Crise mondiale

Comment en finir avec le dollar ?

Lundi 18 mai 2009, par Sylvie FERNOY // Le Monde

Un historien et un économiste se sont associés pour expliquer l’histoire monétaire de l’Occident et pour dénoncer l’étalon-dollar comme cause première de la crise du capitalisme. Voici que s’élabore une nouvelle démarche libérale.

Lorsque deux doctrines complexes se rencontrent, les points d’accord et de désaccord ne sont pas faciles à préciser. Pour notre part, nous nous mures peu à peu situés parmi les héritiers du libéralisme politique français (monarchiens et monarchistes libéraux du XIX°siècle) et nous contestons sur le fond le libéralisme économique. De leur côté, Édouard Husson, historien, et Norman Palma, économiste, s’affirment libéraux en politique comme en économie tout en se réclamant de l’œuvre gaullienne - y compris dans le domaine monétaire. Tous deux récusent le système monétaire dominé par le dollar, qui serait selon eux le principal responsable la catastrophe en cours. Pour établir leur thèse, ils ont fait toute l’histoire de la monnaie et rappelé les pensées fondatrices - le judaïsme, le Christianisme, l’aristotélisme de la doctrine monétaire traditionnelle. Leur souci pédagogique est hautement louable, leur volonté de cohérence est remarquable. Emportent-ils la conviction ?

Oui, assurément, lorsqu’ils prennent la critique gaullienne du système monétaire international et la prolongent par une mise en cause du régime de l’étalon-dollar établi par l’Accord de Washington 1971. Le général de Gaulle avait raison de dénoncer, dès 1965, l’usage que les États-Unis faisaient de leur monnaie : grâce à la puissance américaine, le dollar, monnaie internationale définie par rapport à l’or, demeurait la monnaie d’un pays qui pouvait régler sa dette extérieure avec du papier - toujours accepté puisqu’il était considéré comme aussi bon que l’or.

Ce « moyen de crédit approprié à un État », comme disait le Général, s’est développé lorsque Richard Nixon décida le 15 août 1971 de supprimer la garantie or du dollar et surtout lorsque les Français (Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing) et les Américains se mirent d’accord sur le fait que l’étalon-dollar évoluerait dans un système de taux de changes flexibles. C’était donner aux États-Unis la maîtrise du jeu monétaire - qui fut par la suite limitée par la mise sur pied, à partir de 1972, d’un système monétaire européen.

Le fait que, de 1945 à 2009, les États-Unis aient pu vivre à crédit aux dépens du reste du monde est bien expliqué et il est facile d’en conclure avec Édouard Husson et Norman Palma que ce mécanisme n’a que trop duré.

Est-il possible d’entériner la totalité de leurs analyses et la solution monétaire qui s’en dégage.? La réponse est positive, si l’on accepte les principes du libéralisme économique. Mais cette doctrine se heurte à des objections qui nous paraissent décisives : le Marché reste sans définition, la loi de l’offre et de la demande n’est qu’un cas particulier de l’activité économique (on oublie le don, le rôle du pouvoir, le jeu des puissances...) , la catastrophe que nous sommes en train de vivre, souligne une fois de plus le caractère illusoire des régulations automatiques qui sont vantées par Édouard Husson et Norman Palma lorsqu’elles s’appliquent au domaine monétaire.

D’où le danger d’un retour à une véritable politique de libre-échange, qu’inspirerait la loyauté dans les relations internationales. La fameuse concurrence libre et non faussée est un fantasme qui ne permet pas de savoir à quelle théorie de la concurrence on se réfère et nous avons maintes fois démontré que le libre-échange est le premier responsable de la crise mondiale, la cause immédiate de la contrainte salariale qui a été compensée un temps par le crédit à tout va. Le débat sur ce point est décisif car la politique de sortie de crise en dépend : pour nous, rien ne pourra être efficacement entrepris sans un système de protection souple de l’Europe.

Cela ne nous conduit pas à sous-estimer la gravité de la crise monétaire qui s’annonce. Mais, à cet égard, nos deux auteurs cultivent une nostalgie de l’étalon-or, et plus encore du bimétallisme - qui nous paraît étrange. Le fait que le général de Gaulle ait réclamé le retour à l’or ne nous impressionne pas : On peut être gaullien et estimer qu’il ne fut pas judicieux de confier le ministère des Finances à Antoine Pinay puis à Valéry Giscard d’Estaing et qu’il était pour le moins dangereux de suivre les conseils de Jacques Rueff dans le domaine monétaire.

Dans leur analyse historique, Édouard Husson et Norman Palma observent que le passage du bimétallisme (or-argent) au monométallisme au cours du XIX° siècle a provoqué la contraction de la base monétaire et a de ce fait progressivement déréglé les mécanismes du libéralisme économique. Ils remarquent également qu’à l’époque de l’étalon-or les pays déficitaires avaient recours au protectionnisme pour reconstituer des réserves de métal sans lesquelles ils ne pouvaient pas mettre de monnaie-papier en circulation. L’automatisme monétaire était donc compensé par la suppression du libre-échange ? Drôle d’éloge du libéralisme ! Ils entérinent par ailleurs la logique déflationniste induite par l’étalon-or, qui provoquait la baisse des salaires et l’augmentation du chômage. Dès lors, comment peut-on proposer un système monétaire déflationniste pour lutter contre la déflation dans laquelle nous entrons ?

D’ailleurs, nos deux partisans du retour à l’or en font un objectif ultime et ils souhaitent (comme nous) la création d’une nouvelle monnaie internationale fondée sur un panier de monnaies. Mieux vaudra en rester là...

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