport, elle avait souvent mal au coeur et de la peine à se tenir droite. Elle se demandait comment elle allait y arriver. Mais elle ne lâcha pas. De faire bouger son corps, d’envoyer ce cri venu du font d’elle-même, contre sa maladie, contre tout ce quelle subissait, lui redonnait de la force physique. Se battre encore, et encore, contre les ennemis, tous les ennemis invisibles qui axaient voulu lui voler sa vie... Finalement, elle était moins fatiguée après chaque séance qu’avant !

La fatigue du cancer, ajoutée à celle des traitements, est un des aspects les plus décourageants de la maladie. Elle affecte jusqu’à 90% des patients et peut parfois se prolonger pendant des années après la fin du traitement. Le repos n’y fait rien, ni le sommeil. C’est tout le corps qui semble gainé de plomb. Il y a encore quarante ans, on disait aux malades cardiaques après un infarctus que leur fatigue venait de la faiblesse de leur coeur, On leur expliquait qu’ils étaient désormais des « infirmes cardiaques » et on leur prescrivait le repos complet. Mais cela n’arrangeait rien à leur épuisement, et encore moins à leur moral Aujourd’hui, on leur apprend à se remettre à l’exercice le plus vite possible. La cancérologie en est encore au tout début de cette révolution, et très peu de patients reçoivent ces conseils, Pourtant, on sait aujourd’hui que l’exercice physique est une des méthodes les plus avérées pour soulager la fatigue liée à la maladie ou a son traitement. Jacqueline, elle, n’a jamais arrêté le karaté.

Quatre ans et demi après son diagnostic initial, son cancérologue lui a annoncé qu’elle était tirée d’affaire. Survivre aussi longtemps à ce type de cancer est rarissime et signifie que le mal est vaincu. Jacqueline fait bien de persévérer. On a désormais toutes les raisons de penser que la pratique régulière d’une activité physique réduit considérablement le risque de rechute. Pour ce qui concerne le cancer du sein, la chercheuse Wendy Demark-Watnerfried, de l’université de Duke, met en avant une réduction du risque de l’ordre de 50% à 60%. Un effet tellement impressionnant qu’elle n’hésite pas à le comparer à celui de la chimiothérapie par l’Herceptin (pour le cancer du sein HER-2-positif), « d’un médicament révolutionnaire qualifié en 2005 d’avancée majeure. »

Depuis 5 000 ans, toutes les grandes traditions médicales et spirituelles de l’Orient comme le yoga, la méditation, le taïchi et le qigong - enseignent qu’il est possible de reprendre les rênes de son être intérieur et de toute sa physiologie, simplement eu concentrant son esprit et en portant l’attention sur sa respiration. On sait aujourd’hui à travers de nombreuses études que cette maîtrise est une des meilleures façons de réduire l’impact du stress sur notre vie. C’est aussi une des meilleures façons de rétablir l’harmonie dans notre physiologie et, par conséquent, de stimuler les défenses naturelles du corps.

La respiration est la seule fonction viscérale qui soit à la fois totalement autonome vis-a-vis de l’esprit conscient (comme la digestion ou les battements du coeur) et facilement contrôlable par à volonté. Elle est précisément l’interface entre la conscience et ces fonctions viscérales qui sont les artisans de toute notre santé. Le centre de la respiration, situé à la base du cerveau, est sensible à toutes les molécules qui sont échangées en permanence entre le cerveau émotionnel et tous les organes du corps, système immunitaire inclus. En se branchant sur la respiration, on s’approche de la pulsation des fonctions corporelles vitales et on les connecte avec la pensée.

À Calgary, au Canada, l’équipe de recherche du professeur Linda Carlson au centre de cancérologie de l’universsité a étudié des patients soignés pour un cancer du sein ou un cancer de la prostate qui pratiquait la méditation dite « de pleine conscience » enseignée dans le programme de Jon Kabat-Zinn. Au bout dc quelque huit semaines, ils dormaient mieux, se sentaient nettement moins stressés, et avaient le sentiment que leur vie était plus riche. La méditation bénéficiait aussi à leur système immunitaire : retrouvaient un profil normal, beaucoup plus propice à la lutte contre le cancer.

La plupart des psychothérapeutes qui ont travaillé avec des personnes souffrant d’un cancer ont retrouvé des éléments psychologiques communs, non pas chez tous, mais chez un bon nombre d’entre eux. Comme moi, il s’agit souvent de personnes qui, à tort ou à raison, ne se sont pas senties pleinement accueillies dans leur enfance. Leurs parents ont pu être violents ou irascibles, ou bien simplement froids, distants et exigeants. Par la suite, pour être sûrs d’être aimés, ces enfants ont décidé de se conformer au maximum à ce qu’on attendait d’eux plutôt que de suivre leurs propres penchants. Rarement en colère (parfois jamais !), ils deviennent des adultes « vraiment gentils ». Ils évitent les conflits et mettent leurs besoins et leurs aspirations profondes en veilleuse, parfois pour le restant de leurs jours. Afin de garantir la sécurité émotionnelle qui leur tient tant à coeur, ils peuvent se surinvestir considérablement dans un seul aspect de leur vie leur métier, leur mariage, ou leurs enfants. Lorsque celui-ci est soudain menacé ou perdu - par un échec professionnel, un divorce, la retraite, ou simplement le départ des enfants dc la maison, la douleur vécue dans l’enfance resurgit. Souvent, elle est plus ravageuse encore, parce qu’elle s’accompagne de l’impression que, quoi qu’on fasse, on ne peut y échapper.

Ce deuxième traumatisme donne lieu à des sentiments d’impuissance, de désespoir, d’abandon. Et ce sont ces sentiments-là - l’impuissance surtout - qui peuvent peser gravement sur l’équilibre psychologique et corporel. Une de mes collègues thérapeutes appelle cela le phénomène du « touché-coulé » en référence à la bataille navale de notre enfance. La première blessure, celle de l’enfance, est encore supportable même si elle se fait toujours sentir. Lorsqu’un deuxième coup vient frapper exactement au même endroit, c’est tout l’édifice psychologique mais aussi physique qui peut s’effondrer. A l’université d’Emory, à Atlanta, le laboratoire du professeur Charles B Nemeroff publié une étude récente qui vient conforter ce modèle du « touché-coulé ». Des patients déprimés l’âge adulte avec une histoire de traumatisme dans la petite enfance voient leurs facteurs d’inflammation (qui favorisent le développement du cancer) réagir d’une façon particulièrement violente à un stress de laboratoire.

Une expérience de laboratoire sur des souris illustre parfaitement comment le stress peut influencer le cours de la maladie. Un second groupe fut soumis de surcroît à de petits chocs électriques auxquels ils pouvaient apprendre à échapper en appuyant sur un levier dans leur cage. Enfin un troisième groupe reçut le même nombre de chocs, mais ne pouvait rien faire peur les éviter. Les résultats, publiés dans « Science », sont, ne peut plus clairs : un mois après la greffe 63 % des rats qui avaient appris à contrôler la situation avait rejeté la tumeur Ils s’en sortaient mieux encore que ceux qu’on avait laissés tranquilles ! En revanche, seulement 23 % de ceux qui n’avaient aucune possibilité de réagir surmontèrent leur cancer. La leçon de cette étude est cruciale. Ce n’est pas le stress en soi - les « chocs électriques » que nous prodigue la vie, qui favorise la progression du cancer. C’est notre façon d’y répondre, et notamment les sentiments d’abandon, d’impuissance, de déséquilibre intérieur qui nous envahissent face aux épreuves.

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