Comment faire cohabiter les jeunes des banlieues et le reste de la population

Vendredi 23 décembre 2005, par Paul Vaurs // La France

En France, quand il s’agit d’émeutes, il n’est plus question d’appliquer les trente-cinq heures. Il est peut-être difficile d’exiger que les Français, des citoyens, travaillent le vendredi après-midi mais pour ce qui est du désordre, il n’y a pas de pause, du moins dans les quartiers « sensibles » qui entourent la plupart des agglomérations. La productivité des émeutiers monte en flèche ces derniers temps, et la France semble sur le point de battre son record en nombre de voitures incendiées 1 205 pour la seule nuit du samedi 4 novembre, 750 le vendredi, 500 la nuit précédente, 300 la veille encore. Depuis le début de l’année, on en est pour l’instant à 29 000. Si la tendance actuelle se confirme, les émeutiers vont finir par devoir se rendre en Allemagne ou aux Pays-Bas pour exprimer, de manière pratique, leur conscience sociale.

La conscience sociale, voilà une chose dont l’élite de la France s’enorgueillit depuis longtemps. Le mot « anglo-saxon », dans le discours de cette élite, est désor­mais pratiquement synonyme de « libéralisme sauvage », situation censée prévaloir sur l’autre rive de la Manche, mais, surtout, sous une forme encore plus étendue et plus terrible, de l’autre côté de l’Atlantique. Là-bas règne une sorte de foire d’empoigne économique qui entraîne un mécontentement généralisé, de mons­trueuses inégalités sociales, une délinquance et une instabilité endémiques ponctuées de violents troubles à l’ordre public. Heureusement, le modèle social fran­çais permet d’échapper à ce chaos pathétique, du moins on théorie (ce qui importe vraiment, comme, tout intel­lectuel cartésien vous le dira).

Il ne faut pas se réjouir des émeutes dans d’autres pays : ce plaisir, tiré du malheur des autres, risquerait d’être puni par l’éclatement d’émeutes plus près de chez nous. Après ce qui s’est passé récemment à La Nouvelle-Orléans ou à Birmingham, qui oserait pré­tendre que les événements des banlieues parisiennes ne peuvent pas se produire chez les Anglo-Saxon ? Mais, à tout le moins, les incidents autour de Paris devraient un peu dégonfler la suffisance des Français, qui croient avoir développé un modèle de société infiniment meilleur et plus humain que ce fameux libéralisme prétendument sauvage.

Quoi qu’il en soit, la différence entre la France et les autres pays occidentaux est plus infime que ne l’af­firment généralement les Français — et tous les autres. Les banlieues de la plupart des cités françaises, même les plus vénérables, comme Nîmes et Montpellier, ressemblent davantage aux petites agglomérations du Midwest américain qu’à leurs propres centres-villes médié­vaux ou classiques. Certes, l’Etat est beaucoup plus présent, voire omni présent en France qu’ailleurs, mais la différence porte sur le degré de son intervention et non sur sa nature.

Le temps de travail d’un salarié français est infé­rieur de 30 % à celui de son homologue britannique, et le taux d’activité de la population est bien moins important qu’outre Manche. Pourtant, le total de la production française est presque au énième niveau que celui du Royaume-Uni. Autrement dit, les Français sont beaucoup plus efficaces sur le plan économique que les Britanniques. Mais cette efficacité relative a un prix : la création d’une vaste caste exclue, de manière plus ou moins permanente, du reste de la société.


Un Martien qui s’intéresserait froidement à la France, sans préjugés idéol style="FONT-SIZE: 11pt">ogiques, en conclurait que les Français ont accepté sereinement le contrat social suivant tous ceux qui ont un emploi bénéficient d’avan­tages et de garanties prévues par la loi, tandis que ceux qui sont au chômage le restent pour toujours, tout en ayant droit à la charité de l’Etat, charité suffisante pour se nourrir et avoir un téléphone portable. Et, puis­qu’il y a en France bien plus de gens au travail qu’au chômage, c’est un contrat qui satisfait la majorité, et qui sera éternellement reconduit par les urnes. Ce compromis est politiquement intouchable, tant par la gauche que par la droite, d’où la paralysie de l’Etat dans l’impasse actuelle.

style="FONT-SIZE: 11pt">Le seul grain de sable dans les rouages, c’est que la fraction de la population traitée si grossièrement style="FONT-SIZE: 4pt">  style="FONT-SIZE: 11pt">mais si correctement, comme le pense secrètement la majorité des Français de « Racaille » par le ministre de l’in­térieur Nicolas Sarkozy n’est pas particulièrement heu­reuse de cet arrangement. Elle tient à pouvoir continuer tranquillement à commettre des délits sans être déran­gée par la police ce quelle considère comme un droit inaliénable,

Malheureusement, à la fracture économique s’ajoute la division ethnique et culturelle de fait, l’essentiel, et de la racaille de Nicolas Sarkozy est d’origine magh­rébine ou africaine et principalement musulmane, Et face à ce problème de désaffection sociale. L’Etat a adopté, que ce soit par volonté politique ou par inad­vertance, une solution qui n’est pas sans rappeler l’Afrique du Sud (du temps de l’apartheid) il a concen­tré la plupart de ces exclus dans des zones urbaines dont l’architecture aurait séduit ce grand génie, Le Cor­busier, qui, rappelons-le, voulait raser tout Paris et le reconstruire sur le modèle appliqué plus tard à Clichy­-sous-Bois style="FONT-SIZE: 10pt">.

style="FONT-SIZE: 11pt">Si le but était de créer et de gérer un élevage en bat­terie de jeunes délinquants, on pouvait difficilement faire mieux. Mais, comme l’a expliqué un « responsable communautaire » à qui l’on demandait si une architecture plus adaptée pourrait changer les choses, ce n’est pas la peine de transformer un poulailler de quinze étages en poulaillers de trois étages.

La gauche, toujours prompte à défendre les privilégiés opprimés, refuse toute réforme du marché du travail susceptible de contribuer à intégrer la racaille dans la société française. La droite, elle veut régler le problème en commençant par l’ignorer. Car, comme le disaient les blancs d’Afrique du Sud à propos des émeutes dans les townships, ils ne font que saccager leurs propres clapiers. Si le pire arrive, si la violence déborde poux toucher les gens comme il faut, elle optera pour la force et la répression. Quiconque a croisé des membres des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) dans les rues de Paris, même par un bon jour, ne peut douter de leur désir d’obéir aux ordres avec un enthousiasme quasi forcené. Un de leurs officiers aurait d’ailleurs déclaré : « Plus c’est difficile, plus on est calme. »

Si la situation dégénérait, il serait possible de couper les liaisons ferroviaires avec la banlieue, si les habi­tants ne les ont pas déjà détruites. Quelques véhicules blindés, voire une poignée de chars, suffiraient à blo­quer les routes menant vers le centre de la capitale (et d’autres grandes villes). Le gouvernement pourrait instaurer l’état d’urgence, puis les CRS pourraient faire ce qu’ils ont à faire avec tout le calme qui s’impose. La gauche couinerait et protesterait un peu, tout en étant secrètement soulagée de savoir que grâce aux CRS il ne serait finalement pas nécessaire de toucher au droit du travail qui protège ses électeurs, ni par conséquent d’introduire le « libéralisme sauvage » en France.

style="FONT-SIZE: 11pt">Quelques années plus tard, il y aurait une floraison de livres sur la violence de la répression, et tout le monde se dirait choqué, horrifié que de telles choses aient pu avoir lieu dans le pays des droits de l’homme : Avant d’oublier l’affaire pour vingt ans de plus, jusqu’à ce qu’une nouvelle épidémie de livres ne vienne agiter la conscience hypersensible de l’intelligentsia française.

Certes, les apocalypses ont plutôt tendance à ne pas se produire. Ces émeutes ne sont qu’une exacer­bation momentanée de la vie « normale » dans les ban­lieues de la classe laborieuse et immigrée. (Dans toute la société occidentale, et pas seulement en France, qui dit logement social dit comportement antisocial.) Même par temps calme, ces banlieues sont jonchées de car­casses de voitures brûlées, comme autant de squelettes dans le désert, et parsemées de vestiges de boutiques calcinées. Le trafic de drogue s’y déroule au vu et au su de tous, et l’hostilité envers les gens de l’extérieur y est palpable.

Nicolas Sarkozy est le premier homme politique français à proposer autre chose que la construction de nouveaux centres associatifs en béton, portant le nom de grands poètes français. Il est donc à la fois craint, et les émeutiers doivent penser qu’en brûlant assez de voitures, ils l’obligeront à démissionner, compromettant ses chances d’accéder à la présidence.

Grâce à quoi, les jeunes voyous pourront reprendre la vie qu’ils connaissent et qu’ils comprennent, une vie de délinquance sans ingérence de l’Etat.

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